‹ Les économistes, les socialistes, et le christianisme [microform]Chapitre 12 sur 15 · LES ÉCOTIOMISTES , LES SOCIALISTES · texte numérisé non relu

LES ÉCOTIOMISTES , LES SOCIALISTES

par dessiller les yeux, et par rendre aux volontés cette énergie morale dont l’affaiblissement est une des plus tristes conséquences de l’oubli de la loi du sacrifice.

Que toute la vie morale de l’homme , et par conséquent la vie des sociétés , soient régies par la loi du sacrifice de soi-même , du renoncement de l’homme à ses penchants les plus flatteurs , c’est ce que proclame hautement la conscience du genre humain. N’est-ce pas l’abnégation de soi que l’antiquité vénérait dans le dévouement de ses grands hommes à leur patrie ? Les sages du monde païen n’exaltaient-ils pas par-dessus tout la victoire de l’homme sur lui-même ? On a pu faire de cette loi universelle des applications fausses, coupables parfois; on a pu , comme de nos jours, essayer de l’effacer du cœur et de l’esprit des hommes ; mais elle s’est trouvée plus forte que toutes les erreurs et que toutes les passions. C’est que , depuis la déchéance primitive , il y a une corrélation intime, nécessaire, entre cette loi et la nature de l’homme. La chute a introduit en nous la division; l’homme est capable de s’élever jusqu’au bien suprême , mais il est capable aussi de se plonger dans des abîmes d’iniquité ; il se livre en nous une lutte de tous les instants : le bien et le mal se disputent notre vie. Pour rester bon il faut que l’homme fasse en quelque sorte le sacrifice d’une moitié de soi-

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même ; ce n’est qu a la condition de vaincre l’attrait qui le sollicite au mal , de se renoncer lui-même, qu’il pourra s’élever aux sublimités de la vertu. Aussi ne conçoit-on la vertu que comme un sacrifice au bien ; on peut, dans l’application, altérer la notion du bien, et égarer les dévouements de l’homme, mais jamais on ne comprendra la vertu séparée du sacrifice.

Ainsi, lorsque le christianisme fait du renoncement la règle suprême de nos actions , lorsqu’il nous impose cette loi de la mortification, qui répugne si fort aux écrivains dont nous avons jusqu’ici combattu les doctrines, il ne fait que traduire en précepte un des faits les moins contestables de notre nature morale, il ne fait que sanctionner une des nécessités les mieux constatées par l’assentiment des hommes de tous les temps.

S’il est vrai que le perfectionnement moral de l’homme ne s’opère que sous l empire de cette loi , il sera vrai de dire que le progrès des sociétés en dépendra également , les sociétés ne pouvant être que ce que sont les individus qui les composent. A mesure que les volontés s’épureront par l’action du principe du renoncement , l’ordre social se régularisera et garantira mieux les conditions essentielles de l existence commune. L’homme , en possession de la securité et de la liberté, sans lesquelles il n’aurait ni

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la volonté, ni le pouvoir d’opénu* aucun progrès, développera dans tous les sens les nobles facultés dont la Providence l’a si richement pourvu. A mesure que son cœur s’élèvera, son intelligence découvrira des horizons plus vastes. Sa volonté, guidée par les clartés plus vives de la science, fortifiée par l’habitude des luttes intérieures, triomphera plus facilement des résistances de la nature ; à l’aide du travail, il créera des richesses qui serviront à améliorer la condition de tous, et le progrès matériel ira de pair avec le progrès des mœurs et le progrès des idées.

Que, dans l’ordre économique comme dans tous les autres , le principe social chrétien , c’est-à-dire le principe du renoncement, du sacrifice, soit la source de tous les progrès, que tout le mouvement économique relève eu définitive de ce principe, qu’ici comme ailleurs il soit la force régulatrice sans laquelle l’activité humaine s’égarerait infailliblement et se perdrait dans des abîmes, c’est ce qui résulte de l’examen sérieux des conditions auxquelles il est donné à l’homme de réaliser, dans la société, cette idée de perfection qu’il porte en lui et qu’il poursuit avec une si infatigable ardeur. Quelle est-elle dans l’ordre de la richesse, cette perfection , objet des vœux et des efforts constants de l’homme réhabilité par le christianisme?

