‹ Les écoles épiscopales et monastiques en Occident avant les universités (768-1180)Chapitre 6 sur 51 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'académie et l'école du palais.

Charlemagne n'avait pas voulu que la cour restât étrangère à la renaissance dont il donnait le signal, et, pour inspirer plus sûrement le goût des lettres à ceux qui l'entouraient, il avait fondé dans son propre palais une académie. Ce terme paraîtra sans doute un peu prétentieux pour désigner une réunion où la science et la littérature jouaient un rôle puéril, mais c'est l'expression dont se sert Alcuin lui-même, a: Malgré les nombreuses occupations du (( gouvernement de vos États, dit-il à Charlemagne, (( vous proposez encore à vos Académiciens des a: questions théologiques à résoudre (1). y> Bien qu'aucun historien contemporain ne nous fasse connaître comment fonctionnait cette académie, il est facile de concevoir sa physionomie d'après les lettres d' Alcuin. C'était le rendez-vous des courtisans, des conseillers et des savants, dont Charlemagne s'était composé un cortège. Les questions traitées étaient telles que pouvaient le désirer la gaieté et la

(1) Si quidem prœler impériales el publicas curas, cvangelicas quaestiones acadcmicis vestrisa nobis cnuclcandas inquirilis. {Ep. CLXÏV Alcuini ad Carolum,)

subtilité germaines, et telles qu'elles pouvaient convenir à des esprits à peine familiarisés avec les premières notions de la science. On se contentait vraisemblablement d'y démêler le sens d'ingénieuses énigmes tirées des combinaisons de l'astronomie, ou de l'interprétation de l'Ecriture sainte; si on y parlait de géométrie ou de musique, on ne devait en rechercher que le côté mystérieux; enfin, il y avait plus de conversation que d'enseignement. Ceux qui passaient pour sages étaient décorés de noms empruntés à l'antiquité sacrée ou profane, comme pour donner plus d'autorité à leurs oracles. Alcuin s'appelait Flaccus; Angilbert, Homère, quoique sa poésie n'eût rien d'homérique; Eginhard, Beseleel; Frédjegise, Nathanaël ; Wigo, Candide; Riculfe, Damœtas; Rigbod, Macaire, etc. Le bon roi Charlemagne aimait à présider son académie sous le nom de David, dont il cherchait à imiter la sagesse, et ne manquait jamais d'amener avec lui ses fils et ses filles (1) qu'il avait fait instruire dans les arts libéraux.

A côté et au-dessous de cette institution, dont on ne trouve pas d'exemple chez les Francs avant Charlemagne, était l'école du Palais, exclusivement réservée aux jeunes gens. Son fondateur semble avoir eu pour but d'en faire un collège d'élite où il pût former des prélats, et des officiers de mérite capables d'être les coopérateurs de ses desseins. Cette distinction que nous cherchons à établir entre

(l) Liberos suos ila ccnsuil insliluendos ut tam filii quam filiaî' primo liberalibus studiis quibus clipse opcram clabat, crudircnlur.(D. Bouquet, Eginhard, t. V, p. 9.)

l'École et rAcadémie du Palais ne repose pas seulement, comme on Fa cru, sur un texte obscur, mais encore sur plusieurs passages des œuvres d'Alcuin et sur le témoignage de chroniqueurs contemporains. Les auteurs qui, comme Ampère (1), ne veulent voir là qu'une seule et même institution, nous paraissent en désaccord avec la vérité, et nous tâcherons de le démontrer. Si la rareté et le laconisme des textes nous voile une partie du tableau, peut-être serons-nous assez heureux pour atténuer les ombres qui le dérobent à notre vue.

De toutes les écoles restaurées par les soins de Charlemagne, l'école palatine est celle qui a fourni le plus de matière aux contestations. On a mis en question sa manière d'être, son mode de recrutement, et jusqu'à son existence. Voyons s'il est possible d'arriver à une solution.

