DEUXIÈME PÉRIODE
LES écOLKS DEPUIS CHAnLEMAGNE JUSQU'AU CONCILE DE LATDAN
(du VIII« au Xlll* SIÈCLE.)
Féconde dans tout le pays, la période qui s'ouvrit avec l'avènement de Charlemagnc devait l'être surtout dans le diocèse de Langres dont l'évêque Betto, missifs dominictis (1) de ce prince, passa pour l'avoir aidé à rédiger les capitulaires et sentait, comme lui, la nécessité de relever l'enseignement, de le faire sortir dos cloîtres, où il se tenait enfermé depuis trop longtemps, pour le répandre dans le peuple, et afin d'y parvenir, de lui imprimer une impulsion que « l'influence désorganisatrice des Mérovingiens qui plaçaient à la tête des diocèses des évoques Francs, dont l'ignorance native n'avait guère diminué sous la mitre (2) » avait rendue indispensable.
Charlemagne « jetant un regard sur l'état intellectuel de son clergé, qui constituait alors la seule partie instruite de la nation, et voyant partout écrire dans un style barbare, où le mépris de l'orthographe était égal
(1) Capital, tom. Il, Ut. xx, anno 856.
{9) Max QnaDtÎD, Hût. de renseignement secondaire et supérieur de VYonne aoant 1790. J'aurai plus d*uDe fois recours à cette publication du «avant archiviste, ne fût-ce que pour renvoyer aux précieux renseignements qu'il y donne sur l'instruction dans uu dépirtement dont personne, mieux que lui, ne saurait prétendre à se foire riiislorien.
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à la vulgarité des idées (1), n'hésita pas. Dès le vu* siècle, les évoques avaient été complètement éclipsés par les moines ; or, on Ta vu, dans les monastères, l'instruction était entièrement ferrnèQ aux laïques. Les moines ne travaillaient tjue pour eux et entre eux : « Les écoles ecclésiastiques que la chute de l'empire d'Occident et l'érection des monarchies barbares n'avaient point ébranlées^ s'étaient malheureusement ressenties de l'obscur et douloureux cahos qui se fit de toutes choses à cette époque. » Il fallait au plus vite remédier à ce mal. Aidé des avis d'Alcuin, d'Angilbenrt, de Théodulphe, d'Adalhard, d'Amalaire, d'Eginhard:^ de Leidrade, de Paulia d'Aquilée, de Betto et d'autres sages conseillers, parmi lesquels il faut encore citor ua autre Bourguignon que Betto, Anségise (2), il jeta les fondements de deux sortes d'enseignements : un enseii ^nement spécial pour le clergé, un enseignement général et public^ pour tout le monde, mis aux mains du clergé, seul capable alors de l'exercor.
Durant les premières années, il est vrai, rinslruction se donna souvent dans la même enceinte, et <i moines et clercs se trouvèrent ainsi réunis. » Ce ne fut que plus tard, lorsque les abbayes s'aperçurent que a ce mé-^ lange et le tumulte inséparable d'une grande affluence d'étudiants nuisaient au recueillement nécessaire aux jeunes gens voués à la vie claustrale » qu'on fit deuij:
(1) Max QuaDiÎD, Hùt, de renseignement secondaire et supérieur de r Yonne avant 1790.
(t) Guizot a, daas son Histoire de la civilisation, t. Il, p. 14 S et soiv., donoé ie tableau des honuneB célébrée uéd ou morts sous le règne de Charlemagae et de leurs ceuvres, pour établir, par rensemble de cee noms et de ces traraux^ la preuve certaiue et la mesure assez exacte de riofluence qu^exerça sur les esprits, le gouveroemeut de ce prioce.
l'enseignement en province 27
catégoiKes^ Ce ne fot inème que le concile d'Âix-^la- Chapelle tenu en 817 qui ordonna cette séparation (1) et donna ainsi naissance à la distinction des écoles intérieures, scholarum cUmslri^ pour les oblats et les moines, et des écoles extérieures, scholarum exterio^ mfn^id est canonicarum, pour les clercs de la province, toutes d'ailleurs restant soumises à une attentive surveillance (2). Il faut observer que la décision du cùû" cUe d'Âix-la-Cbapelle ne concernait que les menas* têres et qu'en conséquence la distinction des écoles n'existait pas pour les chapitres des cathédrales, où étaient également admis, dans la même enceintç, les clercs étrangers au diocèse et ceux qui lui appartenaient.
Rien ne peut mieux, du reste, faire connaître que les capitulàires les sages résolutions qu'inspira à Charlemagne son désir de restaurer les lettres et l'enseignement auquel avant lui déjà, il est juste de le rappeler, Pépin le Bref avait tenté de faire faire un pas, en envoyant des clercs à Saint-Jean-de-Latran étudier le chant elles arts libéraux, et en demandant des livres au pape Paul V (3). Et, en premier lieu, doit être placée sa lettre à Baugulfe, abbé du Fuld, qu'il termine en recommandant à ce dernier de la répandre et d'en envoyer notamment des exemplaires à tous ses
' (1) Ut scbola ia monasterio non habealur nisi eoram qui oblati sunt (coDC. aqnUgr. aono Chrlsll 817.)
(2) Severa et accurata erat non modo in clauslro sed etiam io schoIU exterioribus disciplina. (De casibus S. Galli, Ekkebard ., c. vi^ cité par L, Maître).
(3) Direximad ezcelleoti» vestrae et iibros quaatos roperire potnimus, id e^t antiphonsB et respoQâale indimul artem grammaticam Aristotelis, Djooûii Àreopagilœ Iibros, geometriam, ortbographiam, omoes grœco eloqaio scriptores. (Pauli^ V epiit., D. Bouquet^ t. V p. 513. ~ cité par II. L. Ifaitre).
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sulïragants et co-évêques, ainsi que dans tous les monastères, « s'il veut avoir sa faveur (1) ». Voici la traduction qu'a donnée M. Chéruel dans son dictionnaire des Institutions de la France, de cette lettre que je crois devoir en outre donner textuellement en note (2) : « Charles, par la grâce de Dieu, roi des Francs etdes Lombards, et Patrice des Romains, à Baugulfe , abbé, à toute sa congrégation, ainsi qu'aux fidèles confiés a ses soins, au nom du Dieu tout-puissant, salut amical.
« Qu'il soit connu h votre dévotion agréable à Dieu, qu'avec nos fidèles nous avons jugé utile que dans les évêchés et les monastères, dont le Christ, dans sa bonté, nous a commis le gouvernement, il y crtt, outre l'observance d'une vie régulière et les habitudes d'une sainte religion, des études littéraires; et
(1) <f llujus ilaqae epiâtolse exemplaria ad omnes suffragaDlcs luosqne coepiscopod, el per UDiyerâa monasteria din'gi non uegligas, si gratiam uoslram haberc vis. »
(2) CoDstitutio de scbolis persiogula epiâcopia et mouasioria insUtueudia capitul. ao. 788 (Sirmondus, couc. gai. t. II, p. 121).
Karolas, gratiâ Dei Rex Francorum et Longobardoram, ac Palricius Romanorum, Baugulfo Abbati et omoi cougregalioni, tibietiam commissis fidcHbuâ oratoribus nostris, îd omoipotentiâ Dei nomine amabilem direximas satutem. Notum igitur ait Deo placit® devotioai vestrœ quia nos una cum fidelibua nostris coosideravimus utile esse ut episcopia et monasteria nobi«, Cbriâlo propitio, ad guberoandùm commissa^ praeter regularis TÎtae ordioem alque saDctœ religionis converaationem, eliam io littcrarum nieditatiooibus, eis qui douante Domino discere possunt, secundum uniuscujuàque capacitatem^ doceodi studium debeant impendere.
Qiialiter sicut regulariânormabonestatemmorumjlaqiioque docendi et didcendi iuâtantia ordioet et omet seriem verboruin, ut qui Deo placere appetunt recte viveodo, ei etiam placere non oegligaut recte loquendo. Scriptum est enim (Matth., 12, 37.): Aut ex verbis tuîsjustificaheris, aut ex verbis tuis condemnaberis, Quamvis enim melius ait benefacere quam nosse, prius lamen est nosse quam facere. Débet ergo quisque discere quod optât implere; uttanto uherius quid agere dcbeat, inleiligat anima, quanto in omnipoteutis Dei laudibus sine meudaciorum ofîeniiculis cucurrcrit lingua. Nam cum omnibus hominibus vilanda mendacia^ quanto
l'enseignement en phovince 29
que ceux qui, par un don de Dieu, peuvent enseigner, consacrent, chacun selon sa capacité, leurs soins à l'enseignement.
« De même que Tobservation de la règle donne rhonnêleté des mœurs, ainsi le zèle des maîtres et des disciples doit mettre Tordre et Tornement dans les phrases, et ceux qui cherchent à plaire à Dieu par une vie exemplaire ne doivent pas non plus négliger de lui plaire par un langage correct.
« 11 est écrit en effet : a c'est d'après tes paroles que tu seras justifié ou condamné. » Quoique le bien faire soit préférable au savoir, cependant le savoir précède le bien faire. Chacun doit donc apprendre ce qu il désire accomplir, afm que Tàme sache d'autant mieux ce qu'elle doit faire que la langue, en répétant les louanges du Dieu tout-puissant, sera moins exposée à commettre des erreurs.
« S'il faut éviter le mensonge dans les relations avec les hommes, combien plus doivent éviter jusqu'à la possibilité du mensonge ceux qui n'ont été choisis que pour se consacrer spécialement au service de la vérité ! Dans ces dernières années, nous avons plusieui^s fois reçu des monastères des récits qui nous annonçaient que les frères qui y demeuraient se livraient pour nous à de saintes et pieuses prières, mais presque
magia illi secunduiii podsibililatein declioarc debeol qui ad hoc solummodo probaular eleç.ti ut servire specialiler debeaot veritali. Nam cuni QobU io hU auDis a QonnuUid monasteriia sspius scripla dirigerentur ÎD quibaa qaod pro nobia frairea ibidem comiuoranteâ in aacria et piia orationibus decertareot, signiflcarelar, cognoviuius io plerisque prœfalia conacripUonibus eoramdem et sensus rectoa el sermoues inculloa : quia qaod pia devotio iuterius fideiiler dictabat, hoc exteriua, propter negligeotiam diaceadi^ liiigua inerudita exprimer^ aiae reproheusioae dou valebat. Uude factum eat at timere inciperetnus ne forte, aicat mioor erat ia acribendo prudenlia, it^ quoqae et muUo
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toujours ces éciîts contenaient des sentiments droits
exprimés dans un langage inculte; les pensées que
dictait intérieurement une pieuse dévotion, la langue
dépourvue d'érudition ne pouvait les exprimer sans
faute.
