CHAPITRE m
iJeb cüiispqnences pratiques du principe du développement
indéfini des besoins.
Que peut-on attendre en pratique de ces théories où domine un sensualisme si prononcé ? A quoi aboutira dans la vie cet oubli des destinées élevées, des fins divines de l’humanité, cet amour de l’utile par-dessus tout, cette poursuite effrénée du bien-être? La réponse n’est que trop claire; elle est partout, dans les livres, dans les faits; dans le malaise qui travaille notre temps, dans cet ébranlement universel qui atteste quelque perturbation dans les profondeurs memes du monde social. Au lieu de cette prospérité inouïe, toujours croissante, à laquelle on se croyait près d’atteindre, on n’a rencontré que le paupérisme, c’est-à-dire la misère avec un caractère de généralité, une tendance à s’étendre toujours qu’elle n’avait point dans les temps antérieurs, tellement qu’il a fallu emprunter à l’Angleterre un mot pour exprimer cette calamité nouvelle pour laquelle notre langue n’avait point de nom.
Un des traits les plus frappants de notre Situation économique, c’est que la misère n’est plus comme autrefois le résultat de causes accidentelles, exerçant leur action seulement à certaines époques et dans certains lieux. La misère, de nos jours, procède de causes générales, constantes; elle tend à s’accroître et à se répandre partout de plus en plus, de manière à devenir dans notre état social un fait permanent et grandissant toujours. C’est le principe social même qui l’engendre, et à mesure qu’il acquiert plus d’empire, à mesure qu’il refoule les principes contraires qui comprimaient sa force d’expansion, ses effets naturels, dans l’ordre moral et dans l’ordre matériel , apparaissent sons un aspect de jour en jour plus sombre. De tous les peuples modernes , il n’en est point où le principe sensualiste du développement indéfini des besoins ait pénétré plus avant dans les mœurs qu’en Angleterre , et c’est là qu’on en peut mieux observer les conséquences sociales. Dans ce pays qui dépasse de si loin tous les autres pour le progrès de la richesse, la misère est marquée de ces redoutables caractères que nous signalions tout à l’heure. Elle n’est pas là renfermée dans la limite de quelques paroisses, ni produite seulement par des causes exceptionnelles et passagères, c’est un flot qui monte sans cosse et qui déborde partout; les campagnes en
subissent l’invasion aussi bien que les cités manufacturières.
C’est quelque chose de profondément triste que l’exposé qui nous est fait, même par les écrivains les moins prévenus , de la situation des ouvriers de l’agriculture dans la plupart des cointés de la fière et puissante Angleterre. On y voit disparaître chaque jour les relations paternelles du fermier avec ses serviteurs, tandis que le nombre de ces travailleurs , ijiie l’on prend et que l’on quitte selon les besoins de l’ouvrage, tend sans cesse à s’accroître. Les moins misérables de ces prolétaires de la glèbe ont pour abri des cabanes humides et délabrées, qui ressemblent, dit un écrivain anglais, plutôt à des monceaux de fumier qu’à des habitations humaines. Leurs principaux aliments sont du gruau d’avoine, des pommes de terre, du pain fait d’orge et de pois mélangés, et de temps en temps quelque morceau de lard qui est pour eux un objet de luxe, et l’on note comme une circonstance heureuse qu’ils aient ordinairement ces grossiers aliments en quantité suffisante pour apaiser leur faim. On peut voir d’après cela si M. Thornton a tort de dire que la condition de la portion la plus heureuse des paysans anglais offre un tableau peu séduisant. D’après ces données, il est facile de conjecturer quel doit être l’état des populations agricoles que l’on range parmi
les plus pauvres , ou même de celles que l’on place dans la condition moyenne. Est-il étonnant que ces malheureux quittent si facilement leur lieu natal et qu’à la moindre apparence de hausse dans les salaires de l’industrie manufacturière, ils se précipitent dans les villes, où ils trouvent, pour quelque temps du moins, dans des salaires plus élevés, un allégement à leurs maux. Mais vienne ensuite un ralentissement dans la production, et ils retomberont dans une misère pire encore que celle à laquelle ils ont tenté de se dérober. On les verra alors peupler ces quartiers infects où l’entassement des hommes, la malpropreté, les excès, et l’absence d’une alimentation saine et suffisante , engendrait ces fièvres qui font de si cruels ravages dans les populations agglomérées de la grande industrie; bientôt ils perdront, dans l’atmosphère de corruption où ils sont jetés, ce qu’ils avaient pu conserver de moralité dans les campagnes, où, par malheur, la démoralisation a déjà fait en Angleterre d’effrayants progrès. Enfin, on les verra se précipiter sans retour dans cet abîme de misères morales et physiques dont M.Léon Faucher nous a tracé, dans ses remarquables Études sur l’Angleterre , une si frappante et si triste peinture.
