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PREMIÈRE SECTION

Certaines Ecritures manichéennes ont circulé longtemps, avant l'apparition de Mani. D'autres ont été rédigées par lui-même. Un grand nombre enfin ont pris naissance au sein de son Eglise. L'histoire de ce recueil est donc assez complexe. Elle se divise en trois grandes périodes.

Les premiers livres saints qui ont eu cours chez les Manichéens leur venaient des Gnostiques. D'une manière générale ceux-ci professaient un Dualisme étroit. Ils croyaient à deux Forces opposées, dont l'une représentait le Bien, l'autre le Mal, etqui se trouvaient mélangéesdans le mondeet dans rhomme(l). Ils se considéraient comme formés d'une âme divine par nature, emprisonnée par une puissance malfaisante en un corps radicalement vicieux et ils estimaient que le salut consistait avant tout dans la vraie « science » c'est-à-dire dans la connaissance de ces deux essences rivales, des causes qui avaient fait triompher l'une au détriment de l'autre et des moyens qui permettraient de revenir un jour à Tordre pri-

(i) W. Bousset, Hauptprobleme der Gnosis. Gôttingen, 1907, in-8®, ch. 3 : Der Dualismus der Gnosis, p. gi-iSg.

Z LES ECRITURES MANICHEExNNES

mitif (1). Or ils croyaient que cette « gnose » libératrice avait été révélée à diverses époques et en divers pays par un Médiateur divin venu en aide à la faiblesse humaine (2). Et ils mettaient en avant divers écrits qui avaient pour but de faire connaître les multiples aspects de son enseignement (3).

De ces Gnostiques les plus anciens sont anonymes et se présentent à nous sous des noms mythiques ou légendaires (4). Ils forment de vastes collectivités, des sortes d'Eglises aux contours assez vagues, que régissent de vieilles traditions. Et ils se réclament de certains livres saints qui passent pour remonter très haut et qui sont attribués aux personnages les plus fameux, au Bouddha ou à Zoroastre, à Platon ou à Hermès, à Abraham ou à Noé, voire même à Adam.

Les mieux connus, ceux dont on suit le plus longtemps la trace, sont les Sabéens, ainsi appelés d'un nom araméen, qui veut dire « Baptiseurs » ou « Baptistes » (5).

Ils sont présentés sous la forme assez reconnaissable de Sebouaioi, comme une secte samaritaine antérieure au Christianisme, par Epiphane, qui d'ailleurs paraît assez mal renseigné à leur sujet (6).» Ils s'identifienj, sans doute avec les Hemerobaptistes ou (( Baptiseurs quotidiens » que divers autres auteurs de langue grecque font aussi apparaître avant le Christ dans les régions voisines du Jourdain (7) et que la tradition talmudique mentionne également en les qualifiant aussi de « Baptiseurs matinaux )) (8). Us doivent de même se con-

(i) W . Boussct, op. cit., cil. h- Der L rinciisch, p, iGo-223 et cli. 7: Die Mysterien, p. 276-319.

Cf. Aug. de Faye, op. cit., p. 43i-435.

{■?.) W. Bovisset, op. cit., cli. 6: Die Gesialt des Erlosers. p. 208-276. Cf. Licclilonhaii, Die Offenbarung im Gnostieismus. Côttingen, 1901, 8°.

(3) V. llaniack, (jescli der olichrist. Liter., t. I: Die Uberlieferung, p. i4i-23i.

('1) J'adopte avec Bousset (op. cit., ch. 8, Die Geuesls der gnosticJien Système, p. 3i9-35o) et en me basant uniquement sur l'étude des textes, un ordre inverse de celui qui a été adopté par de Faye {op. cit.. p. /j/17-461, L'Evolution du Gnosiicisme).

(5) 1). CInvolson, Die Ss(jbier. Sainl-rdersbourg, 1806, 2 vol. in-8°.

(6) Epiphane, Haer., XI.

(7) llegesippe chez ?]usèbo, Ilist. Eccl., IV, 22, 5: Const. .Apost., VI, 6; Pseudo-llieronynuis, Indic. ilaeres. ; Epiphane. ïhicv.. WII. init., et \î\, 5, jiii. Cf. Justin, Di(d<Hj.. 80.

(8) Bcnichoth . :>:> a: Tosephta laiiaini, 11.

fondre avec les Masbothéens, qui sont signalés parfois avec les précédents et dont le nom hébreu, dérivé de Isaba, veut dire encore a Baptiseurs » (1). Ce sont toujours eux qu'il faut voir dans les a Moughtasilas », qui d'après un historien étaient installés vers Tan 200 en Mésopotamie et dont l'appellation arabe offre le même sens (2). Ces derniers, nous dit-on, se donnaient comme les disciples d'un certain Elchasaï (3). Ils appartenaient donc au groupe des Elchasaïtes. dontdéjcà Hippolyte expose les doctrines en les rattachant à un certain Sobiaï personnage sans doute légendaire, ancêtre éponyme des Sabéens (4). Et ils étaient étroitement apparentés avec les Ebionites gnostiqnes, les Nazaréens, les Osséens et les Sampséens, qui se réclamaient du même Elchasaï et qui étaient installés dans les mômes régions (5). Les vSabéens sont encore mentionnés dans le Coran, entre les Juifs et les Chrétiens, parmi les « hommes du Livre » qui ont une foi authentiquée par des Ecritures et qui, à ce titre, ne doivent pas être inquiétés (6). Leur nom est donné plus tard par des auteurs arabes à une communauté, d'origine certainement gnostique, établie en Mésopotamie, dans le pays de Marran (7), et surtout à un autre groupe, installé sur le cours inférieur du Tigre et de l'Euphrate, et présenté par quelques textes comme le plus ancien (8). Des survivants attardés de cette dernière secte ont été découverts au xvk» siècle et plusieurs fois étudiés depuis

l^i) Ilégésippc cliez Eusèbe, Hist. EccL, IV, 22, 5; Constii. AposL, VI, 6; Pseudo-IIieroii., Indic. haercs. (Marbonei !) ; Ephrem, Evangelii concordantis expositio. Venise, 1876, p. 287 (Mazbuthazi) .

Cf. ^^ . Brandt, ManddiscJie Religion, Leipzig, 1889, in-8", p. 180 el W. Boiisset, op. cit., p. 288.

(2) An Nadim chez D. Cliwolson, Die Ssabicr, lonie 11, p. 543 el chez Fiiigel, Mani, p. 83 et i32-i35.

(3) An Nadim chez Fiiigel, Mani, p. i33-i34. Cf. D. Clnvolson, Die Ssahier, p. ii4 et suiv.

{^) Philosoph., IX, 4. 13-17; X, 29. Cf. Origène, Hom in Psalm., LXXXII, chez Eusèbe, Hist. eccL, VI, 38; Méthode, Conviv., VIII, 10; Epiphano, Haer, XIX, i-5.

(5) Epiphane, Huer., XXX, i-3 (Ebionites); XVIII, 1-2 (Nazaréens); XIX, 1-2 (Osséens) ; LUI, i (Sampséens).

(ï)) Coran, II, bg ; V, 78; XX^II, 17. Cf. D. Chwolson : Die Ssabier, t. I, p. 11-12 ; ioi-io3.

(7) D. Chwolson, Die Ssabier, t. I, p. 189 et suiv.

(8) 1). (^-huolson, Die Ssabier, t. I, p. ioo-i38.

lors dans les régions voisines du CliatelArab, où leurs voisins les appellent Coubi ou Sabéens et où ils se qualifient eux mênnes de « Mandéens » ou « Mandaïtes » d'après l'araméen « manda » qui veut dire la « gnose » (1). Le premier explorateur qui les a observés a vu en eux des « Disciples de saint Jean Baptiste » (2). Et un auteur syriaque du VIII® siècle, qui les a aussi directement connus, dit que dans la Mésène on les désigne sous le nom de Mandéens, mais que dans l'Irak on les appelle plutôt Nazaréens, et partisans de Dostaï, c'est-à-dire de Dosithée, un des grands noms du Gnosticisme samaritain (3i. A l'exception des Mandéens, qui, au cours de leur longue existence ont beaucoup évolué, et des Sabéens du Harran, qui forment un groupe très distinct, tous ces gens affirmaient, malgré certaines divergences, des traditions et des tendances à-peu près identiques. Tous se réclamaient du Judaïsme et maintenaient la Loi Mosaïque, qu'ils interprétaient d'ailleurs d'une façon plus ou moins fantaisiste (4). Tous présentaient le Mal comme venu du Bien par suite d'une fâcheuse déchéance (5). Tous insistaient sur le dualisme du feu et de l'eau et ils s'accordaient à dire que les croyants devaient commencer par passer à travers ce dernier élément pour se dégager de l'étreinte du mal et revenir à Dieu (6).

(i) Voir W. Biandt, Die Maiidàlsche Religion, ihrc EntwickeJung iind geschichtliclie Bedeiitung. Leipzig, 1889, 8°.

Cf. Babelon, Les Mandaïtes, dans les Annales de Philosophie chrétienne, 1881, p. 19. vl siiiv.,

Kessler, art. Mandder, dans la Beal Encyclopadic de Ilaiick, 3^ édit., Lcip/ig, 1900. I. Xlï, p. t55-i83.

CI. Huait, .\o1ice sur les Mandéens. dans la Mission scientifique en Perse de J. de Morgan. Paris, igoA, t. V, p. ix-xi.

(2) Ignace de Jésns. Narralio originis, ritiunn ci crrorum Cliristianoruni sanctl Johannis. Rome, 1662, in-i6, 192 pp.

Cf. L. C. Burckhardt, Les Nazaréens ou Mandai lahja (disciples de Jean), Strasbourg, i84o, 8°, ii3 pp.

(3) Théodore» har-khôiii chez Pognon. Inscriptions mandaïtes, p. 224-225. (7i) Epipliane, Hocr., XI (Sebuéens), XIII (Dosilhéens^ : XIX. 5 init.

(Osséens); XXIX, 7 (Nazaréens): XXjX, 18 (Ebionites) ; LUI. i cire. mcd. (Sampséens) ; Hippolyte, Philosoph, IX, ifi init. (Elchasaïtcs).

(5) « Ils admellent deux Etres issus de Dieu, l'un le Christ, l'autre le Diable », dit à propos des Ebionites l'auteur du Panarion (XXIX, 16), qui identifie ailleurs leur doctrine avec celle des Nazaréens, des Osséens et des Elchasaites (XIX, 5).