« Nous avons craint que si la science manquait pour
écrire, Tîntelligence des divines Ecritures ne fût inférieure de beaucoup à ce qu'elle devait être, et nous savons tous que les erreurs de sens sont encore bien plus dangereuses que les erreurs de mots. Nous vous exhortons donc noa*seulement à ne pas négliger l'é* tude des lettres, mais encore à vous y appliquer à Tenvi avec une persévérance pleine d'humilité, et agréable à Dieu, afin que vous puissiez pénétrer avec plus de facilité et de justesse les mystères des saintes Ecritures. Comme il s'y trouve des images, des tropes et d'autres figures semblables, personne ne doute que le lecteur ne s'élève d'autant plus vite au sens spirituel qu'il sera plus versé dans l'intelligence gramma^ ticale du texte. Que l'on choisisse pour cette œuvre des hommes qui aient la volonté et le pouvoir d'enseigner, et qui désirent instruire les autres ; qu'ils met-* tent autant de zèle à accomplir ce devoir, que nous mettons d'ardeur à le leur recommander.
n Nous souhaitons, en effet, que vous, comme il Gon?
miDor esset qnam recte esse debolsset in sanctamm scriptararum ad intelligeodam sapieatia. Et beoe DOTimus omnes qaia, quaniTis periettlosi sint errores vei[borum, malto pericalosiores sunt errores sensuam. Qaamobrem hortamur vos litteranim sladia nou solam dou DegUgere, Teram etiam humillimft et Deo placità iatentioDe ad hoc certatim dlscere, ut facilitts et rectius diyiDarum scripturarum mysteria valeatia pêne- Irare. Cum autem iQ sacris paginis schemata^ tropi, et caetera bis simUia inserta invetiiantar^ nulli dubium est qaod ea unasqnisque legens taQto cîtias spiritaaUter iotelligit, qoanto prias ia litlerarum magisterio pieniiM instroctos faerit. Taies yero ad hoc opus Tiri eligaatar, ijti et rth
l'enseignement en province 31
vient à des soldais de TËglise, vous soyez animés d'une dévotion intérieure, et qu*à l'extérieur vous paraissiez savants, chastes dans votre conduite, éloquents dans vos paroles, afin que quiconque, pour Tamour de Dieu et la recherche d'une sainte conversation aura désiré vous voir, soit édifié par votre aspect et instruit par votre science qui se manifestera dans les lectures et dans les chants, et qu'il s'en revienne plein de joie et rendant grâce à Dieu. )>
Dans cette lettre où Oharlemagne semble vouloir pour premiers auxiliaires du culte l'intelligence, le savoir et la raison, où il fait la juste critique des hommes qui, choisis pour se consacrer spécialement au service de la véritéf n'évitent pas en s'instruisant, jusqu'à la possibilité du mensonge, il attaque ouvertement l'igno-* rance des moines et s'en prenant directement à leur langue inculte, dépourvue d'érudition, qui ne pouvait exprimer sans faute les sentiments les plus droits, il les invite à joindre à l'observance d'une vie régulière des éludes littéraires ; il insiste surtout pour « que ceux qui peuvent enseigner, consacrent, chacun selon sa capacité, leurs soins à l'enseignement. y>
En 789, il ordonne par un capitulaire <c que les moines apprennent le chant romain entièrement et l'observent pendant les offices. ))
JanUftm ei potsibitilatem disccodi et desiderinm habeant «lioB iotlro- «ndi. Et hoc tanUim eà inteDtioQe agatar, qoa deToUooe à nobU pr»ci« pitor. Optamas eoim TOt, sicut deoet Eocteti» milites^ et interiut de« ▼olot et exteriue dodoe castosqae beDe viTendo, et tcholasiicot bene toqoendo ; ot qoieumqae vos propter nomea Domioi et aaactœ conyeraatioDls Bobilitatem ad TiTendum expetierit, sieut de aipectu vestro sdiflcator ^oi» itaqooqae de tapleatia Tettra, quam io legendo sea cantaodo pereeparit, iaatraeti», oumipotenti Domino gratiat ageodo gaudens redeat... Legena^aleat.
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La même année, par un autre (1) de ministris allaris Dei et de schoUSj il recommande aux prêtres, sacerdoUbus, auxquels ïl l'adresse, de se faire toujours remarquer par leurs bonnes mœurs, et d'attirer ainsi par leur exemple et leurs bons entretiens le plus grand nombre de personnes au service de Dieu. Puis, il les engage à ne pas recruter les clercs seulement parmi les fils des serfs, servilis coyiditionis infantes^ mais parmi ceux des hommes libres; à établir des écoles pour enseigner la lecture aux enfants ; que dans chaque monastère et dans chaque diocèse, dit-il, il y ait une école où ils apprennent la musique, le chant, le calcul et la grammaire ; qu'on mette entre leurs mains des livres catholiques bien corrects, parce que souvent, tandis qu'ils désirent adresser à Dieu une juste prière, ils emploient des termes peu convenables, à cause de l'incorrection de leurs livres. Ne souffrez pas que les enfants altèrent les livres en lisant ou en écrivant. S'il faut écrire un évangile, un psautier, ou un missel, confiez cette lâche à des hommes d'un âge mûr qui y apportent tout le soin possible.
(1) UlpiiDislri altaris Dci suum miiiisleriuin bonis moribns ornent
scn et alii CaDonici observanliA ordinis, vel Mocacbi proposito consecratlouis ; obftecraiûuâ ut bonam et probabiiem vitam et conyersalionem liabéant, sicut ipse Dominus io evangelio prœcipit : Sic luceat lux vesira coram hominibus, ut videant opcra vestra bonOy et ghri/lcent Patfeni vestrum qui in cœlis est ; ut eorum bonA conversalione multi pertrahantur ad servitium Dei. Et non solum aerWiis conditionis inTaDte», sed etiam iogenuorum filioa adgregent sibique aocieoL Et ut schoIsB legentiam puerorum fiaot, psalmosy uotaa, cantus, computum^ grammaUcam per aingula monasteria vel episcopia diacant. Sed et libres catholicos bene emeodatoa babeaot; qaia Bsepedum beoe aliquid Deum rogare capiuDt, per ioemendatos iibros maie rogaat. Et pueros veatros qoq siDîte eos Tel légende vel scribeodo corrumpere. Et ai opua est evangeliam vel psalterium et Mitsale acribere, perfectœ aetatis homioes scribant cuin omut diligentia. (Baluze, capituler., t. I^ p. 235.)
l'enseignement en province 33
Toujours en 789, et par un capitulaire adressé à tous, omnibtiSj Charlemagne indique comme la première vertu l'amour de la famille, comme la première chose à apprendre à Tenfant le respect de ses parents : « et hoc cum raagno studio admonendum est, ut filii honorent patres sues ; quia ipse Dominus dicit : honora palrem tuum et matreyn luam, ut sis longœvus super terram quam Dominus Deiis tuus dabit libi. »
En 793, un nouvel avertissement (1) était donné au clergé qui, paraît-il, continuait, malgré la discipline établie, à en avoir besoin; il porte principalement sur la nécessité pour les protrçs d'observer et de faire observer à leurs écoliers une sobriété à latiuelle ils manquaient trop souvent en allant boire et manger
(l)Capitalare quintiiinincerlianni(793),sive capilulnrc admonilionisa*! episcopos (edituni aSirmondo,1G77,ela CorJesio, cum cpistolis Hiiicniari, p. C83.)
Quarlo. Ut ipsi Pre.^byleri a comessalionibus, polalionibud, ut Aposlolus monet, se sublrahaut : nam quidam illoruni cum quibusdam viciuii sqU utuDlur uâque ad mc«nam ooclem, et eo amplius cum ip^rs bibcndo moranlur ; et qui religiosi et saneti esse videnlur, non quidcm tune ibi mauent, &ed tameu salurali vel ebrii revertunlur ad Ecclesias suas, et neqae io die neque in Doctc oflicium Deo iu Ecclesia sibi crédita persol- ▼aot. NoDDulli vero io eodem loco ubi ad convivium pergunt, dormiuut.
Quinlo. Ut ipsi Presbyleri taies scbolarios babeant, id est. ita Dutritos et insiouatos, ut si forte eis contiogat non posse occurerre temporccompetenti ad Eccle^iam suam ofScii gratià persolveiidi, id est, lerliam, sextam, ncoana, et yesperas, ipsi scbolarii etsignum in tempore suo puisent, et officium honeste Dco persolvant.
Sexto. Ut diligcuter resciatis post ordinaliouem uniui^cujusque Prcsbyteri quantum qnisque fecerit in suo ministerio : quia qui anlc ordinalionem paaperes fueruut, post ordinalioncm vero de rcbus cum quibus debueraot Ecclesiis servire, cmunt sibi alodium et maucipia, et cœteras facaltates; et oeque in sua lectiouc aliquid profeccrunt, neque libros congregaveruntj aut ea quoe pertinent ad cuUum religionis augmentaverunt, aedsemper convitiiset contribuliooibus etrapina vivunt.
Septimo. Ut domeslicos suos^ id est, eos qui cum ipsis sunt in sua maasione^ sive scbolarios, sive alios servicntcs, diligentissime [irocviderc •todeont ab omnibus 'viliis^ et maxime de ebrictatibus cl luxuriiis, et Tariis immundiliis. Nam, sicut dicit Apostolus, qui domeslicorum suonim curam negligit, aliorum non prodesse poterit conversationi.
34 l'enseignement en province
une partie de la nuit chez des voisins pour en revenir (c ivres et saturés » à leurs devoirs ecclésiastiques ; puis, il a trait aux abus au moyen desquels, loin d'être désintéressés, comme l'exige leur fonction, les prêtres s'enrichissent au détriment de l'Eglise, avec les choses qu'ils doivent employer à son profit!, et deviennent ainsi, de pauvres qu'ils étaient avant leur ordination, riches et propriétaires, à l'aide de rapine.
En 802, Charlemagne, aussi préoccupé des prêtres que des clercs, des maîtres que des élèves, comprenant de plus en plus l'urgence de leur tracer un programme d'études, réunissait dans ce but un concile à Aix-la-Chapelle et en 804, dans un capitulaire spécial il résumait ainsi ce programme des connaissances à exiger d'eux avant de leur conférer les ordres : « Que les prêtres connaissent l'Ecriture sainte, le Psautier, le Rituel du baptême, le Pénitential, le comput et le chant(l).» Devant une assez grande indifférence, il renouvela en 805 ces recommandations (2), de même que le concile de Ghàlons devait, en 813, essayer de « secouer l'inertie enracinée dans les esprits en renouvelant les prescriptions de l'Empereur (3) : a II faut établir des écoles oùl'on enseigne les lettres et les saintes Ecritures, de telle sorte que les élèves y méritent d'être appelés « le sel de la terre » et soient assez instruits pour résister aux hérésies comme à l'Antéchrist. » On le voit, ce concile deChâlons lui-même ne rapportait pas tout à la foi et à l'autorité et pensait que l'instruction, en éclairant l'homme, est encore sa meilleure sauvegarde contre Terreur.
(i) L. Matlre, p. 14 cl 15.
(i) L. Matlre, p. 15.