C’est de voir les biens de ce monde tellement répartis, que le nécessaire ne manque à aucun des hommes que la Providence a placés dans les conditions les plus humbles, et qui forment dans toutes les sociétés les classes les plus nombreuses. Rendre l aisance aussi generale que possible , tel est , sous l’empire des idées chrétiennes, le but dernier de toute science économique. Dans l’antiquité païenne, loin des lumières de la révélation divine , on a pu voir les esprits les plus éminents admettre en principe la supériorité native des hommes libres sur les esclaves, et légitimer ainsi l’exploitation des races asservies par les races dominatrices. De nos jours, un aussi grave oubli des lois naturelles de l’ordre social n’est plus possible. Si la charité chrétienne a perdu beaucoup de sa puissance sur les mœurs, elle l’a conservée tout entière sur les idées; une science qui traiterait de la richesse, et ne se proposerait pas pour fin dernière l’équitable répartition des produits, serait accueillie par une réprobation universelle.

Pour montrer comment l’action du principe social chrétien assure cette équitable répartition de la richesse, pour faire voir comment seul il a la puissance de combattre cette misère toujours croissante, qui inspire à nos sociétés des craintes si vives, et dont le débordement leur

imprime parfois des secousses si profondes, il ne nous faudra pas de longues considérations; les choses parlent d’elles-mémes. Il nous suffira de mettre les préceptes de la loi chrétienne en regard des faits constatés par les économistes et des vérités définitivement acquises à la science. De ce rapprochement sortira naturellement la confirmation de notre proposition fondamentale. Cet accord du principe chrétien avec les conclusions de la science économique est si évident , qu’après l’avoir constaté, on ne s’étonne que d’une chose : c’est que l’économie politique n’ait pas été depuis longtemps, par la force même de ses principes , par le cours naturel des déductions, amenée à proclamer que ce qui est vérité dans l’ordre de la loi chrétienne l’est aussi dans l’ordre économique.

Remarquons d’abord que le principe du renoncement n’a point pour effet de maintenir les sociétés dans un état d’infériorité nécessaire quant au progrès de la richesse. Le principe du renoncement n’interdit point aux hommes le désir légitime d’améliorer leur condition ; il ne fait que le régler et le renfermer dans les limites du juste et du possible. Dans ces limites, il donne, au contraire, au travail une puissance qu’il n’a point sous l’empire du princi[)e sensualiste, et il lui assure en outre le bienfait de la sécurité et de la liberté, fruit du perfectionnément moral

résultant de l’action exercée sur les consciences par la doctrine du sacrifice. Qui est-ce qui a réhabilité le travail en lui donnant le caractère d’un acte méritoire devant Dieu, et en 1 associant, dans la vie religieuse , aux pratiques les plus élevées de l’ordre spirituel ? Qui est-ce qui a flétri la paresse en la mettant au nombre des vices capitaux? Qui est-ce qui a émancipé les travailleurs et leur a rendu, avec l’estime d’eux-mêmes, l’indépendance sans laquelle le travail n est qu’une contrainte odieuse et souvent stérile ? Qui est-ce qui a fait de 1 esclave insouciant et corrompu un travailleur libre , portant dans ses mains son sort et celui de ses enfants, soigneux de perfectionner son travail par le double sentiment du devoir et de l’amour paternel, et servant , par son application à rendre ses labeurs plus productifs, les intérêts de la société aussi bien que les siens? N’est-ce point le christianisme qui, par la doctrine du sacrifice, a opéré ces merveilles? N’est-ce pas lui encore qui, en assurant par le renoncement la victoire de l’esprit sur les sens, a rendu possible ce magnifique développement des sciences , condition nécessaire de tout progrès dans la puissance productive du travail? Certes, la doctrine qui imprime un tel degré d’énergie à la plus importante des forces qui concourent à la production des richesses, II’ est point l’ennemie du progrès matériel, en

tant qu’il a pour fin dernière raniélioration du sort du grand nombre. La première chose à faire pour parvenir à celte fin , c’est de rendre aussi considérable que possible la somme des richesses à répartir entre ceux qui ont concouru à la production ; en augmentant la puissance du travail, le principe du renoncement réalise cette condition première duprogrès économique.

