P. G., LXXXVI
des Manichéens,... à Sisinnius, successeur de Manès, à Addas et Adimante, que ce dernier envoya en diverses contrées du monde,... à Hierax, Héraclide et Aphtonius, exégètes et commentateurs de cet homme profane et impie, à Thomas, Zarouas et Gahriahius,... à Marcion, Valentin, Basilide et quiconque ose blasphémer l'Ancien et le Nouveau Testament, à quiconque rejette Moïse, les Prophètes et leurs écrits (1) )). ' Toute cette littérature a joué un rôle assez important dans les controverses théologiques qui ont longtemps agité le monde byzantin. Orthodoxes et hérétiques se reprochaient tour à tour d'en subir l'influence. Déjà vers 425, dans une critique dun livre d'Augustin, Julien d'Eclane dit avoir reçu de Constantinople une Epttre de Manichée à la Vierge Ménoch qui expose une théorie de la concupiscence étroitement apparentée à celle de Tévêque d'Hippone (2). Un siècle plus tard, dans un traité Des deux Natures adressé à Timothée le scolastique, Eustathe le moine cite un passage d'une a Leltre à Addas » et d'une autre « à Seythien », où le même hérésiarque professe déjà la thèse monophysite (3). Vers la fin du vi^ siècle, dans une œuvre analogue, Euloge d'Alexandrie allègue encore ces deux textes en attribuant le premier, sans doute par erreur, au Gnostique Valentin (4). Un recueil anonyme de témoignages ecclésiastiques intitulé Doctrine des Pères sur l'Incarnation du Verbe, qui a dû être rédigé entre 662 et 679 invoque à son tour un passage d'une Epitre de Maires le maudit à Kondaros le Sarrasin et deux autres d'une Epitre de Mânes le Persan à Zebenas (5). Environ 150 ans après, dans ses traités Contre Eusèbe (6), Contre Epiphanide (7), Contre le grand Concile Iconoclaste (8), Nicéphore de Constantinople exploite aussi ces
(i) J. Cîoar, Euchologion. Paii>, lO/t;, iii-fol., p. SSô-SSC) et P. Ci., C. i,'vji-i3a5.
(a) Cottl. JuJiiin. op. unperi., III, lOO, 172 et suiv.
(3) A. Muï, Script, vet. uov. coll., t. Vil, p. •.>77.
(/() Phofiiis. BibL, Cad., :>.3o. '
(5) A. Maï, Script, vri. iior. coll., t. VII, p. 17 cl (h)-7o : Fr. Diekamp, Doctrind Patrum de Inciirfuitionc \\'rbi. Miinslcr, 1907, S^, p. 58, 176, 3o6.
(G) Pili'a, Spicilcij. SoIcsdi., I. I. p. /|()5-/|()() cl 433-/|3/j.
(7) Pili-a, Spicileg. Solesm., I. IVj p. 3Go et 378.
(8) Aîamiscrit incdil de la lîihliolluNpic Nalionalc. l'onds Cdislin. ()3. fol. -.iib.
PROPAGATION DES P:CRITURES MANICHEENNES
derniers documents et celui de la Lettre à Addas. Sans doute en utilisait-il un certain nombre d'autres dans un traité depuis longtemps perdu, Contre les Juifs, les Cataphryges et les Manichéens, qu'il a dû composer vers 845 (I).
Un demi siècle plus tard, les écrits de Mani et ceux de ses disciples étaient encore assez lus pour que les théologiens de Byzance y vissent un danger pour leur foi. Entre 867 et 87i un compilateur anonyme faisait un recueil des principales réfutations qui en avaient été données par les apologistes antérieurs et il le dédiait en vers pompeux à l'empereur Basile, qui menait alors une guerre acharnée contre les partisans de la foi dualiste (2). Vers le même temps a dû paraître une Histoire des Manichéens qui accorde une grande attention aux livres de la secte et dont nous possédons quatre éditions légèrement différentes attribuées à Photius ( J), à Pierre de Sicile (4), à Georges le Moine (5) et à Pierre Hégoumène (6V Les deux premiers auteurs l'ont fait suivre d'une longue critique des doctrines exposées dans les nouvelles Ecritures (7). Enfin une nouvelle formule d'abjuration, qui semble calquée sur l'œuvre de Photius et qui peut venir du célèbre Patriarche, passe en revue les principaux textes sacrés dont font usage les hérétiques. Elle anathématiso (( tous les enseignements et écrits de Manès, son livre des EpUres et tous les autres livres des Manichéens, leur Evangile mortel, qu'ils appellent vivant, leur Trésor de mort, qu'ils intitulent le Trésor de vie, leur livre dit des Mystères, où ils s'efforcent de détruire la Loi et les Prophètes, celui des Choses cachées (Apokrupha), celui des Mémoires, les écrits d'Addas et Adimante contre Moïse et les autres Prophètes, l' Heptalogue d'Agapius et le livre d'Aristocrite intitulé Théosophie... ». Après avoir formulé un nouvel anathème contre « le père de Manès, Patekios... et sa mère Karossa )), elle réprouve aussi
(i) .Mrephori vita, aG. P. G., G, 69 vi note 2.