(3) L. Matlre, p. 15.
l'enseignement en rROYINCE 35
Les efforts de Charlemagne dont témoignent les passages descapitulaires qui précèdent, montrent à la fois combien le mal était grand et combien il était malaisé de le déraciner. L'ardeur et la persévérance de ses recommandations, la vigilance de ses officiers des provinces chargés d'y faire exécuter ses volontés , avaient peine à en venir à bout. Mais non-seulement il ordonna la création d'écoles, les réglementa ; il tint encore à honneur d*en ouvrir une dans son propre palais, destinée à servir de module, dont il surveillait lui-même la direction, les études et les progrès, formant une véritable académie qu'il présidait sous le nom de David, où siégeaient à ses côtés comme
assesseurs ce même Alcuin, son Eumène, qu'il comblait de bienfaits, qui fonda, sous ses auspices, les
écoles de Paris, Tours, Aix-la-Chapellè etc., et d'autres savants qu'il avait su également attirer à lui. Il alla plus loin encore: il voulut en personne, et suivi de ses amis et de ses proches, donner l'exemple à tous, en étudiant les belles-lettres et la science, les langues, l'astronomie, la grammaire, la rhétorique, la dialectique ; il inspecta en personne les travaux des classes qui se tenaient à côté de son académie, et qui étaient surtout consacrées à l'éducation des clercs et des enfants nobles attachés à la cour, et l'on sait avec quelle fermeté impartiale il menaçait ceux de ces fils de courtisans, de seigneurs, qui ne pouvaient répondre à ses questions, de leur enlever les places et les bénéfices pour les donner aux enfants des pauvres qui seraient plus instruits qu'eux.
Il faut, pour comprendre le caractère général du règne de Charlemagne, et le pas immense qu'Q fit faire à
30 i/knseigm:ment en province
la civilisation, le parcourir avec Guizot quia su lui rendre si bonne justice. Ce n'est pas ici le lieu de l'envisager autrement «]u'au pjînt de vue de la transformation générale qu'il apporta dans l'enseignement. Mais je puis tout au moins rappeler quel-iues li«;nes qui ne seront, du reste, pas inutiles ; car c'était surtout dans Tordre intellectuel que la décadence qui Ta précédé s'était manifestée, et Charlemagnc le comprit, c'est l'état intellectuel qu'il s'appliqua principalement à relever, pour tout relever avec lui.
« A partir de Charleniagne, dit Guizot, la face des choses cliange ; la décadence s'arrête, le progrès recommence. Longtemps encore le désordre sera immense, le progrés partiel, ou peu sensible, ou souvent suspendu. N'importe : nous ne rencontrerons plus ces longs siècles de désorganisation, de stérilité intellectuelle croissante : à travers mille souffrances, mille lacunes, nous verrons la force et la vie renaître, dans riiomme et la société. Charlemagne marque la limite à laquelle est enfin consommée la dissolution de l'ancien monde romain et barbare, et où commence vraiment la formation de l'Europe moderne, du monde nouveau. C'est sous son règne, et, pour ainsi dire, sous sa main, que s'est opérée la secousse par laquelle la société européenne, faisant volte-face, est sortie des voies de la destruction pour entrer dans celle de la création. »
J'ai ci-dessus rendu au.^c abbayes et aux monastères ce qui leur était dû, en dégageant leur vraie gloire de celles que malencontreusement des admirateurs trop enthousiastes ou trop complaisants leur attribuent; je m'empresse ici, avec Guizot, de rendre à César ce qui appartient à César.
l'enseignement en province 37
Signaler les réformes de Charlemagne en matière crinstruclion, c'est faire Thistoire, durant son règne, de toutes les écoles grandes et petites qui, toutes, furent soumises aux règles nouvelles, et il serait hors de propos de tenter d'entrer au sujet de quelques-unes d'entre elles plus spécialement dans des détails pour lesquels de précédentes études ont été faites ou dont les éléments feraient défaut. Le fait indispensable à constater est que le but de Charlemagne tendait, en même temps qu'à le faire progresser, à faire de l'enseignement une affaire publique, et non plus simplement l'objet d'une tache confiée à des précepteurs, ou à des instituteurs particuliers (1). Il y avait là une noble inspiration : il s'agissait, en effet, non seulement d'une idée dictée par refficacité de l'émulation, mais aussi peut-être de cette autre, de haute moralité, vraiment chrétienne, que manifesta l'Empereur lorsqu'il menaçait les fils des seigneurs de sa disgrâce, de faire prédominer le mérite sur la faveur, et d'introduire ainsi parmi ses sujets cet esprit d'une juste égalité qui ne devait pourtant éclore que bien des siècles plus tard. N'était-ce pas ce même sentiment qu'exprimait, en son nom, Théodulfe, lorsque recommandant aux prêtres de tenir des écoles dans les bourgs, il leur disait en même temps que « si quelque fidèle voulait leur confier ses enfants pour leur enseigner les lettres, ils ne. devaient pas refuser de les instruire, mais le faire avec une grande charité, ne rien exiger d'eux pour ce service, et ne recevoir que ce que les parents leur offriraient volontairement et à titre de don (2). »
(i) Théry, Histoire de l'éducation en France.
(2) Sirmond, Concilia antiqua, Gall. t. Il, p. 215. Théodulfe, écrivaia
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Charlemagae s'était vivement préoccupé des réformes à faire dans les abbayes et les monastères, où la confusion des pouvoirs temporels et spirituels avait amené un véritable cahos ; mais il n*eut pas le temps d'y mettre ordre complet, malgré l'aide puissant que lui prêta saint Benoit d'Aniane, le redresseur de la discipline monastique en France. Aussi, après sa mort la confusion reprit le dessus et avec elle revint la décadence intellectuelle. En 824, le concile de Paris avait déclaré que le devoir de chaque évéque était d'entretenir des écoles, parce qu'il importait à l'Église d'avoir des défenseurs éclairés ; il voulait que les écolàtres fussent conduits aux conciles provinciaux pour que les elTorts de chacun pussent être contrôlés ; c'était Texpression d'un vœu unanime de l'assemblée (1) qui, des devoirs de l'église passant à ceux des rois, allait par sa déclaration proclamer le principe du droit divin : (( aucun des rois no doit croire qu'il tient son royaume de ses ancêtres, mais de Dieu. » Cependant, dès 820, celui qui se tint dans la môme ville reprochait au clergé
et poète laliD, appelé dllalie par Cbarlemagne, était, oa ra yn, Pua de ces cooseillerâ doutTEmpereur avait bu si babilemeut s'eDlourer et qu*il 8*était associés pour arriver à cette rebtauraliou qu'il méditait. Placé à la léte du diocèse d'Orléans, il y contribua puissaoïmcot au relèvement des écoles, jusqu^au jour où, accusé sous Louis le Déboonaire (818), d'avoir pris part à la révolte de Beruard, roi d'Italie, il fut dépouillé de sps béuétices et exilé à Angers, où il devait bientôt mourir (821).
(1) Inter nos pari consensu decrevimus ut uuusquisqae episcorum in scholis babendis, et ad utilitatem Ecclesiœ militibus Cbristi pr¶odia eteducandis, abbiuc majus studium adbiberet. Et in boc uniuscujusqae studium voluoius probare, ut quando ad provinciale Episcoporum conciliuui ventum fuerit, unusquisquo Rectorum Scbolasticos suos eidem concilio adesse faciat; quatenus et cœleris Ecclesiis uoti sint, et cjus solers studium circa diviuuui cultum omnibus manifestum fiât. (De scholis p*tr singulas urbes habendis. Ex capUuiis generaiiter iter parochias (lenuntiandis.)
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d'oublier Tétude, d'adresser trop rarement des instructions au peuple, de négliger jusqu'à l'enseignement du catéchisme. D'autres conciles prescrivaient même de nouvelles fondations et insistaient pour que les évéques rappelassent aux prêtres de leurs diocèses, comme un de leurs premiers devoirs, en même temps que comme un des moyens les plus efficaces pour maintenir leur puissance et leur autorité, l'obligation d'enseigner les belles-lettres aux enfants qu'on voudrait bien leur confier, dussent-ils, pour en attirer à eux un plus grand nombre, ouvrir au besoin de nouvelles classes, et d'y pratiquer la gratuité, précédemment préchée par Théoduife.
Malheureusement, le fils et le successeur de Charlemagne, bien qu'associé à l'empire avant d'en être le chef, Louis le Débonnaire qui, du reste, paya chèrement et humblement ses fautes, n'avait pas hérité du zèle et de l'énergique dévouement de son père pour l'instruction publique. Il laissa tomber l'œuvre (4). Après lui, Charles le Chauve s'efforça, il est vrai, de la reprendre, avec le concours du philosophe scolastique Scot-Erigène, moine irlandais qu'il fit venir et que devait ensuite appeler à sa cour Alfred le Grand d'An- Ci) Daos le capilulaire suivant qu*il faut cepeudaut rappeler à sa loaaoge et qu'il publia eu 8S2, Louis le Déhouuaire avoue lui-uiôme sa négligence : a Nous désirons soigoeusement réformer les écoles, bien que nous les ayons négligées jusqu^ici, afin que tout homme, jeune ou Agé, aspirant aux grades ecclésiastiques, ait un lieu déterminé et un maître convenable. Il faut que les parents ou les seigneurs de chacun dea élèves pourvoient à leur subsistance, afin que Tindigence ne les éloigoe pas de l'étude. Si l'étendue de la paroisse ne permet pas de les réanir dans un seul local, ou qu'on ne puisse y pourvoir à leurs besoins, qa'oo établisse des écoles dans deux ou trois locaux et plus s'il faut. » L'anuéo suivante encore il rappelait aux évéques leurs promesses de fonder des écoles où il serait nécessaire.
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gleterre ; il recommanda aux évoques et aux moines d'apporter le plus grand soin à l'éducation de la jeunesse, les invitant à établir la gratuité (1) et félicitant ceux qui montraient le plus de désintéressement (2). En 855, le concile de Valence, tenu par dix-huit évêques et beaucoup de membres du clergé, lui prêtait son appui en demandante Térection d'écoles des sciences divines et humaines et de chant ecclésiastique, parce que la longue interruption des études, l'ignorance de la foi et le man([ue de toute science avaient envahi beaucoup d'églises de Dieu. »
Mais les guerres qui signalèrent son rogne et surtout la formation de la féodahté furent d'incessants obstacles aux efforts de son bon vouloir et à des progrès qui sont l'apanage des temps pacifiques. Les ravages des Normands contre lesquels il eut à défendre le royaume à plusieurs reprises, les luttes qu'il eut à sou-
(1) Il est iiiléressaiit de voir les elTorUfaiU dès ce? temps en faveur de la gratuité de l'easeigaeineut, coinine nous eu verrons éf^aleineni en faveur de robligaliou. Guillaume de Dijon sera un des principaux promoteurs de la gratuité; il fera plus. Non seulement, en elTet, dans ses écoles existera la gratuité, mais il y hébergera encore les enfants pauvres. Nous avons vu des évoques la prêcher. Dès 8'i0, \malric, do sou côté, aura fait un legs pour son établissement à Tours et il en sera ainsi jusqu'au coDcile de Latran qui la recommandera tout parliculièrcmenl.