(0) Irénée. Haer., I, 25 (Ménandre, disciple de Simon le Magicien); Aboul Falh, infra, p. 5, not. 2, (Dosithée); Epipliane. Haer, X^XIX, 3 fin. ;(^sséens);

Or déjà les adeptes les plus anciennement connus de cette première Gnose possédaient certaines Ecritures qui en contenaient l'expression officielle. Dosithée avait, dit-on, laissé à ses disciples un Octateuque soi-disant mosaïque, ainsi que d'autres livres d'un caractère plus personnel (1). Et il avait ordonné qu'on ne lût point ces textes sacrés sans s'être préalablement purifié à une source voisine (2). Les deux disciples que la tradition lui attribuait, Simon le Magicien et Cléobius passaient pour avoir composé des œuvres analogues portant « le nom du Christ et de ses disciples » (3). Du premier notamment on connaissait une Grande Révélation, qui traitait tour à tour de l'Etre divin, de la formation du monde et de celle de l'homme, de la chute des âmes et de leur relèvement final (4j. Ses partisans s'étaient fait, dit-on, un Evangile, partagé en 4 parties et appelé le livre des quatre coins du monde ou des quatre points cardinaux (5). Sous le nom également vénéré d'Elchasaï circulait aussi un écrit important qui se donnait comme révélé par un Ange et qui jouissait d'un grand crédit chez tous ses adeptes, chez les Ebionites, les Nazaréens, les Osséens ou Sampséens (6). Ces derniers possédaient en outre un livre attribué à son frère L'xa/t (7) Les Ebionites lisaient encore un Evangile des douze (8) et un recueil spécial des Actes des Apôtres (9), des Elévations de Jacques, d'un caractère

XXX, i4, lO init., 17 fin. (Ebionites); LUI, i cire. fin. (Siimpsécns) ; Hippolyte, Philosopli., IX, i3, i5-i6 (Elchasaïtes) ; Augustin, Cont. Cresc, I, 3i (Nazaréens). Cf. W. Bousset, Haiipiprobhîne der Gnosis, p. 38:2-384 : Saniaritanische Tuiifsekteu.

{j) PJiotius, BibUotk., Cod. 280, vers. fin.

{2) Aboul Fath, Atinales Samaritaines, chez James Alan Montgomery The Samaritans. Philadelphie, 1907, p. 256-267.

(3) Const. ApostoL, VI, 16.

(4) Hippolyte, PInlosoph., VI, 9-19. Cf. ibid., IV, 5i et X, 12. Voir aussi Moïse bar Cepha, De Parodiso, chez Grabe, Spicileg., Oxoniae, 1698, t. I, p. 3o8-3ii.

(5) Préface arabe du Concile de ^icée, chez Labbe, Conc. Coll., t. II, e. 386.

(6) Hippolyte, Philosoph., IX, i3-i6; Epiphane : Haer., XVIII ; XIX: XXIX, XXX, 3 et 17; XXXIII, i.

(7) Epiphane, Haer., LUI, i.

(8) Epiphane, Haer., XXX, i3-i4.

(9) Epipliane. Haer., XXX, 16 cire. med. '

antipaulinien (Ij et des romans théologiques, intitulés Voyages de Pierre et faussement attribués à Clément (2), dont nous possédons un remaniement orthodoxe dans les Homélies et les Récognitions clémentines ('.]). Les Sabéens qu'ont connus les Arabes avaient de même une littérature abondante. C'est à eux, selon toute apparence, que Mahomet, qui passait d'abord pour un de leurs adeptes, aura emprunté les nombreuses légendes d'allure gnotisque qu'on lit dans le Coran au sujet d'Adam, de Noé, d'Abraham et autres personnages bibliques (4). Encore au Moyen Age leurs homonymes du Harraii avaient entre les mains divers écrits attribués à Seth ou Agathodemon, à Henoch ou Hermès, à son fils Tath et à Asclepius, à Boudhasaf, à Zaradoust, à Orphée (5). Enfin lesMandéens ont conservé jusqu'à ce jour plusieurs recueils très vénérés chez eux, savoir le Livre de Jean {Sidra di lahya) (0), le Trésor ou Ginza, appelé aussi le Livre d'Adam ou le Grand livre (Sidra rabba) (7), un recueil d'hymnes et de prières, intitulé le Qolasta (8) et une Description du ciel et de la terre accompagnée d'illustrations nombreuses et connue sons le nom de l}i}rd}} ou de a Livre » (9).

(i) Epijiliane, Haer, XX\, iC rire, iiied.

(•>) Kpi])liaiio, Hacr., XXX', i5 inil.

iX) P. C. ![. r)7-/|()8 <!l I, 1207-145^1.

i!i) Voii' sur Adam, I, 2(S-36 ; VII. lo-a'); V, .33-3;"), etc.; sur Xoi'. X, 72-75; XXIIJ, 23-3o, etc.; sur Marie, III. 30-09: XJX. i-35, de.

;5) Voir |). ('ll^^olson. Die Ssnl)ier. I. 1. 780-802: /)/<• (ingcbliclwti ReViglonssIi jlcr iiiid l^rophclen <ler Ssahicr.

M)) Tcxlc iiK'dil. \()ir Bihliolli. \(iti<>n., Cahil. des Mail. Oriciil. /'V)/J//s' syriaque, par ZotcnborjLr, p. 22G-228, 11°^ 8. 9, 10. 11.

Traduclion partiollc en allemand dans le reeueil de C. F. Staeudliii. Beitràge zar Pliilosopliie iind. Gescliichie der RcUgion-und Sith'nJeJire, Lûbcck, 1793-1797, l. 1, p. I : t. III. p. 18-20: t. V, p. i-Vj.

! 7) Iv.lité 1! traduit eu laliu d'uue faeou très dt'feeliieuse par M;'it. Psorberg^. Codex Nasaroeus, liber Adami (ipfiellaUis. Londini Gothorum, 1817, 5 vol. 8^.

Edité a\ee pins de (•i"iti(pu> par II. Pelermauu. Tliesaiints srit Liber iiKiginis. vulgo Liber Addini dppclhdns, Berlin. i8()7. 2 ^ol. in-'i".

Traduit |)arl icilcincnt (un (piait <'u\iron) en allemand par ^\ . I>randl. Mniid(iis<-lie Sclirificn ans der grossen SttniniUnig heiliger nUcher gnxmnt (iciizà oder Sidrd Hnbbn. (1()Uin<ien. 1890, 8". Xl\-232 pp.

(8) ladite par ,1. Kutiu^-. (Jo}<isla. oder Gesange und Lehren vofi der Taufe und der Ausg<ing der Seele. Slulffrart, 1867, fol.

Traduit, eu (]uel(|Ues passa<fes par Kesslcr. Moni, j). •>'i9-25t> et par \V . Brandi. Mandaisclie Religion, p. 221, sui\ . et aussi 23o-23i.

;9) Edité |)ar .1. Ilutiu^', Mnndiiiselie niiran. Strasbourir. 1904. in-4°- Cf. Revue Criticjue, 1904, p. 180.

ORTGr^E DES ECRITURES MANICHEEN» ES /

A côté des Baptistes, établis des rives du Jourdain à celles de l'Euphrate, d'autres Gnostiques ont formé dans les mêmes régions des groupes analogues. Tels sont les Opliites, ou adorateurs du Serpent, qui ont été longuement décrits par Hippolyte et par Origène, plus .anciennement encore par Celse et par Irénée (1), Leur nom rappelle celui des Naasséniens qui a en syriaque la même signification et qui est donné à une secte tout au moins analogue par l'auteur des Philosophoumena (2). D'autre part, leur doctrine se montre étroitement apparentée à celle des Pérates, qui sont décrits à côté des })récédents au cours du même ouvrage (3). Elle ressemJDle plus encore à celle des Séthites ou disciples de Seth, qu'Hippolyle associe aux Pérates et aux Naasséniens et qu'Irénée confond avec les Ophites, tandis qu'Epiphane les place immédiatement après eux (4). A côté des Séthites l'auteur du Paiiarion mentionne les Caïnites, qui. selon sa propre remarque, professent dans l'ensemble la même théorie du salut, tout en vénérant particulièrement Caïn au lieu de Seth, et qui d'ailleurs sont plus anciennement associés aux Ophites par Clément d'Alexandrie et Hippolyte (5). A la même famille se rattachent par l'ensemble de leurs doctrines, deux autres sectes très archaïques, celle des Archontites, décrite par Epiphane, à laquelle les écrits pauliniens semblent faire allusion (6), et celle des Nicolaïtes, que V Apocalypse johannique mentionne expressément et dont le fondateur aurait été, d'après la tradition chrétienne, un des sept premiers diacres (7). Enfin, tous ces groupes rappellent celui des Gnostiques proprement dits, souvent désignés sous le nom de Barbelo-Gnostiques à cause du rôle important qu'ils attribuaient à la déesse-mère Barbelo (8),

(i) Hippolyte, Pliilosoph., VIII, -j.o et Syiiiagma résumé par Philastre, Haer. i et Ephipliane, //aer. XXXVII; Origène et Celse, Cont. Cels. VI. ■j.li-ôH, cf. ibid. III, la et VII, 4o ; Irénée, Cont. Hacr., l, 3o, i-i5.

(2) Pkilosopli., V, 2, 6-i4.

(3) Pliilosoph., V, 14-17.

(4) Philo.sopli., \. 19-21. Cf. Irénée. Haer., I, 3o, i ; Epipliane. Haer., XXXIX, 1-5.

(5) Epiphane, Haer., X>'/XVIII, i. Cf. Cleni. d'Alex., Strom. VII, 17; Hippolyte, Philosoph. VIII, 7; Origène, Cont. Cets. III, i3.

(6) Epiphane, Haer., XL, 1-7. Cf. / Cor. II, 7; Eph. I, 21; Col. I, iG.

(7) Apoc. II, G; Irénée, Haer., I, 26, 3; Epiphane, Haer., XXiy, i. Cf. Act. Apost. VI, 5.

(8) Epiphane, Haer., XXVI, i-i3.

8 I.KS ÉCHITIHF.S MWICHEEINNES

Ophites et Naasséniens, Pérates, Séthites et Caïnites, Archontites, Nicolaïtes et Barbelo-Gnostiques comprenaient parfois assez difTérennment l'origine du monde, la chute de l'homme et son relèvement. Mais ils s'accordaient sur plusieurs points importants. Ils faisaient moins de cas du Judaïsme que les Baptistes et certains semblent même l'avoir tout-à-fait répudié (1). En revanche ils subissaient profondément l'influence des Religions de Mystères, celle surtout des cultes populaires de la Babylonie et de la Perse. Avec ces derniers ils faisaien jouer un très grand rôle aux sept planètes et s'en servaient pour expliquer la chute de lame et son relèvement. Pour eux la substance divine s était mat(''rialisée progressivement en descendant à travers les mondes planétaires et elle ne pouvait recouvrer sa pureté première qu'en s'élevant de l'un à l'autre jusqu'aux lieux habités par le Très-Haut et les Anges fidèles. (2) Pour eux aussi, comme pour les adeptes des Religions de Mystères, le salut s'obtenait moins par des ablutions baptismales que par une association ou une communion mystique établie entre l'âme déchue et le Sauveur divin (3).

Ces idées étaient exposées en de nombreux écrits. Cclse et Origène les ont vues figurées sur un « Diagramme » appartenant aux Ophites (4). Les Naasséniens avaient un recueil d'Hymnes et de Psaumes dont quelques fragments nous ont été conservés (5). Ils lisaient en outre une Apocalypse d' Elle (6), un Eimngile de la Perfection (7), un autre dit des Egyptiens ((S), un troisième selon Thomas (9), ainsi qu'un récit relatant

(i) Voir IrfMK'c, Ihicr.. I, oo, ti (^Opliilcs et Sélhions) ; Epiphane. Hticr.. XL, :>. rire, fin., 5 luit. (Archontites) et XXVI, i5 init. (Barbelo-Gnostiques) contredit seulement en apparence par XXVI, 6 init.

(•?) W. Anz, Zar Frage nach deiii Ursprung des Gnostizismus. Leipzi-r, 1897, cS" (en entier). Cf. Bousset, Hnuptprobleme der Gnosia, p. oiQ-Son. Cf. ibid. eh. i : Die Sieben und die Millier.