Les suspensions de travail, les crises industrielles et commerciales , sources fécondes de
tous ces maux, sont malheureusement une des conséquences inévitables du progrès de l’industrie sous l’empire du principe social sensualiste. C est la surabondance de la population, jointe au désir toujours croissant des jouissances matérielles, qui les produit. Si les hommes étaient moins avides des satisfactions que procure la fortune , on ne les verrait pas se jeter follement dans des spéculations hasardeuses, où ils engagent non-seulement leur avenir, mais encore l’existence des nombreux travailleurs qui concourent à leur œuvre, et par lesquelles ils peuvent même compromettre le sort de producteurs qui ne sont pas aussi immédiatement liés à leur entreprise, et qui succombent sous le contre-coup de leur ruine. Si l’essor de la population était moins rapide, si, à l’inverse de ce qui se passe aujourd’hui , l’augmentation dans les moyens de subsistance devançait l’accroissement du nombre des hommes , les travailleurs de tous les rangs, les entrepreneurs comme les ouvriers, recevraient une rétribution plus large et, ce qui est aussi important, plus régulière et moins sujette aux chances qui désolent actuellement l’industrie. Ainsi , avec la modération dans les désirs , et la possession assurée des choses qui constituent l’aisance, on verrait s’éteindre cette activité inquiète qui agite d’autant plus violemment les hommes que l’objet de leur
poursuite est plus souhaité et plus incertain, et qu en risquant tout ils espèrent tout gagner. Alors chacun s’attacherait à la condition où il trouve, pour lui et pour les siens, une existence calme et heureuse. Le goût et le besoin de la stabilité succéderaient à cette passion du changement et du mieux à tout prix, qui fait de nos jours tant de victimes. D’ailleurs, le désir légitime, naturel a tous les hommes, d’améliorer leur sort , conduirait sans danger à un progrès plus lent sans doute , mais aussi plus assuré , parce qu’il serait plus sage.
Ce n est pas, du reste, que nous prétendions que, si on substituait au principe sensualiste du développement indéfini des besoins le principe chrétien du renoncement, les sociétés seraient à toujours affranchies du danger des crises industrielles. Les embarras qui naissent d’une production inconsidérée seraient à coup sùr beaucoup moins fréquents et moins graves dans une société qui s’inspirerait du principe chrétien. Mais dans les cas ou les crises sont l’effet de quelque perturbation dans le cours régulier des saisons, il est évident que d’aucune façon il ne serait au pouvoir des hommes de s’y soustraire. Toutefois il est certain que, dans une société où le principe du renoncement serait assez puissant pour contenir l’essor des générations , de sorte que le progrès de la richesse devançât celui de la po-
pulation , dans une pareille société les crises seiaient inliniment moins redoutables. En effet, chacun possédant une somme plus grande de ressources , les travailleurs des derniers rangs seraient moins facilement réduits à ce point où la gêne se transforme en misère, et en outre , la charité trouverait , dans le superflu des classes plus élevées, des moyens efficaces de secours pour les classes placées dans des conditions moins heureuses.