(2) Le diocèse dVVuxerre doit être mentionné spécialement comme ayant alors fourni des ipaitres célèbres par leur science: Heiric, moine de Suint-Germain, disciple de Servat-Loup et aux leçons duquel Charles le Chauve envoya son fils Lothaire ; Hugues, qui devuil évèque de Laon; llérihald, évéque d'Auxerre; Hérifrid, son successeur, etc. Au xi« siècle, encore à Auxerre, un disciple de Gerbert, le chanoine Jean, méritait, comme recteur des écoles de la calhéJralc, les honneurs de répiscopat. Le siège épiscopal de Langres ^e distingua de même : il fut occupé par une succession d'évèques fort instruits, Dotanunent par trois disciples du mém.» Gerbert : Brunon, Robert et Lambert. Aussi l'école y devint-elle bienlôt rivale de celle de Reims, et quand Halinard, étudiant d'Autun, vint s'y fixer, il rencontra uue quantité de savants dont le commerce lui fut très avantageux. (L. Maître, ies Ecoles épiscopal es et monastiques).
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tenir contre Lothaire d'abord, puis contre Pépin II et Carloman de Bavière, ne lui permirent pas de se consacrer à rencouragement de Tinstruction, comme ses inspirations personnelles l'y poussaient (1) ; il n'en fut pas moins empêché par l'opposition de la féodalité qui, «c sortie des antiquités germaniques, ayant survécu dans les mœurs à la dispersion de la bande germanique sur le sol de la Gaule après la conquête des Francs », vainement combattue, comme l'attestent les capilulaires, par la royauté qu'elle entamait, devait, à son encontre, pendant plus de trois siècles, jusqu'au xiir, exercer une si redoutable influence par la confusion de la propriété avec la souveraineté, confusion qui devait forcément entraîner au profit des seigneurs territoriaux la possession des droits régaliens, apanages de cette souveraineté.
Le triomphe de la féodaUté, c'était la destruction de l'unité souveraine à laquelle aspirait Charlemagne et qu'il a préparée, c'était la ruine du pouvoir central avec toutes ses conséquences, entraînant au premier rang celle du droit pubUc des capitulaircs en matière d'instruction. L'enseignement allait nécessairement devenir et devint, en effet, comme il l'avait été sous les Mérovingiens, le domaine exclusif de l'Eglise. C'est ainsi que les écoles des cathédrales et des monastères,
(t) Aussi les choses marchèrent vite ; les nbus ne tardèreot pas à recon~ quérir le dessus; la fia du ix'' siècle vit l'ignorance reparaître et avec elle le désordre, et dès le commencement du x«, un concile tenu dans le Soidsonoais (909) pour la réforme ecclésiastique, con^lat^'il notamment qoe dans des monastères d'hommes ou de filles habitaient des abbés Ulqoes avec leurs femmes, leurs entants, leurs soldats et leurs chiens, et ajoutait tristement que t si on leur présentait la règle, ils répondraient comme Isale : « Je ne sais pas lire ». Ce fut un des premiers effets de la féodalité.
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si elles furent florissantes, n'en restèrent pas moins pendant près de quatre siècles, sous la dépendance, la loi et la juridiction des évoques et des papes. L'université de Paris elle-même devait naitre, pour ainsi dire, dans le giron de l'Eglise, puisque ses premiers privilèges lui vinrent des papes, jaloux de la protéger à la fois contre les entreprises de la puissance civile et contre celles de Tautorité épiscopale, et que ce ne fut qu'après la reprise de toute sa souveraineté et le rétablissement de son pouvoir central que la royauté put enfin revendiquer utilement ses droits sur l'enseignement, tels que les avaient jadis exercés les empereurs romains et carlovingiens.
Les écoles ecclésiastiques, je viens de le dire, étaient florissantes ; le programme de l'instruction y était, en effet, fort étendu. La grammaire, la rhétorique, la dialectique, les mathématiques, la médecine, les sciences physiques, la musique, le droit, la théologie, la philosophie d'Aristote, dont les ouvrages, éclairés par les commentaires des savants orientaux, furent rendus par là populaires au xi* siècle, y étaient l'objet de sérieuses études (1). Ce fut surtout alors, bien plus que dans les siècles précédents où les lettres avaieyit encore cherché un refuge dans les cloîtres, que l'enseignement prospéra et que l'activité s'accrut au souffle des croisades qui enflammaient les imaginations. Le fondateur des nomi-
(1) La grammaire, la rhétorique et la dialectique formaieut le trivium, I^ quadt'ivium comprenait les sciences exactes : l'arithmétique, la géométrie, Tasironomie et la musique. Je ne peux mieux faire, au surplus, que renvoyer le lecteur qui voudrait savoir eu détail en quoi coosistaient les études du ix" au xiii" siècle, au tableau qu*en a fait M. L. Maître, dans la 3« partie de son livre. Il y trouvera de curieux renseigneinentft sur rinstruction donnée soit aux clercs, soit aux laïques, soit aux femmes. *
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naux, le philosophe scolastiqueRoscelin, le fondateur du réalisme scientifique, le théologien Guillaume de Champeaux, qui devint évêque de Châlons-sur-Marne, leur disciple à tous deux, qui attaqua à la fois le nomina* lisme du premier et le réalisme du second, Abailard, Tune des plus grandes intelligences du moyen-àgo sans contredit, étaient alors dans tout l'éclat de leur talent et voyaient dans les différentes écoles où, soit séparément soit ensemble, ils firent de publiques leçons, les auditeurs affluer au pied de leurs chaires. Non seulement Paris, mais la province toute entière obéissait au mouvement intellectuel ; même dans les monastères de filles, on apprenait le latin à celles qui se destinaient à la vie religieuse.
C'est à cette époque que se firent particulièrement jremarquer comme instituteurs les Bénédictins, auxquels, en dehors de leurs leçons, on doit la conservalion de tant de précieuses richesses littéraires.
L'organisation des établissements scolaires, épiscopaux et monastiques, était soigneusement réglée. A Paris, les petites écoles relevaient du grand chantre, les grandes du chancelier de l'église cathédrale, qui était en outre chargé d'accorder la licence aux maîtres plus ou moins renommés, qui voulaient comme <le Champeaux, Roscelin ou Abailard, ouvrir une école libre (i). En province, toutes les écoles, grandes ou
(1) L'ordre des grades de bachelier, licencié ou docteur parait avoir son origine an xii* siècle. Le second, la licence, a, dans le principe, désigné la permission d*enseigner. a Ce mot licence qui désigna d'jbord la permission d*enseigner, servit ensuite à dénommer le second des grades à obtenir ponr exercer les fonctions de renseignement. Le grade de bachelier fat d'abord confondu avec celui de docteur ou de maître ; il tirait ■OQ nom du bâton qu'on mettait à la main des docteurs en théologie, eu médecine on en droit, au moment où ils montaient en chaire. Le grade
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polîtes, furent placées sous la dépendance du chantre ou préchantre de la cathédrale, placé près de l'évêque. En outre, dans toutes les abbayes, dans chaque église, il y avait un maître des études appelé maître des écoles, scolastique, écolàtre ou capiscol (caput scolas), nomqui désîgnait également, au dîre de Lacurne Sainte- Palayc, le cours d'études comprenant la théologie, le droit, la médecine et les lettres.
Les écoles monastiques ne confiaient jamais leurs chaires aux séculiers. Là, comme dans les écoles épiscopales d'ailleurs, on préférait laisser une de ces chaires vacante qu'y placer un professeur insuffisant soit sous le rapport de la vertu, soit sur celui de l'érudflîon » ; il en résultait entre les différentes grandes écoles une concurrence et une émulation fécondes, qui, en amenant vers la fin du xr siècle surtout un redoublement d'étude chez les maîtres et chez les disciples, et, par suite, la multiplicité des leçons données alors par les hommes les plus distingués par leur science, soit chez eux, soit dans les monastères, mirent en même temps en renom particulier certaines villes. C'est ainsi notamment que, malgré toute leur valeur, les écoles de Bourgogne se virent, lorsque Odon d'Orléans commença à enseigner à Tournay, enlever une partie de leurs meilleurs élèves, empressés d'aller l'entendre dans cette ville, où accouraient, dit son historien, de nombreuses bandes de clercs de la Normandie, de la Bourgogne, du pays des Saxons et de
de docteur appartint d*abord à ceux qui lisaient publiquement le livre des eenteuced de Pierre Lombard ; il devint ensuite le dernier, et le plus élevé des graJca. • Iliit, litlér, de ta France, t. IX, p. 8i, Théry, t. I. p. 310.
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l'Italie même, « de sorte que celui qui, en parcourant les places publiques, aurait vu tant Je groupes d'étudiants disputant entre eux, aurait pu croire que tous les citoyens avaient abandonné leurs affaires et leurs travaux pour se livrer à la philosophie (1). »
Il en résulta encore qu'à la suite de cet entraînement nouveau le nombre des maîtres d'écoles qui avait faibli au \i' siècle, à la suite des troubles et des désordres qui suivirent la lïimine de 1031, allait s'accroître au contraire dans une très grande proportion au xii®, comme l'apprend Guibert do Nogent dans le passage suivant où il raconte l'histoire de sa jeunesse : « Il y avait, un peu avant cette époque (1005), dit-il, et même ^ encore depuis, une si grande rareté de maîtres d'écoles qu'on n'en voyait, pour ainsi dire, aucun dans la campagne, et qu'à peine on pouvait en trouver dans les grandes villes; encore étaient-ils d'une si faible science qu'on ne pouvait les comparer aux clercs qui sont maintenant (1110) dans les campagnes (2). »
Au XII' siècle encore, à la fin du xii' siècle, le re-
(1) U no faut pas oublier au ooiiibre des iufluenccs qui so fireut jour & la fin du xi« siùcle, celle d*An»clmc, arclievôquc do Canlorbéry^ dont rimportanoc politique fut considérable, mais dont les écrits « qui Tont fuît comparer à Platon et à Saint-Augustin, lui valurent an dire des Bénédictins du Saiut-Maur, le titre du plus excellent métapbysicien qui eût paru dans le monde depuis l'évéque d*Hippone. » Le premier, depuis la foadationdes écoles carlovingienues, il mit au jour- un système nouveau de pbilosopbie, et à coup sûr le plus élevé. Car sa doctrine consiste à appoyer la foi sur la raison et à metlre d*accord la logique el rorthodoiie.
(î) Voir De Charmasse, Etat de V Instruction primnii e dans Cancien diocèse tTAutun,^. \\, et Vita Guiberti ipsoauctore. M. de Charmasse a fait connatlre sur beaucoup de communes bourguignonnes, dont un certain nombre fait môme partie actucllemeot du département de la Côte-d^Or, dlatéressanU documents relatifs au xvii* et au xvm< siècles que Ton conlaltera avec fruit dans sou livre et que dès lors je n'aurai pasà reproduire.
