‹ Les économistes, les socialistes, et le christianisme [microform]Chapitre 8 sur 15 · J8 LES ECONOMISTES, LES SOCIALISTES · texte numérisé non relu

J8 LES ECONOMISTES, LES SOCIALISTES

malheureusement que trop à celui des mêmes populations en Angleterre, et que, dans les deux pays, partout où a pénétré le principe du développement indéfini des besoins, on rencontre les mêmes résultats et les mêmes tendances.

Comme il serait difficile, à l’aspect des faits, de nier la réalité des souffrances des classes manufacturières, on s’efforce, pour en absoudre l’industrialisme, de prouver que, dans les temps antérieurs, il y avait autant de misère que de nos jours. Mais d’abord, en raisonnant ainsi, on oublie la différence des situations; on ne lient pas compte des immenses progrès que nous avons faits sur nos devanciers dans tout ce qui est de la richesse. N’est-il pas déplorable que, dans le temps où le travail étend ses forces productives au delà de tout ce qu’il était possible de prévoir, où, par conséquent, les moyens de bien-être s’augmentent prodigieusement, l’ouvrier ne profite point de cet accroissement dans la puissance des industries auxquelles il applique ses bras? D’ailleurs, si l’on considère le cours des choses dans des contrées plus avancées eu richesse que la France, aussi bien que dans les pays qui ne font qu’entrer dans le régime industriel, n’a-t-on pas le droit de s’affliger et de s’alarmer en n’entrevoyant dans l’avenir qu’une aggravation à cette misère déjà si profonde? Ainsi donc, fùt-il prouvé, ce que nous

sommes loin d’admettre , que le dénùment du travailleur n’est pas plus grand de nos jours qu’il n’était dans les temps passés, encore serions-nous en droit de dire que sa situation est relativement pire. Toutes ces questions d’aisance et de misère sont relatives, et ne peuvent s’apprécier qu’eu égard aux circonstances et au temps auxquels on les rapporte. On l’a dit souvent déjà et avec raison, la misère est de sa nature un fait moral ; elle ne consiste pas seulement dans la privation de tel ou tel objet utile, elle tient surtout à l’opinion que les hommes se font de ces objets, et cette opinion varie avec le cours des temps et de la civilisation. Lorsque les besoins de l’ouvrier se sont accrus par le progrès général de la richesse, ainsi que par la diffusion des lumières et la facilité de plus en plus grande des relations entre les hommes, ne faudrait-il pas, pour que les choses restassent égales, que ses ressources se fussent accrues dans une proportion correspondante ? On peut dire que , toutes les fois qu’on aura excité les besoins de l’homme sans lui créer en même temps de plus puissants moyens de les satisfaire, on aura ouvert de nouvelles sources de misère. C’est à ce résultat qu’arrive, sans s’en douter, l’école anglaise , lorsqu’elle s’efforce de faire entrer dans les mœurs le principe du développement indéfini des besoins.

' iOO LES ÉCONOMISTES, LES SOCIALISTES

C’est aussi à l’influence de ce principe qu’il faut attribuer le mauvais emploi du salaire, sans contredit l’une des causes les plus actives du malaise des travailleurs. « Très-communément chez nous et dans l’état actuel des choses , dit M. Villermé (i), les ouvriers des manufactures manquent de sobriété, d’économie, de prévoyance, de moeurs, et bien souvent ils ne sont misérables que par leur faute. Le mal n’est pas nouveau, mais il est plus grand que jamais.» Dans d’autres endroits encore ( a), le même écrivain, tout en soutenant que la condition des ouvriers est actuellement meilleure que dans les temps passés , reconnaît la supériorité des ouvriers d’autrefois quanta la moralité et aux habitudes d’économie. Or, c’est un fait incontestable, énoncé plusieurs fois par M. Villermé luimême, qu’un ouvrier rangé et économe est , en réalité , moins pauvre, malgré la modicité de son salaire, qu’un ouvrier plus largement rétribué, mais qui fait moins bon emploi de ses gains. Il n’est pas rare de voir donner, comme preuve de l’amélioration introduite de nos jours dans la situation des classes inférieures , leurs consommations de plus en plus étendues en objets de luxe. Malheureusement, ces sortes de dépenses

( i) Recherches sur l’état des ouvriers , t. Il, p. 35 1.