Ce qu’il y a de plus affligeant dans les calamités de l’industrie moderne, c’est l’impuissance de la charité à y porter remède. Le nombre de ceux qui souffrent est si grand, leur déninnent d’ordinaire si affreux, qu’il faudrait, pour les secourir efficacement , des ressources que le zèle le plus infatigable ne saurait rassembler. D’ailleurs le coup qui frappe les ouvriers des fabriques frappe plus ou moins toutes les classes que le travail fait vivre; les fortunes moyennes, qui forment partout la grande masse , en ressentent surtout les atteintes; et c’est ainsi dans le temps que l’aumône serait le plus indispensable, qu’on est le moins en état de la faire. Cette impuissance de la charité suffirait pour nous permettre d’affirmer que nos sociétés sont sorties de leur voie naturelle. La charité , tout le monde le reconnaît, même parmi les économistes de l’école anglaise , la charité est une force essentielle dans
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toute organisation sociale, où le travailleur est en possession de cette liberté qui est son droit naturel; elle est la providence sociale qui répare les maux produits, soit par les accidents inséparables de la condition de l’humanité, soit par les écarts de la volonté; c’est à elle que le Maître et l’Ordonnateur suprême des sociétés s’en est remis du soin de veiller en son nom à ce que les choses nécessaires à la vie ne manquassent à personne, pas meme à ceux qui ont perdu par leur faute les moyens de se les procurer. Est-il possible alors d accepter comme vrai un principe social qui conduit naturellement à une situation où le mal dépasse en énergie la force destinée , dans l’ordre providentiel , à lui faire contre-poids?
Dans les sociétés où règne le principe du développement indéfini des besoins, non -seulement 1 ouvrier ne peut pas , dans les moments les plus difficiles de sa pénible existence, attendre de la charité des secours efficaces, mais il n’a pas lui-même la pensée de se ménager des ressources pour les temps mauvais, en faisant des épargnes sur les salaires des temps meilleurs. 11 est possédé d’une soif de jouissances qui le pousse à consommer en folles dépenses tout ce qu’il peut gagner par son travail et celui de sa famille. Travailler mais jouir, telle est, suivant M. Villermé, la devise des ouvriers de Lyon; et c’est malheureusement aussi la devise de l’ira-
meiise majorité des ouvriers de la grande industrie. L’économie est une vertu que le principe sensnaliste tend chaque jour à chasser des sociétés. M. Léon Faucher affirme qu’en Angleterre aucune classe ne fait d’épargnes sur ses revenus. Ainsi, taudis que, par la concurrence toujours plus active des travailleurs entre eux, le prix du travail tend sans cesse à baisser, les besoins de l’ouvrier, par l’action incessante du principe sensualiste, tendent à s’accroître. Des désirs qui ne connaissent point de bornes, avec des ressources de plus en plus limitées, n’est-ce jioint le comble de la misère ? Quand on en est là, il faut à tout prix mettre les ressources au niveau des besoins. Pour y parvenir, on n’hésitera pas à sacrifier les affections les plus douces, les devoirs les plus impérieux; tout cédera devant la passion du bien-être. On verra les enfants livrés par leurs parents à des travaux dont souffriront également leur santé, leur intelligence et leurs mœurs. Les femmes abandonneront le soin de l’intérieur du ménage pour partager dans les fabriques le travail des hommes , et trop souvent leur immoralité. Tous les liens de la famille se, relâcheront, et l’on verra s’élever toute une vénération d’êtres abrutis par une corruption précoce, sans affection, sans autre souci que celui des jouissances brutales, et dont la dégradation offrira un spectacle sans pareil dans les
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temps qui précèdent le nôtre. C’est une remarque importante à faire, que les hauts salaires dont jouissent dans les temps ordinaires certaines familles d’ouvriers anglais, et dont nous parlent si souvent les prôneurs du régime industriel moderne, ne sont dus qu’au concours des femmes et des enfants à des travaux qui trop souvent excèdent leurs forces , et à la durée prolongée du travail que l’ouvrier est forcé de s’imposer pour conserver des jouissances auxquelles il tient plus qu’à la santé. Telle est, au vrai, la situation pour uii certain nombre; mais, pour bien d’antres, pour ceux qui appartiennent aux derniers rangs des travailleurs , ce n’est pas d’une somme plus ou moins grande de jouissances, c’est de la vie même qu’il s’agit. C’est pour vivre qu’ils sont contraints d’épuiser leurs forces dans des travaux meurtriers et de livrer à l’industrie le corps et l’âme de leurs enfants. Et cela est tellement vrai, que les économistes les plus expérimentés affirment que c’est en vain qu’on tenterait de réduire , par mesure législative, le nombre des heures de travail pour les enfants et les femmes, parce que, porter une pareille loi, ce serait, en réduisant le salaire, retrancher sur la vie même de l’ouvrier.
