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CHAPITRE DEUXIÈME

Caractère généraux des Ecritures Manichéennes

Des plus anciennes aux plus récentes, les Ecritures manichéennes présentaient certains traits communs qui témoignaient d'une parenté très étroite. Toutes exposaient des idées foncièrement identiques. Et elles leur donnaijent une forme à peu près invariable. A ce double point de vue elles offraient un mélange de qualités et de défauts qui devaient leur attirer des partisans enthousiastes et des adversaires très déclarés.

Les livres de Mani et ceux qui ont eu cours dans son Eglise se distinguaient avant tout par la nature de leur enseignement. Les uns et les autres professaient une doctrine nettement définie, à la fois très simple et multiforme (1).

Dans l'ensemble ils affichaient le dualisme le plus rigide et le plus conséquent qui eût jamais paru dans les cercles gnostiques. Tous les êtres de l'univers, disaient-ils, se ramènent à deux Principes contraires qui en sont comme les « souches » ou les (( racines «. Les uns sont bons, les autres mauvais. Les uns viennent du Bien, les autres du Mal (2). Et ces deux natures s'opposent d'une façon trop absolue pour qu'aucune ait pu donner naissance à sa rivale. Elles sont donc également éternelles (3). L'une s identifie avec la Lumière, l'autre avec les

(i) Le nu'illour expose' dr cotlc docirino a été donné par Harnack (l)<><lt}ii'ii<i('S(liicUic. 'M éd.. iSq'i. t. 1. p: 7<'^<)-7<)'i). Mais il csl très soinniaiic cL il lais?o dans l'onibic dt^s détails importants.

(•.)) V. Autriislin. ('.ont. Kpisl. Mon., iG l'fcxto de Mani): Sévère d'Anliorlic. HouK'lii' (iWIII, clic/, Fi'. (aunoid, IîccIu'icIk's sur Ir Mdtiirlu'isDic. Iîi'u\i'I!c<, n)!'.)'. î^ <)<.)-i<v). Jcxle de Aînni).

(3) Au,i;u--liii. loi-. (•//., itiil.; SéAcrc (rAnliochc. /oc. cil., p. 99. cf. p. 01.

Ténèbres (1). Chacune constitue un Royaume distinct dont le Monarque se présente comme le Père de ses sujets et exerce sur eux un pouvoir absolu. L'une estréii^ie par Dieu, l'autre par le Diable (2). Et toutes les deux s'étend mt à l'Infini (3). Seulement la première va vers le nord, vers Test et vers l'ouest, la seconde simplement vers le sud (4). De plus, celle-ci est toute en profondeur, tandis que celle-là est infiniment haute en même temps qu'elle est infiniment profonde (5).

A cette ontologie se rattachait toute une cosmogonie. D'où vient ce mélange de biens et de maux que nous observons constamment ici-bas? Il ne peut résulter que d'une entreprise funeste du Démon. Un jour, au cours d'une de ces luttes intestines qui agitaient continuellement le Royaume des Ténèbres, le Prince de cet Etat maudit arriva sur les confins des régions lumineuses et, enviant leur possession, il résolut d'en faire la conquête (G). Le Père de la Grandeur, qui se tenait au centre de ses terres, avec sa Lumière, sa Force et sa Sagesse, avait auprès de lui cinq Eons supérieurs, ITntelligence, la Raison, la Pensée, la Réflexion, la Volonté. Mais il ne pouvait leur confier sa défense parce qu'il les avait engendrés seulement pour la paix et que cette brusque invasion les avait effrayés (7). Alors il créa par sa parole la Mère de Vie qui à son tour donna naissance au Premier Homme (S). Celui-ci, établi gardien du Paradis, s'avança au-devant du Démon, mais fut terrassé et dévoré

(i) Augustin, loc. cit., i6 cl 22; Sévère (rAiilioclic, loc. cil., p. o^-O^-

(2) Augustin, loc. cit., iG cl 3i : Coni. Faust., XXI, i.

(3) An Nudim., chez Fhigcl. Muni. [). 86 (Vésiimc de Mani). ('f. Sharaslàiii, ]{cUgionsparteic}i, tiad. Tlaarhiiickcr. I, :).()(). Voir aussi Augnsliii, Coût. Epîsi. Mim.. 22-23 cl Cont. Faust., XXV, i.

(4) Sévère d'Antioelie chez Fi-. CumonI, licclt., p. ()f> (texte de Mani). Voir aussi Cyrille de Jérusalem, Coiech., 'VI, i3 ; Titus de Bostra, Cont Mail., \. 7: Simplieius, /// Fitchir., éd. Selnvcigli., p. 269, etc.

(5) Sévère d'Antioelie, loc. cit., p. 99-102. io3-ioo, m et iG5 à expliquer d'après Augustin, Cont. Epist. Mon., 23, 2/4, 25.

(6) Sévère d'Antioelie. loc. cit., p. i23-i2/i. Cf. Alexandre de LycopoWs, De plac. Man.. 3 iuit. : Titus de Bostra, Cont. Man.. I, iG et 3/i cire, fin.; Augustin, De mor. Man., 17; An Nadim chez Flûgcl, Mani, p. 87; Sharastàni, trad. Haarbriicker, I, 288, etc.

(7) Théodore bar-Khôni <licz Pognon. Inscr. Maud.. p. i85 ; Sévère d'Antioehe chez Fr. Ciirnont. Rcch.. p. 127-128; An Nadim, chez Fliigel, Mani, p. 87. Cf. Augustin, Cont. Faust., V, 4.

(8) Théodore bar-Khôni chez Pognon, Inscr. Maitd.. p. iS5-i8G commenta par Fr. Cumont, Rech., p. i/i-i6. Cf. An Nadim chez Flûgel, p. 87-88.

34 LES ÉCRTTl'RES MANICHEENNES

par lui. Une confusion inexprinnable se produisit soudain. Partout le Bien se trouva mêlé au Mal. Mais désormais, à cause de ce mélange même, l'élan de l'envahisseur était brisé (1). A l'appel du Premier Homme, qui, ayant d'abord perdu la raison, la recouvra bientôt et fit monter sept prières vers Dieu, une seconde création se produisit. Le Père de la Grandeur évoqua l'Ami des Lumières, celui-ci le grand Ban. ce dernier l'Esprit vivant (2). A son tour cette nouvelle Puissance appela le Premier Homme captif au milieu des Démons et répondit aux questions posées par lui. L'Appelant et le Répondant ainsi engendrés, furent revêtus par elle et par la Mère de Vie. Ils descendirent vers la Terre des Ténèbres comme deux bras tendus vers le divin Prisonnier et réussirent à le dégager (3). Puis les deux divinités au service desquelles ils se tenaient, s'appliquèrent à mettre de l'ordre dans ce chaos, pour achever de délivrer la substance divine (4). C'est ainsi que le monde fut fait.

Une alchimie complaisante disait de quels matériaux était composé le Cosmos. Le Démon avait entraîné dans sa lutte cinq substances mauvaises qui formaient cinq zones concentriques de son immense empire, savoir, en allant du dedans au dehors, la fumée, le feu dévorant, le vent violent, leau fangeuse, l'obscurité (;>). Le Premier Homme lui en avait opposé cinq autres qu'il avait lui-même engendrées pour la lutte, l'air pur, le feu vivant, le vent rafraîchissant, l'eau limpide et la lumière (6). A l'issue du combat chacune de ces natures se trouva mêlée à sa rivale (7). Ainsi apparurent les substances composites, à la

(i) riK'ocloïc bai-Kliôiii ilicz Pognoii, p. iSf» cl clic/ Ki . C.iiinonl. r(>-i<). Cf. An Niulim chez Fliigcl, p. 88-89.

(:>) Thcodorc bar-Khôni chez Po^nion, p. 1S7, cl chez Fr. Ciiiiionl. p. >o- 21, à compléter par C. W. .Mitchcll. S. Ep/irafm'.s- Prose, p. \IAII.

(3) 'l'hcodorc har-Khôiii cliez Po^nion. p. 188, cl chez Fr. Ciimoiil. p. -i^ et -.îf). à coniplcler par (]havaniies et PelHot, Journ. Asiat., 1911, p. 5:^0- 5i>i et a.So (trailc manichéen).

('1) \cl. \rcli., 7; 'J'héodorc har-Khoiii chez Po^^iioii. j>. 188; An Nadim chez Fh'ifi-cl, M((ru, p. 88; (lliaxatiiies et PcHiol. Joiirn. Asidt., 191 1, p. 5io- 5i4 (ti'aité manichéen).