(2) A. Brinkmann, Alexandri Lycopol. conL Mauich. opin. disput. Lcip zig, 1895, p. xvi-xxv.
(3) P. G.. GII, 16-8/1.
i) P. (;., civ, ii.''io-i.'^o/i.
T)) P. (;., ex, 553-557 (>t S8/1-892.
(6) Publié par Gieselcr en appcnclicc^ à VHlsioire des Mniilchéens de Pieii e de Sicile, Gottingen, i846, /j°.
(7) P. G., GIT, 85-204 et GIV, i3o5-i3/i9.
70 LES ÉCRITURES MAMCHÉENNES
<( Hiérakas, Héraclide et Aphtonius, commentateurs et exégètes de ses œuvres, Sisinnius, le régent de sa folie et Thomas, l'auteur de l'Evangile du même nom » ainsi que « tous ses autres disciples... Boudas, Hermas, Zarouas (Zakouas?), Gabriabius,... Hilaire, Olympius,... Zalmaius, lannée, Paapis, Baraias », sous les noms desquels d'autres œuvres ont sans doute circulé (1).
Ces derniers documents de l'orthodoxie byzantine visent directement une secte particulière, celle des Pauliciens, qui est née et qui s'est développée surtout en Arménie. Les livres saints du Manichéisme ont dû pénétrer de bonne heure dans la même région, où Bardesane leur avait déjà frayé la voie (2). Peut-être y ont-ils été lus du vivant de Mani ou de ses premiers disciples, car une des Epitrcs dualistes énumérées par An Nadim était adressée (( aux Arméniens » (3k En tout cas, ils y étaient connus dès le V siècle. Un auteur de ce temps, Esnig de Golp, évêque de Pakrévant, parle, dans son traité Des Sectes, de la doctrine des « deux Racines », exposée par les « Zandiques » disciples de l'hérésiarque persan, et il la rapproche de celle des « Mages ». qui font venir de Zervan les deux Principes contraires Ormuzd et Ahriman (4). Vers 590, des missionnaires travaillèrent activement à la propagation des mêmes Ecritures: (( A cette époque vinrent en Arménie, dit l'historien Samuel d'Ani, des Syriens à la parole de miel, qui voulaient y semer les doctrines de Nestorius. Ils furent anathénritisés et chassés, Mais certaines gens les accueillirent et traduisirent leurs livres mensongers, savoir le Kaiirdosag, le Kurmkosag, la Vision de Paul, la Pénitence dWdam, la Diathéké, YEnfance du Seigneur, le Sébios, la Grappe de bénédiction, le Livre ouvert, V E.rplication de l' Evangile de Vani (5) ». C'est à la fin du vu* siècle que parut l'hérésie paulieiennc. Fondée par Paul fils de Callinice et par son frère Jean, tour à tour représentée par Constantin et Siméon, par un autre Paul, ses deux fils Gégnésius et Théodore et son petit-fils Zacharie, par un certain Joseph
(0 P. (;., I, l'iCf)-! '|{is.
(•>,) V. supni, p. i"). iiol . ''i. [^) Fliij>('l, Mani, p. loH.
(/i) V. I.aiifjlois, CollecL des hislor. (Uic. cl niod. de V \nn. Paiis, iSCx). iIl-/|^ 1. 11. |). .'^7().
(5) Jouni. Asinl., 1853, I. 11. ]>. /iSo cl P. G.. \1\. (i8ô-(;S(>.
PROrAGAJION DES ECRITURES MANICHÉENNES 71
et son disciple Baanes, enfin par Sergius et Thëodote, elle recruta de très nombreux adeptes, qui eurent beaucoup de peine à s'accorder entre eux, mais qui s'entendirent toujours à merveille contre les Catholiques (11. Or ces gens là avaient aussi leurs livres sacrés. Ennemis déclarés de l'ancien Testament, ils admettaient, moyennant certaines retouches, les quatre Evangiles et les Epilrcs de Paul dont ils faisaient le plus grand cas (2). Ils lisaient aussi des textes plus récents, par exemple plusieurs lettres de Sergius citées par Photius (3). Et ces derniers écrits reproduisaient la substance du dogme de Mani ,tout en s'appliquant à lui donner une forme orthodoxe, pour mieux le faire accepter dans les milieux chrétiens (4).