Le travail ne produit pas seul : il lui faut le concours du capital ; plus le capital sera abondant, plus seront énergiques les instruments mis au service du travail, et plus grande sera la puissance de celui-ci. Or, le principe du renoncement seconde merveilleusement l’accumulation du capital. Tout capital provient de l’épargne, et l’épargne bien entendue, celle qui tient le milieu entre la prodigalité et l’avarice, n’est possible que par la modération des désirs. Donnez carrière à l’amour des jouissances matérielles, et le revenu, loin de comporter des économies, suffira à peine aux convoitises insatiables que le principe sensualiste aura éveillées dans les âmes.

Des principes que nous avons pris soin d’établir dans notre second chapitre^ il résulte que, de tous les perfectionnements dans la production , les plus souhaitables et les plus difficiles à obtenir sont ceux qui s’opèrent dans l’industrie agricole. C’est de là que vient l’obstacle qui arrête le développement de l’industrie; toute con-

quête dans cet ordre est un soulagement pour les sociétés qui voient par là reculer les bornes posées par la nature à leurs progrès dans la richesse. Que faut-il pour hâter ces perfectionnements dans la culture du sol? D’abord des capitaux abondants ; c’est là surtout ce qui manque aux exploitations agricoles. Or, nous venons de voir comment le principe du renoncement en provoque l’accroissement. Ce qui souvent détourne les possesseurs de capitaux de les fixer dans le sol, c’est la lenteur avec laquelle s’opèrent les progrès dans l’industrie de l’agriculteur. Les entreprises de l’industrie manufacturière, si elles offrent plus de risques, attirent pourtant davantage par l’appât de profits plus prompts et plus considérables. Aussi dans les sociétés où le principe du développement indéfini des besoins pousse aveuglément les hommes a accroître sans mesure leurs richesses, les capitalistes se précipitent-ils avec une déplorable irréflexion dans les opérations hasardeuses de la grande industrie, dont le succès passager trompe un moment les regards , mais qui trop souvent n’aboutissent qu’à une ruine dont le contre-coup produit ces crises si désastreuses pour les travailleurs de tous les rangs. L’industrie agricole ne fait point de si magnifiques promesses; ses succès sont moins brillants, mais aussi plus sûrs. Pour se contenter des profits restreints de l’agriculture ,

pour aimer la vie simple et modeste de l’agriculteur, il faut dans les goûts une modération que le principe sensualiste tend à remplacer par le désir toujours croissant des jouissances du luxe. Ainsi, en portant les hommes à préférer à des positions brillantes, mais sujettes à bien des chances, une existence moins fastueuse, mais aussi plus reposée et plus assurée, le principe du renoncement non-seulement rend plus douce la condition des individus , mais encore active le progrès général de la richesse par l’impulsion qu’il imprime à la production agricole. D’ailleurs, pour l’industrie agricole comme pour toutes les autres, le principe du renoncement, en épurant les moeurs du travailleur, le rend plus appliqué à l’ouvrage; en l’éloignant des excès qui abrutissent , il favorise en lui le développement de l’intelligence, condition indispensable de tous les perfectionnements dans les procédés du travail. Ce ne sont pas seulement les découvertes du génie qui accroissent la puissance productive d’un peuple; en fait d’agriculture surtout, les soins constants et scrupuleux du travailleur, l’amour, si je l’ose dire, de l’ouvrier pour l’ouvrage, son intelligente docilité à accepter les procédés perfectionnés que lui offre la science, sont aussi indispensables que la science même.

