II ET IIL — ÉCRITURES PHONÉTIQUES
Gomme nous l'avons vu plus haut, il est d'un côté, au Mexique, des peintures qui sont partie figuratives et partie phonétiques, et, d'un autre côté, des écritures purement phonétiques. Il nous parait utile de les étudier simultanément. Mais avant d'entrer plus avant dans l'explication de ce système graphique, nous croyons devoir reproduire ici quelques renseignements empruntés à Las-Casas, écrivain contemporain, de la conquête, et qui ne manquent pas d'importance dans la question qui nous occupe. < Quoique les historiographes et hiérogram^ mates n'eussent point une écriture comme nous, ils avaient toutefois leurs figures et caractères à l'aide desquels ils entendaient tout ce qu'ils voulaient^ et de cette manière ils avaient leurs gi*ands livres composés avec un artifice si ingénieux et si habile, que nous pourrions dire que nos lettres ne leur furent pas d'une grande utilité.
1 Nos religieux ont vu de ces livres, et moi-même j'en ai vu également de mon côté, bien qu'il y en ait eu de brûlés sur l'avis des moines, dans la ci'ainte qu'en ce qui touchait la religion, ces livres ne vinssent à leur être nuisibles. Il est arrivé quelquefois que quelques-uns d'entre les Indiens, oubliant certaines paroles ou particularités de la doctrine chrétienne qu'on leur enseignait, et n'étant pas capables de lire notre écriture, se mettaient à l'écrire en entier avec leurs propres figures et caractères, d'une manière fort ingénieuse, mettant la figure qui correspondait chez eux à la parole et au son de notre vocable : ainsi pour dire amen, ils peignaient quelque chose comme de l'eau (qui se dit en mexicain a, racine de a//) avec la plante Agave (en mexicain me, primitif de metl)^ ce qui, dans leur langue, se rapproche de amen\ parce qu'ils disent ametl^ et ainsi du reste. Quanta moi, j'ai vu une grande partie de la doctrine chrétienne ainsi écrite en figures et en images qu'ils lisaient comme je lis nos caractères dans une lettre, et c'est là une production peu commune de leur génie K »
Ce passage remarquable explique clairement l'usage et la disposition des signes phonétiques dans les peintures mexicaines. 11 nous suffira d'y ajouter quelques exemples que nous pouvons reproduire en original, gi-àce à l'obligeance
■ Lai-Casas, Bittor, apolog, de lot Indiai'Occident,^ vol. IV, chap. 235 (Ms. de la Bibliothèque royale de Madrid) ; trad« en français dans VHistoin dit natiotn dviliiéts du Mexique et de l'Amérique centrale, par Brasseur de Bourbourig, toL I*', page xxxix et suiv.
ÉCRITURES AMÉRICAINES
de M« Aubin, auquel nous devons la communication des deux grayures in* séréés ci-dessous :
Le nom d'IrzcoATL (serpent d*obsidienne ) , qui était celui du quatrième IS ^ ^ roi de Mexico, est fi^ré, dans les tributs de Lorenzana\ par des
dards ou têtes de lances d'obsidienne (en mexicain Itz-i/î) et un serpent (mexic. coatl), ce qui peut se lire soit par le son du mot: Itz-coatl, soit par son acception grammaticale. Dans d'autres peintures, les éléments ne sont plus que simplement phonétiques. Ainsi le même mot Itzcoatl reproduit ci-contre, d'après une autre source *, présente les éléments syllabiques suivants : le '^ dard (en mexicain itz, racine de itz*//î), le vase (mexic. co, racine de go-mitl), l'eau (mexic. atl).
c Chaque caractère, dit M. Aubin", peut représenter la syllabe initiale (ordinairement radicale) du mot, ou le mot tout entier, racine et désinence. Le premier cas répond généralement à la période syllabique ou quasi-syllabique de l'écriture américaine, l'autre aux essais grossiers des périodes antérieures. Je dis quasi-syllabique, parce que les rébus polysyllabes ne disparaissent jamais complètement de cette écriture, principalement connue, il est vrai, par des noms propres, souvent irréguliers, des époques rudimentaires ou de transition. »
Les deux exemples cités plus haut, nous donnent une idée succincte d'un système figuratif offrant un caractère tout particulier et paraissant peu inférieur à celui de la Chine ou de l'ancienne Egypte, surtout si l'on parvient à constater, un jour, qu'il avait acquis une extensi(»i suffisante pour permettre la reproduction de textes continus.
