‹ Les écoles épiscopales et monastiques en Occident avant les universités (768-1180)Chapitre 5 sur 51 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DESTINÉES DE LA RENAISSANCE SOUS LOUIS LE DÉBONNAIRE ET SES DESCENDANTS.

Pour la •première fois, depuis l'avènement de la su. maison d'Hèristal, le renouvellement de règne n'avait pas été inauguré par des révoltes ou des incursions étrangères. A la faveur de cette paix profonde, Louis le Pieux continua, dans l'empire franc, les réformes ecclésiastiques qui avaient presque exclusivement signalé son administration en Aquitaine. Il chargea Benoît d'Aniane de visiter les monastères dont la discipline s'était relâchée, et confia à plusieurs évoques le soin de réorganiser l'institut des chanoines réguliers introduits par Ghrodegàng, 60 ans auparavant. Il importait de sauvegarder le bon ordre et la régularité, afin d'assurer une plus grande sécurité aux écoles. L'Église, pourtant, semble avoir eu peu de confiance dans la fermeté du nouveau prince, car, peu de temps après, la mort de Gharlemagne, on la vit reprendre le gouvernement des écoles que la nécessité avait placé un instant entre les mains du pouvoir civil. Les princes n'élèveront plus la voix qu'à de rares

intervalles ; désormais les décisions synodales l'emporteront sur les Capitulaires.

En 817, le concile, réuni à Aix-la-Chapelle, défendit, pour éviter la confusion, de recevoir dans l'intérieur du monastère d'autres enfants que lesoblats{i).

Gomme on pouvait redouter que la pauvreté ou la distance ne mît des entraves aux vocations religieuses, Louis le Débonnaire publia, en 822, le capitulaire suivant :

a: Nous désirons réformer soigneusement (2) les (^ écoles, bien que nous les ayons négligées jusce qu'ici, afin que tout homme, jeune ou âgé, aspi- <^ rant aux grades ecclésiastiques ait un lieu déter- (( miné et un maître convenable. Il faut que les a: parents ou les seigneurs de chacun des élèves « pourvoient à leur subsistance, afin que l'indi- € gence ne les éloigne pas de l'étude. Si l'étendue « de la paroisse ne permet pas de les réunir dans (( un seul lieu, ou qu'on ne puisse y pourvoir à leurs «: besoins, qu'on établisse des écoles dans deux ou « trois lieux et plus s'il faut. y>

En 823, il rappela (3) aux évêques la promesse qu'ils lui avaient faite de fonder des écoles là où la nécessité en demandait pour instruire les fidèles et les ministres de l'Église.

(i) ut schola in mouaslerio non habeatur nisi eorum qui oblati sunt. (Baluze, cap, regum, 1. 1, roi. 585.)

(2) Scholas autem de quibus hactenus minus studios! fuimus quam debueramus, omnino studiosissime emendare cupimus, qualiteromnis homo sive majoris, sive minoris qui ad hoc nutritur ut in aliquo grada in ecclesia promoveatur, locum denominalum et locum congruum habeat. (i4p. Migne, t. XCVIl, p. 37 et suiv.)

(3) Baluze, ibid., 1. 1, ool. 634.

Les Pères du concile de Paris répondirent, en 824 : ®•^• « Le devoir de chaque évêque est d'entretenir des (n écoles (1), car il importe à l'Église d'avoir des « défenseurs éclairés. Les écolâtres seront amenés « aux conciles provinciaux afin que les efforts de « chacun puissent être contrôlés. y>

Rome s'unit aussi au concert d'exhortations que provoquait l'ignorance toujours rebelle. « On nous oc rapporte, dit le Pape Eugène II (2), que les maî- (( très et le goût de la littérature disparaissent. On (( doit s'efforcer d'établir des professeurs capables « d'enseigner les arts libéraux et le dogme catho- « lique dans tous les évêchés et les paroisses. »

Hincmar donna l'exemple en recommandant aux doyens de son diocèse de s'inquiéter s'ils avaient un clerc capable de tenir une école, de lire l'épître et de chanter.