Ç\) hruée, Hacr., T, 3o, !•?. (OpliitesV, Ilippolyte. pliilos., V, 7 (Naasséniens); V, 17 fin (Pérates); V, 19, fin, (Séthites); Kpiphane, Haer., XXVI, 2-5, 8-9 (Gnostiques) ; XXV, 2-3 (Nicolaïtes).

(/j) Cont. Ceh, VI, 2/|-38.

(5) Hippolyte, Philosoph.. V, 6 et 10.

(()) rhilosoph., v. 7.

(7) Philosoph., v, C). Cf. Philastre, Haer., 23 (Nicolaites) et Kpiphane, Haer. XXVI, 2 (Gnostiques).

(8) Philosoph., V, 7.

(9) Philosoph., V, 7.

des entretiens de Jacques et de Marie (1), et, semble-t il, la Grande Révélation de Simon (2). Les Pérates possédaient un écrit consacré aux Archontes et diverses autres œuvres du même genre (3), Les Caïnites invoquaient un Evangile de Judas (4), une Ascension de Paul (5), ainsi que d'autres Ecritures dont le titre ne nous est pas connu mais dont de courts passages nous ont été conservés (6). Les Séthites avaient entre les mains une « Paraphrase de Seth )) (7), plus précisément sept livres du même Patriarche et sept autres de ses enfants, appelés chez eux les « Etrangers » (8), ainsi qu'une Apocalypse d'Abraham (9) et d'autres écrits portant les noms de personnages célèbres notamment de Moïse, dont ils connaissaient peut-être l'Assomption (10). Les Archontites admettaient les mêmes livres de Seth et des Etrangers, comme aussi une Ascension d'Isaïe (H) et une œuvre similaire racontant comment les prophètes Martiades et Marsianos étaient montés au ciel et revenus sur terre après trois jours (12). Mais ils utilisaient surtout un grand ouvrage intitulé La Symphonie dont ils avaient aussi un abrégé (13). A leur tour, les Nicolaïtes mettaient en avant diverses prophéties, notamment celle de Barcabbas (14), un Evangile de la Perfection (lo) et des Visions ou Apocalypses dont le détail ne nous est point connu (16). Les Gnostiques proprement dits lisaient aussi la Prophétie de Barcabbas et d'autres textes analogues (17). Ils y joignaient

(i) Philosoph., V, 7.

(2) Philosoph., Y, g. Cf. ibid., VI, 9.

(3) Philosoph., V, i4, i5.

(4) Irénée, Adv. Haer., I, 3i, i.

(5) Epiphane, Haer., XXXVIII, 2.

(6) Epiphane, Haer., XXXVIII, 2 et Irénée Adv. Haer., I, 3i, 2.

(7) Philosoph., V, 19.

(8) Epiphane, Haer., XXXIX, 5.

(9) Epiphane, Haer., XXXIX, 5.

(10) Epiphane, Haer., XXXIX, 5:

(11) Epiphane, Haer., XL, 2.

(12) Epiphane, Haer., XL, 7. ^ (i3) Epiphane, Haer., XL, 2.

(i4) Philastre, Haer., 33. Cf. infra, p. 11, n° 7 (Gnostiques).

(i5) Philastre, Haer., 33. Cf. supra, p. 8. n° 6 (Naasséniens).

(16) PhiJastre, Haer., 33 fin.

(17) Epiphane, Haer., XXVI, 2.

des livres de laldabaoth, le Démiurge, attribués à Seth (1) et d'autres qui portaient le nom de Noria, l'épouse de Noë (2), une Apocalypse d'Adam (3) et un Evangile d'Eve (4), des Révélations dlUiG qui était montré revenant sur la terre après son Ascension (5), les Grandes et les Petites Interrogations de Marie (6), un récit de sa Nativité (1), un Evangile de Philippe (8), d'autres textes évangéliques attribués aux Disciples de Jésus (9) et même, semble-t-il, une Apocalypse qui passait pour venir du Christ lui-même (10). A un groupe du même genre ont dû appartenir plusieurs recueils gnostiques retrouvés sur deux manuscrits coptes, la Pistis Sopkia, les Livres de leû et une œuvre au titre inconnu qui leur faisait suite (11 ). Le premier de ces recueils se réfère lui-même à des livres d'Henoch (12), à des Odes de Salomon (13), à des Evangiles de Philippe, de Thomas, de Matthieu (ou Mathias?) (14). Le dernier rappelle un écrit de Phosilampe concernant le « Monogène ^) (15) et fait allusion aux Prophètes Marsanos et Nicothée (16).

A côté de cette littérature pseudépigraphe, appartenant à des sectes anonymes, ont paru de bonne heure des œuvres d'un

(i) Epiplianc, Hacr. XXVI, 8.

(2) Epipluiiio, Haer. XXVI, i. Cf. Boussct Hauptprobleme der Gnosis p. 73, To3.

(3) Epiphane, Haer., XXVI, 8.

(/i) Epiphane, Haer, XXVI, y., 3, 5, UEvangilc d'Eve semble aussi avoir été In paj- les Pérales {'I^liilosoph ., V, iG) et par rautcur de la Pistis Sophia (éd. Sehniidt, p. 206 suiv. el i>3i).

(5) Epiphane, Haer. XXVI, i3.

(6) Epiphane, Haer. XXVI, 8.

(7) Epiphane, Haer. XXVI, 12.

(S) Epiphane, Haer. XXVI, i3.

(9) Epiphane, Haer. XXVI, 8.

(10) Epiphane, Haer. XXVI, 8.

(11) Une très bonne traduction allemande en a été donnée par V>. Schmidt, Kopstisch-gnostiche Schriften, t. I, Leipzig-, igob, 8°, dans Dir (iricsrJiisclieii SchrifsleUer der ersien drei lahrhunderte. t. XIII.

Une tradiiclioti françaist(^ plus sujette à caution a été publiée par M. Améliiieau, .\olice sur le papyrus de Bruce. Paris, iSqi. et Pistis Sophia, Paris, i885, 8^ "

(12) Pistis Sophia c. 99 et i34, cd. Schmidt, p. i58 et 228. [i3)Ibid. c. 58, 59, G5, 69, 71, éd. Schmidt. p. 73-75, 85, 97, loi. (i/i) Hyid. c. /j2, 43 et /il, éd. Schmidt. p. 44, 45, 47-

(i5) U]il)eJ{anutes gnostiches Werk, c. 6, éd. Schmidt, p. 34i. (iG) Ibid. c. 7, p. 34 1 et 342.

ORIGLNE DES ÉCRITURES MANICHÉENNES 11

•caractère plus personnel. Dans le cours du second siècle, en eiïet, des penseurs éminent sont surgi au sein du Gnosticisme et en ont exposé les doctrines en des écrits qui portaient leur nom et qui témoignaient d'une originalité parfois très remarquable. Quatre surtout méritent d'être cités. Ce sont Basilide, Valentiii, Marcion et Bardesane.

Basilide qui vivait sous les empereurs Adrien et Antonin, et qui, s'étant formé à Antioche, alla ensuite évangéliser divers nomes de la Basse-Egypte (1), put y rencontrer Valentin qui professa ses idées d'abord à Alexandrie et les apporta ensuite jusqu'à Rome (2). L'un et l'autre se rattachent étroitement aux Gnostiques antérieurs, en particulier aux adeptes de Simon le Magicien (3). Mais ils subissent plus que tous leurs devanciers Tinfluence de la philosophie g-recque, celle surtout du Platonisme (4l Et ils élaborent de vastes systèmes, moitié théologiques, moitié métaphysiques, qui expliquent l'originale du mal par une série compliquée d'émanations où le Bien va en s'alîaiblissant jusqu'à n'être plus qu'une pure apparence.

Plus radical que l'auteur de la Grcmde Révélation, Basilide rejettait nettement tout l'Ancien Testament (5). Par contre il admettait plusieurs Prophéties, celles de Cfiam (6), de Barcabbas (7), de Barkoph (ou Parchor ?) (8). Il mettait en avant un Evangile particulier (9), sans doute celui de Matthias (10). Et il

■i) Epipliaiic, Hdcr., XXIV, i. Cf. Irénée, Huer., I, 2^, i; Clcm. Alex., Strom VJJ, 17, loG.

(2) Inhiéc, Huer., III, 3, 3; Eiisèbc, Hist. ceci., IV, 11, i; Clem. Alex., Stroni. VII, 17, io(). Voir aussi Teiiullien, Ade. Valent. /|.

(3) Iiénéc, liiter., X\IV, i, (Basilide); llippolytc. Philos., IV, 5i ; VI, 20 (Valentin).

I V) Voir sur Basilide: Iréuée, Hcier., l, a/j. 7; Epipljaue, Haer.. X'XIV, 7 et llippolyte, PItllos. VII, i et i4-

sur Valentin : Irénée, Haer., 11, i/|, i-G ; Hippolyte, Philos. VI, 3 et 21 et sui\ .

(5) Iiéuée, Haer.. 1. 24, 5.

(G) Gleni. Alex. Sironi., VI, G, 53. Cf. Eusèbe, Hist. eeci . , ÎV, 7, 7.

(7) Eusèbe, Hist. ceci., IV, 7, 7.

(S) Eusèbe, Hist. eccL, IV, 7, 7.

'()) Origène. H011}. in Lue. P. Cf. Jlieron., Comment, in Malt., Proo'm. et Ambroise, Comment, in Luc. Proœm. On admet assez généralement que cet « Evangile de Basilide » était son œuvre propre. Mais c'est sans doute pour l'expliquer qu'il composa ses Commentaires évangélicjues. Et on ne conçoit guère qu'il se soit commenté lui-même.

(10) llippolyte, Philosopli., VII, 20 init. Cf. Clem. Alex.. Stroni. VII, i-.

LES ECRITUHJIS MAMCHEEN.XES

en lil lexégèse en un grîind recueil de Com)iicnlai}('s érangrliqucs, qui ne comprenait pas moins de 24 livres d). Ses disciples tenaient également de lui des Odes (2), des Prières et des Ineantalioiis (3). Ils conservaient en outre de son lils un recueil de Morales iï), un traité De Yame adventiee (5i et des Commentaires du Prophète Parehor ((h.

Dans la secte plus éclectique de ^'alentin on lisait soit l'Ancien Testament, soit le Nouveau, mais en y prati(juant de très larges coupures (7). On mettait surtout en avant un Evangile spécial, VErangile de la vérité, qui n'avait à peu {irés rien de commun avec ceux de l'Eglise orthodoxe (N). On utilisait aussi des écrits d'un certain Théodote d)», peut-être identique avec un Theodas dont se réclamait le fondateur du groupe (10). De Valentin lui-même on possinlait un recueil d'Homélies (11). un certîiin nombre d(^ Lettres (12) et des Hymnes ou Psaumes liturgiques (13), ainsi qu un traité Des Trois }iatures (J4), peut-être aussi des Visions et des Uévéla-

(i) (llcin. Alex., Stroni. IV, 17. Le i3*^ de ces livres est cité par les Acln Arcliclai {v. 55) et le aS^ par Clément crAlexandrio {Stroin. IV. i-j. Si).

(•?.) Oriirène, In Job. XXI. 11 et siiiv. dans Pitra. Anal, suer., II, o()S. Cf. Muiatori frugni. fin.

(;V) Irénée, Huer . I, y.^, 5.

( 'i) Clém Alex., Sironi. III. i. i. Kpipliane. (Haer.. XXXII, 3) attribue ;uissi à Isidore des Parcncscs (|ui peinent être identiques avec les \Ior(il''}< nienlionnécs i)ar Clément.