Mais ce n’est pas assez d’accroître la somme

ET LE CeaiSTIANlSME.

des richesses sociales, il faut encore répartir ces richesses de telle façon que les hommes qui vivent de leur travail, et qui sont en tout pays les plus nombreux, trouvent dans le produit de ce travail des ressources suffisantes pour les mettre à l’abri du besoin. Ici nous abordons la difficulté capitale de l’économie politique, la question des salaires. De quoi dépend le taux des salaires? On est aujourd’hui d’accord, parmi les économistes qui font autorité , que le taux des salaires, c’est-à-dire, la quantité de choses utiles que l’ouvrier obtient en échange de son travail, dépend d’abord de la proportion entre le nombre des travailleurs et le capital , et ensuite du rapport de la population aux subsistances.

. C’est le capital que demande le travail; pour produire il faut des avances de toutes sortes : il faut des matériaux, des matières premières, des outils, des machines; il faut, en outre, des subsistances pour faire vivre l’ouvrier pendant tout le temps que durera l’opération productrice. Le travailleur qui n’a pas d’avances ne peut rien sans le capitaliste, et celui-ci à son tour ne peut rien sans le travail , qui met le capital en oeuvre et en lire une somme de choses utiles plus considérable que celle absorbée par la production, de manière à lui faire rendre un profit pour son possesseur. Lorsqu’un capitaliste consacre à la production une certaine somme de capital , il

conclut, avec les travailleurs dont il réclame l’assistance, un marché dont les conditions sont arrêtées d’après les lois générales qui règlent tons les marchés, d’après la loi d’offre et de demande. Si le capital est abondant, tandis que les travailleurs sont peu nombreux, ceux-ci profiteront de leur position pour faire les conditions plus dures au capitaliste; ils exigeront une part du produit plus considérable, en d’autres termes, un salaire plus élevé, le salaire n’étant autre chose qu’un marché à forfait par lequel le capitaliste fait aux ouvriers l’avance de la part qui leur revient dans le résultat de la production. A l’inverse, si les ouvriers sont nombreux en raison du capital qui demande leur travail , le capitaliste prendra ses avantages; les ouvriers, pressés par la nécessité de vivre, offriront leurs bras au rabais; le capital que l’entrepreneur destine à l’entretien des travailleurs restant une quantité fixe, et le nombre de ceux qui se présentent pour y prendre part étant plus grand, la part de chacun sera moindre. Lorsque la demande des bras dépassera l’offre, l’ouvrier pi endra dans le produit une part proportionnelle plus forte; dans le cas inverse, il prendra une part proportionnelle plus faible. Ainsi, dans le premier cas, l’ouvrier, maître de faire les conditions à l’entrepreneur, recevra, par exemple, un salaire équivalant aux q/io du produit de son

travail. Dans le second cas, lorsque la concurrence des travailleurs entre eux fait baisser le taux des salaires, il recevra peut-être un dixième de moins.

Mais ces données ne suflisent pas pour apprécier la quantité de choses utiles que l’ouvrier recevra en échange de son travail. H faut, pour parvenir à la solution du problème , prendre en considération un autre élément de la question : le rapport des subsistances à la population. C’est en vain que l’ouvrier obtiendrait une part proportionnelle considérable du produit créé par son travail : s’il est obligé de céder, pour obtenir les choses nécessaires à son alimentation , la plus grande partie de ce qui lui est accordé comme salaire, il ne jouira en effet d’aucune aisance. Si, tandis qu’il obtient les neuf dixièmes du produit de son travail comme salaire, il est obligé d’en céder huit pour les choses d’alimentation, il ne lui en restera qu’un seul pour pourvoir à ses autres besoins. Au contraire, s’il ne reçoit comme salaire que les huit dixièmes du produit créé par lui et qu’il n’en faille que six pour les choses d’alimentation, il pourra disposer des deux dixièmes qui restent pour ses autres consommations. Or, comme ce sont toujours en définitive les quantités de travail fixées dans les choses qui s’échangent et