(5) Anfiiisliiî, Conl. Ep'isL Mau., 19. r>8 : De Ihwr., /j(> ; Théodore bar- Khoni chez Po<Tnoii, p. 18/1-186; An Nadini ch(>z hMiiii'cl. Mnni. p. 87. 94-95.

(0) An ]\adim, loc. cil., p. 87 (résnmé de Alani). ('f. Ancnslin. Cont. E[)ist. M an.. .H-', (texic de \hini).

(7) An Nadirn, loc. cil., p. 88: Chavamies cl Pclliol, .Journ. Asidl.. 1911, p. 5i'i (Itaité inanichécii).

fois bonnes et mauvaises, qui s'observent maintenant icibas (1).

Les Ecritures manichéennes ne s'en tenaient pas à ces analyses sommaires. Elles exposaient une cosmologie très vaste qui prétendait expliquer jusqu'en ses moindres détails le système du monde. Elles présentaient le cosmos comme une immense et ingénieuse machine destinée à libérer les éléments divins tombés au pouvoir du Démon et à les faire remonter des régions ténébreuses dans celles de la Lumière (2). Aussi montraient-elles l'Esprit vivant, le Démiurge accordant aux êtres façonnés par lui une place d'autant plus élevée que chacun d'eux contenait une plus grande proportion de bons éléments et se trouvait plus digne d'approcher du Royaume de Dieu (3». Elles allaient des deux grands Luminaires, formés du feu le plus pur et de l'eau la plus limpide, placés en conséquence dans les régions supérieures de l'air (4), jusqu'aux abîmes ténébreux cachés dans les profondeurs du sol et formés de la matière la plus épaisse (5). Or dans cette revue de l'univers elles distinguaient d'abord dix cieux et ensuite huit terres (6).

L'étude des astres passait ici au premier plan, à cause du rôle salutaire qui était attribué à chacun d'eux. D'après Mani, un « Troisième Messager », venant après le Premier Homme et l'Esprit vivant, travaillait des hauteurs du ciel à libérer les fragments de substance divine restés encore au pouvoir des démons (7). Les parcelles lumineuses qui réussissaient à s'évader du monde des Ténèbres étaient recueillies par a cinq Anges ï) représentant sans doute les cinq planètes infé-

(i) An Nadim, loc. cit., p. 88-89 (résumé de Mani).

(2) Chavannes et Pelliot, Joiirn. Asiat., 191 1, p. 5i5. Cf. Act. Arclt., 7; Augustin, De Huer., 46, etc.

(3) Augustin, Cont. Faust., VI, 8. Cf. Alexandre de Lycopolis, De placilis Manichaeorum. 19.

('i) Augustin, De Huer., 46. Cf. F. W. K. Miiller, Handschriften-Reste, Berlin, 1904, p. 38-09 (fragment manichéen),

(5) Théodore bar-Khôni chez Pognon, p. i88 et chez Cumont, p. 27 avec la note 2.

(C)) D'* Stein, Tiirkish Khiiastiianift (III, 42-44) dans le Journal of the ihiyal A.sidtic Society, 191 1, p. 285 (texte manichéen); Chavannes et Pelliot, .Jouni. Asiat.. 191 1, p. 5i4-5i5 traité manichéen). Cf. Augustin, Cont. Faust., XXTl, 19.

(7) Augustin, De natura. boni 44 (texie de Alani) ; Théodore bar-Khôni i\w7. Pognon, p. 189 (>t cIkz Cumont, p. 33-34 (citation de Mani).

rieures {{). De là elles passaient dans la barque lunaire d'où elles arrivaient ensuite dans celle du soleil pour rentrer enfin dans leur premier séjour (2). Les deux js^rands Luminaires apparaissaient comme de véritables divinités, éminemment secourables aux hommes (3). Par contre les étoiles fixes étaient regardées comme des démons enchaînés dans les airs, qui détenaient encore des étincelles injustement ravies (4). Et elles passaient pour exercer ici-bas une influence néfaste. Cette astronomie n'était, au fond, que de l'astrologie (5).

Elle s'accompagnait d'un comput minutieux. Les Manichéens admettaient la semaine planétaire (6). Et ils distinguaient les cinq jours consacrés aux planètes inférieures du dimanche et du lundi voués au soleil et à la lune et regardés pour ce motif comme sacrés (7). Ils accordaient une grande importance aux phases lunaires, qu'ils expliquaient par les transbordements des âmes, chargées pendant quatorze jours dans le petit Luminaire et déversées pendant les deux semaines suivantes dans le grand (8). Aussi ils célébraient la pleine lune,' mais surtout la nouvelle et ils jeûnaient chaque mois pendant sept jours consécutifs qui devaient être ceux du dernier quartier (9). Ils donnaient encore plus d'attention aux deux équinoxes, aux quatre saisons et aux douze signes du zodiaque qui

(i) F. W. K. Muller, Handschrlfen-Resie, p. SS-Scj (fraf^ment manichéen); I)'" SIciii, Tarklsk KluKtshKiii'ijl, XJ, vt-j.fi (Icxlo iiiaiîiclK'cn). CJ. Aimnslin, De natura boni, 4/i (texte de Mani) ; An Nadim chez Fliigel, Mani, p. loo (résumé de Mani).

(2) Alexandic de Lycopolis, De jilac. Mon.. !\ inil. ; Aii<,nistiii. Episf., LV, G ; Ephrem chez Kessier, Mani, p. 285-289.

(o) l)'" SIciii, l'urskish hliudslintnifl , 11, i5 (texte manichéen): (If. Augustin, Conl. Fannium, XX, j (texte de Faustc), ihid., XIV. 11 et Serm.. XII, 11; L, 7, etc.; S. Léon, Serw.. XXII, /|.

(4) Alexandre de Lycopolis, De plar. Mon., 7; Epiphane, Haer., LXVI. /|S ; Siniplicins, Conmicnl. du Mdiiiirl <rEifirli'l(\ éd. Sch>\('ii;hausen. p. •.>7:^

(5) Augustin, De nat. bon., Ixk (texte de Mani); De mer. Man., 60, etc.

(()) Augiisliii. C.oiii. h\msl., XVIIf, 5: Prcjacc arahc du Coiu-ilc (/<• Mcée dans Mansi, t. II. c. 1057-1008. MAI. (']ia\anii('s cl Pclliol oui nioiiln- (pic ce sont eux, selon loulc apparence, (pii l'ont inlioduile en Chine vers le conunencenient du \ni'' siècle (Jotirit. \si<d.. \^)^'^, p. 158-177).

(']) Aiiguslin (U)iil. Foust., A]///, 5; S. Léon. Serin. \l,ll. 5; Vn Aadim chez Fliigel, Mani, p. 97 (exposé des préceptes de Mani).

(8) Voii- les le\les eilés pins liaiil (noie •>).

(9) An Nadim chez Fhigel. Mani, 'p. 97 irésumé des préceptes de Mani).

CARACTÈKES GÉNÉRAUX 37

réglaient les mouvements solaires {\). Ils fêtaient particulièrement la nouvelle lune quand le soleil venait d'entrer dans la constellation du Sagittaire (22 novembre), dans celle du Capricorne (21 décembre) ou dans celle du Verseau (20 janvier). Ils jeûnaient dans les deux premiers cas pendant 2 jours, dans le troisième pendant 30 jours consécutifs qui précédaient la fête du Bêma et qui marquaient la fin de leur année (2).

Une arithmétique savante présidait à ces calculs des temps, Les Ecritures manichéennes attribuaient un rôle important à certains nombres. Après l'Un originel et le second Principe qui se posait en face de lui comme un rival, elles faisaient intervenir dans le monde trois Messagers divins (3). Elles connaissaient quatre attributs du Père de la Lumière (4), cinq auxiliaires du Premier Homme (5), plus les deux Veilleurs, l'Appelant et le Répondant, qui leur étaient intimement associés (6) et qui formaient avec eux les sept « Mahraspands » (7). Elles attachaient aux huit terres et aux dix cieux un nombre égal de divinités préposées à leur garde (8). Elles plaçaient autour du Monarque suprême douze Eons principaux, répartis en quatre séries ternaires (9), qu'imitaient douze Vertus placées autour du Troisième Messager (10). Et elles faisaient sou-

(i) Augustin, Conf., V, A, (i, 9; Préfnci' nrube du Coticile de ?\\vée, dans Mansi, t. II, c. io57-io58.