D'abord, quant à son existence, elle nous paraît incontestable, non-seulement sous le règne de Charlemagne, mais encore sous celui de Pépin le Bref et même sous la dynastie mérovingienne. Depuis les recherches de D. Pitra sur saint Léger (2), il n'est plus possible de douter qu'il ait existé, au vi*» siècle, à la cour des rois Francs, une école régulière de jeunes gens voués à l'étude des sciences profanes et sacrées. Saint Léger fut lui-même un des élèves de cette école palatine. Si l'antiquité de cette origine paraît encore suspecte, en voici une nouvelle trace qui nous a été conservée par une biographie écrite, au commencement du vnv siècle.

(1) Ampère, UisL littér. de la France av, le xii« 5téde, in-12, l.III,c. ii.

(2) Dom Pitra, Bist. de S. Léger, c. ii. Paris, 1846.

Saint Ludger (1) nous raconte que saint Grégoire de Trêves était revenu, depuis peu de temps, du palais et de l'école, quand il fut choisi, à l'âge de quinze ans, pour lecteur. Le fait se passait, vers 722, c'est-à-dire trente ans avant l'avènement des Garlovingiens. Voici un autre texte (2) qui montre que cette école vivait encore sous Pépin le Bref, ce Ada- € lard, cousin de Gharlemagne, fut instruit parmi « les élèves du palais dans toutes les connaissances « humaines, et entendait les mêmes maîtres que le « prince de la terre. Son savoir, est-il dit plus loin, (L devait être assez étendu, puisqu'il avait été le « condisciple de l'empereur Gharles. y> Gomme on pourrait supposer qu'il s'agit ici des leçons d'Alcuin, il est bon d'avertir le lecteur qu'Adalard quitta la cour, en 772, au plus tard, à l'âge de 20 ans, pour embrasser la vie monastique, et qu'Alcuin est venu en Gaule en 782.

Adalard revint, il est vrai, au palais, dans la suite de sa vie, mais en qualité de conseiller et non pas comme étudiant; ses études étaient terminées quand il se retira à Gorbie, Paschase Radbert, de qui nous tenons ces détails, était bien informé, car il avait été le disciple d'Adalard.

(i) Tune quaesiliis est Icclor... Eloclus puer Gregorius qui per idem Icmpus nupcr a schola et palalio reversas sub iaïco habilu quasi 14 aul 15 agens îetatis annum. (i4da SS. Mab., l. II, p. 3:22.)

(2) Cum essct regali prosapia, Pippini magni régis nepos, Caroliconsobrinus Augusli, inter palatii tirocinia omni mundi prudcnlia eruditus una cum lerrarum principe magistris adhibilus, c. i. Nec enim lilleras salis liberaliter non poterat nescire qui inter alas scholares nutrilus et eruditus fuit cum consobrino imperatore, c. viii. {Vita Adalardiyap, Pcrtz, monumenta Germaniœ, t. II, p. 52b.)

Jusqu'ici, ces deux passages n'ont été pris en considération par aucun historien, et, pourtant, on ne peut méconnaître la valeur des conséquences qui en ressortent. Ils prouvent invinciblement, par l'âge des deux personnages, que l'école palatine était destinée aux jeunes gens, et condamnent l'opinion si répandue que Charlemagne apprit les arts libéraux pour la première fois, à l'âge de quarante ans, sous la direction d'Alcuin et de Pierre de Pise.

Est-il vrai, maintenant, qu'elle ait été uniquement réservée, comme l'a soutenu M. Laferrière (1), aux membres de la famille royale et aux enfants de la noblesse? Nous ne le pensons pas. Son assertion est juste s'il veut parler du cortège de jeunes gens qui se préparaient sous les yeux du prince à la vie guerrière par les exercices violents des armes et de la chasse. Quoiqu'on les désignât par le nom de scholares (2), leur manière de vivre était plutôt celle des serviteurs que des écoliers. « Saint Benoît « d'Aniane, élevé à la cour du roi Pépin (3), dès « son enfance, dit son biographe, était chéri de ses « compagnons à cause de son agilité et de son aptio: tude à tout faire. Dans la suite, il remplit l'office <3C d'échanson. » Personne ne s'y méprendra : ce ne

(!) Travaux de V Académie des sciences morales et politiqueSyt, XXIII, 1853, Mém, sur les origines de Wniversilé de Paris.

(2) Ipsis quoque manducandi fmem facienlibus, militares viri vel scholares aulae rcficicbanlur. {Ap. D. Bouquet, l. V, Sang, mon, chron. p. 3.)