qui déterminent la valeur relative de ces choses,

la

il s’ensuit que , lorsque l’ouvrier sera obligé de consacrer une part considérable de ce qui lui revient dans le produit de son travail à l’achat des denrées alimentaires, c’est qu’il faudra, pour produire les denrées qu’il consomme en une journée, une part considérable du travail d’une journée appliqué à la production agricole. C’est un fait que nous avons déjà expliqué dans notre chapitre 11. Il résulte de là que, pour que l’ouvrier ne soit plus obligé de consacrer une quantité aussi forte de la somme qu’il reçoit en échange de son travail, à l’achat des denrées alimentaires , il faut de toute nécessité faire en sorte que les choses d’alimentation consommées par l’ouvrier puissent être produites à l’aide d’une application de travail moins considérable; en d’autres termes, il faut accroître la puissance productive du travail agricole. Comme nous l’avons démontré dans notre chapitre 11, lorsqu’on accroît la puissance productive du travail agricole, c’est comme si l’on augmentait la puissance de produire des travailleurs de toutes les industries. La condition la plus favorable pour l’ouvrier serait donc celle où, son travail étant doué d’une grande puissance productive , il prendrait comme salaire dans le produit de son travail une part proportionnelle très-large. Dans ce cas-là, il aurait à sa disposition une somme de choses utiles considérable, et c’est là

ET LE CHblSTIANISMB.

ce qui véritablement constitue les salaires élevés. Quelles sont les conditions à réaliser pour atteindre ce but? D’abord il faut augmenter la masse du capital, afin d’augmenter la demande des bras. Nous avons déjà dit comment le principe du renoncement tend à rendre plus active l’accumulation du capital. Il faut, en outre, afin de restreindre l’offre des bras, arrêter l’essor trop rapide de la population. D’un autre côté, il faut rendre le travail agricole aussi productif que possible, et nous avons montré comment le principe du renoncement aidait aux progrès dans l’art de la culture. Il faut, en outre, établir le rapport de la population et des subsistances de façon qu’un accroissement trop rapide du nombre des hommes ne fasse pas hausser démesurément le prix des produits agricoles. Ainsi, par quelque côté que nous envisagions le problème, nous sommes toujours ramenés à cette vérité fondamentale de la science économique : qu’il faut de toute nécessité dans la société une force capable de maintenir la population dans les limites que lui assigne la nature même des choses. Si la doctrine du renoncement ne répondait pas à cette nécessité, il faudrait reconnaître son impuissance à régir les sociétés, et chercher ailleurs le principe qui doit présider à leurs progrès. Il suffira de considérer quelles conséquences pratiques le christianisme tire de la loi

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(lu sacrifice et de la nécessité du renoncement ({ui en découle , pour se convaincre que la vérité sociale est, comme toute vérité, renfermée dans cette doctrine divine.

C’est dans l’ensemble de ses préceptes , et non point dans telle ou telle des applications qu’il en fait, qu’il faut étudier l’action sociale du christianisme. Comme toute doctrine vraie, la doctrine chrétienne constitue un système dont toutes les parties sont coordonnées dans une telle harmonie, et réagissent tellement les unes sur les autres , qu’on ne pourrait envisager à part l’iiiie d’elles, sans tomber dans de graves méprises sur les tendances de la doctrine et ses effets dans la pratique. C’est par une erreur de cette sorte que les économistes on tété conduits à reprocher à la morale chrétienne de pousser aveuglément au développement de la population et qu’ils n’ont pas aperçu qu’au contraire, prise dans l’ensemble de ses préceptes , la doctrine chrétienne oppose la force la plus efficace au développement exagéré de la population ; bien plus, qu’elle seule a la puissance de le contenir dans les limites que les lois naturelles de l’existence humaine ne lui permettent point d’outrepasser.