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lèvement des éludes devait se manifester par un aulre fait, par le premier établissement des collèges. Je n'ai point à m'occuper de ceux qui furent alors fondés à Paris à la naissance de l'Université ; mais il s'en créa au dehors, en province, et ce n'est pas sans raison que ce titre a été donné, par exemple, à l'école de Chàtillon-sur-Seine, dont il a déjà été question, où fut élevé saint Bernard, et qui vit sa dotation augmentée par révéque Robert en 4113. Dès le x* siècle, elle prospérait sous le scholastique Aganon, auteur d'une homélie sur saint Vorle et ses miracles (1) ; la ville y entretenait elle-même au prix de trois cents livres trois régents chargés d'y enseigner les humanités.
Après avoir montré ce que fut du viii® au xiii' siècle l'organisation scolaire qui, toujours, même sous Charlemagne, semble avoir eu en vue principalement la préparation aux fonctions ecclésiastiques et la connaissance des saintes écritures, bien plutôt que le progrès réel de TinteUigence humaine, il convient d'examiner quelle était alors la condition des écohers. Déjà on l'a vue réglée sur certains points par les capitulaires qui exigeaient que les écoles fussent ouvertes à tous ; nous la retrouverons réglementée dans le même sens par l'abbé Guillaume de Dijon, qui, dans les nombreux monastères dont il opéra la réforme voulut la même
égalité pour tous dans l'instruction (2). Je dois entrer
(1) Voir sur Aganon^ Courtépée, Description historique du duch€ de Bourgogne et la Galerie bourguignonne de MM. Garuier et Mutcaa V» ÂganoQ.
(2) Charlemagne avait dit : « Non solum aervilis coodilionia ÎDfantes sed etiam ingeDaorum fiiios aggregeDt (Gapitul. 789) ; Voici la recommandation de Tabbé Guillaume : c Nuilusque qai ad hœc vellet accidcrc, prohiberetur. Quin potius tam servis quam liberis, divitibua cum egeniâ^ etc, {BoWond,, Acta sanctor.f 1. 1^ januar, p. GO,)
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dans d'autres détails que j'emprunte à M. L. Maître : € Taspect intérieur des classes, auditorium ^ ne devait, dit-il, avoir rien de somptueux ^ si nous en jugeons par ce qui se passait encore aux xiii* et xv* siècles y> et, il rappelle que les élèves de la première Université de Paris étaient assis sur de la paille; qu'en 1449, à Rouen, les classes de la cathédrale n'étaient point encore planchéiées, qu'à Cambridge les étudiants se tenaient sous un hangar et qu'Abailard « rangeait ses trois mille auditeurs sur la montagne Sainte-Geneviève sans plus de frais. » « On donnait, continue-t-il, le nom de lector au professeur, à cause du procédé qu'il suivait dans son enseignement. Instruire se disait alors légère. Chaque professeur écrivait sa leçon en interUgne ou en marge, sur le traité de grammaire ou de théologie qu'il se proposait d'expliquer, et quand il était en présence des élèves, il se bornait à Hre son manuscrit. Nos bibliothèques sont rempUes de traités ainsi glosés
« Les élèves prenaient leurs notes sur de petites tablettes enduites de cire, et traçaient les caractères au moyen d'un stylet, en appuyant la tablette sur leur genou. Quand ils étaient réunis dans leurs salles d'études, alors ils se livraient à la rédaction sur leurs cahiers de parchemin
« Quant aux vacances nous ne saurions dire quelle était leur étendue, mais voici un texte qui semble au moins en fixer le commencement : « Je ne veux pas, dit Hubert à Hilaire d'Orléans, que vous abandonniez votre école avant le temps, mais que vous la dirigiez jusqu'à la Pentecôte, comme des maîtres zélés et constants. ]»
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Il est deux traits importants de la condition des écoliers qui méritent une attention particulière et qu'il me reste à signaler, à savoir celui qui est relatif à Fàge auquel on admettait Tenfant et celui qui concerne les punitions qu'on lui infligeait. Rien, en effet, plus que ces deux points, ne caractérise les tendances congréganistes et leur esprit de domination autoritaire.
L'âge d'abord : « On acceptait les enfants dès Tàge le plus tendre, afin de leur inculquer plus sûrement des habitudes régulières et de les assouplir aux exigences de la discipline, » dit M. L. Maître qui, en indiquant ainsi le vrai motif de ces admissions prématurées, ne semble pas en voir ou du moins en condamner les inévitables et funestes conséquences, l'absorption complète de l'élève par le maître, et, par suite de cette absorption aussi continue qu'absolue, on le verra plus loin, la destruction chez l'enfant de toute personnalité, de tout sentiment d'initiative, de volonté, de libre arbitre, partant de liberté et de dignité. On l'acceptait dès l'âge le plus tendre ; et, effectivement, à côté des jeunes gens qui, spontanément^ et obéissant à une vocation raisonnée, venaient se préparer à la vie religieuse, nous trouvons de véritables nourrissons, les oblats proprement dits, comme le furent Guillaume de Saint-Bénigne, Suger, devenus plus tard de saints abbés, mais comme le furent aussi bien d'autres dont la vie, sous l'habit du prêtre ou du moine, ne fut qu'une vie de supplice, ou de scandales et d'immoralités.
Les oblats, c'étaient des enfants voués dès leur plus jeune âge, dès le berceau, dès leur naissance, au service des autels, au sacrifice le plus grand qu'homme
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paisse faire et à celui de tous qui mérite, avant de l'accepter, les plus longues, les plus profondes et les plus sérieuses méditations. Sans doute^ leurs parents ne pouvaient, en les consacrant ainsi à Tavance à la plus austère des professions, prendre pour eux un engagement définitif; sans doute, on attendait qu'ils eussent Tâge de la raison, intelligibilem œtalem, Tàge de la puberté (1) pour le leur faire contracter à eux-mêmes; mais cet âge de raison, quel était-il ? Quinze, puis dixhuit et enfin vingt ans ! Garantissait-il donc une maturité de réflexion, de décision assez assurée, assez complète? surtout, lorsque jusque là pas un jour, pas une heure de liberté n'avait été laissée à l'enfant pour se consulter en lui-môme, pour consulter sa conscience sur la grave résolution qu'il avait à prendre et qui allait décider de son avenir tout entier, pas une minute pour se reconnaître ! Je ne puis mieux démontrer les incessantes obsessions dont il était entouré qu'en empruntant au même historien des écoles épiscopales et monastiques de 768 à 1180, M. Léon Maître, ce qu'il dit à ce sujet. Loin d'être pour lui l'objet d'une critique, ces obsessions ne lui paraissent que des précautions pleines de sagesse. Son récit ne saurait donc être taxé d'exagération :
a Persuadés avec raison qu'il n'y a rien de petit q[uand il s'agit d'un dépôt aussi sacré que Tenfance, les législateurs des clercs et des moines se préoccupaient des détails les plus minutieux et sauvegardaient la conduite de leurs pupilles par d'ingénieuses
(1) Le 5« canon du X« concile de Tolède (GS6) autoriaait les oblats à rentrer à cet fige dans la ^ie sécalière.
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précautions. Toutes les circonstances qui pouvaient devenir une occasion de mal faire étaient écartées avec une prudence étonnante. Les élèves devaient se réunir dans une salle commune sous Tceil d'un clerc âgé et scrupuleusement fidèle à ses devoirs; de plus, quand ils allaient au dehors^ ils étaient soumis aune surveillance aussi attentive... Les adolescents avaient chacun un ou deux pédagogues, qui ne les quittaient jamais, pas même la nuit, car il reposaient dans le môme dortoir. « Je vous envoie, dit Loup de a Ferrières à Fabbé de Prum, trois enfants qui se « contentent de deux pédagogues. Dans le cas où un a pressant besoin l'exige la nuit, disent les coutumes «du Bec et de Cluny, on doit réveiller le surveillant « qui à son tour appelle un'autre enfant, et tous trois « vont ensemble ad necessaria. La lumière ne doit <c être éteinte que lorsque chacun est revenu à sa 0 place. Dès le matin, les enfants sont éveillés par la « baguette du maître, et conduits au lavabo où leurs « pédagogues surveillent et complètent leur toilette. « En quelque lieu qu'ils se trouvent, il leur est défendu <c de s'approcher de trop près, et à cet effet, on leur « donne à chacun un tronc pour siège au lieu de bancs « communs. Quand un enfant veut parler à un de ses « condisciples, il en demande la permission et s'ex- « prime tout haut devant le maître. La méridienne est « exclusivement consacrée au repos, et il est sévère- <( ment interdit d'en détourner un instant pour lire ce ou écrire dans son lit. Quand une maladie force un « enfant d'habiter l'infirmerie, il y est placé jour et « nuit sous l'œil d'un gardien vigilant, etc.. » Assurément c'est là un code d* éducation bien supérieur
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aux mœurs du temps où il a été écrit, et nous serions tentés d'en soupçonner l'authenticité si nous ne savions qu'il a été rédigé sous l'inspiration du christianisme. Aucun fils de race royale ne pouvait être entouré dans son palais de plus de soins que le dernier des enfants élevés dans les monastères (i). »
Pour M. Léon Maître, une pareille éducation, une pareille surveillance semblent être Tidéal. Je n'y puis voir, pour ma part, que le pire des esclavages, moral et physique, ne pouvant conduire dans la plupart des cas, qu'à un véritable abrutissement intellectuel et dans tous qu'à rabaissement, à la ruine de la dignité humaine. Dieu lui-môme n'a-t-il donc pas, comme l'a dit un philosopha, en le créant assez faible, pour succomber, fait l'homme assez fort pour résister au mal, et n'est-ce pas surtout de l'éducation appelée à former le caractère, à fortifier la raison, qu'il peut tirer sa force de résistance ? Plutôt que de lui dissimuler le mal, ne vaut-il donc pas mieux le lui laisser voircn face, lorsqu'il le rencontre, et lui apprendre à le vaincre? Mais ce n'était pas des hommes qu'il fallait faire, il est vrai; c'étaient des clercs et des moines, et Ton doit reconnaître dès lors que la méthode ne manquait pas d*habileté.
Ne voit-on pas, en effet, combien avec la rigoureuse et incessante action d'une semblable discipline, s'exerçant tantôt par une tolérance exagérée, presque coupable, par des attentions affadissantes, tantôt par une sévérilé traduite par des peines brutales et humiliantes, il était aisé a d'inculquer à ces jeunes enfants
(1) L. Maître, p. 193-195.