Afin de fai^riser, tout à la fois, la diffusion et les progrès de la science, les évoques se réunirent à Paris, en 829, et sollicitèrent l'intervention du pouvoir civil. Ils demandèrent au prince (3) qu'il

(i) Inler nos pari consensu decrevimus ut unusquisque episcoporum in scholis habendis et ad utilitatem ccclesîie militibus Chrisli preparandis, et educandis abiiinc majus sludium adliiberet. Et in hoc uniuscujusque studium volumus probare ut quando ad provinciale episcoporum concilium ventum fuerit, unusquisque rcctorum'scholasticos suos eidem concilio adesse faciat. (Bâluzii CapiL^ 1. I, coU 1137.)

(2) De quibusdam locis ad nos refertur neque magistros neque curam inveniri pro studio lilterarum : idcirco in universis episcopiis subjectisque plebibus etaliis locis in quibus nécessitas occurrerit, omnino cura et diligentia adhibeatur ut magistri et doctores coDstituantur qui studia litlerarum liberaliumque artium dogmata assidue doceant. (Annales Ord, 5. I^ened, t. II, p. 505.)

(3) Obnixe ac suppliciter vestrae celsitudini suggerimus ut morem paternum sequentes in tribus congruentissimis imperii vestri locis scholae

voulût bien contribuer de toute son autorité à l'établissement d'écoles publiques, dans les trois villes les plus favorables, afin que les réformes précédentes et les siennes ne fussent pas anéanties. Ces écoles ouvertes aux clercs et aux moines, sans distinction de pays, étaient, en effet, le vrai moyen de donner une impulsion sérieuse aux études, car la rivalité des maîtres, autant que le concours nombreux des élèves, stimule ordinairement les esprits. Si ces projets eussent été réalisés, ils auraient, sans nul doute, mis un terme aux plaintes qui s'élevaient de toutes parts. Mais la déposition de Louis le Débonnaire et la guerre qui divisa ses fils vinrent encore retarder, et peut-être détruire, une grande partie des réformes proposées. Si nous en croyons le diacre Florus, l'Empire était, en 830, dans une situation déplorable. (( Autrefois, dit-il, <3C on ne voyait qu'un seul prince (IJ et qu'un seul (c peuple, la loi et le magistrat régnaient dans

« toutes les villes Les jeunes gens apprenaient

« partout les divines Écritures, et le cœur des en- (^ fants s'ouvrait à l'influence des lettres et des arts, a: Maintenant, tout le bien de la paix est détruit « par des haines cruelles, le royaume est désho- « noré par l'iniquité. Les droits du sacerdoce sont a: méconnus, l'amour et la crainte delà divine justice « se retirent.... Qui dira les dévastations des monas- « tères, les servantes du Seigneur soumises à un

publicae ex vesira aulhorilale fiant, ut labor patris veslri ac vester per incuriam, quod absit, labefactando non depereat. {Coll. concil, éd. Veneliis, l. XIV, p. S99.) (1) Carmina de divisione imperii. (Annales Ord. S. Bened,, 1. 1, p. 388)

« joug infâme, le service des armes, le danger du « meurtre imposés aux chefs mêmes des églises, et « les évêchés veufs de leurs jpasteurs? » Le tableau tracé par Paschase Radbert, dans la vie de Wala, est aussi lugubre (t), l'auteur y remplit plusieurs pages de ses lamentations.

€ Comment, dit aussi Loup de Ferrières,lavoixpai- « sible des Muses (2) peut-elle charmer les esprits, « quand l'air retentit du tumulte des armes, et com- « ment les lettres sauraient-elles gagner du crédit, « quand ceux qui les cultivent soulèvent les haines € populaires?... Aujourd'hui, on supporte à peine (3) « ceux qui cherchent à acquérir quelque connais- « sance ; le vulgaire ignorant a les yeux fixés sur eux € comme s'ils étaient placés sur un pinacle ; et si, « par hasard, ils prêtent le flanc à la critique, leurs « fautes ne sont pas imputées à la faiblesse hu- € maine, mais à la nature de leurs études. i>