Une des gloires les moins contestables du christianisme, c’est d’avoir mis la chasteté en honneur chez les peuples où il règne. A la cor-

ruption antique il a substitué le culte de la pureté ; la virginité exaltée par lui au-dessus de tous les dons de la grâce, et proposée aux hommes comme le plus sublime effort de la vertu , est devenue, dans la personne de ceux qui lui ont voué leur vie , le modèle de cette haute perfection à laquelle aspire sans cesse le chrétien. Ainsi s’est opérée dans les mœurs la révolution la plus profonde que le monde ait jamais vue. Avec la chasteté de la femme, la famille a repris toute sa dignité. L’enfant élevé sous l’œil d’une mère chaste et vigilante, rei^oit dès ses premières années des impressions de vertu qui marqueront toute sa vie. Recueillant avec les premières paroles qui frappent son intelligence les enseignements à la fois tendres et graves du christianisme , accoutumé de bonne heure à se vaincre, à se renoncer, quelle force ne puiserat-il pas, dans cette habitude précoce de la lutte, pour triompher plus tard dans les rudes combats delà vie? Toute l’éducation chrétienne, par les précautions dont elle entoure la jeunesse, tend à reculer ce moment redoutable où, les passions, se révélant tout à coup à l’aine du jeune homme , mettent en si grand péril la conservation de la plus délicate des vertus. La religion chrétienne prolonge tant qu’elle peut 1 enfance morale de l’homme; enfin lorsque vient le moment où il n’est plus possible de différer cette ré-

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vélation des mystères de l’existence humaine , elle 1 entoure de toutes les précautions qui en peuvent atténuer le danger. Ainsi en éloignant autant que possible l’âge des passions, en préparant l’homme pour la lutte, en l’armant de toutes les forces de l’esprit de sacrifice, elle fait ce que les économistes réclament comme une nécessité sociale : elle retarde l’époque du mariage. A la vérité, dans certains cas, lorsque le jeune homme n a point su conserver cette pureté de cœur, cet empire sur lui-méme,qui lui permet de prolonger son célibat sans danger pour ses mœurs, le prêtre usera <le son influence pour le déterminer à chercher un refuge dans les liens du mariage ; mais ce ne sont là que des cas particuliers qui ne détruisent pas l’effet constant de la doctrine chrétienne sur les mœurs ; la tendance du christianisme, c’est, en rendant 1 homme maître de ses passions, de le mettre à même de différer, suivant ce que lui conseille sa position dans le monde, le moment où il se déterminera à fonder une famille. Ainsi compris et ainsi gardé, le célibat ne sera point pour la société, comme il l’est sous l’empire du principe sensualiste, une source de plus de misère. Nous avons déjà eu occasion de le dire, le célibat, s’il n est point réglé par le principe du renoncement, naura qu un seul effet ; ce sera de rendre les naissances illégitimes plus nombreuses. Or

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l’accroissement de la population qui résulte de ces naissances est bien plus à redouter, pour les sociétés, que celui qui provient des mariages précoces ; les malheureux auxquels l’abus du célibat aura donné le jour iront grossir les rangs des travailleurs, au milieu desquels ils porteront tous les vices qu’une mauvaise éducation aura d’ordinaire développés en eux; aussi l’on peut considérer comme un des plus grands bienfaits du christianisme envers les sociétés, de tendre sans cesse à restreindre le nombre des enfants

illégitimes.

C’est surtout par l’institution du célibat dans le sacerdoce et dans les ordres religieux, que se révèle la puissance du principe social chrétien. Le célibat, comme état permanent et définitif, n’est et ne sera jamais parmi les hommes qui vivent dans le monde qu’une exception assez rare. Ce n’est que sous les lois de la vie sacerdotale et de la vie religieuse qu’il se trouve placé dans ses conditions naturelles; c’est sous cette forme qu’il peut acquérir une influence qui, pour avoir été souvent méconnue ou calomniée, n’en est pas moins salutaire, nécessaire même aux sociétés, telles que le christianisme les a faites. Nous n’entendons pas considérer ici le célibat religieux au point de vue spirituel, mais seulement au point de vue social, et plus particulièrement au point de vue des difficultés

economiques qui préoccupent si vivement notre époque.

