INSTRUCTION DES FEMMES
Si rhistoire des abbayes de religieuses avait été écrite avec autant de soin et d'exactitude que celle des monastères de moines, il est probable que nous serions obligés de réformer bien des préjugés à l'égard de l'instruction des femmes du moyen âge. La piété et la foi chrétienne quianimaient nos ancêtres, leur a inspiré bien souvent le désir d'apprendre. Les filles des seigneurs n'éprouvèrent pas moins que leurs frères, le besoin de lire les Évangiles, les écrits des Pères ou les vies des Saints, et leurs parents partageaient trop leurs sentiments religieux pour leur refuser la liberté de fréquenter les écples. On sait que les filles de Gharlemagne (1) avaient reçu une instruction assez étendue et qu'elles prenaient part aux réunions de. l'Académie du Palais. Théodulfe, évêque d'Orléans, offrit à Gisèle un psautier à la fin duquel il l'exhortait à partager ses jours, entre la lecture et les soins du ménage (2) :
(1) Liberos suos ila censuil instituendos ut tam filii quam filice primo liberalibus studiis, quibus et ipse opcram dabat, erudirentur. (Eginharo, ap. D. Bouquet, t. V, p. 9.)
(2) Theodulphi cawiina, 1. UI, c. iv, ap, Migiie, CV.
Assidue si ores, libi si sit lectio crebra Ipsa Deo loqueris, et Deus ipse tibi.
N'avons-nous pas dit, plus haut, que les filles du comte Eberhard eurent aussi leur lot dans la répartition des livres de leur père. Dodane (1), duchesse de Septimanie, eut deux fils auxquels elle envoyait des instructions morales par écrit, en leur recommandant de se former une bibliothèque. L'épouse d'Henri, empereur d'Allemagne, sainte Mathilde (2) était une femme instruite dès sa jeunesse. On en peut dire autant d'Helvide, mère du pape Léon IX, d'Agnès, femme d'Henri le Noir, d'Ide, comtesse de Boulogne, de Constance, fille de Robert. Adèle, fille de Guillaume le Conquérant, recevait des lettres latines et des pièces de vers des évêques Hildebert du Mans et Ives de Chartres. Le moine de Fleury, Hugues, rédigea (3), pour elle, une histoire ecclésiastique en latin. Au xii** siècle, Marguerite, femme du dauphin du Viennois, et la mère de saint Bernard s'appliquaient à la lecture. Parmi les lettres des savants de cette époque (4), on en trouve une quantité qui sont adressées aux femmes des barons et des chevaUers. Béatrix de Bourgogne a fait ellemême son épitaphe, en huit vers latins; et Ermengarde, duchesse de Lorraine, était si sensible aux charmes de la poésie, que l'évêque Marbode lui adressa un de ses poèmes.
(1) ActaSS.O.B., l. V, p. 7S0.
(2) Puella mirum in inodum proficiebat in cunctis, capax in studio disciplinas lîlteralis el operum industriis. (Pertz, t. IV, p. 282.)
(3) Annales de philosophie chrétienne, l. XVIII, art. vi. (Achery.) <4) Hist. lia., t. IX, p. i23.
Les religieuses étaient obligées (1) non-seulement de pourvoir à l'éducation et l'instruction des jeunes filles du monde qui leur étaient confiées, mais aussi de cultiver l'esprit des novices destinées à la vie claustrale. «Il faut, dit le concile de Cloveshove (2), que les évêques, les abbés et les abbesses prennent soin d'entretenir dans leurs communautés l'amour de la lecture.» La règle rédigée par Amalaire recommande (3) que les jeunes filles apprennent le psautier, les proverbes de Salomon, le livre de Job, les Évangiles et les Actes des Apôtres.
A Fexemple des moines, les religieuses se préparaient souvent aux sciences sacrées par l'étude des arts libéraux. Ainsi Lioba (4), sœur de saint Boniface, archevêque de Mayence, avait appris au monastère de Winburn à composer des vers et à disserter sur chaque partie du trivium et du quadrii;mm. D'autres, comme Harnilde et Renilde, abbesses de Flandre, mettaient leurs connaissances à profit, en transcrivant des manuscrits. Saint Boniface, dans une de ses lettres, invite une religieuse à lui copier en lettres d'or les épîtres de saint Pierre. Le pur et poétique génie de Hroswitha, religieuse de Gandersheim, au xe siècle, a occupé de nos jours Tat-
(1) Sanctimonialium studium quondam ardens in litteris excolendis. {Acla SS, 0. fî., sec. 111, préf.)
