G8 LES ÉCONOMISTES, LES SOCIALISTES
leraent l’Angleterre. Voici comment il s’exprime à cet égard dans V Encjclopœdia metropolitana , à l’article Économie politique^ où se trouvent résumés, avec une éminente supériorité, les principes fondamentaux de la science écono-
mique :
« Nous ne courons pas risque de nous égarer, si , en considérant les obstacles préventifs à l’accroissement de la population, nous concentrons toute notre attention sur l’obstacle provenant de la prudence et si nous admettons que, de même que le mal physique peut seul directement et immédiatement réduire la longévité de l’humanité , de même rien ne peut prévenir sa fécondité,si ce n’est lacrainte de manquer de quelquesunes des choses qui constituent la richesse. Mais, quoique la crainte de manquer de quelques-unes des choses qui constituent la richesse soit en réalité le seul obstacle préventif à l’accroissement de la population, il est évident que la crainte d’être privé de ces choses agit sur les hommes d’une manière très-différente, et même que la crainte de manquer d’un même objet affectera différemment les individus appartenant
à des classes différentes de la société Chez
toutes les classes, l’obstacle provenant de la crainte de manquer des choses purement de luxe n’est jamais que peu important. Les motifs, nous devrions plutôt dire les instinvls, qui portent les
ET LE CHEISTIANISME.
hommes au mariage, sont trop puissants pour être efficacement contenus par la crainte de perdre des avantages qui ne tiennent pas à la santé ou à la position sociale. L accroissement de la population n’est pas non plus retardé par la crainte de manquer des choses de pure nécessité. Dans des pays comparativement peu civilisés, où, comme nous l’avons déjà vu, le besoin de ces choses se fait fréquemment sentir, l’obstacle préventif exerce très-peu d’action. Dans ’ cette situation, les hommes aperçoivent le danger, mais ils n’ont ni assez de prudence, ni assez d’abnégation , pour en tenir compte dans leurs déterminations. D’ailleurs, parmi les nations où la civilisation est assez avancée pour que les individus s’y déterminent par des motifs de cet ordre, le danger de voir une personne, ou la famille qu’elle formera, périr de misère paraît trop éloigné pour qu’il puisse agir d une manière générale sur la conduite des hommes.
« Le véritable obstacle préventif est la crainte de perdre les choses que les convenances rendent nécessaires à chaque position sociale , ou , ce qui revient à peu près au même , l espoir de se mettre à même, par les économies d’un célibat prolongé, de se procurer les choses qui donnent
à leurs possesseurs un rang social plus élevé
I.’habitude de la prudence dans le fait de contracter mariage, et 1 habitude dune consomma-
tion consiiléralile en choses superflues, fournissent le seul préservatif contre cet état où la population est si fort pressée contre la limite des moyens de subsistance, qu’idle est continuellement exposée à subir tous les maux qu’entraîne 1 action des obstacles positifs. Comme les liabitudes de prudence ne se rencontrent que dans les sociétés civilisées, et les habitudes de consommations superflues seulement dans les sociétés opulentes, il paraît également clair qu’à mesure qu’une nation avancera dans les voies de la civilisation et de la richesse , l’obstacle positif cédera vraisemblablement devant l’obstacle jiréventif. S’il en est ainsi, le danger d’une population surabondante , ou, pour parler en termes plus intelligibles, d’une population trop nombreuse pour être complètement et régulièrement fournie des choses nécessaires, ce danger diminuera probablement par le cours du progrès de la société. A mesure que la richesse s accroît, ce qui était luxe pour une génération n est plus compté par la génération suivante que parmi les choses de convenance. On voit se répandre de plus en plus, non-seulement le désir d’une quantité plus considérable de choses réellement utiles et de ces choses que les convenances sociales assignent à chaque rang, mais encore on voit croître en même temps le sentiment de l’infériorité où l’on se trouve placé par
ET LE CHKISTIANISME.