(5) Clém. Alex., Slrom. II, 20, iio.

(G) Clem. Alex., Sirom. VI, 0, 53.

(7) Pseudo-Tertullien. r.ppendice au De Praescr., c. /iq.

(8) P.--endo-Tertn!!ien. ihid.. e. /|(). à compléter par Ireii.e. Ilacr.. Ili. II. 9.

(()) Des extraits importants en ont été conservés à la suite des StroniaU's P. (i.. I\, (ioo et suiv.). Un Théodote est mentionné comme hérétique à côté de Cléobulc (Cléobius ?) par le Pseudo Ignace, Ad. Trall., 11.

(10) Clem. Alex., Stronï. VIT, 17, loG. Un Théodas est mentionné ]Knini les premiers hérétiques (Mitre Dosithée et Judas, par Vigile de Tapse, Allcrc. Aflnni.. <-nnlra Ar. et Sn}>ell.. T. ■'<•>. Cf. \tl. 1/)m.s/., V. 3'i-.3o .'t .T<i-èple'. AnI. .///(/.. XX, o, I.

• Il) Clem. Alex., Siroui. IV, iS, 89. suiv. et VI, G. 5 >.

(i:>) Chn:. Alca-., Strcun. !I, S, 30; II, 20, ii/i: III, 7,. 5ii.

(i3) Tertnilicn, De Cnrnc Cliristi 17. 20; Origène. In .loi). XXL 11 rî sui\. dans Pitra, .l/ia/. suer.. Il, 3G8 : Mnratori. fnirim. lin. Un de ces Psaumes est cité par Ilippolyte. Pliilos., VI, 37.

1 1 V) Clem. d'Alex., fragment d'ini traité De Prorideiilin. publié par Meicali. Hentfie. del li. InslU. Lomh. .^er. II, V, 3i, p. io3/j.

lions (i). On conservait en outre divers travaux de ses principaux disciples, notamment des écrits importants de Ptolémée, dont un exposait la vraie Gnose à la chrétienne Flora (2), tandis qu'un autre expliquait le Prologue du /T^ Evangile (3), un commentaire d'Héracléon sur ce môme Evangile (4), des Syllogismes dogmatiques d'Alexandre (5), une élude des Figures Légales de Théotime (6), enfin des textes surtout ritualistes de Marcus (7).

Marcion, qui vivait à Rome vers le milieu du ii^ siècle, a dû y connaître toute cette littérature et se rencontrer avec le groupe valentinien qui s'y trouvait alors. Mais c'est sous d'autres influences qu'il a conçu et organisé son système. Né à Sinope, dans la région du Pont et formé à l'école du syrien Cerdon, il représente une tradition plus nettement orientale (8). Par là il se rapproche de Bardesane, qui naquit à Edesse en 154 et y passa la plus grande partie de sa vie (9). Tous deux professaient un Gnosticisme moins philosophique mais mieux adapté à l'àme populaire que celui de Basilide et de Valentin. Tous deux enseignaient nettement que le Bien et le Mal, ou, plus précisément, la Lumière et les Ténèbres, ont existé de toute éternité, que ces Principes contraires se sont mêlés un jour dans le monde et dans l'homme et qu'ils doivent se séparer progressivement pour revenir à leur premier état. Ils ne différaient que jdans la façon dont ils concevaient les divers détails de ce drame grandiose (10).

Comme Basilide, Marcion rejetait absolument tout l'Ancien

(i) llippolyto, Philos., VI, /ja. Cependant ces Visions pourraient désigiicr k'S écrits précédents.

(2) Epiphane, Haer., XXXIII, 0-7.

(3) Irénéc, Haer., I, 8, 5.

(4) Origènc Je cite souvent dans son propre commentaire du même livre. V. Brooke, The fragm. of Herakleon, Cambridge, 1891, 8*^.

(5) TertuUien, De carne CJirisii, 16, 17.

(6) TertuUien, Adv. Valent., 4-

(7) Irénée, Haer., I, i3, 2 et suiv.

(8) TertuUien, Advcrs. Marc., 1, i. Cf. Harnack, Dogmengeschichie, 3^ édit., t. I, p. 25/1-271.

(9) Voir F. Nau, Vne biograpliie inédite de Bardesane. Paris, 1897, 8*^. Cf. du même, art. Bardesane dans le Plct. de Théol. Cath. (1909).

(10) Voir surtout C. W. Mitchell, S. Ephraim's Prose. Réfutations of Mani, Marcion and Bardaisan, Londres, 191 2, 8°, qui suffit à réfuter péremptoirement les thèses contraires de Harnack et de Nau.

Testament [i). Il admettait l'Evangile et VApôlrc mais par là il entendait seulement le récit évangélique de Luc et quelques Ëpitres pauliniennes, d'où il avait soin d'exclure tout ce qui pouvait avoir une saveur judaïque (2). Lui-même exposait les principes et les règles de son exégèse dans un traité important, les Antithèses, où il faisait ressortir le contraste existant entre la tradition chrétienne et celle de Moïse (3). Il expliquait par ailleurs divers aspects de sa propre doctrine dans un recueil de Lettres (4), sans doute aussi dans plusieurs autres ouvrages dont le titre ne nous est point connu (5). Ses disciples substituaient aux Adc.s c?e,s .Ipd^rcs un livre similaire, tout pénétré de son enseignement, où il était qualifié de « Prince des Apôtres » et où il prenait la place de Simon Pierre (6). Chez eux se conservait en outre un recueil de Psaumes qui se récitaient ou se chantaient dans les assemblées religieuses et qui ressemblaient fort peu à ceux de David (7). Un d'entre eux, Apelle, qui fut de tous le plus célèbre, écrivit les Révélations d'une prophétesse du nom de Philomène (8), ainsi qu'un traité antijuif, les Syllogismes (9). Un autre, l'Assyrien Prépon, est présenté comme l'auteur de /)i.scoM?\s' sur l hérésie dirigés contre Bardesane (10).

Quant à Bardesane, il semble avoir adopté en matière biblique la méthode, plus éclectique de Valentin, à qui il est souvent rattaché (11). Lui-même écrivit beaucoup. Tour à tour nous lui voyons attribuer des Dialogues contre Marcion et

(i) Terlullicn, Adv. Marc. 1, 19; II, :>8-y9 ; IV, i M siiiv.

(2) Iiénée, Haer., I, •.'-;. :>. ; ill ii, 7 cl 9: i :? 12; i4. /i. Cf. F.piphane. Haer, XLII, 9, 11 -12.

(3) Tertullioii. Adv. M(tir I. m) : IV, i, 9, 'M): .h'ionic, Adr. ^ihr. iîu'.. I, 5. Cf. A. Ilahn, Antithèses Mnrcionis Gnostici, Rrgiom, i8i>3, 8° .

(4) Tertullien, Adv. Marc, 1. i; IV, /« ; Dr cirn. Clirisl.. 2.

(5) Epiphane, Haer., XLII, 9.

(G) Préface arabe du Concile de Mcée, chez Mansi, Coll. Conc. H. 1017. Cf. Eutychhis, Ann.. P. G., CXI, looO.

(7) Idem, ibid. et Muralori. fragm. 81.

(8) Toiinllicn. De Pracscr.. :k). Cf. Eusèhc, llisl. eccl. V. i3; llippolyte, Philosoph., X, 12; Thcodoret, Haer. fab., I, 25.

(9) Tertullien, De Praescr., 5i ; Origèiu;. //; Gen. Uom.. II. 2; Ambroisc\ De paradiso, V, 28 (citation).

(10) Hippohlc, Philos.. VII, 3i.

(11) Ilippolyto, Pliilos., VI, 35; Epipliane, Haer.. LVI, 2, etc.

autres hérétiques (1), un livre Du Destin, dédié à « Antonin )), c'est-à-dire vraisemblablement à Caracalla ou Héliogabale (2j, des Apologies du Christianisme provoquéespar la persécution (3), une Histoire de V Arménie rédigée en partie d'après des documents anciens et en partie d'après ses souvenirs (4), une étude de VInde, faite sur les rapports d'ambassadeurs hindous envoyés près d'Héliogabale (,T), un recueil de 150 Psaumes, devenu très vite populaire à Edesse (6), plusieurs autres traités intitulés La Lumière et tes Ténèbres, L'Être immatériel de la Venté Le Mouvement et la Stabilité il), enfin des travaux astrologiques dont le titre ne nous est point connu (8). Une partie au moins de ses œuvres étaient rédigées en syriaque. Ses disciples les traduisirent en grec (9). Et ils y ajoutèrent d'autres écrits qui s'inspiraient de son enseignement (10), par exemple des Cantiques de son fils Harmonius (11) et un Dialogue des lois du pays d'un certain Philippe (12). D'après Ephrem qui les

[i) Eusèbe, Hist. eccL, IV, 3o, 2.

(2) Eusèbe, Hist. ceci., IV, 00, 2. Eusèbe parle d'un « Dialogue ». Moïse de Ghoren mentionne le même ouvrage mais il le présente plutôt comme une (( Lettre » (Hist. Arm., II, C3).

(3) Eusèbe, Hsl. eccL, IV, 3o.

(Ji) Cette Histoire est citée par Moïse de Choren {Hist. Arm., II, 59-60) et par deux autres écrivains arméniens, Zenob de Glag et Ouktanèsd 'Edesse, qui attribuent aussi à Bardesane un (( dialogue entre Tiridate et Hratché », V. Langois, Fragmenta historicorum graecorum, Paris-, 1870, t. V b, p. 63-67.

(5) Plusieurs fragments en ont été conservés par Porphyre et reproduits par Langlois, op. cit., p. 68-72,

(6) Ephrem, Opéra, Rome, 17A0, t. II, p. 554-558. {Hymne 53); t. III, p. LI (Act. s. Ephr.).

(7) An Nadim chez Fiiigel, Mani, p. 162,

(8) Ephrem, Opéra, t. II, p. A98, 55o. Eusèbe regarde Bardesane comme le prince des Astrologues (Prep. Evang., VI, 9).

(9) Eusèbe, Hist. eccL, IV, 3o.

(10) An Nadim, chez Flûgel, Mani, p. 162.

(11) Sozomène, Hist. eccl., III, iG. Sozomène affirme faussement qu'Harmonius fut le premier à écrire des Poésies syriaques et qu'il le fit à l'imitation des Maîtres grecs.

(12) Ce dernier livre a été découvert en i845 par Cureton dans un manuscrit syriaque du British Muséum et édité par lui dans le Spicilegium syriacum, Londres, i855, in-8°. Il a été traduit en français par Langlois, op. cit., p. 74-95 et par F. Nau, Bardesane V Astrologue, Le Livre des Lois du Pays, Paris, 1899, in-8°, et en allemand par Merx, Bardesanes von Edessa, Halle, i863, in-8®. II est déjà cité par Eusèbe, qui l'attribue faussement à Bardesane lui-même {Prep. Evang., VI, 10).

K) LES KCHITl HJ:S MAMCIŒEMVES

a vus de près , « ils observaient les mouvements des corps et supputaient les temps ; l'un étudiait un livre du Tonnerre, un autre un livre des Mystères ; ils comparaient la décroissance de la lune aux signes du zodiaque, et en place des études ecclésiastiques pendant que la brebis (fidèle) parcourait les livres des saints, ils s'appliquaient à des écrits de perdition d» ».