(2) Ibid., 1. 1, p. 309.

ne se font d’ordinaire qu’au détriment d’aulres dépenses plus réellement utiles, et qui pourraient introduire dans le ménage de 1 ouvrier une aisance qu’on n’y trouve guère à présent. C’est dans les temps de grande activité industrielle que l’ouvrier se passe ces fantaisies qui absorbent la part de son salaire, dont il devrait se former une réserve pour les temps de crise, où le nécessaire même lui fait défaut. La seule conséquence que l’on puisse tirer de ces consommations superflues de l’ouvrier, c’est que le principe sensualiste fait de rapides progrès parmi les travailleurs, et qu’il les porte chaque jour davantage à dissiper en jouissances éphémères, et trop souvent coupables, des ressources qui, bien ménagées, suffiraient à peine à les faire vivre eux et leurs familles.

Une chose dont 011 ne tient pas assez compte lorsque l’on compare notre situation économique à celle des époques précédentes, c’est le caractère profondément différent des causes qui de nos jours produisent la misère, et des causes qui la produisaient autrefois. Nous avons déjà eu occasion de le dire : dans nos sociétés, le principe d’où procède le malaise des classes inférieures est permanent, il agit sur les masses constamment, partout, et avec une énergie toujours plus grande ; ses effets ont également un caractère d’universalité et d’intensité croissante qui en lait

■MLJI

ET tK CHBlSTtÀNÏSME.

la gravité. Il en était autrement clans les temps antérieurs; alors, outre les calamités naturelles et les causes particulières de la misère, dont nous ne parlons pas ici, parce qu’elles sont communes à toutes les époques et à toutes les civilisations, alors, c’étaient des faits accidentels, appartenant à l’ordre politique , qui amenaient ces périodes de détresse , par malheur trop rapprochées pour le pauvre peuple dont elles épuisaient pour longtemps les ressources. Des guerres civiles, ou bien des guerres contre l’étranger qui, une fois engagées, exigeaient des sacrifices sans fin , les profusions royales, un système d’impôts détestable, l’oppression du paysan par le propriétaire, les entraves de toute espèce qu’une législation étroite opposait au développement des forces productrices du pays, tels étaient les faits d’où dérivait la misère dans la France d’autrefois. Ce qui aggravait et prolongeait les souffrances , c’était le peu de développement que pouvait prendre la richesse sous un pareil régime, même dans les temps de calme. Quand une calamité imprévue frappe une société riche, elle trouve dans ses capitaux des ressources pour traverser les temps difficiles ; mais quand un peuple n’a d’ordinaire que ce qui suffit à ses besoins du moment, quand l’exagération de l’impôt rend l’épargne impossible pour le plus grand nombre, où pourra-t-on prendre de quoi sub-

sister aux époques de crises? Vienne une mauvaise récolte ou une guerre ruineuse, et il sera des années avant que la nation puisse revenir à une situation plus tolérable. C’est dans l’ensemble de ces faits qu’il faut chercher la cause de ces détresses prolongées qui affligeaient autrefois les classes ouvrières. Aussi, voyez comment les écrivains les plus éclairés du temps expliquent cette misère, dont ils nous font parfois de si effrayants tableaux : c’est aux impôts surtout qu’ils s’en prennent, c’est toujours à des abus de l’ordre politique. On a fait grand bruit des assertions du maréchal de Vauban dans sa Dime royale touchant l’état fâcheux où était réduite, au commencement du dix-huitième siècle, l’immense majorité de la nation française; mais que l’on remarque à’quelles causes l’illustre écrivain fait remonter le mal : c’est dans les vices du système d’impôts qu’il en trouve la source , et c’est dans la réforme radicale de ce système qu’il en cherche le remède. De nos jours ces réformes, dont le simple projet attirait à Vauban la disgrâce de liOuis XIV, sont devenues des faits accomplis. Plus d’oppression légale des grands envers les petits , liberté pour le travail , paix profonde pendant plus de trente années, et c’est dans ces conditions, les plus heureuses où jamais les peuples aient été placés pour développer leurs richesses et opérer graduellement l’a-