Ainsi le travail qui, dans l’état normal des choses, est doué d’une véritable puissance de
moralisation , n’est plus dans le système social sensualiste qu’un agent corrupteur, dont la déplorable influence s’exerce à la fois sur le physique et le moral de ceux que le besoin lui livre. M. Twiss, professeur d’économie politique à Oxford (i), remarque que ce n’est pas toujours le manque de travail qui est le plus fatal aux classes ouvrières; que, parfois, c’est le travail même qui est pour elles plus désastreux que les chômages. On a observé, dans les crises de l’industrie en Angleterre, que la fièvre, qui règne habituellement parmi les ouvriers des fabriques, fait moins de ravages dans les temps de suspension de travail que dans les temps d’activité, et l’on considère comme un fait avéré que la diminution des salaires pendant le chômage, et les maux qu’elle entraîne, sont plus que compensés par l’avantage qu’a l’ouvrier de n’être plus soumis à l’influence de l’atmosphère viciée des ateliers, et par l’impossibilité où il est, faute de ressources, de satisfaire des habitudes aussi coûteuses que funestes. M. Léon Faucher signale également cette alliance, en quelque sorte contre nature, entre la misère et le travail, entre les excès du vice et ceux de l’activité.
C’est surtout parmi les travailleurs des derniers rangs que ces causes de l’ordre moral et
(i) On certain tests of a thriving population, by Travers Twiss, p. 7y.
de l’ordre physique produisent leurs plus déplorables effets. La durée moyenne de la vie humaine considérablement réduite, l’enfance hébétée et débile, l’âge mûr maladif et abruti, enfin une succession toujours plus rapide de générations, dont toute la vie se consume dans l’alternative des excès et des souffrances, et qui semblent n’avoir reçu l’étre que pour attendre, dans une longue agonie, la mort prématurée qui doit terminer leur douloureuse existence, n’est-ce point là le trop fidèle tableau de l’état des prolétaires de l’industrie anglaise, et n’est-ce point aussi le dernier terme auquel la misère puisse conduire une société? Parvenu à ce degré, le mal peut encore croître, en ce sens qu’il atteindra des populations que des circonstances heureuses en avaient préservées; il pourra ainsi gagner en étendue, mais il n’est guère possible qu’il gagne en intensité. C’est l’obstacle répressif dans toute sa cruelle énergie, et c’est par l’effet de cette énergie même, c’est par la réduction violente que subit l’offre des bras, que le mal restera concentré dans chaque industrie, parmi ces travailleurs qui, étant les moins rétribués, ne peuvent, sous peine de mort, subir aucune diminution dans leurs salaires. Ce qui surtout étonne et attriste , c’est que ce fléau frappe nos sociétés à l’instant même où une accumulation de richesse et une puissance de pro-
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cklire vraiment inouïes semblaient leur promettre une prospérité sans égale. Sons les inspirations de la philosophie du hien-étre, on s’efforcait d’accroître les besoins, certain qu’on était de trouver dans les ressources du génie humain de nouveaux moyens de les satisfaire et de nouvelles sources de jouissances pour tout le monde. L’illusion a été courte; on ne peut plus aujourd’hui se le cacher: la misère marche parmi nous du même pas que la richesse, et il est impossible de ne pas reconnaître, encore une fois, dans cette coïncidence de deux faits , qui régulièrement devraient s’exclure, l’indice trop certain d’un renversement des lois naturelles et fondamentales de l’ordre social.