Là comme ailleurs les épigones modifiaient parfois assez sensiblement l'œuvre du Maître. Peu à peu les systèmes les plus personnels perdaient leur originalité première et tendaient à se confondre avec ceux qui avaient cours dans les cercles voisins. Ce syncrétisme s'observait surtout entre les sectes anonymes. Celles ci, n'ayant pas une originalité bien accusée, se rapprochaient et se fusionnaient aisément, d'après le hasard des rencontres. D'une manière générale, les groupes gnostiques, voyant le Bien partout mêlé au Mal, pratiquaient atout point de vue le plus large éclectisme, lisse copiaient les uns les autres avec d'autant plus de facilité qu'ils se trouvaient déjà très ressemblants. Aussi avaient-ils souvent les mêmes idées et les mêmes livres, la môme organisation et le même programme. Ils se liaient et s'anastomosaient jusqu'à s'identifier.

C'est dans ce milieu très composiie que le Manichéisme est né. C'est de lui qu'il procède.

Mani lui-même racontait, dans un de ses livres, qu'il était né en « Tannée 527 de l'ère des astronomes babyloniens ou du comput d'Alexandre, la 5'- du règne d'Adharban » (21 o), et qu'il avait reçu une première révélation de la vérité divine dans sa 13® année, « la 3^ du règne d'Ardascbir, le Roi des Rois » (228) (2). Il ajoutait que cette révélation lui avait été renouvelée dans sa 25'' année (240) et qu'il avait reçu alors la mission de prêcher la vraie religion (3). D'après l'historien arabe An-Nadim, qui se réfère aux « récits des Manichéens », il entra en scène le jour de l'avènement et du couronnement de

(i) Eplircni, Opcra, t. 11, p. ^09.

(2) Birouni, ClironoJoçiie, Irad. Sacliau, p. 121 v[ 190.

(3) An Nadim chez Fliigel, Muni. p. S/| et chez Kessier, Matii. p. 384-

Sapor, fils d'Ardaschir (240-i241), « cent ans environ après Marcion et soixante-dix après Bardesane ))(!). A cette époque les écrits de ces deux chefs d'école étaient fort connus. Et ils recrutaient un peu partout de nombreux adeptes. La littérature gnostique, en général, se trouvait alors en pleine efïlorescence (2).

D'après An Nadim, le père deMani, Fouttak Babak ben Abî Barzâm, de la famille des Haskanides, était originaire de la ville persane de Hamadan, d'où il s'était rendu en Babylonie pour résider habituellement à Al-Madaïn, dans la partie de la ville appelée Gtésiphon (3). Selon le propre témoignage de Mani, lui-même était né en Babylonie, dans un village du nom de Mardinou, situé dans le district de Nahar-Koulha (4). Toute la contrée située entre le Tigre et l'Euphrate offrait un terrain propice à la propagande gnostique. Tour à tour possédée par les Ghaldéens et les Assyriens, les Perses et les Grecs, peuplée de Juifs et de Ghrétiens, elle pratiquait le syncrétisme le plus large et ne pouvait que s'intéresser vivement à la doctrine éclectique de Basilide, de Valentin, de Marcion, de Bardesane et de leurs innombrables disciples ou émules. Les Sabéens se trouvaient établis à demeure dans la région de Dastou Meisân ou Dast Meisân, située entre Wâsit, Basra et Ahwâz (5). Les Ophites et les Pérates étaient sans doute nés dans la même contrée. Origène et Hippolyte les font venir d'un certain Euphrate le Pérate (6), qui tirait probablement son nom de la ville de Forât Meisân, voisine de Basra (7). Des Gnostiques « Babyloniens o sont mentionnés par Didyme d'Alexandrie à côté des Gaïnites, des Nicolaïtes, des Marcionites, des Valentiniens et des Séthiens (8). Ils apparaissent déjà chez Hippolyte, un certain nombre d'années avant la prédication manichéenne,

(i) Fliigcl, Mani, p. 84-85 et Kessler, Mani, p. 385.

(2) C'est ce que montre le témoignage d'Epiphane, qui, écrivant un siècle plus tard, la trouve encore répan ue dans les mêmes régions.

(3) Fliigel, Mani, p. 83 ; Kessler, Mani, p. 384.

(4) Birouni, Chronologie, tiad. Sachau, p. 121 et 190.

(5) Fliigel, Mani, p. 83 et i3i, not. 22.

(6) Cont. Cels, VI, 28 (Ophites); Philosoph., V, i3 et X, 10 (Pérates),

(7) Brandt, Mandàische Religion, Leipzig, 1893, p. 192.

(8) In epist. Jad., 7 chez Cranmer, Calenae graecorum Painun in Noiyiin Tentamenlam. Oxford, t. VIII (184/4), p. i57.

comme les adeptes d'une fausse sagesse qui ont été amenés par l'alternance du jour et de la nuit à diviniser non seulement la lumière mais les ténèbres et dont les doctrines pernicieuses sont entachées d'astrologie et de magie (i).

D'après une tradition manichéenne rapportée par An Nadim, Fouttak, ayant été invité par un ange à s'abstenir de viande et de vin ainsi que de tout commerce sexuel, s'agrégea aux (( Moughtasilas » ou Sabéens, établis dans la région de Dastou Meisân, qui s'inspiraient des mêmes principes, puis il fit venir son fîls auprès de lui et il l'éleva dans leur religion (2). Mani connut certainement alors le livre d'Elchasa't, qui était le grand oracle de ses coreligionnaires. Et il ne put manquer d'en subir profondément l'influence.

Cet écrit se donnait comme révélé par un Ange qui avait apparu entre deux montagnes {',h. l\ montrait le Dieu « Très Haut » dominant tous les êtres (4) et au-dessous le Christ et le Diable issus également de lui et préposés par lui, sur leur propre demande, l'un aux temps futurs, l'autre au « siècle présent )) (5). A côté du Christ, conçu comme le premier des Archanges, il faisait apparaître TEsprit qu'il présentait comme sa sœur (6), Il décrivait Tun sous l;i forme d'un homme qui égalait en hauteur la montagne voisine, l'autre sous celle d'une femme de môme taille (7). Il prétendait trouver la même opposition des sexes à travers tous les êtres, par exemple entre les légumes qui naissent de la terre et le gui qui pousse sur les arbres (cS). Mais il la signalait surtout entre l'eau et le feu. Pour lui, le premier de ces éléments représentait la droite et

{i) l'Iiilosoph., IV, /|3. Cf. /■/)[(/., 1, lo cl \, 5.

(•>.) Flij^n'l, Mdiii, |). S3-8^; Kessler, Mani, p. 08/4.

(,S) llippolylc, i^liihisoph., 1\. i3; Kpipluinc, Hticr., ,\l\. i: X\.\. i-.

C'i) nippoKic. Philosopli., 1\, j5.

(5) Kpi|)liaiH\ H(ier., \X\. i(i. Kpipliaiic parle ici des Fbionitcs. Mais la suite (le son exposé monJie qu'en cet enilroil il a uniquement en vue cvn\ qui se irckuuent d'Etcliasaï (V. //)/(/., \/\\. 17V

((■)) MlppoKlc, Pliilosoph.. I\, K^ ; Kpipliaiic, llacr.. \l\. '\.

(7) llippolyle, Pliilosoph., I\. i^ \ Kpiplianc. Haer.. MX el X\>^, 17.

(<S) An ^adim, chv.y. Flii^el, Mani, p. il^fi. D'après les Sabéens. dit Birouni, les légumes ont poussé à l'origine sur un crâne humain; de là vient qu'ils appesanlissenl c\ corrompent resj^ril (ChronoJogic. Ir. Sacliau, p. :>()r> lin H Kcss1<m-, Mani, p. 3ii). iJne idée analogu<' est attribuée à u Zaïatas le Clialdéen )> (Zoroastre), le maître de Pytliagore, à propos de la fève, ])ar llippolyle (Philasoph., 1. 9).

le second la gauche. L'un était Tinstrunient de notre salut, l'autre celui de notre perdition (1). L'eau du baptême permettait d'échapper au feu de l'enfer. Elle efïaçait les souillures de l'âme les plus hideuses, celles même qui résultaient de la pédérastie, de la sodomie, de la bestialité et de l'inceste (2). Elle guérissait aussi les maux physiques les plus graves, la possession diabolique, la phtisie, la morsure des serpents, celle des chiens enragés (3). Pour en recueillir les effets salutaires, il fallait invoquer les sept Eléments, le Sel, l'Eau, la Terre, le- Pain (ou l'Huile), le Ciel, l'Ether (ou les Anges de la prière) et le Vent (4). Il était également prescrit de mener une vie sainte, de ne prendre ni nourriture animale ni boisson fermentée, de vivre loin des femmes (5). Mais il importait surtout de croire au Christ. Lui seul possédait à fond la science du salut. Or, après s'être incarné en Adam (6) et en divers autres personnages (7), il était plus récemment descendu en Jésus pendant que celui-ci était baptisé au Jourdain par Jean Baptiste (8). La doctrine rédemptrice avait été déjà consignée dans la Loi et lEvangile. Mais de bonne heure elle avait été faussée

{i) E[)ip}iaiic', Huer., XIX, 3 fin (citation d'Elchasaï) ; LUI, i.

(2) Hippolyte, Philosopli., IX, i3. C'est sans doute ce qui a fait dire à l^piplianc qu'Elcliasaï « haïssait la virginité, condamnait la continence et poussait au mariage » {Huer., XIX, i). Une telle attitude serait étrange chez un Gnostiquc. En fait, l'histoire de Fouttak entrant chez les Monghtasilas parce qu'ils suivent la règle qui lui a été imposée par un Ange de se tenir (( loin des femmes » montre que, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, l'auteur du Paiiarlon doit être dans l'erreur.

(3) Hippolyte, Pliilosoph., IX, i4 ; Epiphane, Hacr., X^XX, 17.

(4) Epiphane, Huer., XIX, i.

(5) D'après An Xadim (v. supra, p. 18, not. 2). Cf. Epiphane, Hacr., XXX, 15.

(6) Epiphane, Haer., XXX, 3 et X^XIII, i. Les Mandéens ont encore aujourd'hui un Livre rVAdain qui se rattache au même ordre d'idées. V. supra, p. <). not. 7.

(-;) Hippolyte, Pliilosoph., IX, i4. D'après Epiphane, les disciples d'Elt^hasaï achuci talent que le Christ aAait apparu sous une forme humaine à Abraham, Isaac et Jacob (Haer., XXX, 3). Peut-être le faisaient-ils apparaître (>n outre à Moyse, Aaron et Josué, car ils leur témoignaient le même respect qu'à ces trois Patriarches (ibld., XXX, 18).

(8) Epiphane, Haer., XXX, i3. Les Mandéens, descendant des anciens Sabéens, ont été appelés a Chrétiens de saint Jean Baptiste », à cause du culte qu'ils professaient pour celui-ci . Ils ont un Livre de Jean qui renferme, avec diverses règles liturgiques, la vie miraculeuse du Précurseur, V. supra, p. G, not. 6.

par les Prophètes et les Apôtres (1). Elle apparaissait entière et sans mélange dans le livre d'Elchasaï que lui-même avait apporté du ciel sous la forme d'un Ange (2). Pour être sauvé, il suffisait donc de garder avec soin cet écrit et d'en mettre les leçons en pratique (3). Il fallait seulement bien se garder d'en livrer le secret aux profanes, incapables de le comprendre et d'en tirer profit (4). Et plutôt que de le laisser tomber entre leurs mains, il ne fallait pas craindre, en temps de persécution, d'en renier la doctrine à condition de le faire seulement de bouche et non de cœur (5).