Charles le Chauve ne désespéra pas cependant de sauver les lettres sacrées et profanes de la profonde déchéance où elles étaient tombées. De nombreux témoignages attestent qu'il ouvrit son palais aux savants, et qu'il prenait plaisir à converser avec eux. Ce même Loup de Ferrières dont nous venons d'en-

(1) dies illaquae pêne aeternas huicorbi tenebras attulit et discrimina,

quae pacatum imperium et unitum conscidit particulalim , et divisit

Exercitus totius patriae pêne hue illucque peremitur; provinciae, pagi, et urbes passim depopulantur. Heu misera dies quam infclicior nox sequitur ! {Acta SS, Mab., t. V, Vita Walœ.)

(2) Ap. PatroL Migne, t. CXIX, Ep. XXXIV,

'3) Nunc oneri sunt qui aliquid discere affectant; et, velut in edilo loco sitos, studiosos quosque imperiti vulgo aspectantes, si quid in eis culpae deprehenderint, id, non humano vitio, sed qualitati disciplinarum assignant, (/bfd., Ep. /, ejusd,)

tendre les récriminations, s'erhpresse de dire que maintenant la science refleurit autour de lui (1). Le biographe d'Herfroi, évêque d'Auxerre, dit de l'Empereur : « Il philosophe bien, et gouverne les philosophes de son empire. y> Les poètes du temps célèbrent à l'envi le triomphe de la sagesse qui règne au palais du Roi. Paschase Radbert va jusqu'à lui dire qu'il est un soleil et que la science l'a mis au premier rang. « La Grèce, dit Herric d'Auxerre, se (( meurt d'envie envoyant qu'on la délaisse pour cou- « rir à nos rivages, et l'Irlande (2) nous amène sur (( ses vaisseaux ses innombrables sages. Peu s'en (( faut que tout l'univers ne se soulève contre vous (( qui, en vous efforçant de vous instruire vous et (( les vôtres," détruisez, dispersez les écoles des au- (( très nations. »

Sous cet emphatique langage il y avait bien quelque chose de vrai. Quand môme ces panégyristes eussent été des courtisans, ils ne pouvaient être assez impudents pour imaginer tout ce qu'ils louent.

Sans aucun doute, Charles le Chauve se serait maintenu à la hauteur des espérances qu'il faisait concevoir, s'il n'avait eu à compter comme ses prédécesseurs avec les inconvénients d'un empire désorganisé. Les serments de 842 n'avaient pas mis fin aux désordres qui sont ordinairement la conséquence des guerres civiles. Personne ne songeait à

(1) Reviviscenlem in his nostris regionibus sapieiUiam quosdam sludiosissime colère pergratiim habeo. {Ep, XXXV, ibid.)

(2) Epis'ol. Herici ad Carol. ap, Duchesne, l. II, p. 471. {Huit, franc, scriptores.) Quid Hibemiam memorem contemplo pclagi discrimine pcne tolam cum grege philosophorum ad litlora noslra migrantcm.

dissiper la confusion qui régnait alors entre les différents ordreg de la société, tour à tour amis et ennemis, sans cesse partagés entre le devoir et les caprices de l'ambition. Les abbés, pour s'affranchir de la tyrannie des évoques qui détournaient à leurs profits les revenus dps monastères, se mettaient sous la protection du Roi. Celui-ci, tout en protégeant les moines, leur imposait le service militaire sans même en dispenser l'abbé, exigeait d'eux des redevances annuelles onéreuses, les obligeait à garder comme prisonniers les hauts personnages qui s'étaient gravement compromis, ou à nourrir les étrangers qui se présentaient en son nom. La situation s'aggrava encore sous les successeurs de Charles, loindes'améliorer. Celles des abbayes qui étaient assez heureuses pour être à l'abri des vexations épiscopales, voyaient leur «écurité menacée par les invasions des Normands, souvent leurs' demeures ruinées de fond eh comble. Les moines qui échappaient au massacre se ralliaient à grand'peine, et, quand ils relevaient leurs murs, c'était pour y vivre dans la crainte et la détresse. Toutes les chroniques sont pleines de ces faits lamentables de 814 à 942. Si telle a été la situation des seuls asiles où il fut possible de cultiver la science, on comprend aisément qu'il ait fallu souvent rappeler les esprits à la culture des lettres.