(3) Pater puériles gerenlcm annos Hlium suum in aula gloriosi Pippini régis règinae Iradidit inter scholares nutriendum. Mentis indolem gerens supra aetatem diligebatur a commilitonibus; erat quippc velox et ad omnia ulilis... post hîec vero pincernœ sortitur officium. {Acla SS. 0. B. Mab., iv^ siècle, Vita Benedicti Aniani,)

sont pas là les qualités qu'on vante ordinairement en parlant d'un étudiant, ni les occupations qui s'harmonisent avec l'étude des lettres.

Nous voulons bien croire que les jeunes chevaliers s'asseyaient parfois sur les bancs de l'école du palais, mais nous ne pouvons supposer qu'ils aient seuls joui de ce privilège. La véritable école palatine, celle qu'Alcuin recommande (1) sans cesse, dans ses lettres, à l'attention de Gharlemagne (2), celle pour laquelle il a composé des traités didactiques sur les arts libéraux, celle enfin dont parle le moine de Saint-Gall , dans sa chronique , était ouverte à un certain nombre déjeunes clercs qui se recrutaient dans tous les rangs de la société. De même que Gharlemagne (3) avait invité l'Eglise à rechercher ses membres parmi les fils des serfs et des hommes libres, ainsi voulait-il que son école fût accessible aux enfants de toutes les conditions. Et pour qu'on ne suppose pas le moindre caprice d'imagination de notre part, il suffit de relire le jugement rendu par Gharlemagne au milieu de ses élèves, tel que le moine- de Saint-Gall (4) nous l'a conservé.

(t) Vestra vero aucloritas palalinos erudiat puerQs ul eleganlissime proférant quidquid dicta verit vestra eloquenlia. (Ep, C! Alcuini ad CaroL)

(2) Ad hanc omni studio discendam et quotidiano exercitio possideodam, exhortare, doinnc rex, juvenes qiiosque in palatio excellenliae veslrae quatenus in ca proficiant œtate florida, et ad honorem canîtiem suam perducere digni habeantur. {Ep. XLlll Alcuini ad Carolum.)

(3) Non solum servilis conditionis infantes, sedetiam 'ingenuorum lilios aggregent, sibique socient. (Baluze, 1. 1, col. 238, cap. aquisgranense,)

(4) Postea vero cum ad expeditiones bellicas urgerctur, unum eorum nomine Giemcntem in Gallia rcsidere precepit, cul et pueros nobilissimos, médiocres et infimos satis multos commendavit, etc. (D. Bouquet, t. V, p. 107, mon. Sang, chron., 1. 1.)

(( Au retour d'une expédition, l'Empereur se fit « amener les écoliers qu'il avait confiés à Clément € l'Irlandais; et, après avoir placé les studieux à sa <L droite, et les paresseux à sa gauche, il promit aux a: premiers des évéchés et des abbayes, et menaça (( les autres de sa disgrâce; or, il paraît que ceux de a: la droite étaient d'origine obscure et ceux de la « gauche de famille noble. ï> Ailleurs, le même chroniqueur rapporte que deux fils.de meuniers (1), anciens moines de Saint-Columban, ne furent pas jugés dignes de diriger des évêchés et des abbayes, et qu'ils obtinrent le prieuré de Bobbio en sortant de Vécole de Charles.

Nous avons dit qu'elle était composée de clercs, en voici encore d'autres preuves. Ludger aurait-il fait observer que Grégoire de Trêves était revenu du palais sub laico habitu, si l'habit ecclésiastique n'eût été le vêtement ordinaire des élèves? Pierre de Pise ne dit-il pas à Paul Warnefrid, le compagnon de l'empereur Charles : ce Vous enseignez la grammaire grecque à nos clercs (2). ]S) Après des témoignages aussi décisifs, nous ne croyons pas faire violence à l'histoire en pensant que l'école palatine était destinée surtout aux ministres réguliers et séculiers de l'Église.

A l'égard du lieu où se rassemblaient les étudiants, le langage des auteurs est aussi peu expUcite que sur les questions précédentes; aussi sommesnous encore obligés de recourir aux inductions.