On principe social qui produit de telles conséquences est jugé; il faut nier le fïiit ou passer condamnation, la logique et le bon sens le veulent ainsi. Mais prétendre que le mal n’existe pas, cest impossible en présence de la réalité qui éclate partout ; on cherchera donc, pour avoir le droit de conserver le principe, à en atténuer, à en expliquer les effets. C’est ce que font d’un accord unanime les économistes de l’école anglaise ; cest ce que M. Thornton essaye pour 1 Angleterre. Mais 1 evidence du fait est telle qu’il lui échappe à chaque pas des aveux d’autant plus significatifs, qu’ils sont plus involontaires. Et d abord le titre même de son livre
trahit une pensée qu’il voudrait se cacher à luimême : uu^uiry into tlie cxtenl and causes of
the distress prccailing among the laboiiring clas~ ses of the lintish islamls. Est-ce quelque chose de normal, de régulier, que cette prédominance de la misère parmi les classes ouvrières au milieu d’une société si riche?
Nous avons vu plus haut quelle idée M. Thornlon nous donne de la condition des paysans anglais. S’il était nécessaire d’ajouter quelque chose à ce tableau, nous rapporterions l’appréciation qu’il fait du taux ordinaire du salaire de l’agriculture et de l’emploi de ce salaire. « Dans la plupart des comtés, dit-il, le salaire de deux ouvriers de l’agriculture, homme et femme, est rarement au-dessous de douze schellings par semaine; dans bien des endroits, il est supérieur à ce taux. La simple somme de douze schellings serait une faible ressource contre le besoin , quatorze schellings pourraient peut-être suffire pour acheter les choses absolument nécessaires à un ménage ayant à pourvoir à l’entretien du nombre moyen de personnes incapables de gagner
elles-mêmes leur subsistance Dix schellings
par semaine suffiraient pour la nourriture de 3 i/4 personnes (on voit qu’il ne faut pas que ce ménage ait trop d’enfaïUs ni de parents vieux et infirmes à faire vivre); il resterait donc quatre schellings par semaine pour le loyer, les vête-
ments, le chauffage et les menues dépenses. S’il n’y a pas là d’aisance, il n’y a pas non pins manque évident des choses positivement nécessaires à la vie, et lorsque chacun çst si près de pouvoir se les procurer, il peut bien y avoir un commencement de surabondance de population, mais elle ne peut pas avoir fait beaucoup de progrès. Il est vrai que le salaire hebdomadaire dont nous venons de parler donnerait à peine même le nécessaire, si son emploi n’était pas meilleur qu’il ne l’est d’ordinaire dans les ménages d’ouvriers, et que même, fùt-il toujoui s utilement dépensé, il ne donnerait à l’ouvrier et à sa famille que l’ordinaire des hôtes d’une maison de travail bien réglée. »
On sait ce que c’est que l’ordinaire de ces maisons de travail, dont il a fallu rendre le régime aussi dur que celui des bagnes, pour détourner les misérables d’y aller en foule chercher du pain au prix de leur liberté : et encore, pour qu’une famille d’ouvriers jouisse de cette maigre pitance, faut-il que la femme abandonne le soin de son ménage et de ses enfants, et quelle partage le labeur de son mari. Et puis c’est quatorze schellings par semaine qu’il faut à l’ouvrier pour se procurer ce qui , dans les conditions ordinaires, constitue à peine le nécessaire, et souvent il n’en gagne que douze. Après cela, on comprend que M. Thornton soit contraint d’avouer qu’il y a en
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Angleterre au moins un commencement de surabondance de population. Apparemment que, suivant lui, cette surabondance n’existe vraiment que dans les pays où, comme en Irlande, la famine a passé à l’état de maladie endémique. Cette situation des travailleurs agricoles est certes déjà assez triste, et cependant la misère des villes, dit M. Thornton, dépasse en étendue et en intensité celle que nous offrent les campagnes. a Dans les grandes villes, dit-il encore, dans celles qui voient croître rapidement leur population, où les mariages sont le plus encouragés, la mortalité est si grande parmi les enfants, que la proportion des naissances aux décès ne suffirait pas toujours pour prévenir la déjiopulation , et qu’elle ne contribue jamais que pour une très-petite part dans l’accroissement annuel du nombre des habitants. »