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(Içs habitudes régulières et de les assouplir, » Ne voit — on pas en même temps Tintérêt qu'il y avait à l^s prendre, pour les soumettre à cette discipline a dès l'âge le plus tendre, » avant qu'ils eussent connais— sance, conscience de quoi que ce fût, ce qui permettait de les modèlera son gré, et de ne leur laisser connaître que ce qu'on voulait qu'ils sussent, leur cachant tout le reste, et captant ainsi d'une façon absolue leujr confiante crédulité, en les entretenant dans la plus en— tière ignorance des choses les plus ordinaires de la vie^ Je viens de parler des peines. C'est encore M. Léoa Maître qui me fournit les plus intéressants détails sur les modes et le caractère des punitions infligées aux écoliers, et je continue à être en désaccord avec lui. Je ne saurais partager son indulgence pour ces corrections. Je dois dire cependant que s'il ne condamne pas absolument les pénalités, même corporelles, qui étaient appliquées et qui, dit-il, « ne furent jamais préjudiciables à la santé des enfants, » s'il les trouve même empreintes d'un sentiment paternel, quand elles sont graduées, du moins il ne peut s'empêcher d'émettre quelque regret sur le trop grand zèle mis quelquefois par les correcteurs à s'acquitter de leur man-' dat. Voici ce qu'il en dit : « Quoique le genre et le mode des punitions déterminées par le législateur ne fussent jamais préjudiciables à la santé ou à la moralité des enfants, cependant l'exécution n'était pas toujours exempte d'amertume pour le condamné. Si dans les offices ils commettaient quelque faute de chant ou de conduite, sur le champ le délit était puni au moyen de verges flexibles qu*on leur faisait sentir le ylus près possible en les dépouillant jusqu'au dernier vêtement.
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^e maître principal et ses délégués appelés circatores ivaient seuls le droit d'infliger les corrections corporelles. On ne sait rien de la durée et de la sévérité des exécutions^mais le fait suivant nous montre qu'elles inspiraient une grande frayeur aux coupables. Voici ce qu'on raconte : Le jour de St-Marc, des écoliers de St-Gall avaient encouru la peine de la flagellation pour avoir tenté une école buissonniëre. Celui d'entre eux qu'on avait envoyé chercher les verges sous les combles du monastère, voulant se soustraire lui et ses complices au châtiment, s'empara d'un tison et mit le feu à l'abbaye. Une telle appréhension nous ferait croire que les correcteurs remplissaient parfois trop bien leur mandat. » M. L. Maître continue en citant diiïérents faits qui justifient son appréciation, notamment celui d'un abbéquise plaignait un jourà saintÂnselme, du Bec, de ne rien obtenir des enfants qu'il élevait, « quoiqu'il les accablât de coups » et il ajoute : « Voici les moyens de répression que proposait Chrodegang, évéque de Metz ; ils sont empreints d'un sentiment tout paternel : a à la première chute il faut avertir le délinquant, à la seconde l' admonester, à la troisième lui adresser une réprimande publique, à la quatrième le mettre au pain et à l'eau, à la cinquième le séparer de la communauté, l'enfermer ou le battre fle verges, si sondage le permet; enfin, s'il résiste à tant de corrections, on doit prier le Seigneur de le K^érir et le mener ensuite devant l'évéque. » Je ne suis pas plus, je le répète, de l'avis de M. L. Maître, en ce qui concerne les punitions, que le magisler, seul juge des écoliers, avait aussi, par privilège, seul le droit ^6 leur appliquer, qu'en ce qui concerne la surveil-
lance exagérée auxquels ils étaient soumis. Je ne croisa pas que, même colles qu'il qualifie de paternelles, no — tamment la réprimande publique qui humilie ou e>c- — cite, que la fustigation soient des punitions auxquelles s on puisse applaudir. Elles portent évidemment îi. ti- teinte à la dignité, et si elles ne préjudicient ni à la moralité ni à la santé, assurément elles ne leur pro tent guère. Mais, au surplus, on serait vraiment ter^ de se demander pourquoi, puisqu'il existait un m mède facile et sûr, on le réservait au cas seul où Téc^ lier résistait à toutes les corrections ; puisqu'on po vait, comme decnière ressource , s'adresser par -la prière au Seigneur pour qu'il le guérît, pourquoi, 1^ foi aidant, ne commençait-on pas par là? Pour bien juger, de la gravité et du caractère cL^s
punitions qui étaient infligées et être assuré qu'ell ^^^
n'étaient pas toujours aussi peu préjudiciables ^ la santé que l'affirme M. Léon Maître, il suffit de s' ^^ rapporter à un témoin irrécusable, à un de ce*»-*-^ qui ont pâti, Guibert de Nogent, qui ne devait {>
être un bien mauvais élève, un enfant dont les cheuses dispositions dussent tenir en éveil la soU citude de ses maîtres. Son récit est à coup sûr 4 pouillé de tout ressentiment, et ne mérite pas les o servations faites par Raoul Tortaire, moine de Sair»- Benoît-sur-Loire, à un de ses anciens élèves dont. ^
avait perdu les bonnes grâces par ses trop fréquent corrections: «que le souvenir des coups de iérule qiB-*" ^ avait reçus était sans doute la cause de sa ra, cune (1). » Il est à l'abri de toute suspicion : «
(1) L. Maître, p. 196.
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mère, raconte Guibert de Nogent (1), m'éleva avec les plus tendres soins... Â peine avais-je appris les premiers éléments des lettres, que, avide de me faire instruire, elle se disposa à me confier à un maître do grammaire. Il y avait un peu avant celle époque, et même encore alors, une si grande rareté de maîtres de grammaire, qu'on n'en voyait, pour ainsi dire, aucun dans la campagne, et qu'à peine on pouvait en trouver dans les grandes villes... Celui auquel ma mère résolut de me confier avait appris la grammaire dans un âge assez avancé, et se trouvait d'autant moins familier avec cette science, qu'il s'y était adonné plus tard ; mais ce qui lui manquait en savoir, il le remplaçait en vertu... Dès le montent où je fus placé sous sa conduite, il me forma à une telle pureté, il écarta
si bien de moi tous les vices qui accompagnent ordi-
nairement le bas âge, qu'il me préserva des dangers les plus fréquents. 11 ne me laissait aller nulle part sans m'accompagner, ni prendre aucun repos ailleurs que chez ma mère, ni recevoir de présent de personne qu'avec sa permission. Il exigeait que je ne fisse rien qu'avec modération, avec précision, avec attention, avec ellort... Tandis que les enlanls de mon dge couraient rà et là y selon leur plaisir ^ et qu'on les laissait de temps en temps jouir de la liberté' qui leur appartient, moi, retenu dans une contrainte continuelle, affublé comme un clerc, je regardais les
bandes de joueurs, comme si j'eusse été un êlre au dessus d'eu^{2),..
(I) Vif de Guibert de Nogent, 1. 1, c. il. — Voir Guizot, ïïist. de la civilisât, t ni, p. 848.
(2; Peut-oa raisoaaablemeot prétendre que celle éducation, qui a
56 l'enseignement en province
« Chacun, en voyant combien mon maître m'excitait au travail, avait espéré d'abord qu'une si grande application aiguiserait mon esprit ; mais cette espérance diminua bientôt, car mon maître était tout à fait inhabile à réciter des vers ou à les composer selon les règles. // m'accablait presque tous les jours dune grêle de soufflets et de coupSy pour me contraindre à savoir ce qu'il rC avait pu m' enseigner lui-même...
Cependant, il me témoignait tant d'amitié, il s'occupait de moi avec une si grande sollicitude, il veillait si assidûment à ma sûreté, que, loin d'éprouver la crainte qu'on ressent communément à cet âge, j'oubliais toute sa sévérité, et lui obéissais avec je ne sais quel sentiment d'amour... Un jour que j'avais été frappé, ayant interrompu mon travail pendant quelques heures de la journée, je vins m'asseoir aux genoux de ma mère, rudement meurtri, et certainement plus que je n'avais mérité. Ma mère m' ayante selon sa coutume^ demandé si j'avais encore été battu ce jour-là, moi^ pour ne point paraître dénoncer mon maître, j'assurai que non. Mais elle, écartant bon gré malgré ce vêlement qu'on appelle chemise^ elle vit mes petits bras tout noircis^ et la peau de mes épaules toute soulevée et bouffie des coups de verges que j'avais reçus. A cette vue, se plaignant de ce qu'on me traitait avec trop de cruauté dans un âge si tendre, toute troublée et hors d'ellemême, les yeux pleins de larmes : « Je ne veux plus, « désormais, s'écria- t-elle, que tu deviennes clerc, ni a que, pour apprendre les lettres, tu supportes un
ponr moyen la contraiate, pour résultat rorgueil, soit la bonne, se proposât-elle pour but la vertu?
l'enseignement en province 57
tf pareil trailement. x) Mais moi, à ces paroles, la regardant avec toute la ^colère [\) dont j étais capable : « Quand il devrait, lui dis-je, m'arriver de mourir, je m ne cesserais pour cela d'apprendre les lettres et de « irouloir être clerc. »
Cette citation qui témoigne, soit dit en passant, de la rareté des maîtres de grammaire au xr siècle, ne suffit-elle pas pour édifier le lecteur sur les corrections qui étaient en usage à cette époque dans les écoles ecclésiastiques et pour montrer en même temps dans toute sa rigueur, sa c contrainte » et ses résultats, cette surveillance de tous les instants qui ne permettait aux enfants d'avoir aucune initiative, aucune volante, et faisait des uns de véritables esclaves, des autres des orgueilleux ?
Après avoir succinctement rappelé les différentes pbases par lesquelles passèrent les écoles de la fin du viii* au xiii' siècle, il me reste à indiquer brièvement quelques-uns des établissements qui, durant cette période, se rendirent les plus célèbres autour de nous.
J'ai déjà parlé de ceux de Langrcs dont Técole, grâce à une succession exceptionnelle de savants évêfl^es, paraît, au milieu de la décadence qui atteignait toutes les autres, n'avoir rien perdu de sa splendeur ^^s le XI' siècle; de ceux d'Auxerre, dont Técolâtre Gilbert ou Gislebert, surnommé l'universel, devait, en ^127, être élu évêque de Londres; de Bèze, dont le ^crislain et chantre Jean, grand copiste de manus-
(i) Autre résultat de ce mode /?anté d'éducation. Guibert lui-même, ^nt en l'admiraut, avoue naïvement dans ces quelques lignes qu'il Ta lormé à Torgueil^ au mensonge, à la colère et au manque de respect pour sa mère ?
