CHAPITRE PREMIER
Propagation des Ecritures Manichéennes
Presque aussitôt après leur rédaction les écrits de Mani et ceux de ses premiers disciples ont fait leur apparition dans les pays chrétiens de TOrient et ceux de l'Occident. Très vite également ils se sont répandus hors de la Chrétienté, depuis la Perse où ils ont pris naissance jusqu'aux confins de l'empire chinois. Ainsi, par un rayonnement progressif et rapide, ils sont allés à travers tous les pays connus.
D'après les Ada Archelai, œuvre de polémique antimanichéenne qui se donne comme écrite par un certain Hégémonius et qui a dû être-rédigée en grec dans la première partie du iv^ siècle (1), Mani aurait fait apporter ses écrits en Egypte par Thomas et en Scythie par Addas, tandis que lui-même les répandait avec Hermas dans les « parties hautes de sa province » (2). Puis, au retour de ses messagers, qui se plaignaient de l'opposition suscitée contre eux par son enseignement, il leur aurait donné une édition nouvelle de ses œuvres où il cherchait à se mettre à couvert derrière les « livres des
(i) Voir plus loin le début du dernier chapitre. (2) Act. Arch., 53.
S() LES ÉCRITURES MANICHÉENNES
Chrétiens ». Et il les aurait envoyés de nouveau en mission (1). Addas serait alors passé en Orient, Thomas erf Syrie et Hermas en Egypte (2). Comme des personnages de même nom apparaissent fréquemment dans la tradition chrétienne, où ils jouent un rcMe analogue, tout ce récit est sans doute légendaire. Mais il montre qu'au moment où il fut rédigé les écrits de la nouvelle secte s'étaient propagés à travers les régions dont il parle.
Les Ecritures manichéennes se sont, naturellement, répandues d'abord dans leur pays d'origine, en Mésopotamie. C'est là que les Actes (VArchelam montrent Mani allant discuter avec révêque de Kashkar « un livre babylonien sous le bras gauche » (3). Les œuvres de l'hérésiarque devaient y être d'autant mieux accueillies qu'elles se rattachaient étroitement à celles de Marcion et de l^ardesane, déjà très populaires, et que, d'ailleurs, leur langage s'y parlait couramment. Aphraate qui vivait dans la première moitié du iv^ siècle et, semble-t-il, dans la région de Mossoul, les a certainement rencontrées au cours de son apostolat. Dans une de ses Homélies, il y fait nettement allusion, car, à, propos des jeûnes, il rappelle la doctrine de (( l'insensé Mani o, qu'il assimile à celle de Marcion et à celle de Valentin, ou, en remontant plus haut encore, à celle de Zoroastre (4). Peu après lui, Ephrem, qui a vécu d'abord à Nisibe et ensuite à Edesse, s'exprime en termes plus formels sur le même sujet. Il parle fréquemment des Ecritures manichéennes et en homme qui les connaît à fond. Il les met sur le même plan que celles de Marcion et de Bardesane, qu'il combat avec une grande àpreté. Il ne se lasse pas de les prendre à partie et d'en signaler le danger (5). C'est évidemment parce qu'il a constaté qu'autour de lui beaucoup de gens les lisent et les propagent, Dans la première moitié du v^ siècle, lévêque d'Edesse Rabboulas les trouve encore très répandues, car il leur fait une guerFe acharnée. Son panégyriste le loue d'avoir
(i) .4c/. Arc)i., 54 cire. med.
{•}.) AcA. Ardi., ii fin.
(3) Act. Arch., i3 cire. init.
(4) HomiL, III, 9, dans la Pairologia Syriaca do Mgr Graffin. Paris, iSq/i, t. I, p. ii5. Cf. Kessler, Mani, p. 3o3-3o/i.
(5) Voir Kessler, Mani, p. 262-302 et surtout C. W. Mitchell, 5. Epraim's Prose (Ucfufafions o/ Mani. Marcion nud Bardaisan). Londres, 1912, 8".
ramené à la vraie foi les a insensés Manichéens ^) en même temps que les Marcionites (l).
Des régions voisines de l'Euphrate les nouvelles Ecritures se sont propagées de bonne heure à travers la Syrie, la l'alestine et le nord de l'Arabie. D'après un récit sûrement légendaire des Actes d'Archéiam, Scythien, leur premier rédacteur, appartenant à la race des « Sarrasins », serait allé finir ses jours en Judée (3). C'est sans doute parce que les livres saints qui lui sont gratuitement attribués étaient très répandus dans les contrées limitrophes du Jourdain. Ils ont dû y être apportés, dès la quatrième année du règne d'Aurélien, en 274, par (( un vétéran », un certain Akouas, descendu de la Mésopotamie à Eleuthéropolis, où les Manichéens, très nombreux encore du vivant d'Epiphane, portaient communément son nom (3) et sans doute identique avec un des douze Apôtres de Mani, un Zakouas ou Zarouas, qui se trouve mentionné dans quelques textes plus tardifs (4). Vers le milieu du iv^' siècle, dans une de ses Catéchèses, Cyrille de Jérusalem déclare les avoir lus pour s'assurer que les renseignements qu'on lui a donnés sur eux sont bien exacts (5). Son voisin Eusèbe d'Emèse en fait aussi une critique détaillée (6). Un peu plus tard Titus de Bostra leur consacre un traité volumineux qui témoigne de leur vogue inquiétante (7). Peu après lui, vers 375, Epiphane, évêque de Salamine, qui a pu en rencontrer des exemplaires et des lecteurs nombreux, leur consacre un chapitre très long de son traité Des Hérésies, où il atteste leur grande diffusion par le soin même qu'il met aies combattre (8). Au milieu du siècle suivant, un polémiste du nord de la Syrie, Théodoret de Cyr, leur accorde encore une assez grande place dans son Abrégé
(i) Ovcrbock, 8. Eplirucini Syri, Babulae episcopl Edesscni Balaei alioriunqiie operd selecta, Oronii, i865, 8°, p. 193.
(2) Act. Arch., 52, Inil. et cire. med.
(3) Epiphane, Hacr., LXVl, i.
(^4) P. G.. G, i32i {Première fonnide grecque d'abjuration) ; I, i/jGS (Deuxième formule grecque d'abjuration); CU, /ji (Photiiis, Cont. Man.) ; 'CIV, 12G5 (Pierre de Sicile, Hist. Man.).
(5) Catedi., VI, 3/;.
(G) Mentionné par Théooret, Haeret. jubuJ. camp., I, 26, fin.