(t) Fueruût in ejus schola duo molinariorum filii de familia S. Columbani. {Ibid,, p. 110.) (2) Grecam doces clericos grammalicam noslros. (T. V, ibid., p. 849.)

Après bien des tergiversations, les historiens modernes s'accordent à penser que l'école du palais suivait la cour, c'est-à-dire qu'elle était ambulante. Cette opinion, il faut l'avouer, a pour elle la vraisemblance. Tout le monde sait que Gharlemagne occupa, durant son règne, un nombre infini de résidences, tantôt à l'orient, tantôt à l'occident, où il passait l'hiver avec sa cour. Or, comme les loisirs de la mauvaise saison étaient pour lui les seuls pendant lesquels il pouvait s'instruire dans les arts libéraux, et surveiller les travaux de ses élèves, il était obligé de se faire accompagner de son académie et de son école. Ce n'est pas là la seule raison. Gharlemagne éprouvait un grand plaisir à assister aux cérémonies du culte religieux et à la célébration des fêtes chrétiennes; or, comme son collège de clercs en était l'élément indispensable, il est peu probable qu'il s'en soit jamais séparé. Du reste, nous possédons quelques textes qui justifient ces conjectures, Paul, diacre, chargé d'enseigner la grammaire grecque à des clercs, était son compagnon familier {familiaris clientulus) (1), selon les propres paroles de l'Empereur. Angilranne, évêque de Metz (2), fut dispensé par le Pape de la résidence, quand Gharlemagne le nomma archichapelain de son palais. L'Empereur aimait tant Angilbert, son Homère, que, partout où il allait, il l'em-

(1) Id opus Paulo diacono familiari clientulo nostro elimandum injunximus. (Baluzius, capiL regum, 1. 1, p. 205.)

(2) Dixit ctiam dominus rex in eadcm synodo ut a sede apostolica, id est ab Adriano pontifice, licentiam habuisset ut Angilrannum archiepiscopum in suo palatio assidue haberet propter utili taies publicas. (D. Bou-

UET, t. V, 651, Hisl. de France,) « ^

— ramenait avec lui, et l'avait nommé primat de ses chapelains (1). Qu'on lise la Vie d'Adalard et de Wala, conseillers du prince, on y rencontrera plusieurs fois les expressions de turba clericorum palatii (2). D'ailleurs comprendrait-on que Charlemagne ait si souvent reçu d'Alcuin le conseil de stimuler le zèle de ses élèves, s'ils n'eussent été à ses côtés. Et Alcuin lui-même, avant sa retraite, ne se plaint-il pas dans ses lettres qu'il est fatigué de ses courses lointaines et qu'il (3) soupire après le repos. Dans l'introduction de son commentaire de la Genèse, il dit qu'il a visé à la brièveté, parce qu'on ne peut porter avec soi dès charges délivres, quand on est mêlé, comme lui, aux affaires du monde , et fatigué par de fréquents voyages (4). Partant de cette donnée que les élèves du palais étaient des clercs, l'ensemble de ces textes paraîtra assez concluant quant au règne de Ghar^lemagne.

Mabillon (5) ne s'est pas arrêté à ces considérations, et, sans fixer aucun lieu, il pense que l'école n'aurait jamais pu voyager, ni traîner agrès elle les livres et les bagages indispensables des étudiants. Pourquoi donc supposer que les maîtres du palais emportaient avec eux une multitude de livres? Les traités en forme de dialogue qu'a rédigés Alcuin,

(1) Haec dilectio lanta ad hoc processit ui eum secrclorum conscium el primalem capellanorum faceret. (D. Bouquet, itirf., l, V, p. 473.)

(2) Pertz, Monum, Germaniœ^ t. II, p. 525 et suiv.

(3) Quia pondéra librorum nobiscum porlari nequeunt maxime riobis qui seculi occupationibus distrahimur et diversis itinerum molestiis fatigamur. {Comment, in Genesim. pref., t. I, p. 305, éd. Froben.)

(4) Quia non occurrit nobis iter agentibus plura scribere. {Ep, CLIV9 vide quoque, Ep, K, XXIX, U, LUI el CLXXVi.)