58 l'enseignement en province
crits, se fit le chroniqueur; de Chàtillon-sur-Seine, etc. Il faut y ajouter, entre autres, Brou, Anzy, Saint-Vivant, Saint-Marcel de Chalon, Saint-Martin d'Autun, Cluny ou dominent les noms de Mayeul, Hugues et Pierre le Vénérable; Molesme; Flavigny dont l'abbé Hugues devait écrire la chronique de Verdun (1) ; les abbayes de Bénédictines du pays d'Orbe et de Pralon (2); puis, à Dijon, Saint-Etienne où, en 1140, un chanoine régulier, Jean, devait écrire contre saint Bernard un livre perdu depuis longtemps; la chapelle aux Riches; la Sainte-Chapelle et surtout Saint-Bénigne. Pour cette dernière abbaye une simple mention ne suffit pas, il faut s'y arrêter ; car outre qu'elle est pour le pays, le type à étudier, il s'y est passé un fait ressenti au loin
(1) Hugues de Flavigny, d^uoe famille illustre, r/eutra, pour la diriger, dansTabbaye dool le nom lui ^st resté, qu'en 1097, après avoir appartenu, comme simple moiue^ à celle de Saint* Vannes, îk Verdun, puis à Saint-Bénigne de Dijon. Deux ans après à pein€, il rentrait dans cette dernière abbaye, à la suite d'une querelle avec Tévéque d*Autun, Notgaud, excommunié par ce dernier^ chassé, pour ainsi dire, par ses moines qui, malgré l'ordre de sa réintégration, donné en 1100 par le concile de Valence, se refusèrent obstinément à le recevoir. C'est alors que, las de végéter à Saint-Bénigne, il se fit nommer abbé à Saint- Vannes, embrassant le scbisme qui Favait fait précédemment sortir de ce monastère et qui lui valut une seconde excommunication, celle de Jarenton auquel il était redevable d'avoir trois fois trouvé un asile à Saint-Bénigne où sa bienveillance fit de vains efforts pour le retenir. La Chronique de Verdun, d'Hugues de Flavigny, a été publiée dans la Nova Bibliotheca manuscriptorvm du P. Labbe. Le xi« siècle y est traité avec de grands détails, à Taide de pièces originales qui rendent son récit précieux pour l'histoire ecclésiastique.
(2) Le covant des nonnains de Praalons, lit-on dans le legs de dix livres fait en 13^3 par la duchesse Agnès, fille de saint Louis. Le couvent de Pralon fut souvent visité par saint Bernard, nous apprend Courtépée, mais les religieuses devaient bientôt, oubliant ses leçons, y vivre en liberté, comme des chanoinesses, et tomber ainsi dans le relâchement. Réformé, puis déchu de nouveau, il fut supprimé en 1743, à la suite d'une inondation qui emporta les murs de clôture et fit périr une religieuse et deux pensionnaires. Sur tous ces monastères ou églises, on peut consulter Touvragc de Courtépée.
i/exseignemilNt en province 50
et qui a eu sur rinslruclion, non seulement en Bourgogne, mais en France, la plus considérable influence ; je veux parler de la réforme qu'y apporta dans Tcnseigoement comme en toutes choses l'administration de Tiliustre abbé Guillaume.
L'abbé Guillau*ne est une des plus grandes figures de la fin du x** siècle et des trente premières années du XI® siècle. Sans en faire le sujet d'une digression trop longue, il est impossible de ne pas marquer d'une façon particulière sa place dans Thistoire de nos écoles (1)-
Ou peut juger par le tableau du x® siècle, tel que Font fait eux-mêmes les membres du clergé, dans quel désordre était alors tombée l'église. « Les prêtres, oublieux des plus saints engagements, désertaient les saints autels... les moines qui n'avaient pas quitté leur retraite y menaient une vie toute de plaisir et d'intérêt. . . Les dignités ecclésiastiques n'étaient plus qu'un vain honneur qu'on achetait à prix d'argent, ou qu'on obtenait par faveur, ad mépris de toutes les règles canoniques, et c'est ainsi qu'on voyait passer sur le siège de Reims un enfant de cinq ans (925) et un adolescent, fils naturel de Lothaire (988) (2). » La venue d'énergiques réformateurs était donc fort opportune. L'abbé
(1) Voir sur rabbé Guillaume sa vie par Raoul Glaber (BoUand., !•' jau« Yier) et celle qu*a récemment (1875) publiée M. rabbé G. Chevallier.
(2) Ce ne fut pas qu'au x* siècle que ces faits déplorables^ rappelée par rabbé Chevalier dans sou Introduction à ta Vie de Vahbé Guillaume se prodaidireut, et il ne parait pas que les plus austères réformateurs aient réoBsi à les empêcher. Car en 1073 encore, le pipe Grégoire VII se plaigoait qoe, dans tout le royaume de France^ ou eût peine & rencoutrer un éfèqae qui ne méritât pas d*étrc déposé, pour le soancale de sa nomination ou le désordre de sa conduite. (Féfix Rocquain, Etudes sur Can' tienne Fro/ice . Didier, 1875^ p. 63.)
60 l'enseignement en province
Guillaume, ami de saint Odilon c et son frère dans Tœuvre de la restauration des mœurs et des études en France, i» se distingua entre tous. Natif dltalie, de Locédia, il avait été, comme je Taidit, présenté comme oblat au monastère de cette localité, avec promesse écrite de vivre sous la règle de saint Benoit. L'abbé de Locédia voulut d'abord se charger lui-même de l'éducation de ce « précieux » disciple, puis, il le conHa au religieux le plus capable qui fut bientôt, suivant Raoul Glaber, « effrayé de ses progrès. » Le jeune Guillaume était a la joie et Tespoir du monastère. » 11 ne tarda pas à devenir Tobjet de miracles (1) « annonçant sa puissance future. » On l'envoya fré(}uenter les écoles renommées d'Italie. Rappelé à Locédia, il y fut chargé successivement de la direction du chœur et de l'enseignement, de la chancellerie, de la garde des trésors, et enfin de l'administration supérieure de l'abbaye. Emmené à Cluny, alors florissante, par saint Mayeul qui en était alors l'abbé, il s'y livra quel-
(1) Voici ce qu'on lit notammeot dans la vie de Guillaume par R. Glaber. Je préfère donner son texte même à suivre la traduction donnée de « cette gracieuse légende » par M. Tabbé Cbevalier qui, malgré sa crainte de la dénaturer, ne me semble en avoir donné qu*un récit quelque peu mitigé : c Prœterea in vicino monasterio qusedam anuscujus erat maritus jam senior, congruum babebat domicilium, ad quod prœdictus puer familiaris curse providentia, per dies dncebatur; in quo aliquoties quietis noctium gratia suscipiebatur. Cnm i^itur prsdicta anus eum aliquando diligentia fovendi in siuu proprio bracbiis complexe fuisse!, mammœ, quœ Iaxis pendebant ac rugosU peliibu$, subito (urgentes lac fudere uberrime. » « Elle sent son sein se goufler et distiller quelques gouttes de lait, o Voilà comment M. Tabbé Cbevalier tradnit cette dernière pbrase. Il semble qu'il ait redouté que le détail, tel qu'il est exprimé par Glaber et qu'il trouve pourtant « tout parfumé de naïve poéisie », rencontrât trop d'incrédules. Il a cependant foi dans le fait, puisqu'il voit dans ce miracle qu'il ne qualifie, il est vrai, que de phénomène, le symbole de la puissance qui devait appartenir k Guillaume « de rajeunir le corps vieilli de l'ordre monastique. »
l'enseignement en province 61
que temps à l'étude et y prit les ordres ; il se rendit de là au monastère de Saint-Saturnin près d'Avignon, qu'il réforma, et, quelques années plus tard, à la demande de révéque de Langres, Brunon, il était, avec d'autres moines de Cluny, dont il avait la conduite (1), envoyé à Saint-Bénigne de Dijon, atteint depuis longtemps d'une complète décadence.
Les réformes y étaient urgentes. Dès le viir siècle, le vœu de pauvreté y était tombé en oubli, et l'indiscipline y était allée si loin qu'on y rougissait du nom de moines, et cependant, on ne sait pourquoi Saint-Bénigne était restée en dehors de la réformation de saint Benoit, qui, en 821, était adoptée par presque tous les monastères. En 870, avait bien eu lieu une tentative sérieuse, la règle bénédictine y avait été établie par Isaac , évoque de Langres ; mais l'essai n'avait pas duré ; à quelques abbés pieux en avaient succédé qui, moins vertueux, avaient laissé ^e nouveau pénétrer de déplorables abus. Sous le der- ^îer surtout, Manassès, la discipline avait fait place à ïa licence et à l'oisiveté. Dès l'arrivée de Guillaume, les réformes commencèrent par l'expulsion des moines • les plus endurcis de cœur et les plus corrompus, » ^t avec elles sa réputation et son influence, qui devaient protnptement s'étendre au loin, jusqu'aux extrémités ^6 la France, jusqu'en Italie, pour bénéficier à plus ^6 40 monastères dont on lui confia la direction. De *outçs ces réformes qu'il jugea nécessaires, je n'ai à
^^) « Abbas Ifayolas dédit ei (episcopo) duodecim mooachos ex omui ^^gregalione electos, disciplinis sanctœ Religionis instructos^ dmaa et boioaDa sapientia doctos, Dobilitate cornali claros. » Chronic. Sancti B«- ^9ni, édiU de y. rabbé Bougaud.
62 l'enseignement en pî\ovincë
retenir que celles qui conceraent renseignement, mais ce ne furent pas les moins importantes dans une maison où furent imposées, comme les deux premières
règles, le travail et le silence.
Lui furent-elles inspirées par le désir de raviver la
foi en réclairant, comme semble le penser son dernier biographe? « Le mal était grand, car la foi redoute les ténèbres; et sans les lumières de la science qui la développent et la vivifient, elle s'altère, diminue et s'éteint dans les âmes (1). » Il faudrait alors lui savoir doublement gré ; car il aurait ainsi, brisant avec les tendances despotiques de l'obscurantisme, tenté pour l'esprit humain un grand progrès en s'elïorçant de substituer à la foi imposée par l'autorité seule, qui Tasservit, la foi enseignée par la raison, qui la fortifie en la justifiant. Quoi qu'il en soit, de même que dans les principaux monastères dont il fut appelé à se charger, de môme notamment qu'à Fructuare et à la Trinité de Fécamp, non content d'exiger à St-Bénigne que les moines se formassent à l'étude de toutes les sciences, même de la médecine, il y organisa une école double, destinée à recevoir à la fois les novices et les étudiants laïques, et où devaient s'enseigner la lecture, récriture, la grammaire, le chant, le comput ecclésiastique et les premiers éléments de théologie (2). Il y établit la gratuité ; il fit plus, il voulut que les étudiants sans ressources y fussent hébergés gratuitement aussi; n'y payaient les frais de leur nourriture que les enfants des parents aisés, et, même pour eux, il n'autorisa la perception d'aucune taxe dans les classes.