(2) An Nadjm clu'z Fhigcl, Muni, p. 97 (résumé des préceptes de Mani) ; D"^ Slein, Turkish Klmastuanift XIV, 272-274 (texte manichéen). Cf. Augustin, Coïit. Epist. Mail., 9.

(3) L'Homme Primitif, L'esprit Vivant, le Troisième Messager. V. Théodore har-Kliôni cliez Pognon, p. i85, 187, 189 et chez Cumont. p. i4, 20, 33.

ci) Dieu le Père, sa Lumière, sa Force, su Sagesse ou sa Honlé. V. F. W . K. Millier, Hdndscliriften-Reste, p. 74 et D'' Steih, Turkish KhiKisluaiiiff, X, 208-210 (textes mianichéens). Cf. An Nadim chez Fliigel, Mani, p. 95 (exposé des préceptes de Mani).

(5) V. supra, p. 34, not. 6.

(6) V. supra, p. 34, not. 3.

(7) Chavannes (>t PelHoi, Jourii. Asiaf., iQH, p- 48 (ti-ailé inanicliéen) et la note.

(8) V, supra, p. 35-36.

(9) Cont. Faust. , XV, 5 fin. (allusion à un texte de Mani); C<mt. Epist. Mon., 16 (texte de Mani). Cf. An Nadim ch(>z Fliigel, M<ini, p. 9^, ihid., p. 87.

(10) Théodore har-Kliôni chez Pognon, p. 189 et chez Cumont. p. 35 (citation de Mani) ; F. W. K. Millier, Handschriften-Reste, p. 44 et Chavannes et Pelliot. Jouru. Asint., 191 1, p. 568-569 (textes manichéens).

38 LES ÉCRITLRKS MANICHÉENNES

vent reparaître ces mêmes nombres à propos des parties inférieures du monde (1 ).

Les Manichéens possédaient une sorte de Géologie qui se reliait intimement à leur astronomie. D'après Mani, certains Archontes ténébreux avaient été tués et écorchés par le Démiurge. Tandis que leurs peaux habilement tendues avaient formé le firmament, leurs chairs constituaient la terre et leurs os les montagnes (2). De leur chevelure étaient nés les légumes (3) et de leur fiel était sorti le vin (4). D'autre part le Démiurge s'était donné cinq fils qui lui servaient d'auxiliaires et dont chacun veillait avec lui sur la terre. Le premier, l'Ornement de Splendeur, pourvu de six visages et étincelant de lumière, était établi dans la région de l'étoile polaire, au sommet de la machine ronde et il la maintenait d'une main vigoureuse. Le second, le Grand Hoi d'Honneur, trônait au milieu des airs, près des deux Luminaires, veillant sur eux et dirigeant leurs rayons ici bas, jusque dans les plus vils cloaques, pour éclairer les âmes. Un troisième, le lumineux Adamas, tenant en sa main droite un glaive, en sa gauche un bouclier, luttait sur le continent et à travers les mers contre la survivance des démons. Un quatrième, le Roi de gloire, installé dans les entrailles de la terre, entre la partie haute et les régions inférieures, mettait en mouvement les trois roues des feux, des vents et des eaux. Enfin, le cinquième, Atlas, agenouillé vers le sud. au bas de cette lourde masse, la retenait avec ses bras sur ses robustes épaules (.")). Partout le Mal se trouvait ordonné par le Bien.

Les Manichéens possédaient môme une géographie spéciale. Pour eux la terre se présentait comme un grand disque plat, qui s'étendait entre le royaume de la Lumière et celui de l'Obs-

(i) Voir par exemple le rappoil établi enfie le^; 12 Vertu? précédentes et les i-j. heures elu^z Cliavanues et Pelli<^l. /'>('• cit.. p. 565. 5t>6.

(2) Eplirem dans Kessler, Matii, p. 279 : l'IiécHlore bar-Kliôni chez Pognon, p. iSN. clie/ (aimont, p. aS-aO.

(■>) Shikdiul giniuianig Vidsliar riiez C. Saleinaini. Fin Bruclistiik inanicliciischen Sclij-ifhnus. p. 18.

(i) Augustin, De Huer., /|6 et De nior. Man.. /i^|.

(5) Théodore har-Khùni che/. Pognon, Iiiacr. imiml.. p. i8t>-i8S ef chez Vr. (auiioiit. Ilcch. p. •'()-:>.v ('f. Augustin. Cont. Fousf.. \V. t) "t \\, (). 10: (',ha\;imic< cl Pclliot. IH IniHc indniclu'en dans le Jourri. .Iswu., i()i i . p. 5'j9-55(>.

curité et qui était encerclé par le Zodiaque (1). Plus précisément elle avait la forme d'un plan incliné, qui s'élevait vers les contrées lumineuses pour s'abaisser vers celles des Ténèbres (2). Elle se divisait en quatre grands quartiers, dont trois, le Nord, l'Est et l'Ouest, confinaient aux domaines de Dieu, et le quatrième, le Sud, touchait à ceux du Démon (3). Au Nord, dans la direction de l'étoile polaire, elle s'adossait à une haute montagne, autour de laquelle tournaient les sphères célestes et derrière laquelle s'étendaient les régions bienheureuses du Paradis, visitées la nuit par le soleil (4). Au Sud, elle se terminait par quatre enceintes qui la protégeaient contre l'incursion des Ténèbres et entre lesquelles s'ouvraient trois fosses, trois goufïres béants, destinés à recevoir la matière au fur et à mesure que la substance divine s'en détachait (5) ; sur ses côtés enfin se dressait la Colonne de gloire, la Voie lactée, par laquelle les âmes montaient jusqu'aux navires célestes chargés de les recueillir (6). Entre ces limites se succédaient collines

( Il Sur la naliiic plane de Ja terre voir Ya^ qoiibî eité par Kessier, M'iiii, p. i()i rt 829. Le texte vise directemenl le firmament mais s'applique par eorrespondance à la terre. Cf. W. Brandt, Mand. Rel., p. SS-Sg.

Sur le zodiaque manichéen, voir Act. Arch,, 8 et Epiphane, Haer., LXVI, 9-

(i>) On peut le conclure du texte de Ya*- qoubî cité dans la note précédente, de la situation que la terre occupe entre le Royaume de la Lumière et ;'elui moins élevé, des Ténèbres, de la place accordée à l'Ornement de «splendeur qui la soutient et à Atlas qui la porte. Une conception analogue <'xislait chez les Mandéens (\V. Brandt, Mand. Rel., p. 89).

(3) An Nadim chez Fliigel, Mani, p. 101-102. Cf. Sévère d'Antioche chez Fr. Cumonl, Becli., p. 100 et io3 ; Jean Damascène, ,Joti. Ortli. Dlspiit. cum \}iin., P. G., XCVJ, i32i. Les quatre a angles du monde » jouaient aussi un grand rôle dans les sectes gnostiques plus anciennes. Voir Préface arabe du Conc. de Nicée dans Mansi, Coll. Conc, II, io57-io58.

il) Ya*^ qoubî cité par Kessler, Man., p. 191 et 829. Cf. C'havannes et Pelh'ot, Joiirii. Asiat., 191 1, p. 5i8. A compléter par Augustin, De Haer., 46 et Hegemonius, Act. Arch., 9: Dicit esse alios praeler hune quem vidomus mundos, quibus liuius mundi Luminaria cum hic occiderint oboriimtur. Cf. W. Brandt, Mand. Rel, p. 38.

('5) F. W. K. Mûller, Handschr. Rest., p. /ii ; Chavannes et Pelliot, Journ. Asii(d.. 1911, p. 617 et la note 2; An Nadim chez Fliïgel, Mani, p. 102.

(6) An Nadim chez Fliigel, Mani. p. 90 et 100: Sharastûni, Religions-

parleien Irad. Haarbriicker, I, 289 et Kessler, Mani, p. 34i-3/i2. Cf. Acta

\rcli.. 8: F[)ipliane. Haer.. LWI, 9: Photius, Bibl., Cod. 179; Augustin,

De nal. ht mi. [\\.

LES ECRITURES MAMCIIEENiNES

et montagnes, fieuves et océans (Ij. Et le centre en était à Babylone, la cité sainte, la résidence des Imams (2).