^5) Acta SS. 0. 6'. C, pref., iv^ $$èçfs.

n'étaient-ils pas des manuels faits pour lui épargner la peine de recourir aux originaux? Les écoliers non plus n'avaient pas chacun leur livre à cette époque reculée; il est probable qu'ils se contentaient d'écouter et de réciter ensuite ce qu'ils avaient entendu. La bibliothèque impériale (1) ne pouvait compter beaucoup de volumes dans un temps où l'on était réduit à demander des livres à l'Italie, ou à l'Angleterre; et, si elle avait été indispensable, aurait-on été plus embarrassé que Brunon de Cologne (2), à la suite de l'empereur Othon au siècle suivant.

Un de nos contemporains, M. Varin (3), a été plus loin que Mabillon ; il ne s'est pas contenté de contredire l'opinion accréditée, il a voulu fixer le lieu où se tenait probablement l'école du palais. Les motifs qui l'ont converti à une autre conjecture sont ceuxci. Nous lisons dans les Annales Laurissenses(i) que Charlemagne, revenu de Rome avec deux chantres habiles, en plaça un à Soissons, un autre à Metz, et désigna par le Gapitulaire (5) de 806 l'école de Metz comme la première maîtrise du royaume. Or, à cette époque, l'étude du chant supposait celle des arts libéraux; pourquoi ne serait-ce pas là l'école officielle que Mabillon ne savait où placer ? Les Garlovingiens devaient préférer à toute autre une ville

(1) Similiter et de libris quorum magnam in bibliolheca sua copiam congregavit. (D. Bouquet, t. V, p. 103; Eginuard.)

(2) Translaliis usus est scholis, non corpore quidem sed mente quietus : quocumqueenimcirumagebanlur labernacula aut castra regalia, biblioihecam suam sicuti arcam dominicam circu/nduxit, etc. (Pertz, Monum. Germ., t. IV, p. 252.)

(3) Mém. prés, à VAcad. des inscriptions ^ !« éric, t. II, 1852, p. 589.

(4) Pertz, itid., t. I, p. 171.

(5) Baluze, cap, regum, 1. 1, p. -iii.

qui fut le berceau de leur famille. De plus, le diacre de Metz, Amalaire, en indiquant l'ordre des répons dans son antiphonaire, nous dit : € Je les (1) ai entendu ainsi chanter lorsque j'étais enfant, en présence d'Alcuin, le plus savant maître de cette contrée. )) Enfin, dans la règle des religieuses et des chanoines qu'il rédigea à la prière de Louis le Débonnaire, le même clerc avertit le lecteur que son travail a été extrait des Pères de l'Église, à l'aide de la bibliothèque palatine. Les raisons qu'apporte ici M. Varin nous semblent très-contestables, du moins relativement au règne de Gharlemagne. Ce prince a pu choisir Metz comme centre des réformes liturgiques, sans pour cela y établir l'école palatine. La cathédrale de Metz avait sa maîtrise de clercs comme les autres, pourquoi l'enseignement complet des arts libéraux n'aurait-il pas été pour elle? L'induction est ici forcée. Quant au texte concernant Alcuin, il est d'un sens trop large pour qu'on puisse en conclure que ce savant ait enseigné dans la ville de Metz. Et le mot regio signifiât-il Metz, la fixité de l'école palatine n'en serait pas plus certaine, puisque cette ville était une résidence impériale et qu'Amalaire aurait pu y entendre Alcuin pendant l'un des séjours de Gharlemagne.

Maintenant, nous sommes de l'avis de M. Varin, s'il ne remonte pas avant 814. Notre présomption s'appuie comme la sienne sur la bibliothèque signalée plus haut, et surtout sur le soin que Louis le

(1) Audivi illos canere in isto ordine, quando videbar puer esse, ante Albinum doclissimum magisinim lotius regionis. {Bibl, Patrum, in-8o, .XIY, p. 103G.)