Sous le rapport économique, le célibat du prêtre et du religieux, gardé dans l’esprit de l’Église, c est-a-dire dans la pratique de la mortification et des œuvres de charité, estéminemment utile à la société, puisqu’il contribue puissamment a arrêter l’accroissement trop rapide de la population. Ici ce n’est plus par des motifs tirés de l’ordre des intérêts, que l’on réclame des hommes un sacrifice impossible à qui n’a pour lègle de ses actions que l’amour du bien-êtrec’est des plus nobles et des plus purs instincts de notre nature que part la détermination par laquelle l’homme, épris d’un ineffable amour pour Dieu, lui consacre, avec sa vie entière, tout ce quil a reçu de lui de puissance pour le bien Dans ce sacrifice, il n’y aura pas seulement pour la société l’avantage tout négatif d’une limite apportée a la puissance de propagation del’humamte : il y aura les innombrables bienfaits de la charité pratiquée par des hommes qui auront brisé pour elle tous les liens des affections du monde. Le feu de la charité, concentré dans les ordres religieux, rayonnera de tous côtés et fera sentir partout sa douce et irrésistible influence. Le religieux ne quitte le monde que pour mieux appartenir aux hommes, et dans son dévouement ingénieux, il trouvera mille

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moyens de les servir. Parfois on le verra, comme le trappiste, se livrer à des travaux dont la difficulté rebuterait des ouvriers ordinaires. D’autres fois il se consacrera dans la solitude à ces grandes œuvres de l’intelligence qui ne peuvent être menées à bonne fin que dans le calme de la retraite, et dont l’immensité effrayerait des hommes préoccupés des soins du monde. Qu’on se rappelle ces pauvres moines du moyen âge, ce Roger Bacon, par exemple, qui, dans le recueillement du cloître, avait devancé la science moderne dans quelques-unes de ses plus vastes découvertes; et qu’on dise, après cela, si ces hommes, qui avaient fait vœu de chasteté et de pauvreté, étaient si inutiles aux progrès des sociétés, à la puissance desquelles leurs découvertes scientifiques pouvaient apporter un si puissant secours. Sans remonter si haut, considérez comment, dans ces dernières années, les Frères de la doctrine chrétienne ont réussi à organiser dans leurs écoles cet enseignement professionnel, si vivement et si vainement réclamé de l’Etat depuis plusieurs années par les économistes les plus distingués, et voyez s’il n’y a pas quelque chose à attendre, même au point de vue du progrès économique, de ces hommes pour lesquels l’économie politique n’a pas assez d’anathèmes. Mais c’est surtout lorsqu’ils consacrent leur vie au soulagement des misères et des

LES ÉCONOMISTES ÿ LES SOCIALISTES

souffrances de Thumanité, que leur dévouement éclate aux yeux du monde. En les considérant dans cet exercice de leur ministère, il n’est personne qui ne se sente ému de reconnaissance et d’admiration, et l’incrédule lui-mémeest forcé de s incliner devant les sublimes abaissements de leur charité.

Une chose digne de remarque, c’est que plus la société avance dans les voies de la prospérité matérielle, et mieux elle peut, sans préjudice pour ses intérêts, consacrer un grand nombre de ses membres à des travaux immatériels. Les hommes qui , pour s’appliquer aux travaux de cet ordre, renoncent à prendre une part directe à la production des richesses, doivent trouver, dans le travail des classes qui s’appliquent directement a cette production, les choses nécessaires à leur existence. Ils les obtiennent en échange des services que, par leurs travaux immatériels, ils rendent aux travailleurs appliqués à la production des objets matériels. Il faut donc que le travad de ceux-ci soit assez productif pour pourvoir à la fois à leurs propres besoins et aux besoins des hommes que des occupations d’un ordre plus élevé détournent de la production matérielle. Chez les peuples barbares, où le travail est peu productif, chacun vit absorbé par le soin de s’assurer les choses nécessaires à la vie; à mesure que la civilisation avance, le travail