mélioratioii du sort du grand nombre, que l’on a vu la misère envahir, d’un pas lent mais sûr, les rangs inférieurs de la société. C’est parmi tous ces puissants moyens de prospérité, dont le progrès de la civilisation chrétienne nous a si largement doués, qu’on entend accuser de toutes parts la fécondité malheureuse du genre humain. De jour en jour, il devient plus difficile d avoir du pain dans nos sociétés si abondamment pourvues de tous ces objets pour la création desquels l’homme, à l’aide des machines, dispose eu souverain des éléments. Autrefois on se plaignait de la misère, mais, loin de redouter l’accroissement de la population, on l’appelait comme un bienfait; les bras manquent au travail, c’était uii axiome reçu. Et en effet, sous l’empire des abus que nous signalions tout à l’heure, la misère ue provenait pas de ce qu’il y avait trop de travailleurs, elle provenait de ce qu’on ne laissait pas au travail la liberté et la sécurité qui le fécondent , et qu’en l’épuisant (I impôts, on lui ôtait le moyen d’accroître sa puissance productrice, en amassant de nouveaux capitaux. Qu il en soit tout autrement aujourd’hui, que la surabondance de la population commence à devenir dans la société française un fait patent, cest ce que sont contraints de reconnaître même les économistes dont un pareil aveu condamne les doctrines. « La misère de

iOfi

(|uelc|ues classes d’ouvriers, dit M, Clément, la difficulté qu’éprouvent ceux engagés dans certaines professions pour se procurer du travail et des moyens de subsistance suffisants, n’indiquent pas infailliblement une surabondance absolue de population; ces circonstances peuvent tenir à la mauvaise distribu titni des emplois, ou à de grandes inégalités dans la répartition des valeurs plutôt qu’à une insuffisance réelle de l’ensemble des fonds productifs du pays.

« Mais, lorsque les mêmes circonstances se font remarquer dans la plupart des professions, lorsque l’on voit souvent des masses nombreuses de travailleurs réduites à offrir leurs services au rabais , à se contenter d’un salaire insuffisant , ou à rester temporairement dans l’oisiveté, on peut conclure de la reproduction fréquente de ces faits que la population est en excès. Un accroissement plus ou moins rapide, mais incessant, dans le prix des propriétés foncières et dans celui des produits agricoles, lorsqu’il se manifeste longtemps après que tout le territoire national exploitable a été mis en culture, est

encore un indice de l’excès de la population

L’excès de la population se manifeste encore par la fréquence et l’importance des émigrations , particulièrement lorsqu’elles ont lieu chez les classes attachées aux travaux de l’agriculture et formées à des habitudes régulières et labo-

ir

IBS ECONOMISTES

, LES socialistes

Ces divers signes de la surabondance de la population peuvent être observés de nos jours en Irlande, en Angleterre et dans certaines parties de rAllemagne et de la Suisse. Ils commencent à se manifester en France. « Nous trouvons encore la confirmation de ce fait dans les paroles d’un économiste dont l’autorité est grande en pareille matière par la profonde connaissance qu’il a de l’état économique de nos sociétés. M. Michel Chevalier, dans le discours d’ouverture du cours fait par lui au collège de France, pendant l’année 1847, sur la question de la population , s’exprime ainsi : « C’est un triste aveu que la civilisation est forcée de faire, que, dans ces États libres, qui se glorifient tant de leurs progrès, il y ait une classe d hommes dont la condition est voisine de l’abjection, et que cette classe paraisse devoir se propager au delà de tout ce qu’on avait vu dans la plupart des sociétés passées. »

D’après ces derniers mots, il est clair que M. Michel Chevalier aperçoit aussi, dans la misère de notre époque, ces tendances envahissantes qui sont, comme nous l’avons déjà dit, un de ses caractères distinctifs. C’est là un fait SI évident, que ceux mêmes qui sont le plus portés à atténuer les maux de la situation , sont contraints de le reconnaître. Ainsi , dans son dernier chapitre, \l, Villermé, après s’être ef-

forcé de prouver que depuis un certain temps il y a dans la condition des ouvriers une amélioration sensible, rapporte, pour les combattre, les faits par lesquels on a cherché à établir le contraire, puis il ajoute : « Malgré tous ces faits, l’amélioration dont j’ai parlé plus haut n’en reste pas moins constatée. Mais cet état durera-t-il Voilà une question à laquelle on n’ose pas répondre affirmativement, surtout lorsqu’on sait combien les centres d’industrie sont nuisibles, aux habitudes d’économie des travailleurs , et combien il est de plus en plus difficile à ceux-ci de passer dans la classe des maîtres , à cause des grands capitaux qu’exige aujourd’hui la création d’une manufacture. »