(l et 2) L'abbé Cbeyalier.
l'enseignement en province G3
M Jamais un maître ne devait vendre ses legons. (1) » « Celte institution, au moyen-àge, d'écoles libres et essentiellement gratuites, est un fait qui doit être remarqué, dit M. l'abbé Chevalier. N'est-ce pas une réponse péremptoire à toutes les accusations d'obscurantisme portées contre l'Église? » M. l'abbé Clievalier aurait absolument raison, et il n'y aurait rien à lui objecter, s'il lui était permis d'affirmer en même temps que la pensée, la science, libres de toute opinion de cornmande ou de toute croyance imposée, n étaient pas enchaînées comme fatalement par un programme tendant souvent plus à obscurcir qu'à éclairer l'esprit. MaisJ'oserait-il, et ne serait-il pas retenu par la seule
défiance que, malgré lui, il ne peut dissimuler, contre les légendes, même « les plus gracieuses » qu'on apprenait en si grand nombre à cette époque comme des vérités, et qui ont toujours été si bien les éléments fondamentaux de l'instruction congréganiste, qu'au ïix* siècle encore il en naît de temps à autre ! Sans nier les bienfaits qui devaient résulter, et qui sont effectivement résultés de l'institution des écoles ecclésiastiques libres, il ne faut pas les exagérer, et surtout il ne faut pas les exalter comme ayant ouvert à l'intelligence humaine des horizons si lumineux. On se tromperait, et il serait trop aisé de réfuter une pareille erreur par le seul souvenir des trop nombreux savants condamnés au nom de l'Eglise. Que ces écoles aient ^^'ec succès travaillé à la civilisation chrétienne, je l'accorde, mais qu'elles aient fait marcher la science humaine bien activement, c'est autre chose ; et, pour
U) L. Mattre, p. 203.
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être juste, il faut reconnaître que dans ses fondations bienfaisantes, l'Eglise n a jamais cessé d'envisager d'abord son intérêt, et de chercher le plus sûr moyen d'accroître et d'étendre cette autorité et cette influence dont elle s'est toujours montrée extrêmement jalouse. Sans doute elle se rendait utile, mais, tout en travaillant pour le bien, elle travaillait surtout pour elle en se préparant des adhérents ; et, pour bien juger du caractère de son désintéressement, il ne faut pas oublier qu'elle savait bien que « ce désintéressement, cette charitable attention de fournir le nécessaire à ceux qui en manquaient lui seraient profitables, et qu'il y avait là une attention qui devait servir à augmenter prodigieusement le nombre de ses étudiants (1). »
Il faut dire toutefois, à la louange de l'école St- Bénigne, que, contrairement aux autres écoles monastiques et cléricales de Bourgogne, qui restaient fermées aux clercs séculiers et aux laïques, elle fut la seule qui parut avoir pour but de recueillir ceux que leur position ou le défaut de fortune éloignaient de l'étude, jusqu'au jour où elle devint une redoutable et compromettante concurrence, et où, pour pouvoir lutter avec elle, toutes furent contraintes de suivre son exemple.
Est-il nécessaire de rappeler ce que j'ai déjà dit, qu'à côté des études scolaires proprement dites, la copie des manuscrits anciens, principale occupation des Bénédictins, n'était point négligée, que les arts libéraux, la sculpture, la peinture, l'architecture (2),
(1) Hist.littér, de la France, lom. VU, p. 83 et 73.
(2) Od sait que certains artistes des monastères revendiquèrent le titre de mattres-maçons, et que Geoffroi, évêque d*Autun, destina trois prébendes de sa cathédrale pour des clercs qui seraient peintres^ vitriers et
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le dessin, la musique, dans laquelle excellait Guillaume et qu'il professait lui-même (1), étaient cultivés avec le plus grand zèle et le plus grand succès ? Il suffit pour le prouver, non seulement de l'assertion de Thistoiro (2) qui a consacré les noms des artistes sortis de Saint- Bénigne, mais de ces monuments qu'ils nous ont laissés et qui, en faisant l'objet de notre admiration, témoignent de l'influence qu*a dû avoir, sur l'étude et le progrès des arts dans les autres monastères, notre abbaye modèle.
La bibliothèque de Saint-Bénigne, qui devait être pillée au xvr- siècle, passa bientôt pour Tune des plus riches. Elle possédait, notamment, des bulles des papes Sergius et Jean V, écrites sur papier d'Egypte, un Priscien et un Horace qui furent portés aux chanoines de Langres, et un très grand nombre de manuscrits dont il ne restait plus en 1620 que trois cents, dont Paul Dumay fit les catalogues sous le titre : Biblio- Iheca Janiniana (3).
L'abbé Guillaume mourut le 1" janvier 1031. De même que, durant sa vie, il avait eu, au dire de ses biographes, de fréquentes visions, à sa mort, a sa sainteté se manifesta par un miracle éclatant. Sur son tombeau, fut amené un enfant de dix ans, dangereusement malade, désespéré des médecins. Ses parents l'y laissèrent toute la nuit. Bientôt un doux sommeil vint
orfèvres (Courlépée, l. î, p. Iî9). — Ce fut Guillaume lui-même qui <iobDa le plaa de la Douvelle égliâe Sainl-Béuigiie.
(1) Hinlrodulsit même une nouveUe mélhode qui lutta longtemps avec le chaDt Grégorien^ et doat les traditions se pcrpétuèreot dans les monastère» dont il fui le réformateur.
(i) Hw/. littér. de la France, t. VU. — Chronic. Sancli-Benigni. — R. Glaber. — L'ahbé Cnurlépée.
(3) Courlépée, t. Il, p. 99.
66 l'enseignement en province
clore ses paupières : il dormit paisiblement, et, le leademain, se levant plein de force et de santé, il raconta qu'il avait vu lui apparaître, sous la forme d'une colombe toute brillante, Tàme du bienheureux qui l'avait guéri. D'autres miracles confirmèrent l'opinion de sa sainteté, et son sépulcre, entouré de vénération, attira bientôt un grand nombre de fidèles (1). »
Après Guillaume, saint Bénigne maintint longtemps le renom qu il avait jeté sur son abbaye; mais il n'y a guère à citer jusqu'au xnf siècle, comme le nom de son plus di^nc successeur, que celui de Jurenton, d'abord moine de Gluny, qui fut l'ami de saint Bernard, et le maître de Hugues II de Bourgogne, et passe "pour avoir été un des hommes les plus savants de son temps et les plus favorables à l'enseignement.
J'ai résumé avec assez de détails, pour en démontrer le caractère, les documents historiques que j'ai pu recueillir sur cette période qui s'étend de Charlemagne au concile de Latran; mais, au moment où je vais entrer dans celle où a ce ne sera plus de Gaulois, de Francs, de Romains, mais de Français, de nousmêmes qu'il sera question (2), » comment ne pas jeter encore un regard en arrière et ne pas envisager l'héritage intellectuel que nous a laissé la société ancienne, et son état à la fin du x" siècle ? La lâche m'est rendue facile; je n*ai qu'à emprunter à l'œuvre de Guizot (3)
(l) L'abbé Chevalier, p. 199, d'après R. GUber [hist, tib. IV, c. iv). — Oq sait qu'il ne faut pas, au surplus, accepter ayeuglément toutes les allégatioDS de ce dernier qui avait à se faire pardouuer les outrages dont il avait abreavé Guillaume, et en expiation desquels il a composé la vie du Bienheureux. Né en Bourgogne où il fut élevé, Glaber avait commencé pur être et était resté asseï longtemps un libertin de la pire espèce. Il s'était, avant de se fixer déûnilivement. à Gluny, fait chasser de cinq monastères, notamment de Saint-Bénigne, pour insultes & son abbé*
(i et 3) Guizot, Hist. de la civilisation, t. II, p. 409 et 411.
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des constatations qu'il a mieux exprimées que je ne le pourrais faire, et les judicieuses réflexions qui les accompagnent et sont la plus complète et la plus autorisée confirmation de mes appréciations personnelles : a Un fait immense, et beaucoup trop peu remarqué, à mon avis, me frappe d'abord, dit Guizot : c'est que le principe de la liberté de penser, le principe de toute philosophie, la raison se prenant pour point de départ et pour guide, est une idée essentiellement fille de l'antiquité, une idée que la société moderne tient de la Grèce et de Rome. Nous ne Tavons évidemment reçue ni du christianisme ni de la Germanie... C'est là le legs le plus précieux qu'ail fait Vantiquité au monde moderne,.. Le droit de la raison, le principe de la liberté de penser est demeuré debout, même au ix® siècle, en face du principe de l'autorité.
f Un second legs intellectuel de la civilisation romaine à la nôtre, c'est Tensemble des beaux ouvrages de l'antiquité. . .
< L'esprit philosophique et l'esprit classique, le principe de la liberté de la pensée et le modèle du beau, c'est là ce que le monde romain a transmis au naonde moderne, ce qui lui survivait encore dans Tordre intellectuel à la fin du x« siècle.
« Je passe à l'élément chrétien ; quel était, à cette époque, son état, qu'avait-il fait ?... Après les difl'érentes vicissitudes de .la société chrétienne, du v^ au ^ siècle, à l'entrée du xi^, l'état de l'Église se réduisit, sous le point de vue social, à ces deux faits : prépondérance de l'Église dans TEtat, prépondérance delà papauté dans TÉglise. Sous le point de vue intel-
lectuel, le caractère dominant du développement intellectuel dans l'antiquité, qui était la liberté de la pensée et son désintéressement pratique, un développement essentiellement rationnel, scientifique, avait été transformé par le triomphe du christianisme dans le monde romain : ce qui était philosophie devint religion ; la philosophie alla en s'alTaiblissant de plus en plus; la religion envahit Tintelligence ; la forme de la pensée fut essentiellement religieuse. Elle prétendit alors à beaucoup plus de pouvoir sur les affaires humaines; le but de la pensée, dans la religion, est essentiellement pratique; elle aspire à gouverner les individus, souvent même la société... d'où, d mesure que la pensée humâmes sous la forme religieuse, prétendit dplus de pouvoir et sur la conduite des hommes et sur le sort des Etals, elle perdit de sa liberté. Au lieu de rester ouverte et livrée à la concurrence, comme chez les anciens, la société intellectuelle fut organisée, gouvernée ; au lieu des écoles philosophiques, il y eut une église. Ce fut au prix de son indépendance que la pensée acheta Tempire; elle ne se développa plus en tous sens et selon sa pure impulsion ; mais elle agit puissamment, immédiatement sur les hommes et lîi société.
a Ce fait est grave : il a exercé sur V histoire de V Europe moderne une influence décisive, si décisive qu'elle subsiste et s'exerce encore de nos jours^ au milieu de nous,
« A la fin du x* siècle, l'abdication de la liberté de l'intelligence humaine et l'accroissement de sa puissance sociale était un double fait déjà consommé. Dès le X' siècle, la société spirituelle prétend au gouverne-
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ment de la société temporelle, c'est-à-dire proclame que la pensée a le droit de gouverner le monde; et, en nnéme temps, Ton voit la pensée soumise aux régies, au joug de l'Eglise, organisée suivant certaines lois. Ce sont là les deux faits principaux que Télément chrétien a jetés dans la civilisai ion moderne (1). »
Comment mieux terminer que par cette citation l'élude de cette longue période monastique de notre histoire intellectuelle, et mieux justifier ce que j'ai avancé de l'esprit d'envahissement, de domination et d'autorité qui guidait surtout dans toutes leurs entreprises les créateurs ou les réformateurs des diflérentes écoles ecclésiastiques?
(l) Gahoi, IJitt. de la civilisation, t. Il, p. 410 et suiv.