N’est-ce pas la preuve la moins équivoque de l’existence de la surabondance de la population et de la misère qui en est l’inévitable conséquence? N’est-il pas évident que cette rapide augmentation de la population des villes, que l’on serait tenté de prendre au premier abord pour le signe d’une prospérité croissante, a sa source dans l’affluence des misérables des campagnes vers les cités ? L’Irlande fournit un bon nombre de ces malheureux, mais c’est surtout des comtés de l’Angleterre que viennent
ces tristes victimes d’une civilisation dont l’économie politique sensualiste ne représente que trop fidèlement les principes et les affections. Si nous voulions une preuve plus précise de l’état précaire où sont réduits les travailleurs de l’industrie manufacturière, nous la trouverions dans l’opinion de M. Thornton sur les mesures qui limitent le nombre des heures de travail dans les manufactures, a Si l’on avait adopté, dit-il , la proposition de lord Ashley, qui voulait que les femmes et les enfants ne pussent pas travailler plus de dix heures par jour, leurs salaires auraient été réduits d’à peu près un quart. Or, comme le salaire des ouvriers, bien qii’assez large dans les temps de prospérité , est cependant peu audessus de ce qu’il faut pour les faire vivre , on peut se demander en toute sincérité , si l’avantage de deux heures de plus de loisir par jour aurait pleinement compensé une aussi grande diminution dans les ressources. » On ne le voit que trop, il n’y a pas de milieu : il faut choisir entre un travail excessif, qui mine lentement les forces, et un repos tout aussi funeste, puisqu’il prive ceux à qui on l’impose d’une partie des ressources qui déjà suffisent à peine à soutenir leur misérable existence.
Il était difficile, à l’aspect de faits si décisifs, de ne pas reconnaître que véritablement, en Angleterre, l’offre des bras dépasse la demande. Aussi
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I\l, Thornton laisse-t-il échapper, au commencement de son cinquième chapitre, des aveux qui ne sont pas sans doute exempts de restrictions, mais qui sont pourtant suffisamment explicites. Après avoir rappelé ces temps heureux où le travailleur anglais, estimant au vrai ses avantages, pouvait regarder en pitié ses pareils de tous les autres pays, il cherche à expliquer comment , d’après son système, dont nous avons donné plus haut une idée, cet état de choses a pu changer. « A la longue, dit-il, des influences étrangères, auxquelles les travailleurs ne purent point s’opposer, les précipitèrent de cette haute position sociale; d’autres circonstances, dans des temps plus rapprochés, en leur fournissant un moyen de se dérober aux conséquences de leur imprudence, les empêchèrent de recouvrer la position qu’ils avaient perdue. La prudence fut remplacée par l’insouciance qui naît de l’extrême pauvreté , et par cette indifférence que produit l’opinion où l’on est que l’on ne court aucun risque. La population, libre ainsi des obstacles qui auparavant la retenaient dans ses limites naturelles, s’accrut avec une trop grande rapidité. C’est ce progrès trop rapide qui a perpétué l’indigence, première cause du développement exagéré de la population, et qiii a proiluit la misère maintenant si répandue {so prcK’ aient) parmi certaines classes de travailleurs. »
U4 LES ÉCüKOMISTES , LES SütUALISXES
De pareils aveux doivent coûter à la fierté nationale d un Anglais, mais l’évidence du fait est telle qu il faut bien, quelque répugnance qu’on y ait, finir par le reconnaître. Cette évidence, on la rencontre à chaque pas : dans les rapports et dans les documents qui émanent du bureau des commissaires pour l’exécution de la loi des pauvres ; dans les enquêtes officielles faites par ordre du gouvernement ou des chambres; dans les discussions parlementaires, et dans l’impuissance avouée où se trouve le législateur de remédier à des maux dont on reconnaît pourtant la violence; enfin, dans le témoignage des étrangers qui, comme M. Léon Faucher, ,'par exemple, ont observé avec soin la vie de l’ouvrier anglais dans toutes ses particularités. Devant ce faisceau de preuves , le doute n’est plus permis ; aussi peut-on dire que le progrès de la misère parmi les classes industrieuses de l’Angleterre est un fait notoire dans le monde. Eu France, grâce à Dieu, la situation, quoique fâcheuse en bien des points , est loin pourtant d’étre aussi grave qu’en Angleterre. Aussi les économistes de l’école anglaise, qui voudraient se persuader que tout est pour le mieux sous l’empire de leurs doctrines, insistent-ils de préférence sur l’état des classes laborieuses en France, tandis qu’ils évitent de parler de la détresse des prolétaires anglais, ou qu’ils en cherchent la raison dans des