ET LE CHBISTUNISME.

devenant plus fécond parle perfectionnement de ses procédés, la part que les producteurs peuvent céder en échange des produits immatériels devient plus considérable , et il arrive ainsi que le progrès de la richesse, qui lui-même dérive du progrès dans les mœurs et dans les idées, prête à son tour des facilités plus grandes à la culture de l’esprit et à l’extension du travail dans toutes ses applications aux choses de l’ordre moral. Tl sort de ce fait , quant aux ordres religieux, une conséquence toute naturelle : c’est que ces ordres, qui se vouent pour la plupart au travail immatériel , peuvent , sans nuire au bien-être général, se multiplier d’autant plus que la société est plus avancée en richesse. A la vérité, nous avons montré plus haut comment, par l’effet du développement de la société, le travail perdait de sa puissance à cause de la difficulté plus grande de produire les choses d’alimentation. Mais cette difficulté tient à ce que, dans notre état social, la population dépasse dans son progrès les perfectionnements du travail agricole; les ordres religieux, en arrêtant l’essor de la population , feraient disparaître la cause d’où provient cet affaiblissement dans la puissance productive du travail. Ainsi c’est dans l’existence même de ces ordres, dans ses effets sur le mouvement des sociétés, que se trouve pour celles-ci la possibilité de recueillir, sans

nuire en rien à l’aisance générale, sans rien sacrifier de leur grandeur et de leur prospérité matérielle, les bienfaits d’un ordre plus élevé que répand sur elles la pratique de l’esprit de renoncement dans sa perfection la plus haute. Or, par une merveilleuse disposition de la Providence, c’est précisément lorsque les sociétés sont, grâce au progrès de leur richesse, le plus a meme de subvenir à l’entretien des hommes qui se vouent aux travaux de la charité, c’est alors qu’elles ont le plus besoin des secours de toute sorte que dispense la charité. Plus la société avance , et plus les relations sociales se compliquent; le travail se transforme et subit une révolution qui est dans la nature même des choses , et qu’il n’est donné à aucune puissance humaine d’arrêter. A mesure que l’industrie se perfectionne, les petits ateliers, les petits producteurs disparaissent, les grandes manufactures absorbent les travailleurs; le régime de libre concurrence, meme dans ses conditions les plus avantageuses, exige un déploiement d’activité, une incessante préoccupation , qui tend à détourner les regards des hommes des intérêts supérieurs à ceux de l’ordre matériel. Et puis, par l’effet même du progrès de la richesse, les séductions de la vie se multiplient; le penchant aux jouissances matérielles tend à prendre le dessus; il faut, pour rendre à l’esprit sa légi-

time prépondérance, pour maintenir la société à cette hauteur morale dont elle ne peut déchoir sans compromettre son repos et quelquefois son existence; il faut qu’une effusion plus grande de l’esprit de sacrifice, en attirant les âmes vers les choses célestes, refoule dans les limites qu’il ne doit point franchir le penchant désordonné de l’homme vers les jouissances terrestres. Les ordres religieux, par leur doctrine et par toute leur vie, rappelleront à chaque instant les hommes au sentiment de leur dignité naturelle, et arrêteront la société sur le penchant de l’abîme où la précipiterait la domination des intérêts matériels.

En même temps qu’ils préservent la société de l’invasion des instincts matériels qui la ruineraient, ils lui apportent les secours que rend nécessaires l’état nouveau des relations sociales. A mesure que le travailleur devient plus libre , à mesure que disparaissent, par le progrès inévitable de la civilisation, toutes ces institutions qui, dans les temps antérieurs, protégeaient sa liberté en quelque sorte encore dans l’enfance, il a plus besoin d’un guide dont le patronage , librement accepté, le préserve des écarts où le conduirait son inexpérience. Qui, mieux que les ordres religieux , accordera aux travailleurs cette assistance paternelle ? Qui saura aussi bien qu’eux se faire à leurs habitudes, gagner leur

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