Cette question , à laquelle on n’ose pas répondre, il faut pourtant bien se la poser, dès qu’on veut juger de la valeur d’un principe social, et, à moins de l’avoir résolue affirmativement, il est impossible de proclamer la légitimité et l’excellence pratique du principe. Ce n’est qu’à la longue que les doctrines produisent dans la société leurs effets naturels ; ce n’est qu’à mesure qu’elles pénètrent davantage dans les consciences, et qu’elles régnent plus absolument sur les volontés, que l’on voit se révéler nettement les conséquences qu’elles contiennent en germe. Ce n’est pas du premier coup qu’un principe social s’impose aux hommes; il faut

(1 abord quil lutte contre les principes contraires , qui paralysent son action et retardent ses progrès; ce n est que quand il sera parvenu à les vaincre et que, libre de toute entrave, il pourra façonner à son gré la société , qu’il donnera, par ses résultats, la juste mesure de ce quil est. Cependant, avant que les choses en soient là, on peut, par les faits déjà accomplis en vertu de la force du principe, et dans les limites ou cette force a pu se déployer, on peut augurer de ce que le principe produira dans l’avenir. Toute doctrine qui prétend au gouvernement des volontés aspire à dominer sans partage dans les sociétés : c’est là sa tendance naturelle, invincible; elle n’y pourrait renoncer qu’en se reniant elle-même. Aussi voyez comment procèdent les propagateurs du principe du développement indéfini des besoins. Quels efforts ne font-ils pas pour chasser des sociétés le principe chrétien du sacrifice , du renoncement à soi? Il est donc parfaitement légitime de juger cette doctrine non-seulement dans ses résultats actuels, mais encore dans ses résultats possibles. Se borner à constater le fait du moment , sans porter plus loin ses regards, ce serait n’avoir du principe que l’on prétend apprécier qu’une vue incomplète et insuffisante. L’homme ne vit pas seulement pour l’heure présente : par sa pensée, il devance le cours des temps; par sa

volonté responsable, il porte le poids des maux que ses fautes auront préparés à ses successeurs. C’est donc pour lui un devoir impérieux d’envisager toujours dans le fait actuel l’intérêt des générations qui ne sont pas encore , et il manquerait à ce devoir si, en jugeant un principe social , il ne lui demandait pas compte de ce qu’on peut en attendre dans l’avenir de bien ou de mal.

La lutte des deux principes du sensualisme et de l’esprit de sacrifice est aussi vieille que les sociétés humaines et durera autant quelles. Ce qu’on appelle l’industrialisme n’en est qu’une des phases : c’est la victoire momentanée du sensualisme sur le renoncement. Ce n’est pas la première fois que ce fait se produit dans le monde; mais jamais, depuis le triomphe définitif du christianisme, il n’y était apparu avec un tel caractère de gravité. L’exemple de l’Angleterre nous donne l’idée de ce que le principe du développement indéfini des besoins peut faire d’une société où il a, non point détruit, mais simplement affaibli le principe chrétien, et h plus forte raison de ce qu’il ferait d’une société où il aurait établi sa domination sur les ruines de la foi catholique.

Ce n’est que par la violence que nous parvenons à dompter nos inclinations vicieuses; mais, quoi qu’il nous en coûte, il n’est pas en notre

pouvoir de méconnaître ce qu’il y a d’honneur et d’avantage dans la lutte. Il y a, au plus profond de notre conscience, une voix qui nous avertit que c’est dans cette immolation de nous-mêmes qu’est notre dignité et notre véritable bonheur. Tel est le cri de l’humanité tout entière, et c’est dans cette persuasion intime des hommes de tous les temps qu’il faut chercher la cause de l’éloignement que manifestent pour l’économie politique, telle que le dix-huitième siècle l’a faite, tant d’esprits élevés, auxquels l’incrédulité n’a pu ôter l’intelligence des véritables destinées de 1 humanité. Cest dans cette répulsion pour les doctrines, et dans la prévision des résultats désastreux auxquels elles conduisent, qu’il faut chercher la cause de la réaction que nous voyons s opérer depuis un certain temps contre l’économie politique anglaise, ainsi que du mouvement de plus en plus prononcé par lequel se prépare la transformation des sciences économiques. Par le progrès logique des idées, ce mouvement aboutit à des conclusions chrétiennes ; mais, pour qu’elles devinssent évidentes pour tous, il fallait que le principe de l’économie politique anglaise eût porté tous ses fruits; il fallait qu’en le poussant à ses dernières conséquences, on eut mis au jour tout ce qu’il recélait d’erreurs et de périls pour la société. Les socialistes se sont chargés de ce soin.

ET LE CUHISTUNISMË.

Page 1