La physique manichéenne n'était pas moins mythologique. Elle rattachait les tremblements de terre aux changements de position du géant Atlas, qui fléchissait parfois sous son fardeau ou le faisait passer d'une épaule sur l'autre (3). Elle associait la chaleur, la pluie et les courants aériens aux mouvements des trois roues du feu, de l'eau et du vent, qu'un génie bienveillant faisait tourner du centre de la terre (4). Elle présentait le flux et îe reflux comme les efl'ets de la respiration puissante d'un monstre marin dompté par Adamas, le grand lutteur (5). Elle voyait dans les rayons lumineux des émissions de la divinité qui présidait à la marche du soleil (6), dans la rosée les pleurs de celle qui tenait le sommet de la voûte céleste il). Et elle expliquait d'une façon analogue les autres phénomènes cosmiques. Pour elle, les éclairs venaient de l'apparition subite d'une divinité androgyne, qui se montrait sans voile aux démons aériens pour tenter leur concupiscence et se dérobait ensuite à leur étreinte (8). Le tonnerre était la voix puissante des Archontes furieux de voir cette figure idéale leur échapper au moment où ils se précipitaient pour la saisir (9). Enfin l'averse, éclatant peu après, résultait d'uu relâchement S(Kidain survenu dans leurs organes génitaux (10). Elle prenait,

(i) (lh;nanii<'s cl PcllidI, .Inurii. A.si<it., 191 1, p. oiS-Ôiq cl o-A]-^).>.-.

(:->) An Nadini clicz Fh'i<^cK Maiii, ]). 07. A lappioclici- du « noiiil)ril )) de la fcrr'c lumineuse dans le(piel habile le Père de la (iiamleni' (Sliarastàni. licli^iiotisixirlcicn, tiad. Jlaar'l)riieker, 1, 291).

a^) Art Arch., 7.

(/i) F. \\ . K. Millier', liandchr. licslc, |). 17, 19. In), 'j:;. CJ. l'héodore bar-khoni elie/ l'o<4n()n. Jiiscr. DioinL, p. 1S9 el clie/ Fi'. (^urnonl. liccli., p. 3i-33 ; Au<ifuslin, Cont. Faust., XV, G et XX, 9-10.

(5) liironni, liidui. Iiad. Sacliau. Il, p. 10,").^

f(i) Augustin, ('.oui. FddsI., \\, 10 (sirn])le allusion).

(7) Coiil. Faust., \V, f) ; W. 9, 10 (simple allusion).

(<S) Au^iisliri. De iidlura hoiii, fifi el E\0(!e, Dr fidr rouhui Manirliaroa, i5 (eilalion dini le\le de Mani"). ('f. Théodoie bai-Kliôni cbe/. Pognon, p. 190 el elle/ (liiiiioni, p. 3S, 'y-^ ; Sitikaïul (jounxm'uj \ idsliar eliez Saleman, lor. rit., p. 19.

(\)) An^uslin. ('.nul. Faust.. \\l. \ •> fin.: j-'.phrem elie/, Kesslcr. Matii, }). 3oo.

(10) ('i)iillc de .h'iiisjdem, C.alrrli.. \l. ."v'j (iéf(''renee aux (( li\res nnuiielK-eiis ))). ("('. \il(L \rrli('lai, (S cl Sliil^and i^fi)uuitn\i(j \ Idsitar ebt'Z Salcnian, lor. cit., p. i().

CARACTÈRES CÉNKRAIX M

en tombant, diverses formes, parce qu'elle venait tantôt da démons ignés, tantôt d'une race plus froide par nature (1). Du reste, tous les éléments ainsi arrachés au démon ne suivaient pas la même voie. Les plus purs s'élevaient vers le ciel, tandis que les autres descendaient sur la terre. Tous les corps, en efîet tendaient à regagner leur première patrie (2).

L'étude de la vie faisait suite à celle de la nature. D'après la biologie manichéenne, les éléments impurs dégagés des démons aériens et tombés ici-bas avaient donné naissance à cinq espèces d'arbres (3). Ceux-ci, dont les prototypes existaient déjà dans les cinq régions du Royaume des Ténèbres (4), étaient donc mauvais par nature. Mais ils avaient de bonne heure absorbé une grande quantité de bons éléments. Les débris de la substance divine dispersés dans la terre montaient par leurs racines, à travers leur tronc jusqu'à l'extrémité de leurs branches, où ils s'épanouissaient dans leurs fleurs et dans leurs fruits pour reprendre bientôt leur liberté première. Et ils y abondaient d'autant plus que ces fleurs se montraient plus brillantes et ces fruits plus pulpeux (5). Quant aux plantes chétives qui poussaient sur la terre, elles étaient un pur produit du sol et elles participaient à sa nature composite (6).

La zoologie manichéenne expliquait également que les animaux les moins développés venaient d'une génération spontanée (7). Elle classait les autres en bipèdes, quadrupèdes, oiseaux, poissons et reptiles (8). Et à ces cinq espèces animales elle attribuait la même origine qu'à celles du monde végétaL Lorsque les sphères célestes se mirent à tourner, les

(i) Augustin, De natiira boni, 44^; Evodc, De fuie vont. Maniclt., iG (citation de Mani). Cf. An Nadim chez Fliigel, Mani, p. 89-90 et Sharastani, UeUrjlonsparleien. trad. llaarbriickcr. I, 289.

{'2) Augustin, !h' ^<:(ln(l !-<)iti li'i: l-lxodc. De fiile conl. Mniiich. (cilaliou de ^lani).

{?>) rhéodoïc l)ar-l\!iôiii clir/ Pognon, p. 191 (4 clic/, Vi. CJimionl, p. /|:). Cf. .\ugusliii, Co/i/. FdUsL. WIV. ■>. : Shikand ycumaniçj \itisli(ir •;-h;'ic Salcman, lov. cil., p. 19 cl surîou! (Uku -.uîir/s ci Pciliol, .loiini. A^:;iil., 191 1, p. 5:>8-5'j..9 .ri59-5(i3 et \ ou Le Coq, l'urkisli Khiitistnanijl . i!i. i'n

(Ji) Augustin. De iiior. Manieh., 4*) /'/(• .' C^cni. Fdiisi., \\l. i>.

iô) Augustin, De niar. Mnnieli., .Hli.

(()) Augustin, De i)\or. Mon., ('u\ eiCloiii. h'diisi.. VI, S.

'7) Augustin. De mor. Manicli., (io. Cf. Cotil. FdusL, Yl, S.

i8)" Augustin, Con{. Fpisl. Mon., oy. (texte cli> Mani): cf. De Huer., 40, Hegemonius, Avl. Areh., 10: Von Le Coq, Turkisli KhuasiiKtnifl.

42 LES ÉCRITURES MAMCHEENISES

Filles des Ténèbres qui y étaient attachées, se trouvant enceintes accouchèrent avant terme et donnèrent le jour à des Avortons. Ceux-ci tombèrent ici-bas, y grandirent et s'y accouplèrent pour s'y perpétuer (1). Nés de la concupiscence, ils étaient plus mauvais que tous les végétaux. Mais ils se nourrirent de ces derniers et ils s'en assimilèrent ainsi quelques bons éléments (2). C'est ce que font encore aujourd'hui leurs nombreux descendants sous le regard propice des démons aériens qui se reconnaissent en eux et qui exercent de terribles représailles sur les gens assez osés pour leur faire la chasse (3).

L'anthropologie de Mani faisait venir l'humanité des espèces animales engendrées par les Archontes ténébreux. D'après ses enseignements, le Premier Homme était né de Dieu avant que le monde ne fût (4). Terrassé par le Diable et délivré par l'Esprit vivant, il avait été placé ensuite dans les grands Luminaires, d'où il voyait le triste sort fait ici-bas à ses fils captifs de la matière, et parfois, ne pouvant soutenir ce spectacle douloureux, il se mettait un voile devant la face, provoquant ainsi les éclipses (5). Or les Avortons furent séduits par sa radieuse figure et ils projetèrent d'en faire une copie. Après avoir engendré leurs premiers nés, en qui était passé le meilleur d'eux mêmes, ils les donnèrent à leur premier chef , nommé SaclasiG). Celui-ci s'en nourrit et s'en appropria la substance, ensuite il s'unit par deux fois à sa compagne Nebroel, qui lui donna d'abord un fils, puis une fille. Ainsi naquirent Adam et Eve (7).