Mani professa quelque temps les mêmes idées. Mais bientôt lui aussi prétendit avoir reçu la visite d'un ange, appelé en babylonien Eltawam, le « compagnon », qui lui avait prescrit, dès sa treizième année, au nom du « Roi du Paradis de la Lumière» ou du « Très Haut », d'abandonner la secte des Moughtasilas pour « pratiquer la continence et réprimer la concupiscence » et qui lui ordonnait, douze ans plus tard, de se faire le héraut de sa a propre doctrine » (6). Il présenta donc un nouveau dualisme étroitement apparenté à celui des Sabéens disciples d'Elchasaï, mais plus rigoureux et plus systématique. Au lieu de soutenir que le Diable lui-même vient de Dieu, il regardait le mal comme existant de toute éternité. Au lieu d'opposer l'eau et le feu, il trouvait en chacun de ces éléments une nature bonne et une autre mauvaise. Il dédoublait de la même façon l'air, la terre et le feu et ne voyait d'opposition irréductible qu'entre la Lumière et les Ténèbres. Tout en gardant les ablutions rituelles de ses premiers Maîtres, il attachait une importance bien plus grande à la possession de la vraie Gnose. Il insistait encore davantage sur la nécessité de confor-

(i) D'après Oiigcnc, cilr par Knsèbc illisl. ceci., ^I, 38). la secte des Elchasaïtes « rejette certaines parties du ' Canon scripturaire et elle en admet d'autres, soit dans l'Ancien Testament, soit dans l'Evangile, d'où elle exclut entièrement rAp(Mr(> Paul ». Epipliane s'exprime dans le nn'me sens. D'après lui, les modernes Ebioniles, partisans d'Elchasaï, mutilent le IN'utateuque, rejettent David, Salomon et. les Prophètes et n'admettent dans le Nouveau Testament que l'Evangile (Huer., XXX, i8).

(:0 llippolyle, Philosopli.. IX, i3 : Epiphane, Haer., XIX. /i : XXXllI. i.

(3) Eusèbe, /7(.s(. ceci., \l, 38 fin.

(4) llippolyle, 7^/ti/osop/i., IX. 17.

(5) Epiphane, Haer., XIX. i fin.

(6) An Xadim chez Fliigcl. Mani. p. S\ et clie/ Kessler, Muni. p. 38^-385.

mer sa vie à la saine doctrine, de pratiquer une continence et une abstinence sévères. Il rejettait la Loi aussi bien que les Prophètes. Par contre, il admettait avec l'Evangile, les Epîtres de Paul. Il réprouvait donc l'enseignement d'Elchasaï comme entaché de Judaïsme. Et il se présentait comme le « Paraclet )) promis par le Sauveur, comme le dernier « Apôtre du Christ», celui qui devait faire succéder à la science partielle et confuse d'autrefois la pleine et sereine vision des vérités divines (1). D'autres influences que celle de l'ange Eltawam avaient présidé à la formation de la nouvelle foi. Celle-ci ressemblait trop à celle des Gnostiques antérieurs pour n'en pas provenir (2). Selon la juste remarque de divers auteurs grecs, elle se rattachait étroitement à celle des Ophites (3). Elle avait encore plus de rapports avec la doctrine de Basilide et celle de Valen-. tin (4). Elle se rapprochait surtout des théories de Marcion et de Bardesane. Mani est souvent associé par Ephrem à ces deux derniers représentants de la Gnose (5). D'après Sharastâni, il dépend même du second sur tous les points sauf sur celui du (( Médiateur » (6). Mas' oudî voit en lui l'élève de Cerdôn (7), que d'autres documents présentent comme le maître de Marcion (8). Lui-même confirme ces données. D'après les extraits ou abrégés qui nous ont été conservés de son œuvre, il citait volontiers les Ecritures qui avaient cours dans les cercles gnos-

(i) Sur l'ensemble de cet enseignement voir le cliapitre suivant. (?.) Contre Kessler. Voir supra, Préface, p. i.

(3) Cyrille de Jérusalem, Catech., VI. 20; Augustin, De Gen. conf. M<in.. II, 39- ^

(4) Act. Arcli., 38, 55 (texte complet seulement dans l'édition Beeson fin.) : Cyrille de Jérusalem, Catecli., VI, 20; Serapion de Tmuis, Adv. Man., 2, etc. Cf. Bousset, Hauptprohl. der Gnos., 3/i3-3/i6.

(5) Sancti Epiu-aeni Opéra, Rome, 17/16, t. II, 439 et surtout C. W. Mifchell, .S. Ephralnis Prose (Réfutations of Mani, Marcion and Bardaisan), Londres, 191 2, S^, passiw.

(()) Cité par Flïio-el, Mani, p. i65.

(7) Les Prairies d'Or, Irad. Barbier du Meynard, t. II, p. 1C7. Certans manuscrits portent Kârdorni, d'autres Màrdoûn, d'auties Fàrdoûn, mais ces derniers noms résultent sans doute d'une mauvaise lecture du premier (V. Flligel, Mani, p. i4i). Birouni fait de Mani l'élève de Fârâdoûn [Chrojiol., trad. Sachau, p. 189). Mais ce doit être par suite d'une confusion du même genre, comme le fait observer Kessler {Mani, p. 75 et p. 3i6, not. 4).

(8) Ilippolyte, PhilosopJt., X, 11, 19; Tertullien, Advers. Marc, I, 2; Eusèbe, Hist. eccL, IV, 10.

tiques (1). A propos de la formation de riiomine, il faisait observer que beaucoup d'entre elles avaient lonc^uement étudié ce sujet (2). Et il discutait les théories de Marcionet deBardesane en homme qui les avait longuement étudiées (3). En somme il fut un grand liseur. Et ses lectures portèrent de bonne heure sur les travaux récents des grands représentants de la Gnose dont tout le monde parlait autour de lui. Il y trouva une doctrine plus vaste et plus compréhensive que celle qu'il avait apprise chez les Moughtasilas. C'est ainsi qu'il fut amené à quitter ces derniers pour élaborer un système nouveau qui donnait à leur enseignement une forme plus large et plus systématique.

A l'exemple de ses Maîtres, Mani ne se contenta pas de prêcher sa doctrine. Il la consigna dans de nombreux écrits qu'il présenta comme inspirés par Dieu et seuls capables de libérer les âmes, a Voici, disait-il dans l'un d'entre eux, des paroles salutaires qui coulent de la source éternelle et vivante. Quiconque les entend et commence par y croire puis en retient les suggestions échappera pour toujours à la mort et jouira de la vie éternelle et glorieuse (4) ».

Un de ces livres, le premier en date, fut rédigé en persan, parce qu'il était dédié au roi Sapor (5). Mais les autres furent plutôt écrits en syriaque (6). C'est de cette langue que les auteurs chrétiens de la région se servaient d'ordinaire. Marcion et Bardesane n'en employaient point d'autre. Sur ce point encore le nouveau Maître ne faisait que marcher sur leurs traces.

Mani poussa plus loin de l'imitation. D'après une tradition consignée par An Nadim, il inventa, pour transcrire ses

(i) Suc les i8 cliapil rcs de son Haic des Myslèrcs. dont les titres sont donnés par An Nadim (^Flïi<i;t'l. Mani, p. io-j-ioo), G ^isoIlt dircctomont quelqu'nnc de ces Efritnros.

( :0 \n^usliii. Conf. Episl. Maii. chkiiii roctini l'^iiiithnii.. ifi iitil. (^cilalion de Mani).

(S) D'après Mas<^ contlî (Le livre de l'arcrl. cl de la rrris.. Irad. Carra de Vaux. ]). i88), nii cliapitic dn Trésor de Mani élait consaeié aux Marcioniles. D'après An Nadini (Fliifjel. Mani, p. uy\). trois chapitres de son livre des Mystères attaquaient noniniénient les diseiples de Bardesane. l'n extrait de ces dernières eiiliqnes (>sl donné par Bironni (Indi<i. trad. Saehau, p. 05).

('i) '\n<^iistin. (Uml. Ki>isl. Un//., i •> 'mil.: CahiI. J'rl.. I. i.

(5) Bironni. ChroïKil., Irad. Saelian, p. 189-190.

(()) \n \adini cIkv. l-'lii^'el. Mani. p. io>.

ORTGTÎVE DES ECRITURES MANICHEENNES

œuvres, une écriture spéciale, dérivée du syriaque et du persan et plus riche en caractères que l'arabe. Mais, selon une variante du même récit, qui s'accorde bien avec les renseignements fournis sur sa doctrine, il adopta plutôt celle dont se servaient les Marcionites. Il en changea seulement quelques lettres (1).

Des dessins variés accompagnaient souvent le texte des manuscrits gnostiques, dont ils devaient faciliter l'intelligence. Certains se sont conservés chez les Mandéens, dont nous possédons une sorte de schéma du Paradis et de l'Enfer connu sous le nom de Ditrân (2). Beaucoup ont été retrouvés sur des papyrus égyptiens découverts au cours du dernier siècle (3). Un diagramme est signalé chez les Ophites (4). Des peintures sont aussi mentionnées dans plusieurs autres sectes, chez les Simoniens (5) et les Carpocratiens (6). Mani suivit ces exemples. Selon une tradition autorisée dontEphrem s'est fait le rapporteur, il enlumina ses livres et y figura les Vertus lumineuses et les Puissances des Ténèbres sous les traits les plus propres à faire aimer les unes et détester les autres, afin, expliquait-il, de compléter ainsi l'enseignement écrit pour les gens instruits et de le suppléer pour les autres (7j.

La plupart de ces œuvres ont dû être composées hors de la Perse. En effet leur auteur fut de bonne heure exilé par Sapor. D'après des rapports d'historiens arabes qui ont dû être empruntés à quelque source manichéenne, le monarque se serait d'abord rallié à la nouvelle foi et il l'aurait même professée pendant dix ans, puis il l'aurait abanbonnée pour revenir à celle des Mages (8). Si ces faits sont exacts, et on peut

(i) Fliigcl, Mani, p. 85 et 166-168.

{:>) Le Diwân a élé apporté en i652 de Mossoul à Rome par le Père Igiiaee de Jésus et mis par lui à profit dans sa Narraiio origlnis, rltuuni et erroram Chrlstianorum Soncti lohannis, supra, p. 4, not. a.

('3) Voir les Livres de Jeou eliez C. Schmidt, Koptisch-Gtiostiche Schriften, t. I, p. 257-329.

(/i) Origène, Cont. CeJs., VI, 24-38.

(5) Irénée, Adv. Huer.. I, 23, 4- Cf. Epiphane, Hacr., XXI, 3.

(6) Irénée, Adv. Huer., I, 25, 5. Cf. Epiphane, Haer., XXVII, 6.

(7) C. W. Mitehell. N. Eplxraim's Prose, Refiit(fiions 0/ Mani, Marcion and Bardaisan, Londres, 191 2, 8**, p. XCIII.

r8) Ya*- ([oubi, cité par kessier, Mani, p. 33o ; Mas*^ coudi. eilé par Mîrcliond (Kessler, Mani, p. 379) et par Flûgel, Mani, p. i45.

en douter, il n'en mit ensuite que plus de zèle à combattre rhérésie. Conformément à la Loi portée par Zoroastre contre les faux prophètes, nous dit-on, il ordonna au novateur de quitter ses Etats (1).