Dans l'état actuel de nos connaissances archéologiques et philologiques relatives à l'Amérique — connaissances d'autant plus superficielles que les matériaux les plus indispensables aux travailleurs leur manquent encore*, — nous devons avouer que nous n'avons rencontré qu'un très-petit nombre de peintures où le principe phonétique de l'écriture mexicaine soit aussi nettement appréciable que dans les deux exemples reproduits ci-dessus. Sauf quelques docu-
^ Yoy. Collection de Mendosa^ 2* part., l'^ planche (daiif 1m AmHiimUêi of Mudco de lord Klngsboroi^) ; Lorenzaiia, HUt. de la Nueva Espana, PI. 3.
> Codêx Virgara (coll. Boturini, ^ lH, ii« 12).
"^ Mémoire tur la ptint, didact. et l'écrit, figur. des onoiMM JboMC., p. 3ôb
^ U n'j a point à douter qu^un voyageur en Amérique, qui se consacrerait de nouveau à la recherche des anciens manuscrits indigènes et qui se familiariserait avec les langues des Indiens afin de les rendre plus confiants, récolterait une collection de documents
aussi précieuse que nouvelle et indispensable aux investigations de la science. Puissent de jeunes savaats se oonaacrer à ces utiles travaux et obtenir d'an gouvernement protecteur des lettres, les secours néces- «airas pour obtenir des résultats satisfaisants. Faisons d'autre part le vœu que les manuscrits américains conservée, en assez grand nombre, dans des dépbtM pnUics ou particuliers, trouvent bientôt des éditeursi et que tout d'abord une bîbMographie spéciale rédigée sur l'excellent plan de la Bibliotkêoa Oiatica de Trlàbiiec, nous ea fournisse bientôt un catalogue aussi complet et ausâ détaillé que possible.
Il ËCRTTURES nOURATIVES.
ments, tels qne cadastres, rdies de tributs et autres pièces admiDistratÏTes, la plupart des manusciîls mexicains ne nous fournissent qu'un nombre fort restreint de ces sortes de caractères ; et de plus, nous ne les trouvons employés que pour rappeler des noms propres. Plusieurs raisons nous portent cependant à croire que l'usage des signes phonétiques s'est étendu au delà des étroites limites que nous venons de leur assigner sous toutes réserves.
Dans les peintures mixtes, c'est-à-dire phonélico-figuralive$, et notamment dans celles qui renferment des personnages, et dans les généalogies, les noms d'individus sont indiqués par quelques signes phonétiques ou rébus placés à côté de leur télé. Le dessin reproduit ci-contre, qui représente l'établissement à Tlatzatan, et que M. Aubin a bien voulu uoiis communiquer, nous servira d'exemple.
a. TlattaUm-Tlallanotxtok , littéralement a dans la caverne creuse (tUdlanoxtoJC), entre deux montagnes (^laixtUari) ■ .
p. Tlotli, > faucon • .
f- IkpakchoUhiil, « couronne de fleurs*.
S- Jdalinalchotchitl , ■ fleur de Mdinalli (herbe dont le nom vient de malina • dre) ■. Rébus : une chose tordue {malinal) et des fleurs {çhoctclàtT).
t. Àxkachotehitl.^éhxis-.AduUlt.î'amttà,' chotchitl «fleur».
C. Sinantxin, depuis ses conquêtes, surnommé Tlallekalzin ■ qui aplanit ou met en ordre {Uka) la terre [ttalli) » , ce qn'exprîme la planche ou plate-bande de terrain
L'intelligence de ce système fournira l'interprétation des peintures mexicaines historiques, des pièces de procédure, de statistique, d'administration, etc. Les sujets relatifs à la religion et au sacerdoce paraissent n'avoir pas été écrits avec ce genre de peinture figurative.
(tlal-l\) sous la tête grognante (Ai'fwn).
■ti. Nopalltin Kmtetlachihouitxin de Kouetlachibouia languira. Rébus : un superbe nopal fou Opuntia à cocbenille), une peaud'a- Dimal(Jfc»uefIacA-lIt)etdeuxplumes(iAoutlO-
0. Totchintekouhlli ' Beigaent (tekou/aW) dulapin (toteh,tolchtl%)», roi ou seigneurie Houechoizinko.
1. CAtouMefJuUzintaigrettedaturquotse, panache d'herbes > . Rébus : des tarquoises (cAtAouifl) autour d'uneplume verte (appelée ketxalli).