(2) Episcopi et abbates alque abbatissae studeant et diligenti cura provideant ut per familias suas leclionis studium indesinenler in plurimorum pectoribusverselur. (Concilia orbis Britanni, apud Spelmann. VIII s.)
(3) Migne, t. CV.
(4) Lectionis studio tanta diligentia incumbebat ut nîsi orationi vacaret, nunquam divina pagina de manibus ejus abscedebat. Ab ipsis infantiae
rudimentis grammatica et reliquis artium studiis inslituta (Mab., Acta
SS. 0. fî., préf. III s.)
tention de deux (1) éminents littérateurs qui lui ont prodigué les témoignages d'admiration. Elle savait non-seulement le latin, mais quelque peu de grec, et les principes de la philosophie. Outre le poëme sur la fondation de son abbaye, elle composa une histoire de l'empereur Othon VI et six drames chrétiens à l'imitation de Térence. Quoique ses œuvres soient assez éloignées du modèle qu'elle se proposait, on ne peut y méconnaître une érudition fort étendue, et souvent une perfection de style, vraiment surprenante.
L'abbaye de saint Pierre aux Nonains, à Metz, possédait des religieuses qui étudiaient sous la direction de Jean (2) de Vandière, l'Ancien et le Nouveau Testament, le comput, les canons, les homélies des Pères et même les lois civiles. On raconte que l'illustre Adélaïde de Luxembourg traitait ses jeunes élèves avec un soin tout maternel. Tous les jours en sortant de matines, elle allait réchauffer les pieds de celles qui étaient couchées, et se rendait dans les classes (3) pour combler de caresses celles qui répondaient exactement aux questions de grammaire. Hildebert, parlant de l'abbaye de Roncerai à Angers, dit qu'on y envoyait les jeunes filles pour leur procurer une instruction plus solide, maturioris doctrinœ causa (4). Abélard nous apprend d'ailleurs qu'il y avait une école semblable chez les religieuses
(1) Théâtre de Kroswltlia, Charles Magnin. M. Phîlarète Ghasles, Revue des Deux-Mondes^ 18 tô.)
(2) AciaSS. 0, S. fî., t. II, s. 371.
(3) Scholae... quac semper fuerunt summae curae ofTicii. Hasciim fréquenter ingressit moveretde artegrammaticaquesliunculas. (/Wd.,t.VIII,p.l28.)
(i) fft5^/i«.,t.IX,p. 128.
d'Argenteuil, où Héloïse apprit les arts libéraux. Quand sa compagne infortunée se fut établie au Paraclet, elle enseigna le grec et l'hébreu à ses sœurs, et leur révéla les beautés sublimes de l'Écriture. Sainte Mathilde d'Anjou, abbesse de Fontevrault, entretenait correspondance avec plusieurs savants, et engageait Pierre de Celle à écrire des ouvrages pour son instruction. Cécile, fille de Guillaume le Conquérant, abbesse de la Trinité de Caen, avait pris des leçons de grammaire et de philosophie, près d'Arnulphe, patriarche de Jérusalem. Enfin, nous ne pouvons mieux terminer qu'en citant VHoitus deliciarum (1) de l'abbesse Herrade, de Hohenbourg, production confuse sans doute, comme toutes celles de cette époque, mais très-riche d'érudition. Cette singulière encyclopédie (2) écrite tour à tour en vers et en prose, se compose d'extraits tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament, de saint Augustin, de saint Isidore, saint Grégoire, Honoré d'Autun, Bède, Pierre Lombard, Clément Romain, saint Anselme de Cantorbéry, Fréculfe, Eusèbe de Gésarée, saint Jérôme, saint Jean Chrysostome, Ives de Chartres. On y trouve des notions sur la cosmographie, la chronologie, la mythologie et l'agronomie ; plusieurs traités de discipline et de morale, un catalogue des papes, des cantiques et des poésies. Pour faciliter à ses religieuses l'intelligence de certains termes latins, Herrade a ajouté, en interiigne, la traduction allemande de près de douze cents mots.
(I) L'original de ce mss. est à la bibliothèque de Strasbourg, (2; V. biographie univ., cd. Didot, art. Herrade,
Ceux qui sont habitués à considérer les spéculations de la foi comme un exercice funeste à l'énergie de l'intelligence, seront assurément étonnés qu'une aussi vaste compilation soit sortie de la plume d'une religieuse du xii® siècle. Pour nous, nous ne verrons là que l'effet naturel du développement de cet ordre mystérieux de saint Benoît qu'il a plu à la Providence de faire naître et fleurir au milieu des générations du moyen âge, comme pour abriter leur enfance contre les entraînements de la vie brutale, et guider leurs pas dans le chemin de la vraie civilisation.