Selon divers auteurs, Mani se retira d'abord dans l'Inde (2), à Kaschmir (3). De là il passa dans le Turkestan et en Chine (4). Il parcourut le Khorassan (5) ainsi que le Thibet (6). Pendant (( quarante années environ », il alla à travers « les pays », prêchant partout le nouvel Evangile. Sans doute entretenait-il des rapports epistolaires avec ses prosélytes, à l'exemple de Paul, son Maître préféré. Un historien arabe mentionne, sur une liste d'écrits manichéens, plusieurs lettres a à l'Inde », « à Kashkar » et à diverses autres villes ou régions, qui ont dû être rédigées pendant cette période de son apostolat ('*). Un autre parle d'un ouvrage important qu'il écrivit chez les Brahmanes, <( quand il eut été banni de l'Iran (8) ». Un auteur persan raconte comment il composa une autre de ses œuvres, ornée de peintures merveilleuses, dans une grotte rencontrée « en Orient » au cours de ses voyages (9). Un controversiste catholique du iv*^ siècle le montre allant prêcher sa doctrine à Kashkar, « un bâton vigoureux de bois d'ébène à la main droite et un livre babylonien sous le bras gauche » (10). Sans doute veut-il désigner par là le recueil des Ecritures manichéennes dont il décrit plus loin la formation (11).

Après la mort de Sapor (272) et celle de son fils Hormuz (273) à qui venait de succéder Bahrâm I, un prince jeune et ami des

(i) Biroiini, CJironology, Irad. Sachau, p. Sgi (d'après le rapport d'un corlan Ispàhbadli Alarzoïibàn, fils de Rouslam).

(2) V. supra, p. 1^3 , iiot. 8.

(3) Mas'- 30udî d'ares Mircliond (Kessler, p. 079).

(4) Mas^ coudi d'après Mirchond (loc. cit.).

(5) An Nadim. c1i(>z Fliigel. Mntù, p. 85.

(()) liiioimi. ('.lir<tiK>h)<iy. Irad. Sacliau. p. n)i.

(7) Au Nadini chez Flii<^('l. Mani. p. io3-io5. Le Kashkar dont il s'airit ici iloil (Mr-e sans doute la \ille persane de ee nom qui sele^ait jadis sur reuiplaeeuieni de W'asit, dans la réijion tlu ïiprre inférieur [Y. Fliiijel, Mani, p. ■?.o-:>b. Cf. Joiirn. Aslat. Roy. Soc. I9i3, p. 434 et suiv ., 69G et sui\ . et 191/1, p. 4-M-4a7.

(8) Birouni, India, trad. Saeliau, p. 54.

(9) Mîrehônd, //(.s7. unir., chez Kessler, Mani, p. 38o-38i.

(10) Ad. Arc h.. i:>..

(11) Ad. Ardi. . r)3-5'|.

plaisirs, Mani s'enhardit à rentrer en Perse, où l'appelaient ses partisans (1 ). Arrêté an bout de deux ans et confronté avec des prêtres persans qui n'eurent pas de peine à le convaincre du crime d'hérésie (2), il fut écorché vif, décapité et enfin empaillé (3) dans le courant de mars 275 (4). Après quoi son corps fut exposé sur un gibet en deux endroits de la ville de Dschoundîsâpour, où l'exécution avait eu lieu (5).

Mais il laissait après lui de nombreux disciples qui allaient fêter chaque année sa Passion comme le prélude d'une Pâque nouvelle (6). Pour eux il n'était mort qu'afin de monter au ciel, dans ce (( Paradis de la Lumière » qu'il avait constamment présenté comme la seule patrie des âmes justes. 11 était un nouveau Christ et son œuvre méritait de prendre place à côté et au-dessus des Evangiles et des Lettres de Paul.

' lïl

A l'exemple des Gnostiques antérieurs, Mani avait groupé ses partisans en une société hiérarchique, dont il était le chef incontesté et qui comprenait, outre 12 Apôtres ou « Maîtres », 72 Disciples ou Evêques, des Prêtres, des Diacres, des moines ou a Elus )), enfin les simples fidèles ou « Auditeurs » (7).

(i) Ya*^ qoùbi chez Kcsslcr, Mani, p. 33o--33i.

{2) Hamza Isfahâni chez Flûgel, Mani, p. 33o. Cf. Muxhônd chez S. de Sacy, Méni. sur div. antiq. de la Perse, p. 290 et chez Kessler, p. 38o-38i ; Al Tha*^ alibi, Histoire des rois de Perse, tiad. Zotenberg. Paris, 1900, fol. p. 5oi-5o3.

(3) Hamza Isfahâni, Eutychius, Al Makin et Mîrchônd, chez Fliigel, Mani, p. 33o-332. Cf. Act. Arch., 55.

(A) Le mois est donné par Augustin, qui note que les Manichéens fêtent en mars l'anniversaire de la mort du fondateur de leur religion (Cont. Faust., XVIII, 5; cf. Cont. Epist. Man., 8). L'année se déduit approximativement d'un texte de Hamza Isfahâni (Fliigel, Mani, p. 33o), qui note que Mani se cacha pendant deux ans avant d'être arrêté et supplicié par Bahram I.

(5) Hamza Isfahâni, Eutychius, Al Makin, Mîrchônd, Abou'l-Faradj chez Fliigel, Mani, p. 33o-332. Cf. Act. Arch., 55. Dschpundîsâpour était la nouvelle capitale des rois de Perse. Elle avait été fondée par Sapor I. Déjà l'empereur Valérien y avait trouvé une mort analogue à celle de Mani.

(6) Cont. Faust., XVIII, 5; Cont. Epist. Man., 8.

(7) Augustin, Haer., XLVI, et Formule grecque d'abjuration, P. G., I, i468. Cf. An Nadim, chez Fliigel, Mani, p. 95 et 293-299 ; Ghavannes et Pelliot, Journ. Asiat., 1911, p. 73-74 note; I9i3, p. 196-197.

20 LES ÉCRITURES MAMCHEExWES

Avant sa mort, il avait lui-même désigné son successeur, un certain Sis ou Sisinnius, dont les pouvoirs devaient ensuite se continuer à travers une série ininterrompue d'autres chefs religieux ou a Imams » ( 1 ). Maîtres, Evoques, Prêtres et Diacres, Elus et Auditeurs se recrutèrent de même et formèrent pendant des siècles une Eglise nombreuse et très vivante. Or tous ces gens professaient pour leurs Ecritures un véritable culte. Ils pratiquaient la religion du livre.

Les Auditeurs se réunissaient tous les dimanches pour réciter leurs prières officielles, pour chanter leurs hymnes liturgiques, mais surtout pour entendre la lecture des textes sacrés qui leur avaient été légués (2). Rentrés chez eux, ils lisaient euxmêmes à haute voix ces écrits vénérés, avec la conviction d'accomplir ainsi une œuvre pie éminemment utile à leur salut. Sur un feuillet récemment retrouvé d'un manuscrit manichéen, deux d'entre eux ont écrit les colophons suivants : « Moi, Yapgoun, Auditeur, croyant fermement aux deux Palais lumineux, j'ai, à mon retour de la Chine récité par deux fois respectueusement ce texte salutaire. Que celui qui le récitera après moi ait soin de me nommer. — Moi, Arslan Màngù, croyant fermement aux deux Palais lumineux, j'ai récité pieusement ce livre saint des Deux Racines. Que ceux qui auront le bonheur de le lire après moi ne m'oublient pas dans leurs œuvres salutaires (3) )).

Les Elus témoignaient encore plus de vénération pour ces mêmes écrits. Ils en faisaient la règle de leur vie (ii. Un fragment de code monastique, exhumé depuis peu, nous montre dans les bâtiments d'une de leurs communautés une « salle des livres et des images )), à coté de quatre autres consacrées au « jeûne », à la « confession », à « l'enseignement » et aux « malades » (5). Et il parle tout au long de plusieurs œuvres que doivent d'abord étudier les novices (G). Un autre manuscrit,

(i) An Nadini chez Flii<Tol. M<mi. p. 07 tM io8. Cf. Act. Arch., 5i ; Formule grecque (Vabjuration, V. G., I, 1/4G8; Pliotius, Cont. A/an., I, i/j mit. ; Pierre de Sicile, Hist. Man., iG init.

(a) Augustin, Cont. Episl. Mon.. G (/((/.. v.S cire. fin.

(3) Von Le Coq. Tiirkisclie ManicJuiica, I, oq-So.

(4) De mor. Man.. 7/» cire. mcd.

(5) Chiivannes <'t Pelliol. Journ. Ai>iat.. iQiS, p. 109.

(6) Cliavanncs el Pelliot, ibid., p. ii4-ii6.

ORIGINE DES ECRITURES MANICHEENNES Ai

Spécialement rédigé pour eux, dit qu'ils « se plaisent constamment à lire et à réciter )) leurs livres saints, qu'ils ne se permettent d'y ajouter « ni une phrase ni un mot )), qu'ils en donnent des explications « entièrement vraies )), qu'ils ne les citent jamais « à tort » (1).

Enfin les membres du clergé manichéen faisaient un usage incessant de leurs diverses Ecritures. Us les lisaient régulièrement aux fidèles dont ils avaient la charge (2), et ils avaient soin de leur en expliquer les passages obscurs (3). Ils s'en servaient aussi pour discuter avec les incroyants, et tel d'entre eux à qui on venait de les dérober, se trouvait aussitôt désarmé devant son adversaire (4). Un auteur chrétien du iv^ siècle nous montre les premiers disciples de Mani allant prêcher sa doctrine « avec le contenu de ses livres » (5). C'est avec le même attirail que les Apôtres de la nouvelle foi continuaient plus tard leur propagande.

A cause du crédit dont elles jouissaient, les Ecritures manichéennes étaient très souvent reproduites. Tel auteur déclare en avoir vu de « nombreux » exemplaires (G). Tel autre raconte que des « masses considérables » en ont été saisies (7). Un évêque chrétien du iv® siècle, qui a été élevé chez les disciples de Mani, se souvient d'avoir transcrit chez eux à peu près tous leurs livres (8). Environ 800 ans plus tard, un lettré constate que ces mêmes ouvrages abondent encore autour de lui et qu'on essaie par tous les moyens de les multiplier (9),

Les scribes manichéens apportaient un soin extrême à la transcription de leurs textes sacrés (10). Un d'entre eux, dis-

{i) Chavaiincs et Pelliot, Jouvn. Aslat., 1911, p. 577-579.

(2) Auguslin, Coni. Episl. Mon., G Inlt.

(3) Augustin, Conf. V, 10, mit.

(4) Augustin, Cont. Fel., I, i cire. init. et fin.; II, i, cire. init.

(5) Act. Arch., 53.

{()) Augustin, Cont. Faust., XIII, 6.

(7) Prospcr d 'Aquitaine. Chronieon, P. L., II, 600 et Monum. Germ. aant. : Chron. Min., cd. Mommsen, t. I, p. ^79.

(8) Augustin, Conf., V, 21.

(9) Chavannes et Pelliot, Joiirn. Asiat., iQio, p. 34o.