Deux conciles (1) s'assemblèrent l'un à Meaux, en 845, lautre à Paris, en 846, et décrétèrent, par une disposition finale, que tous les règlements rela-

(1) Sinnundi concilia, 1. 111, p. 25.

tifs à renseignement avaient conservé leur caractère obligatoire. Le souverain Pontife de Rome jugea^ aussi opportun de renouveler les prescriptions du Saint-Siège à cet] égard. « Quoique les (( maîtres es arts libéraux soient rares (1), dit-il, € cependant les divines Écritures et l'office sacré a: doivent être enseignés. :j^

Le concile de Valence, sur la demande de Lothaire, ordonna formellement dans les provinces de Lyon, de Vienne et d'Arles, la restauration des écoles de littérature sacrée (2) et profane, attendu que l'interruption des études avait amené dans plusieurs diocèses l'ignorance de la foi et de la science.

Hérard, archevêque de Tours, rappela, en 858 (3), à ses prêtres que leur devoir était d'ouvrir des écoles, et de garder des livres corrigés.

« Que chaque [prêtre, dit Gauthier (4), évêque (( d'Orléans, élève un clerc, s'il le peut qu'il tienne « école, et donne à ses disciples une instruction mo- « raie. » La vraisemblance ne permet pas de douter que tous les évêques de la Gaule en aient fait autant.

L'apparition de plusieurs erreurs sur la présence

(i) Ap, Migne,t. CXV, p. 629.

(2) Ul de scholis tam divinae quam humanae litteralurae necnon et eccle' siasticœ oantilenae juxla exemplum predecessorum nosirorum aliquid

inter nos traclclur et si ficri'potest slatualur et ordinotur (Labbei

Conciîia, t. VIII, p. 442.)

(3)£Ut scholas presbyteri pro possc habeant et librosemcndatos. (Baluze, t. ï, 288.)

(4);Ut.;unusquisque/presbyter suum habeat clericum quem rellgiose educare procuret, et>i possibilitas illi "est scholam in ecclesia habcre, non negiigat, solerlerque caveat, ut quos ad crudiendum suscipit caste sincerilerque nutriat. (Labbe, t. VIII, p. 637.)

réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, en 859, vint encore causer de nouvelles alarmes. « Il faut, i> disent les membres du concile de Saponières (1), « exhorter les princes et les évêques à fonder par- « tout des écoles publiques, afin que les sciences « divines et humaines prospèrent dans l'Eglise. Il « est affligeant de voir dépérir l'intelligence saine et « fidèle des Saintes Ecritures. ï> Nous ne saurions dire si c'est là la dernière exhortation qui ait été publiée, mais ce qui est certain, c'est qu'il faut descendre jusqu'au xni® siècle pour en rencontrer de nouvelles. Tout porte à croire que les prélats des siècles suivants se sont bornés à renouveler les ordonnances de leurs prédécesseurs, et que les chroniqueurs ont cru inutile d'en faire mémoire. Quoi qu'il en soit, cette série de capitulaires et de conciles, telle qu'elle est, nous a paru si importante, que nous n'avons pas hésité à la considérer comme une partie intégrante de notre travail. C'est sans nul doute à ces invitations réitérées qu'il faut attribuer le succès des efforts de Charlemagne et la persistance de la tradition littéraire en Occident.

(4) Ubicumqueconslituanliirscholae publicae : scilicet, ututriusquc eruditioDis et divinae scilicet ethumanae in ecclesia Deifruclus valeat accrescere quia, quod nimis dolendum est, divinaî scripturae verax et fidelis inlelligentia jam ita dilabitur ut ejus extrema vestigia reperiantur. (LABBE,ib/d., p. 67-^..)

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