Débonnaire mit à réformer les mœurs en renvoyant de son cortège les prélats et les abbés trop exposés à suivre l'exemple des courtisans. L'instabilité et l'agitation d'une cour étaient loin de préparer les ecclésiastiques à la régularité de discipline qu'il s'efforçait de propager dans l'Église, et, à cet égard, une école établie en lieu fixe garantissait mieux l'observance de règles canoniques. De plus , nous savons que le Concile tenu à Paris (1), en 829, . donna ordre d'éloigner les clercs et les moines qui fréquentaient les palais. Sous le règne de son fils Charles le Chauve, une école fut derechef attachée au palais impérial; mais, cette fois, nous croyons pouvoir assurer qu'elle était confinée dans l'Ile-de- France. Notre affirmation se fonde sur un passage de Gottescalk, moine d'Orbais, près Soissons, où il est dit: « Beaucoup de maîtres (2), grâce aux bien- « faits de notre prince, habitent cette contrée et (( demeurent au palais. » En rapprochant ce texte de ceux où Abbon, de Saint-Germain-des-Prés, et Adrevald,de Fleury(3), représentent Paris comme la reine des cités, on serait tenté de placer l'école du palais dans cette ville; mais il est peut-être plus prudent de ne rien préciser.

Après cela, la tâche nous est bien facile si nous entreprenons de démontrer combien sont vaines

(1) ut deterreanlur clerici et monachi qui palatia passim adeunt. (Mabil- LON, Annal 0. S. B., t. II, p. 520.)

(2) Denique sunt multi domino donante magistri Hac regione sili, ingenio locuplete beati,

Hi palatina plerique morantur in aula.

{Patrologie Migne, t. CXXI.) 3) Adrcvald, 1. 1, de miracuUsS, Benedicliy ap, Mignc,c. xxvt. CXXIV

les prétentions de ceux qui veulent voir et montrer à tout prix dans l'école du palais le commencement d'un enseignement public d'où sortit l'Université de Paris au xiii^ siècle. Du Boulay est un de ceux (jui ont le plus contribué à répandre cette croyance, et voici les preuves qu'il a mises en avant. Les filles de Charlemagne, dit cet auteur, sollicitèrent de la bonté d'Alcuin, abbé de Tours, un commentaire sur l'Évangile de saint Jean, en ajoutant : « U est c( moins dangereux (1) de naviguer sur les sables € de la Loire que sur les flots de la mer Tyrrhé- (( nienne, et votre messager ira plus facilement de (( Tours à Paris, que celui de saint Jérôme, de (( Bethléem à Rome. y> Or, comme les filles de Charlemagne accompagnaient partout leur père, il s'ensuivrait que la cour, et, partant l'école du palais étaient à Paris à cette époque. Mais l'auteur confond malheureusement, ici, la fille et la sœur de Charlemagne religieuses à l'abbaye de Chelles, avec les filles qui vivaient à la cour. Le contexte ne permet pas d'en douter. Elles parlent de Paris, parce que leur monastère était proche de cette ville, et que le messager ne pouvait aller près d'elles sans y passer. Le mot Parisius ne tire donc pas ici à conséquence pour la thèse de Duboulay, et dans le document postérieur qu'il donne comme seconde preuve, il est trop suspect pour qu'on puisse en faire la base d'une démonstration sérieuse.

(1) Minori vadosum Ligeri flumcn quam Tyrrhcni maris laliludo periculo navigalur, et miilto facilius charlarum porlator luarum de Turoiiis Parisiacam civitalcm, quani Illius de Bclhiccm Romam pervcnire potcrit. (Bl'loels, Jlisl. UnivcniL Paris, in-f", t. ï, p. 101.)

Il s'agit d'une bulle par laquelle le pape Nicolas l^' (1) aurait invité Charles le Chauve à lui déférer la mise en jugement de Jean Scot, écolâtre du palais, ou à le destituer de sa charge. Mansi et tous les autres compilateurs qui ont pubUé cette bulle n'ont pas donné le mot Parisius; il se rencontrie seulement dans l'appendice au Traité de la perpétuité de la foi de Messieurs de Port -Royal. Cette diversité de textes n'est pas de nature à nous rassurer sur l'authenticité de la citation de Duboulay. Au reste, quand bien même il serait établi que l'école du palais était résidente à Paris, il ne serait pas évident par là que cette réunion exclusive et irrégulière de jeunes gens ait aucun rapport de filiation avec l'Université, institution puissante, organisée dans toutes ses parties, dotée de privilèges spéciaux, et ouverte à tous les étudiants de l'Europe.