le manque de ces choses. L’augmentation survenue sous beaucoup de rapports dans la puissance productive du travail permet à un nombre d’hommes plus considérable de jouir d’une aisance plus grande. Ainsi, la marche des choses la plus avantageuse aux sociétés, et celle aussi qui paraît être la plus naturelle, c’est que l’augmentation dans l’aisance non-seulement accompagne, mais plutôt devance l’accroissement du nombre des hommes. »
Rien de plus conséquent que ce système. Iæ principe du développement indéfini des besoins est, suivant l’école anglaise, le fait générateur de tout le mouvement économique. Il faut bien alors que ce principe réponde à toutes les difficultés qui surgissent dans cet ordre de relations. Or, de toutes ces difficultés, la plus grave est celle qui naît des rapports de la population avec les subsistances ; il est donc de toute nécessité, si le principe est vrai, qu’il renferme en soi cette force qui, de l’aveu de tous, est indispensable pour maintenir l’équilibre, vital pour la société, entre le nombre des hommes et leurs ressources alimentaires. Lorsque M. Senior croit voir dans sa théorie de l’obstacle préventif, dérivant de l’intérêt bien entendu, la consécration d’une loi naturelle, en vertu de laquelle l’aisance générale n’est que la conséquence du cours normal et régulier des choses, sous l’action du
principe moteur et régulateur de l’ordre social ; lorsqu il établit ainsi une corrélation intime entre la donnée primitive de toute sa théorie et 1 avantage qui doit naturellement sortir de l’application de cette donnée aux faits, il témoigne d un sentiment profondément vrai des conditions essentielles de tout principe qui aspire à posséder et a régir les sociétés. Mais aussi, c’est précisément lorsqu on envisage ainsi son principe social, quoi! en peut tout d’abord reconnaître 1 inanité. Jamais théorie n’a fait aux sociétés de j)lus magnifiques promesses, et jamais non plus les faits n’ont donné à ces promesses un plus cruel démenti. Si d’abord on considère la valeur d’application des principes, on les trouvera en opposition constante avec les faits établis par l’expérience la plus vulgaire. On croit avoir tout fait, quand, par des considérations d’intérêt bien entendu, on aura déterminé un certain nombre d hommes a renoncer aux avantages de la famille; mais on oublie que ce n’est rien encore, si ceux qui font ce sacrifice ne se soumettent pas rigoureusement aux obligations morales du célibat. On oublie qu’il y a entre tous les actes qui procèdent de la volonté une étroite solidarité, et que des hommes auxquels la molale du bien-etre aura donne carrière pour la satisfaction indéfinie de leur amour des jouissances matérielles, ne trouveront en eux ni l’en-
r-. I tt-ii
vie, ni la force de s’imposer la retenue sans laquelle le célibat, au lieu d’être un remède aux maux des sociétés, ne serait qu’un mal de plus. Dans une société qui aurait pour principe le développement indéfini des besoins et des jouissances, le célibat- aurait pour unique effet de substituer à des unions légitimes le libertinage avec ses déplorables suites, et de donner ainsi naissance à une classe d’hommes placés hors des • conditions normales de la vie sociale , n’ayant reçu, la plupart du temps, d’autre éducation que celle du vice et n’ayant, pour les retenir, aucun de ces puissants liens que forment l’honneur et l’affection, et qui, en l’absence de mobiles plus élevés, aident à maintenir les hommes dans la ligne du devoir. Qu’est-ce d’ailleurs que cette assertion de M. Thornton, que, plus les classes inférieures auront d’aisance, moins elles seront portées à augmenter leur nombre par des mariages précoces? Ce n’est là qu’une pure hypothèse contredite par l’observation des faits de chaque jour. N’est-il pas, en effet, constant que, dans tous les pays où les classes inférieures sont dans une situation prospère, la population suit une jirogression ascendante très-rapide? N’est-ce jias en outre un fait également certain que, dans les temps de prospérité industrielle , les mariages sont plus nombreux parmi la classe ouvrière qu’aux époques où l’industrie n’offre plus
aux travailleurs des salaires aussi élevés ? C’est une remarque qui a déjà été faite par un profond et scrupuleux observateur, M. Villermé, dansson travail si justement estimé : De VÉtat physique et moral des ouvriers (i). Et après tout, la thèse de M. Tliornton fût-elle vraie , elle tomberait sous le coup des reproches que nous avons adressés à la théorie de M. Senior , avec laquelle elle est au fond identique. M. Thornton a été plus loin cjue M. Senior, en ce qu’il a essayé de donner la preuve historique du principe qu’il posait; mais il n’est pas un seul des faits rapportés à l’appui de ses idées qui établissent péremptoirement le seul point qui puisse être concluant dans la question, savoir : que la surabondance de population ne se soit jamais produite qu’a- . près que la misère avait déjà, par suite d’autres circonstances, fait invasion dans la société; de sorte que l’on puisse dire, en thèse générale, que la surabondance de population est l’effet et non la cause de la misère. Ce qu’il y a de vrai, c’est que les faits d’où procède la misère sont complexes; parmi les causes générales qui engendrent cette plaie sociale, une des plus actives , c’est la tendance de la population à dépasser les moyens de subsistance. La plupart du temps, et de nos jours surtout, c’est là qu’est la source
du mal. D’autres fois, c’est d’abord quelque changement brusque dans les relations économiques qui trouble tout à coup le rapport de l’offre à la demande pour le travail et qui prive ainsi la classe ouvrière de ses ressources habituelles et indispensables. Alors la population devient surabondante par le manque de travail , et dans ce cas il est souvent très -difficile de la faire rentrer de longtemps dans les limites que comporte l’état nouveau des choses. 11 arrive fréquemment aussi , par une réaction naturelle de l’effet sur la cause, que la misère, produite d’abord par le développement trop rapide de la population, contribue à son tour à accélérer ce développement par la dégradation où elle plonge une partie des classes inférieures, et par l’espèce d’indifférence où les jette l’excès des privations qu’elles endurent. Mais ce n’est là qu’un accident dont il est impossible de faire une règle générale ; si on le tentait , on aboutirait aux conséquences plus qu’étranges que nous avons rencontrées dans l’ouvrage de M. Thornton.