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faits secondaires qui n’expliquent rien , parce qu’ils ont eux-mémes besoin d’étre expliqués par l’action de causes plus profondes. Si l’on considère attentivement l’état des choses dans les deux pays, on découvrira facilement à quoi tient cette différence, plus apparente que réelle, dans les résultats produits des deux côtés par le même principe. D’abord , la prédominance du principe sensualiste date de moins loin en France qu’en Angleterre. De tout temps les Anglais ont ressenti, pour les jouissances de la richesse, un penchant plus décidé que les Français; c’est un des traits distinctifs de leur caractère national. Cet amour du bien-être était déjà répandu chez eux avant la Réforme , et n’a pas été pour peu dans la rapidité avec laquelle on a vu le peuple tout entier quitter et reprendre tour à tour, sur un signe de ses souverains, la foi de Rome, ou le schisme d’Henri VllI. Le catholicisme avait seul assez de puissance sur les âmes pour contenir cette tendance au sensualisme; une fois le frein brisé, elle prit son libre essor, et nous avons dit, en caractérisant l’état économique de l’Angleterre, à quelles déceptions elle a conduit. En France, le principe catholique conserva plus longtemps son influence sur les moeurs ; ce ne fut que dans le cours du dix-huitième siècle qu’on la vit décroître, et ce n’est que depuis la fin de ce siècle que la société française a subi pleine-
l'ES ÉCONOMISTES, LES SOCIALISTES
meut 1 action des doctrines que les encyclopédistes avaient empruntées à l’Angleterre. Encore s’en faut-il de beaucoup que toutes les classes de la population française aient reçu au même degré l’empreinte de ces doctrines ; les campagnes y ont en partie échappé; c’est dans les villes , surtout dans les villes manufacturières, qu elles ont pris pied, et c’est là aussi qu’elles commencent à porter leurs déplorables fruits. Comme en Angleterre, on y voit le nombre des misérables augmenter avec le nombre toujours plus considérable des hommes voués à la grande industrie. « C’est là, dit M, Villermé, que la population s accroît le plus vite, que la mortalité générale est la plus forte, et que les enfants deviennent moins souvent des hommes faits , tandis que, d’une autre part, c’est dans les districts agricoles que la population augmente le plus lentement et que la vie est la plus longue. Serait-ce à ce prix qu’aujourd’hui , dans noti c vieille Europe, les peuples les plus industriels achèteraient leurs richesses et l’étendue de leur commerce? Beaucoup de personnes ne craindront pas de l’affirmer et même d’ajouter à ce prix déjà si exorbitant l’imprévoyance, la niisère, l’immoralité, l’abjection d’une très-grande partie des ouvriers des manufactures, et les crimes, les infractions aux lois dont iis se rendent coupables.
ET LE CHKISTIAMSME.
« Une pareille conclusion ne peut être admise d’une manière absolue. L’industrie, comme toute autre chose, produit du bien et du mal; mais il suffirait de changer, de modifier certaines conditions pour diminuer celui-ci. Au surplus, qu’il résulte on non des circonstances qui accompagnent le développement excessif des fabriques , qu’il en soit l’effet direct ou indirect , notre conclusion doit rester la même. »
M. Villermé a certes raison de ne pas s’en prendre à l’industrie des maux qui, dans nos sociétés, accompagnent ses progrès. L’industrie en elle-même est chose utile et bonne; la cause du mal est plus haut : elle est dans le principe sous l’empire duquel s’exerce la puissance industrielle , non dans cette puissance. Quant à l’existence même du mal, que l’on pèse sérieusement les faits si habilement observés et si bien exposés par M. Villermé; que l’on médite sur les renseignements qu’il nous fournit louchant l’emploi des femmes et des enfants dans les manufactures, le nombre d’heures de travail et les habitudes des ouvriers; que l’on examine surtout avec soin les tableaux détaillés qu’il a dressés du montant des salaires et de la quantité des choses utiles que ces salaires représentent; que l’on considère l’ensemble de ces faits, et l’on restera convaincu que l’état des populations manufacturières en France ne ressemble
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