Un rudiment d'embryologie perce déjà à travers ce récit : (( En Nebroel, y lisons nous, s'ébauchaient et s'organisaient les images de toutes les Vertus célestes et terrestres, afin que l'être

(i) Tliroclorc bar-Kliôni chez Pognon, p. i()i v[ chez ('-unioul, p. /|0-4i- Cf. Au^mstin, f)e mor. Munich., (ii ; Cont. Faust.. VI. 8: XXI, 12.

(a) Théodore l)ar-Khôni (loc. cil.)'. Aiigiislin, />(' mor. itumiclt.. t8.

('")) AiiffnsHii, De nior. Manicli., Oo. Cf. Fr. C-mnont. Uoch. sur Je Maii.. p. 3G, not. ?..

(4) Augustin, Conl. Fausl.. \1. 3. Le (( PitMuier lloininc )> es;! un Eon divin, qu'il faut bien se garder de confondre avec Adam, le (( fil? du l)ial)!e )>.

(5) Augustin, Coiii. Faust., XVIII, 7; XXII, 12; Conf. V. 6 fin.: 9 Jin.: Cf. Simplicius, Commentaire du Manuel d'Epictète, éd. Schweighausen, p. 271-272.

(G) Augustin, De natura boni, 40 (texte de Mani).

(7) Augustin, loc. cit. (texte (h> Mani) : Théodore bar-Khôni chez Pognon, p. 191 et chez Cumont, p. /i2-43.

qu'elle formait arrivât à reproduire tout l'univers (1). Les Manichéens attachaient à ce sujet heaucoup d importance. Selon le témoig-nage d'un auteur très versé dans la connaissance de leurs Ecritures, ils ont longuement discuté sur « la manière dont le foetus se forme dans le sein de la mère, son ^origine, sa substance, la façon doni il se transforme d'une goutte de sperme en grumeau de sang, puis en masse de chair, jusqu'à ce qu'il arrive à son entier développement » (2).

L'anatomie humaine tenait aussi dans leurs œuvres une grande place. Elle tendait à établir que notre corps est une sorte de microcosme fait à l'image du macrocosme. (3) Tour à tour elle y voyait en petit, selon un texte manichéen récemment découvert, «la roue des révolutions, les constellations, les trois fossés et les quatre enceintes, les grandes mers et les fleuves, les deux terres du sec et de l'humide, les plantes et les animaux, les montagnes et les cours d'eaux, ainsi que les buttes de terre et les tertres, le printemps, lété, l'automne, et l'hiver, les années, les mois, les heures et les jours et même le limité et l'illimité » (4). Dans la dualité des sexes elle apercevait une image lointaine de celle des grands Luminaires <5). Partout elle retrouvait le mélange de confusion et d'harmonie qui s'était déjà montré dans le cosmos.

Sur ces études anatomiques se greffaient une pathologie et une thérapeutique d'un nouveau genre où la magie jouait le plus grand rôle. Pour Mani, les maladies étaient l'œuvre de Démons envieux, qui se vengeaient sur les hommes de leurs multiples déboires. La peste, par exemple, venait d'un Archonte aérien qui coupait les sources de la vie (6). Toute guérison résultait de l'assistance céleste et non de l'art humain. Elle s'obtenait au moyen de formules appropriées, qu'il suffisait de prononcer pour chasser les esprits malfaisants (7). Le

(i) Augustin, loc. cit. (texte de Mani) ; Chavanncs et Pelliot, Joiiru. Asiat., 191 1. p. 523-027 (ti'îiit^' manichéen). Cf. Ilegemoniu?, Act. Arch., 8 et Shikauil gouinaiiig ] idshar chez Sal(>man, loc. cit., p. 19.

'(2*) Mas"^ oudî, Les Prairies d'Or, trad. Barbiel- de Mevnard, t. III p. 43)3-

(3) V. supra, not. t.

(4) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., 191 1, p. 026-527.

(5) Chavannes et Pelliot, ihid., p. 533.

(6) Acta Archelai, 10.

(7) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., igiS, p. 355, texte (résumé du livre des Deux Principes) et note i.

Chef de la nouvelle religion s'était révélé comme un ..Ldecin idéal. Il avait guéri toutes sortes d'infirmes par la seule vertu de sa parole (\). Ainsi continuaient de faire ses Apôtres authentiques, ceux qui possédaient le secret de la vraie Gnose(2).

La littérature manichéenne s'attachait surtout à létude de (( l'homme intérieur )). Elle distinguait en chacun de nous 'deux âmes contraires, l'une bonne, l'autre mauvaise (3). Au dedans des os, des nerfs, des veines, de la chair et de la peau, où sont emprisonnés l'air pur, le vent léger, la lumière, l'eau limpide et le feu bienfaisant, elle montrait d'une part la pensée obscure, le sentiment obscur, la réflexion obscure,' l'intellect obscur et le raisonnement obscur, d'où naissent la haine, l'irritation, la luxure, la colère et la sottise. Elle leur opposait la pensée lumineuse, le sentiment lumineux, la réflexion lumineuse, Tintellect lumineux et le raisonnement lumineux qui engendrent la pitié, la bonne foi, le contentement, la patience et la sagesse (4). Elle décrivait longuement la lutte de ces forces rivales dont l'une constituait « le vieil homme », l'autre « l'homme nouveau » (5). Elle insistait surtout sur « Tessence de l'amour » pour en dénoncer les multiples dangers, pour mettre les esprits en garde contre l'entraînement de la concupiscence (6).

Cette psychologie dualiste aboutissait à une morale inspirée par le plus rigoureux ascétisme. Aux Elus, qui aspiraient à une vie parfaite, les écrits de Mani et ceux de ses disciples recommandaient instamment de ne prendre ni nourriture animale ni boisson fermentée (7), de n'attenter à la vie d'aucun

(i) Voir Acbi Arch.. 55. Mani est qiialiiié ilc (( grand médecin » dans le liaité manichéen de Touen lionang (Jourii. Asial.. ]!)ii. p. 58rO et dans lin énil l;i(>ïini(' (ih'uL. ini.î. ]>. i.'^ii. (.(". \\ . K. MCillcr. ll'ni<lsflir. licslc

{'.>.) Voir (Mi;i\iiiiii.'^ ci Pi'liiol. .Iniirii. As'kiL, i<)i.'î. |). .'v55. iiol. i ////.

'S") Yr^ (fciili! 'liez Kcs'^ltM'. Maiii. \). :'<)/| (résumé de Miuiit. Cf. Augusliii. De (luiihiis (ini iiiiii)iis. 'mil.: De ver. ri'lu].. i (> : ('.oui.. \l!!. ■:>■>: /)<' îliwr., /4(>. /;/!., e(.'.

I 'l) Cliiuaiiiics cl l'clliol. .loitrn. l.s/'//.. i<(ii. |». r>,'i7-5.>^. ."i'|i-r)V' ilia'lt' manichéen).

'5) ('lia\aiiiic- cl l'clliol. iltid., p. 5'|('>-55i diailé' inaiii/liécn ) : Cf. \iiguslin, Coiil. FausL. X\1V, i .texte de I-'aiisteV

,(;) Miis^ oiidf. I.rs Prairies d'Or, Irad. Hiwicr lU- \h;Miai<l. I. NI. p. .iSâ.

.7) Aiigii-lin. Ih' lldcr.. '|(1 ; C.onl. Fciisl.. W. i : /)(• Dn^r. Mmi.. '^^^> sni\ : \(ii Le (1():|. 'riir.'<kisli KluKistiKiiûfl , III. 5."v()o : ('li;i\ aiincs ;•! Felliol. .lourii. j()i.'^. p. III. .'v»(). ,S(ii ; \n Nadijn clic/ V'Iiigei. Maiti, p. ()5. elc.

homme, d'aucune bête, même sauvage, d'aucune plante, si nuisible fût-elle (l), enfm de vivre loin des femmes (2). Aux Auditeurs, qui ne pouvaient s'astreindre à une discipline si sévère, ils se contentaient d'imposer un nouveau décalogue interdisant l'idolâtrie, le mensonge, 1 avarice, Thomicide, l'adultère, le vol, l'hétérodoxie, le doute en matière religieuse, la paresse, l'oubli des prières liturgiques (3). Mais ils avaient bien soin de faire remarquer que cette tolérance était simplement provisoire (4).