(10) Une enluminure manichéenne reproduite par Von Le Coq {Ein christliclics and ein manicJidisches Manuskript fragment dans les Sitzungshericlite de l'Acad. des se. de Berlin, 1909, p. I2i5, taf. xiii) montre plusieurs rangées de scribes en plein travail. Détail curieux, plusieurs de ces scribes tiennent une plume à chaque main.

28 LES ÉCRITURKS MAMGHÉENA'ES

ciple immédiat de Mani, se fit remarquer jusqu'à un à^^^e très avancé par son talent de calligraphe, et il recruta à son tour de nombreux adeptes qui ne pouvaient manquer d'imiter son exemple ()). Augustin a vu entre les mains des Elus de nombreux manuscrits dont il a admiré la grandeur et le luxe et qui étaient écrits avec des encres très pures de diverses couleurs sur de riches membranes reliées avec de belles peaux d'agneaux (2). Quatre siècles plus tard, dans un milieu très difTérent, un autre auteur note que « les Manichéens s'imposent pour l'ornementation de leurs Ecritures les mômes dépenses que les Chrétiens pour leurs Eglises )). Et il rapporte le propos suivant qui lui a été tenu par un de ses amis : « Je regrette que ces gens là s'obstinent à gaspiller un argent précieux pour se procurer du beau papier blanc et une encre noire brillante, qu'ils attachent tant de prix à la calligraphie et qu'ils stimulent tellement les copistes, car, en vérité, je n'ai encore vu aucun papier comparable à celui de leurs livres ni aucune Ecriture aussi belle (3). » Divers débris de manuscrits manichéens récemment exhumés confirment ces données. Ils constituent de vrais chefs d'œuvrc de calligraphie. Ils sont écrits sur un papier de luxe avec des encres variées d'une excellente qualité, dont l'heureuse alternance fait ressortir les titres ainsi que les passages particulièrement importants. Et ils portent de riches enluminures d'un goût très délicat (4).

Ces ouvrages n'ont pu se répandre en divers pays et subsister pendant de longs siècles qu'à la condition d'être souvent traduits. Des versions en furent faites de bonne heure et en beaucoup de langues notamment en grec (5) et en latin (6),

(i) Epipliano, Haer., LXVII, i (Hicrakas).

(a) Cont. Faust., XIII, iS.

(3) Al (îaliiz, chez Kcssior, Mani, p. 36G.

(/i) V. W. K. Mûllor, Handschr. Ueslc, p. 3, 5, etc. ot les publications de Von le Coq avec lenrs fac-similés.

(5) Sans donlc dès la lin du in'^ siècle (V, Alexandre de Lycopolis. De. Plac. Man., ■?., 2/1) et peut-être par Ilierax, Iléraclide et Aphtonius, les « trois cxcgètes )) des traités de Mani cités plus bas.

(6) Sans doute dès la fin du lu*^ siècle, d'après l'édil adressé à leur sujet par Dioclétien au Proconsul d'Afrique (Cod. Grcyor.. 1. XIV. lit. ivV

en chinois (1), en turc (2) et en arabe (3). Des fragments de plusieurs nous sont parvenus. A peu près tous témoignent d'un littéralisme assez étroit. Visiblement les traducteurs étaient liés par le respect religieux que ces textes sacrés leur inspiraient.

Les Manichéens ne se contentaient pas de reproduire les livres de leur Maître. Certains en firent des commentaires, analogues à ceux que les Catholiques consacraient à la Bible. Plusieurs textes chrétiens signalent parmi les premiers disciples de l'hérésiarque trois « exégètes de ses traités » : Hiérax, Héraclide et Aphtonius (4j. L'historien arabe An Nadim mentionne aussi dans une liste d'écrits manichéens deux travaux concernant des œuvres du Maître, l'un (( d'Abdial sur le livre des Mijslères » l'autre, « de lanou sur l'écrit du Trésor » (5j.

De bonne heure parurent également divers essais d'un caractère plus personnel. Certains passaient pour venir des disciples immédiats de Mani, à qui plusieurs traités sont attribués par des auteurs chrétiens (6). D'autres étaient l'œuvre des Imams postérieurs dont de nombreuses encycliques sont énumérées par An Nadim (7). Beaucoup enfin étaient dûs à des prédicateurs particulièrement zélés (8), ou même à de simples fidèles (9). Et leur nombre ne pouvait que croître avec le temps.

(i) Vers la fin du vu'' siècle el sans doiile par le Fovi-lo-laii qui de la Perse porta alors le Manichéisme à la cour des empereurs de Chine (Gha-

\:)nnrs et Peltiol. Joiirn. Asiat., iqiS, p. i5o-i5i).

(:->) i);:î;s la Si'conde partie tiu mît -iècle cl sans doute pac iv> religieux ?oi'.ei-si et SCS acolytes ((ihaAaiuirs .1 l'eliioî. Joiirn. \si':l.. :ui,'), p. m)o- 192V

(.>) Veis !a lin du \ni" siècle, par le céièlu'c polvii'raphe '-rVi)daHali ii)n al-MoqalTa'- (MasWnitli, L<>s Vrniri,'s d'Ov. Iiad. Bail.i.M' du Meynard, I. Vil!, p. i>()3).

(/l) l'orniii':' <4rccc[uc <rahju!;!lion , \\ (i., I, i 'WiN ; IMiolin-. C.tntl. Mul., I. I '1 ('/((/.; Pierre de Sicile, Hisi. M(tn., i(), //(//.

(5) Fliiir<'!, Molli, p. io'|.

((")) Fcnudlf (ircrijue d\'//>/f//'.//;M;(. j*. (1., I, i/|()8; Plioliiis. Conl. Mai:., I, 1.^: Pie'rr;> de Si'-i!". ///.s/. M'in., i(k (llcpiiilixjuc (TX^rapius et Thro^ophi'' (l'Ai-istocrite.)

(7) Fîtifi-ci. Mnni, j). i().'-)-i()5.

(S) Par exemple les « f.rllres )> de !-'aiislc de Milève, crili(iuées par \i!,iiiisliii dans !<« Conini l'\iushitn.

19) Par ( xcinplc une Ij'lirc de rAudilcnr Scciuulin de Rome à Au<2"ustiii, critiquée par ce dernier dans le Conira Secundinum.

Ces écrits de Manichéens plus ou moins inconnus ont été parfois aussi lus et aussi vénérés que ceux du Maître. Tel ou tel d'entre eux est signalé par des auteurs ecclésiastiques entre deux ouvrages de 1 hérésiarque (1). An Nadim énumère les (( EpUrcs de Mani et celles des Imams qui lui ont succédé )> sans établir entre les unes et les autres aucune distinction. Or il ne fait sans doute que reproduire une liste officielle (2).

Comme l'Eglise catholique, celle des Dualistes dissidents avait un Catalogue de livres saints imposé aux croyants : Divers témoins constatent en effet que les Manichéens admettent tel ou tel écrit et rejettent tel ou tel autre. Augustin, par exemple, leur reproche d'avoir exclu certaines œuvres de leur « Canon » (3). Et un de leurs docteurs adresse une critique semblable au commun des Chrétiens (4). Sur ce point encore Mani lui-même avait donné l'exemple. Conformément au principe général de sa doctrine il avait expliqué que certains écrits venaient de Dieu tandis que d'autres étaient lœuvre du Diable (5). Parlait avait amené ses disciples à distinguer avec soin les premiers des seconds.

Le nouveau Canon n'était pas immuable. Plusieurs catalogues qui doivent s'en inspirer nous ont été donnés par divers auteurs chrétiens ou Musulmans (G). Or ils se montrent d'autant plus développés qu'ils appartiennent à des époques plus tardives. D'autre part ils varient avec les pays d'où ils proviennent. Chaque région a eu ses Maîtres préférés. Ainsi l'historien arabe An Nadim, vivant dans les régions de l'Irak, met les encycliques des papes babyloniens à côté des écrits de Mani (7). Au contraire, des textes byzantins de la même période les passent

(i) I^tr cxcnjplc \H('[)l(ii(i<jU(' d' {(/(tpitis apir^ le lixir dc^ MysSriu's cl aviMii (('lui (les Pricrcs cl celui des Priitciix's clf/ 'l'iiuollir-c de (':)ns|;inti3)op!(-. De rccrpt. Ihut.. W (i.. lAXXVI, •>!.

(a) Fli"jji('i. Mani, p. roo-iof». (If. Kcsslcr. Maiii. p. 177-iSo.

(3) Aii«rus!iii, Coiil. Atl'u)!., Wll, :> : /)(- niil. rmL. 7: Kjnsl. (:(:Vl\\^ll •A ; De Huer, /|().

(/i) Cou t. Fdiisi.. \\\, /,.

(5) Ad. Arcli., 10, 11. i.'v '10: Aii^nistiu, De Uner., '|(i ; \n Xadiiii clic/ Fliifrcl. Mani, p. joo; cf. p. io:< (livre dc^^ Mystères, cli. 171.

((i) Hc^emoiiiiis, Art. Arch., 5i-5:> ; BIrouiii. Kinive. chez Kc^slcr. Mani. p. î7S-i7() cl Chnmo}.. trad. Sacliau, p. i<)(>, clc.

(7) Fliiijcl, M(()ii, p. M)[\ : h Tihes (.les Hiiilres rédigées jxir Mani et tes Iniums ses successeurs ».

ORIGINE DES ÉCRITURES MANICHEENNES o!

SOUS silence; en revanche, ils mentionnent d'autres œuvres (lAgapius, d'Aristocrite, d'Hiérax, d'Héraclide et d'Aphtonius, qui ne semblent pas avoir été connus de l'historien arabe d). Ces œuvres ont dû circuler en Orient dès le iv^ siècle. Or, au début d'un traité rédige peu avant 400, un docteur africain affirme qu'après xMani le seul auteur dont l'étude s'impose est son disciple Adimante (2). Loin du centre de la croyance l'orthodoxie était volontiers archaïque.

Çà et là, d'ailleurs, des schismes se sont produits à diverses époques. Déjà au temps d'xAugustin se présentaient plusieurs sectes rivales qui divergaient sur divers point de dogme ou de morale (3). Leur nombre n'a fait que croître dans la suite (4). Or elles ne pouvaient professer des doctrines contraires sans se trouver aussi en désaccord au sujet des Ecritures qui s'en portaient garantes. Ainsi l'une d'elles mettait en avant les œuvres d'un Imam dissident du nom de lazdanbacht (5). Mais la grande Église les considérait plutôt comme hérétiques. Et un des livres saints énumérés par An Nadim en combat la doctrine (6).

Dans les communautés dualistes dont chacune entendait à sa façon la pensée du Maître, le Canon a constamment varié. On ne peut donc ^en [donner une formule unique. Un examen attentif permet pourtant d'y découvrir plusieurs caractères durables qui en font l'unité.

(i) Première formule grecque d^abjuration, P. G., t. G, col. i32i ; Deuxième Formule, P. G., I, i465-i468 ; Timothée de Constantinople, De recept. haer., P. G., LXXXVI, 21, etc.

(2) Augustin, Cont. Faust., I, 2.

(3) Augustin, De Haer., 46.

(4) An Nadim, chez Fliige], Mani, p. 07-100 et io5-io6 ; Birouni, ChronoL, trad. Sachau, p. 191, etc.

(5) An Nadim chez Flugel, Mani, p. 99 et loS. Cf. Ibn al-Mourtadâ chez Kessier, Mani, p. 354-355.

(6) An Nadim cliez Fh"igel, Mani, p. io4 (titre 59^).

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