Afin de ne rien omettre, nous allons rappeler, en terminant cet aperçu, les noms des professeurs qui ont enseigné au palais. Le premier connu est l'Irlandais Clément, dont l'histoire ne nous a révélé ni le zèle ni le talent; puis viennent maître Alcuin, qui professa de 782 à 796, le grammairien Pierre de Pise, et l'helléniste Paul Warnefried, qui fut en même temps précepteur de la princesse Rotrude et correcteur des livres d'office. Après eux l'enseignement fut confié à des Irlandais qu' Alcuin appelle Égyptiens (2) dans une de ses lettres, parce qu'ils

(1) Mandamus quatenus apostolatui iiostro predictum Johannem represcntari faciatis aut cerle Parisius in studio, cujus jam olim fuisse capital perhibetur, morari non sinalis. iAppend, au Traité de la perpétuité de la T^oi, p. 21.)

(2) Ego ignarus ncscicns scliolam iEgypliacam in palatio Davidicae versari

étaient partisans du cycle paschal d'Alexandrie. L'histoire littéraire leui; donne ensuite pour successeurs Claude évêque de Turin, Alderic (1) élève de Sigulfe abbé de Ferrières, Amalaire clerc de l'église de Metz, enfin Thomas, qui tous vécurent (2) sous Louis le Débonnaire avec une grande réputation de mérite.

Sous Charles le Chauve, l'école du palais, mise un instant en péril par les querelles des fils de Louis le Débonnaire, se releva plus brillante que jamais vers 842. A en juger par les louanges (3) de Paschase Radbert et d'Herric d'Auxerre déjà citées plus haut, les savants, surtout ceux de l'Irlande, étaient accueillis favorablement à la cour des Francs. Deux d'entre eux se firent remarquer : ce sont Scot Erigène, que Bacon vante comme un interprète trèsfidèle et très-clairvoyant d'Aristote,etMannon(4) qui enseignait encore sous Louis II le Germanique avec tant de supériorité, que Radbod vint d'Utrecht pour l'entendre. Le silence des chroniqueurs, après cette époque, la faiblesse des princes et la courte durée de leur règne , nous autorisent à supposer que l'école palatine tomba dans l'obscurité et s'éteignit promptement faute de protection.

Quant aux leçons professées, il faut se garder

gloriae. Ego abiens Latinos dimis», nescio quis subiniroduxerit Egyptios. (Ep.lX,)

(1) Dom Rivet, Hist. lilt. de la France, in-4o, t. IV, p. 22i.

(2) Liber deimag. cuUu, Jonas. Blbl. max. Patrum, t. XIV, p. 167. Ludy,

(3) ActaSS, Bollandistes. Juillet, t. VII, p. 222.

(4) Ad Ludovici ejus filii aulam se conlulit, non quod palatinos ambiret honores, sed quod intra régis palatium liberaliuni litterarum sludia prcclarc colcrentur.Praneral autem gymnasio illi Manno philosophus. {Annales O.S.B.,L m, I.XXXVII, p. 161.)

d'en juger, comme l'a fait M. Guizot (1), sur un simple dialogue entre Pépin et Alcuin. Ce horsd'œuvre était uniquement destiné à éveiller l'intelligence d'un enfant par une suite de questions présentées sous une forme énigmatique. Nous possédons d'autres traités d'Alcuin qui appartiennent au genre didactique le plus tranché. Les préceptes qu'il expose sont presque toujours puisés aux sources de l'antiquité, et rien ne ressemble moins à une conversation, ou à des propos entrecoupés. Enfin, le meilleur éloge qu'on puisse faire des leçons d'Alcuin, c'est de citer les hommes remarquables formés à son école, tels que Raban Maur, écolâtre de Fuld, Éginhard , rival de Suétone , Wala , ministre de Louis le Débonnaire, et Riculf, archevêque de Mayence. En résumé, l'école du palais est une institution fondée par les Mérovingiens pour l'éducation des clercs et des enfants nobles attachés à la cour. Restaurée par Gharlemagne, son existence a subi toutes les vicissitudes d'une cour tantôt fixe, tantôt nomade, et s'est éteinte après la mort de Charles le Chauve.

(1) Guizot, Hist.de la civilisation en France, in-8o, l. Il, p. 191.

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