Une histoire toute tissue de légendes racontait comment la science du salut avait été révélée à diverses époques par le Christ, le Fils du Premier Homme (5), qui avait pris les apparences de la chair pour nous en dénoncer la malice (6). Elle montrait l'humanité divisée dès l'origine en deux partis rivaux, dont l'un, marchant sur les traces d'Adam et sur celles de Seth, se conformait aux prescriptions divines, tandis que l'autre, suivant les pernicieux exemples donnés par Eve et par Caïn, se laissait conduire par le Diable (7). Elle expliquait comment ce dernier avait tour à tour imaginé trois fausses religions, celle des Païens, celle des Juifs et celle des Chrétiens vulgaires ou Catholiques, qui s'accordaient à n'admettre qu'un seul Principe, à confondre Dieu avec l'auteur du Mal (8). Et elle enseignait comment la foi dualiste, la seule véritable, prêchée dans l'Inde par le Bouddha, en Perse par Zoroastre, en Palestine par le Christ, avatt été exposée enfin dans toute sa pureté

u'; Aiigusiin, De mor. Monicli., 54-55, 62; Cliavaiinos cl Pclliol, Jouni. Asial.. 1910, p. 36i ; Von Le Coq. TurkisJi Khansiiianift, V, (h, 79-941 elc.

(■.->.) Augustin, De nwr. Man., G5 ; Cont. Fausi.. XIX, 3, aO, 29; De ronliii.. 20 fin.; De Haer., /[G; An Nadim cliez Fliigc], Mani, p. 95; Cha- \anues et Pelliot, Journ. .Asial., I9i3, p. 354; Von Le Coq. Tiirkisc}ic Mimicfiaca, I, p. i5.

(3) An Nadim chez Fliigel, Mani, p. 95; Sharaslâni, lîeligionspartcien, trad. Ilaarbriïeker, t. I, p. 290.

(4) Augustin, De Haer., 46; Cont. Faust., V, 10, etc.

(5) Augustin, Cont. Faust., II, 4-

(C)) Augustin, De Gen. cont. Man., IL 39: Cont. Faust., I, fin.; XXII, 49; De Haer., 4G ; Titus de Bostia, TII init. (citation d'une Ecriture manichéenne) ; Théodore bar-Khôni cliez Pognon, p. 191 -193 <>t chez Cumont, p. 4G-49 ; An Nadim eiicz FUigel, Mani, p. 91.

(7) Augustin, Cont. Faust., XX, 4 fin., (exposé manichéen de Fauste).

(S) Augustin, Cont. Faust., XX, 4 fin.

46 LES ÉCRITURES MANICHEENxVES

en Babylonie et de là dans l'univers entier par Mani, ses douze Apôtres et leurs nombreux disciples (1).

Des livres prophétiques et apocalyptiques annonçaient quel sort serait fait aux Elus qui suivaient fidèlement les préceptes divins, aux Auditeurs qui ne les observaient qu'à moitié, aux Pécheurs qui ne cessaient de les violer (2). Ils prédisaient que les premiers, une fois débarrassés de leurs liens charnels, prendraient le chemin du ciel pour rentrer dans leur bienheureuse patrie, que les seconds resteraient sur la terre pour y passer en d'autres corps, enfin que les troisièmes, esclaves de la matière, la suivraient dans l'enfer (3j. Du jour, ajoutaientils, où tous les esprits qui doivent être libérés auront regagné leur premier séjour, le monde sera abandonné à lui-même par l'Ornement de splendeur qui le soutient au nord et par Atlas qui au sud le porte sur les épaules (4). Alors les étoiles tomberont, les montagnes s'effondreront, tous les éléments matériels iront se rejoindre dans les abîmes ténébreux de l'enfer où ils s'embraseront comme en une immense chaudière (5). Et ils seront aussitôt recouverts par une pierre aussi grande que la terre à laquelle se trouveront attachées les âmes pécheresses (6). Désormais le Bien et |le |Mal, revenus à leur premier état demeureront séparés par une barrière infranchissable et pour toujours (7).

Ainsi les Ecritures manichéennes répondaient à toutes les

(i) Birouni, Chronology, trad. Sachaii, p. 190 (début du Sliâpourakân de Mani). Cf. Kessler, Mani, p. 017.

(2) An Nadim chez Fîii^-cl, M<tiii. p. lo.'l ilahlc (l;'s nialirrcs du Shàimurakûn dv Mani). CL Ihid., p. loi.

(.S) Pour les délails (!•> ccl cnsci^iitinciil . noIi' W Mfaric. l/craiiilioii intellectuelle de Saint Auijustin. i'"*" Parfic, i'"'' scct., ch. 3'\

i \) An Nadim cluv. h'Iiiji-.'l, Mani, p. 90 cl Shaïaslàni. lieliiiionsparleien, Irad. liaarbjik'kcr, I, :>89-:>()o. Cf. Augustin. Conl. Faust.. \l. 5; Mpiplianc, Ilaer., LXVI, :U, 58 oA Act. Arch., 11.

(5) An Nadim cliez Fliigel, Mani. p. 90 cl Sharasiàni. Irad. llaarLuiickcr, 1, 289-290. (if. Augustin, De nat. bon., /ja (loxie de Mani) et De Haer., 46 fin.; Alexandre de Lycopoiis, De plac. Man.. 12. ?(» : Act. Arcli.. 11 (discours de Turbo) et Kpipliane, Ilaer., LWI. 3'. 58; F. \\ . K. Millier, Handschr. Reste, p. 17-19.

((">) An Nadim chez Flii<,'-cl, Mani. p. 90; An^nslin. De H<ier., '|() ///).; De nat. t)on., ^2 ; Titus de Bostra, Cont. Man., I. 01 init.

(7) Anguslin, Cont. Fortun., 33. o5. Cï. llegcmoniu.«, Act. Arch., 11; Epiphanc, Ilaer., 3i, 58.

questions soulevées par la curiosité humaine. Elles se présentaient comme la réalisation de l'oracle du Christ daprès lequel le Paraclet devait enseigner (( toutes choses » {Joan. XIV (26) (1). Par là elles plaisaient aux esprits inquiets que tourmentait le besoin de savoir. D'autre part, leur ascétisme rigoureux était de nature à séduire les âmes éprises d'idéal, qui estimaient qu'on ne pouvait payer trop cher le bonheur de mener un jour l'existence des dieux (2). Mais les gens plus positifs devaient trouver cette morale trop peu humaine (3*. Et ceux qui avaient quelque culture scientifique relevaient de multiples erreurs dans les enseignements de la nouvelle Bible (4),

Les écrits de Mani et en général tous ceux qui avaient cours dans son Eglise offraient une forme littéraire bien appropriée à leur contenu.

Comme ils traitaient de la doctrine du salut, qui devait.se montrer éminemment « humaine )), ils ne s'adressaient pas seulement à une élite de gens instruits mais encore à la foule ignorante à laquelle on les lisait dans les assemblées religieuses (5). Aussi étaient-ils écrits en un style très simple qui visait surtout à la clarté. Et ils le faisaient volontiers remarquer. Avant eux, disaient-ils, la vérité se montrait « dans un miroir et en image », eux au contraire permettaient de la voir en quelque sorte « face à face ». (I Cor. XIII, 9-10 et 12) (6),

D'autre part, comme ils voulaient faire œuvre de science, ils ne se contentaient pas de simples affirmations, ils préten-

(i) Augustin, Cont. Faust., XXXII, 6 (paroles de Fauste) ; Cont. Felic, il, 0 (paroles de Félix) et ibid., I, 2; Cont. Epist. Man., 7, 9; De Haer., 46. Cf. Hegemonius, Act. Arch., i3 et 87; Epiphane, Haer., LXVI, 12 fin. et 61: Titus de Bostra, Cont. Man., III, Prol. Voir aussi An Nadim chez Flûgel, Mani, p. 85; Birouni, Chronology, trad. Sachau, p. 190 et Kessler, Mani,^ p. 3i8.

(2) Augustin, De mor. Eccl. cath., 2 init.

(3) Plebs ad se confugit, a me refugit, avoue Fauste de Milève au Catholique {Cont. Faust., XXI, 10). Cf. Jérôme {?), Epist., P. L., XXX, i85.

(4) Augustin, Conf., V, 4-i2. Cf. ibid., III, 21.

(6) Cont. Epist. Man., 6 init., 7, 28; De nat. bon., 44. (6) Cont. Epist. Man., 25; Cont. Faust., M, 6.