La date de ce t^patl est indiquée par le
signe «âc entre Tlotli et sa femme *.
■ V*}. Aaliii, Mimtirt u
te., f. CT ei
ÉCRITURES AMÉRICAINES. 1
Dans les catéchismes chrétiens à l'usage des Indiens, et que Ton dessinait avec leur concours, on trouve des exemples de peintures mexicaines devenues purement phonétiques. On peut en juger par le commencement d'une portion de Toraison dominicale conservée à la bibliothèque métropolitaine de Mexico, et conçu ainsi qu'il suit :
* Racine de pantli if drapeau ».
* Te « pierre ».
**• Notch « figue d'opuntia ».
Te i( pierre ».
On a reconnu facilement, dans ces signes, la représentation des mots latins PATER NOSTëR, en se rappelant que le son R manquait en mexicain.
Il faut espérer que la publication de nouveaux documents de ce genre, et surtout celles de pièces antérieures à la découverte de Colomb, nous apprendra un jour jusqu'à quel point l'usage des signes phonétiques s'était répandu au Mexique et dans les contrées avoisinantes.
§ II. Écriture dite calculiforme.
Les signes que l'on a désignés par l'épithète de calculiformes passent pour appartenir à un système plus perfectionné que ceux dont nous venons de parler; on ignore jusqu'ici complètement la valeur de ces signes, bien que quelques raisons fassent espérer que leur déchiffrement n'est pas impossible. Ils sont attribués aux nations du Yucatan ^ et de FAmérique centrale.
Le déchiffrement de ces écritures, autant que je sache, n'a pas encore été abordé par la science. Il serait cependant d'autaut plus désirable qu'il fût bientôt l'objet d'une étude consciencieuse, qu*il doit, très-vraisemblablement, nouk fournir des renseignements sur le culte et les sciences magiques ou mytité* rieuses des prêtres des deux Amériques', à une époque antérieure à l'arrivée des européens.
On trouve des textes en caractères dits calculiformes sur les monuments de Chiapa et dans deux manuscrits originaux dont l'un appartient à la Bibliothèque royale de Dresde ' et l'autre à la Bibliothèque impériale de Paris *.
^ U est hors de doute que la peinture figurative s'était répandue et perfectionnée duns le Yucatan, bien aTant la conquête. Voy. Acosta, HiiU nat, y mor, de loê InditUy liv. Yi, chap tu, et pau.
' « Ha appartiennent, dit M* Aubin, (libr. ctlol., pag. 58), à une écriture plua élaborée, comme inemitée et calculiforme, dont on oroit trouver des
traces dans toutes les parties très-anoieniMment policées des deux Amériques.
3 Publié dans les ÀrUiquUiês of Mexico de Lord Kingsborough, t. III.
* Publié dans notre Collection dPandennêê pêintunt mexicaines (Paris, à la librairie étrangère de Maisonneuve et C«, 1856, iii-40).
ao ÉCRITURES FIGURATIVES.
Ces deux manuscrits sont également plies en paravent et d'un format oblong ayant la longueur d'un in-8^ ordinaire. Le premier, celui de Dresde, se compose de 74 pages, ornées de personnages et d'animaux d'un dessin assez bizarre et qu'il ne faut pas confondre avec les caractères ordinaires du livre. La fin de l'ouvrage parait être indiquée par une queue de page remplie de figures d'un genre tout différent de celles qu'on rencontre dans le cours de l'ouvrage.
Le second manuscrit, celui de Paris, appartient très-probablement au même système graphique que le précédent. Une grande partie des^ figures de ce précieux Codex americanus sont extrêmement détériorées : on est cependant trop heureux de le posséder tel qu'il est , car la rareté de ce genre de peintures leur donne une valeur inappréciable.
Qu'il me soit permis d'ajouter que plusieurs raisons me portent à induire que les signes dits calculiformes pouvaient être écrits comme ceux des anciens Égyptiens, tantôt dans la direction horizontale et tantôt dans le sens vertical, suivant la commodité ou le goût de l'écrivain.