LES ECRITL RES MAMCHEEN.NES

daient donner des preuves. Ils reprochaient avec beaucoup de verve aux Catholiques de croire sans comprendre. Et ils demandaient que Tintellig-ence passât toujours avant la foi: (( Si je ne vois pas, je ne croirai pas », tel était le mot d'ordre donné à leurs lecteurs (Joan. XX, 25i d).

Ces écrits, affectant une grande logique, se donnaient comme la conclusion suprême du long travail accompli par les Penseurs Hellènes. Ils louaient volontiers Pythagore et Platon (2). Ils s'appliquaient surtout à f)arler leur langage, identifiant le Bien avec l'Esprit, le Mal avec la Matière et le Héraut divin terrassé par le Diable avec lame humaine emprisonnée en un corps mortel (3). Aussi séduisaient-ils parfois des esprits cultivés, partisans du Néoplatonisme (4).

Cependant certains critiques leur reprochaient avec raison de ne garder de la philosophie qu'une vaine apparence. Un d'entre eux disait en pariant de quelques prosélytes qui portaient avec eux ces ouvrages, et qui en prêchaient la doctrine : « Leurs théories ne s'établissent point par des arguments rigoureux qui supportent l'examen. Leurs démonstrations n'ont pas de principes dont on puisse voir les conséquences. C'est vraiment par un heureux hasard qu'il y a de la philosophie dans leurs discours naïfs. Ils invoquent des Ecritures nouvelles et anciennes, qu'ils considèrent comme inspirées, et ils en déduisent leurs opinions. Ils ne se montrent accessibles à la discussion et à la critique qu'autant qu'ils peuvent être convaincus de s'en être écartés dans leurs paroles ou dans leurs actes. Ce que sont pour les gens qui philosophent à la manière des Hellènes les prémisses d'où partent

(i) Coitl. h^uist., \\i, 9 ip<ii()l('< (ic F;iu.~t*0. Cf. Dr util rml.. ■>..

('.>) Vf>i)- An^apiu!^ ("liez Pholius. liihl., CaxI. i~[) : rault'ur il;- ia Thcosopli'hclu'z Hun-sch, Klaros, Leipzig, 1889, 8° (Oracles des dieiij' helléniques^ }\"^ {u^ (' ()o). Cf. \cl. \ri-h., 5i. cire. ///!. et FIii^tI, V'ui/. p. I79-l^(t. 191. ".UO.

(3) Voir ^111- ridciililiralion du VAvn ci de l'Kspril : AiijLfustin, Coni. ÎII, i:>; VU, 1; De Gen. cont. Mon., I, :>.•;, 28; Cont. Kpist. Mon., r>3 fin. llcgoinouiiis. Act. Arch., ifi, olo. : sur (l'Ilc du Mal et de la Matière : Auiiuslin, Cont. Faust.. X\I, i. el XX. 3: Tilus de lk)stra. Cont. Man.. I. 5. 10; i^liolius, Bibtiotli., Cad, 180 (A<^apius). et;-.; >ur eelie du Héraut divin cl de l'Anu' liumaiu(^ : Alexandre de Lycopolis, /)<' Plac. Man.. 3: Mpiplianc, llaer.. lAVJ. -jJji et /j/j ; Auoiistin. De ver. rel.. lO ; Cont. Fortun.. ■2-2 (parol{>s de Fortuuat), etc.

(4) Alexandre de Lycopolis, De Plac. Man., 5, cire. n}ed.

leurs raisonnements, la parole ou l'oracle des Prophètes 1 est pour eux vl) ».

Mani s'appuyait de préférence sur les écrits du Nouveau Testament, du moins sur eux d'entre v mx qu'il admettait dans son Canon. D'après un polémiste du iv^ siècle, après avoir vainement essayé de répandre sa doctrine parmi les orthodoxes, il se serait procuré les « livres des Chrétiens » ,les aurait étudiés avec soin et en aurait inséré de nombreux fragments à travers son œuvre pour mieux la faire accepter parmi les Catholiques (2). Si discutable que soit ce récit, il montre tout au moins que les publications de l'hérésiarque abondaient en citations bibliques. Le nouvel Evangile était composé avec des débris de l'ancien. Aussi ses partisans ne se lassaient pas d'alléguer certains passages de Matthieu et de Jean (3). Ils invoquaient plus fréquemment encore le témoignage de Paul, dont ils prétendaient être les fidèles disciples (4).

Souvent encore les Manichéens faisaient appel aux traditions païennes : '< Par leurs fables, dit Alexandre de Lycopolis, ils laissent loin derrière eux les mythologues qui ont parlé des membres génitaux d'Ouranos, qui ont imaginé une conspiration ourdie contre Saturne par son fils désireux d'obtenir le pouvoir souverain, qui ont montré ce même Saturne décidé à manger ses enfants et trompé dans l'exécution de son dessein par un simulacre de pierre qui lui était présenté. Ne soutiennent-ils pas des idées analogues ? Ils parlent ouvertement d'une guerre engagée contre Dieu par la Matière, Et ils n'entendent point cela dans un sens spirituel et figuré, ainsi

qu'Homère dans Vllùtde Dès que les preuves et les raisons

leur font défaut, ils accumulent en tout sens des témoignages de poètes et ils cherchent à abriter leurs opinions sous le couvert de ces autorités (5). » Un autre Egyptien, Sérapion de Tmuis, passant en revue les doctrines professées par eux, rap[)elle

II) Alexandre de Lycopolis, De Plac. Man., 5.

(2) Hegemoniiis, Act. Arch., 5i-52.

(3) Ils citaient surtout Malt, VII, i8 (^Hegemonius, Act. Arch.. i3 : Epiphane, Haer., LXVI, 62, (>3 ; Titus de Bostra, Cont. Man., I, 33; Augustin, Cont. Adim., XXVI: Cont. Fortiim, 22: Cont. Faust., XII, i; Cont. Fel., II, 2 init.) et .Joan., XX, 26 (v. snpra, p. /jS, not. i).

(4) Ils citaient surtout I Cor. XIII, 9. 10, 12 (v. supra, p. ^17, not. 6).

(5) De Plac. Man., 10.

aussi (( leurs armures, les combats, les g-igantomachies et autres fictions du même genre » qu'ils ont empruntées à la cosmogonie antique (1). Ces textes doivent viser surtout les écrits de Mani. Ici encore le Maître avait frayé les voies. Il avait composé un traité Des Géants où il racontait tout au long les exploits de Sam, de Nariman et d'autres personnages également mythiques (^). Et à travers toute son œuvre il s'était appliqué à mettre en valeur les vieilles traditions, dans lesquelles il voyait comme une survivance plus ou moins affaiblie de la révélation primitive apportée par le Christ (3). Les Ecritures manichéennes se présentaient ainsi comme un tissu de légendes habilement tressé sur un fond dualiste. Selon un rapport ironique d'un auteur chrétien du iv^ siècle, Mani n'avait fait qu'insi-rer quelques « contes de vieille femme », narrés en un style diffus, avec une « grande abondance de mots inutiles )), dans les livres d'un de ses devanciers en tête desquels il avait ensuite mis son nom. A cette époque il était un vieillard. Dans sa jeunesse, d'ailleurs, il avait été élevé par une veuve d'un âge avancé, qui s'était attachée à lui et l'avait fait son héritier (4). D'après une réflexion analogue d'un certain nombre de polémistes grecs, il méritait parfaitement d'être appelé Manès, c'est-à-dire le «fou» (5i. (( Dans ses livres, ajoute un historien arabe, il n'y a aucune des matières contenues dans les autres, aucun récit captivant, aucun art littéraire, aucune >agesse qui s'impose, aucune philosophie, aucun art spéculatif, aucune préparation à une industrie, à l'exercice d'un métier, aucun enseignement agricole, aucune instruction militaire. Il y est seulement question de la Lumière et des Ténèbres, de 1 accouplement de Satan (?), du mélange des Démons, du Tout Puissant (?). Le lecteur y est effrayé par la «Colonne de l'Aurore », par les histoires de Sakloun, Hoummàmat et Ouadrouâï (?>. 11 n'y a là que bavardage, chimère et mensonge, sans aucune belle

(i) Chez Tilus de lîostra, Cont. Mon., î, 06 fin.

(a) Al-(Jliadaiifar de l'ibùz dans un siipj^lrincnl à nnc lettre de Hironni, cité par Kesslor, Mai^i, p. 199.

(3) V. M//)ro. p. /|5. not. 5 el 0.

(4) Ad. /l/r/(., r>>-58.

(5) Cyrille de Jérusalem, Calcclt., VI, 00; Serapion de Tmuis, A<lv. M<in., 2; Sévère irAntioche chez Fr. Cnniont, Rech.. p. 99 (voir note i).

exhortation, sans indications pour la conduite de la vie, sans direction pour la grande nnasse, sans enseignement pour l'élite (1). Un auteur chinois confirme ces remarques : « J'ai obtenu, dit-il, les livres saints de la Religion de la Lumière et j'y ai jeté les yeux. Ce sont des divagations où il n'y a rien à prendre (2) ».

Parmi ces légendes naïves, qu'il regardait comme des vestiges d'une antique révélation et où ses adversaires ne voyaient qu'un amas de niaiseries, Mani semble avoir particulièrement goûté les plus scabreuses. Par une anomalie étrange, dont la littérature ascétique ofïre d'autres exemples, il traitait d'autant plus volontiers des « œuvres de la chair » qu'il en réprouvait la pratique. Ce sujet l'obsédait. Et il en parlait avec une liberté qui contractait avec l'austérité de ses principes et qui, parfois, confinait presque à la licence (3).

Cependant, à travers toute son œuvre, il gardait constamment le ton du moraliste. Il visait à transformer ses lecteurs, à les rendre meilleurs, bien plus encore qu'à les instruire. Aussi multipliait-il les conseils et les exhortations (4). Tour à tour sévère et consolant, il faisait alterner les terribles menaces de l'enfer réservé aux pécheurs et l'attrayante perspective du paradis ouvert à tous les justes (5). Il discourait avec onction sur Dieu et les choses divines. Ce mythologue si réaliste était doublé d'un mystique et maintes pages de ses écrits rappelaient l'Evangile (6).

Enfin, il parlait une langue imagée et vivante qui s'adaptait sans effort aux sujets de ses livres et qui changeait plus ou moins avec eux. Epique quand il décrivait la situation primitive des deux Royaumes opposés (7), ou quand il

(i) Al Gahiz chez Kessler, Mani, p. 367-368. Cf. sur Saklan ou Sakloun, Théodore bar-Khôni chez Pognon, Inscr. mand., p. 191 et chez Fr. Cumont, Rech. p. ào-^h et 73-7/i ; sur Hoummâmah, An NacUm chez Flûgel, Mani, p. 90; sur Ouadrouaï (l'Esprit Puissant?), Augustin, Cont. Faust., XX, 9.

(2) Chavannes et Pelliot, Jour/i. Asiat., i9i3, p. 34a.

(3) V. Augustin, De nat. bon., !\2, 44 (citations de Mani); Cyrille de Jérusalem, Catech., VI, 34 (d'après la lecture des ouvrages de Mani).

Cl) Voir le traité manichéen de Touen houang édité par Chavannes et Pelliot, dans le Journal Asiatique, 191 1, p. 569-585. Je montrerai plus tard que ce traité est fait sans doute avec divers fragments d'ouvrages de Mani.

(5) Augustin, Cont. Epist. Man., i2-i3 et Evode, De Fid. cont. Man., 5.

(6) Birouni. India., trad. Sachau, t. I, p. 48, 54-55.

(7) Augustin. Cont. Epist. Man., 16, 19, 37.

racontait la guerre eng-agée entre Dieu et le Diable ( 1 ), lyrique quand il invoquait le Père de la Grandeur ou les Anges préposés à la garde du monde (2), simple et familier quand il exposait l'histoire d'Adam et de ses descendants (3i, terrible ou souriant selon qu'il décrivait le sort final des justes ou celui des pécheurs (4), il prenait successivement les tons les plus variés. Son œuvre était comme un drame aux cent actes divers. Et chacun des acteurs y venait expliquer sa conduite et son rôle en des formules stéréotypées où perçait le mystère. Car là comme en tout système gnostique le verbe jouait un très grand rôle. Il possédait une valeur magique et décidait la destinée des dieux et des démons aussi bien que celle des humains (5).

Malheureusement le discours abondait en redites stériles. 11 tournait souvent au bavardage. Chacune de ses phrases était encombrée d'épithètes, surchargée d'incidentes (6). Aussi, malgré le relief des images et l'attrait du sujet, rebutait-il fréquemment le lecteur (7). Ces défauts ne pouvaient que s'aggraver dans une traduction. Ils y devenaient d'autant plus sensibles et choquants que l'original y était ordinairement reproduit d'une façon servile et maladroite (8).

Par ailleurs, les illustrations qui accompagnaient d'ordinaire le texte sacré contribuaient à le faire mieux accepter. Selon l'heureuse formule de Mani, elles complétaient l'enseignement

(i) Théodore bar-Khôni chez Pognon, Inscr. Maiid., p. 184-192.

(2) Augustin, Cont. Faust., XV, 5, cire. nied. ; 6, cire. med. et fin.

(3) Augustin, Cojit. Epist. Man., i/j et De nat. bon., 46 ; Théodore bar-Khôni, op. cit., p. 191-192.

(4) Evode, De fid. çont. Man., 5.

(5) Théodore bar-Khôni, Inscr. Mand., p. i85, 186, 188 et k^s commentaires de Fr. Cumont, Rech., p. i4, not. 4 et p. 24, not. 2.

(6) Voir quelques spécimens de verbiage chez Augustin, De nat. bon., 44; Evode, De }id. cont. Man., 5; Sévère d'Antioche, Ilom. CX|XI11 chez Fr. Cumont, Rech., p. 100-102, 117 et suiv.

(7) Act. Arch., 55 fin.; Titus de Bostra : Cont. Man.. I, i4; Epiphane, Haer., LXVI, i4 init., etc.

(8) Quelques spécimens de ces versions ont été conservés en lai in (voir Augustin, Cont. Epist. Man., i2-i5, 3i ; De nat. bon., 44-46 et Evode, De fid. cont. Man., 5, 11, i4-i6, 19), en grec (Act. Arch., 7-11 ?; Titus de J3oslra, Cont. Man., I, 5, cire, init., 12 cire, init., III, cire, init.): en turc ouïgour (A. Von Le Coq, Turskisclie Manichaica ef autres publications analogues), en chinois (Chavannes et Pelliot, .Journ. Asiat., 191 1, p. 5ÔS-589).

de Mani pour les gens instruits et pour les autres elles le suppléaient (1). Elles plaisaient au peuple, parce qu'elles parlaient aux yeux sans fatiguer l'esprit, et elles avaient un égal succès près des lettrés, parce qu'elles se montraient toujours pleines de sens et chargées de symboles. Seulement elles ne supportaient pas la médiocrité. Or toutes ne pouvaient être des chefs-d'œuvre. Mani s'était acquis la réputation d'un peintre éminent (2). Et certains de ses disciples l'imitaient sur ce point (3). Mais d'autres maniaient mieux la plume que le pinceau. Et les figures dont ils ornaient leurs livres étaient parfois grotesques et inintelligibles (4).

Par leur forme comme par la nature de leur contenu, les Ecritures manichéennes étaient donc un « signe de contradiction ». La simplicité, la naïveté, la grossièreté même de leurs récits et de leurs figures plaisaient à la foule, mais choquaient vivement les esprits délicats. D'autre part, l'usage fréquent qu'elles faisaient de divers livres saints leur permettait de se faire accepter par les adeptes des religions anciennes. Seulement les gardiens de l'orthodoxie n'en mettaient que plus d'ardeur à les combattre. Aussi devaient- elles obtenir quelque temps une très large diffusion et disparaître ensuite devant les critiques dont elles étaient l'objet.

(i) C. W. MitchoU, S. Epliraini's Prose, Réfutations of Mani... p. xciii. V. supra, p. 23.

(2) Voir la note précédente. Cf. Aboiil'l-Ma^ àlî, Firdousi et Mîrchond, chez Kessler, Mani. p. 371, 375, 379.

(3) Voir un beau spécimen d'illustrations manichéennes chez A. Von Le Coq, Ein christliches und manichaïsches Manuskriptfragment, dans les Sitzunsberichte de l'Académie des sciences de Berlin, 1909, planche XIII, après la page I2i5, et Chotscho, planche VI (en couleur).

(4) Voir un autre échantillon chez 'A. Von Le Coq, Dr. Stein^s Turkish Khuastuanift from Tun-huang, dans le Journal of the Royal Asiatic Society, 191 1, appendice, planche II, fin du rouleau.

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