Dans le courant du ix*^ siècle, beaucoup de Pauliciens passèrent de l'Arménie chrétienne, où ils étaient pourchassés par le pouvoir civil, dans la province musulmane de Mélitine, dont réniir leur fit bon accueil (5). Déjà plusieurs siècles auparavant, un grand nombre de leurs devanciers, fuyant la persécution de Justinien, s'étaient réfugiés dans les Etats du roi de Perse Chosroès (6). C'est que par delà les limites de la Chrétienté la religion de Mani restait toujours extrêmement vivace. Ses livres saints devaient y circuler jusqu'à une époque très tardive depuis les rives du Tigre et de l'Euphrate jusqu'à celles de rindus et du Fleuve Jaune.
Nulle part, sans doute, la littérature manichéenne n'a été plus lue que dans le pays de l'Irak^ où elle a pris naissance, et dans les contrées voisines, où elle s'est d'abord répandue. De bonne heure, elle y a inspiré plusieurs sectes dans lesquelles la foi dualiste survivait sous des formes nouvelles.
D'après un auteur chrétien du viii^' siècle (7), sous le règne du roi sassanide Firouz (458-484), un certain Battaï, élevé dans
(i) Photius, Cont. Mon., i, 2-/|, iG-27.
(2) Pholius, op. cil., ], 3, iG.
[S) Photiii>', op. cit., 1. 22.
(/i) Photius, op. cit., 1, /i-io.
(5) Photius, op. cit., ], 2^.
((')) Chabot, Synodicon Orieninte, Paris, 1904, /|°< p. 5S5.
(7) Throclorr bai'-Khôui chez II. Pognon. Inscr. niaiid., p. 221-22/j.
72 LES ÉCRITURES MANICHÉENISES
le groupe gnoslique des Kantéens (1), par son maître Papa, de la famille des Klilayès, natif de Gaoukaï (2) », passa chez les disciples de Ma nés, où il « recueillit et mit en ordre quelquesuns de leurs discours et quelques bribes de leurs mystères magiques ». IHiis il enseigna une nouvelle religion, dans laquelle il expliquait, à son tour, comment les Puissances des Ténèbres, soulevées contre le Royaume lumineux et contre son réprésentant, « le Seigneur Dieu », avaient formé le monde, ainsi. que le premier- homme, et comment le '< Fils de la Lumière » s'était ap[)]i(jué à dégager lésâmes emprisonnées par eux au sein de la matière (3). De même, un (( mendiant » de l'Adiabène, nommé Ado, sétant établi dans la Mésène. près du fleuve Karoun, y prêcha unc^ doctrine empruntée aux Manichéens comme aux Kantéens et aux Marcionites et conservée dans la même ('ontré(* j)ar les Mandéens et dans l'Irak par des (( Nazaréens partisans de Dostaï » (4). Si ces renseignements ont quelque valeur, les initiateurs de celle double réforme avaient cert;iinement lu les livres de Mani. VA ils ont dû en composer eux-mêmes plusieurs autres, car. le résumé qui nous est donné de leur enseignement paraît emprunté à des textes officiels
Sous le règne de Kobad (488-531) et de Khosrau Anôchè- Rèwàn ou Chosroes 1 (;J31-;)70), un autre novateur, nommé Mazdak, exposa à la cour et au peuple de Perse, dans ses prédications et dans un nouvel ouvrage^ dont le titre ne nous est point connu (o), un dualisme étroitement apparent('' à celui du Trésor ou du traité des Prùiripcs ((>). Lui aussi dut faire un grand us.ige de la littt'rature manichéenne. Or il laissa
(i) ('.es Kaiilrcris pivlciulaicnl Iriiir leurs doctrines d'Abel (Poijnoii. op. cit., p. :v.w). Sans doute se rattachaient-ils aux Séthitcs qui vouaient un culte spécial à ce niènu' I^aliiarclie.
{•j.) Ce nom désiu^nait ancienncuHMd la région compris(> entre \c Tigie ef, la frontière persane, an snd de Klianikin et à l'est de Ctésiplion (^ . Pognon. op. cit., p. 9, not. 9.).
(3) Pf ij-r'.on, op^ cit., p., :^iu-2:>/|.
(4) Pognon, o/). cit., p. r>:>/|-^^7-
(5) Le (( livre dv Ma/dak » i st utentionné par An Madinj, dans le FihrisI, à proj)os de ^\l)(lal!ali ihn al-.Moqalïa'^. Voir Sacy, ,\o//('c.v et cxtrciHs, l. X, (i8i8), p. 9M.
(()) V. Sharaslàni, licliyiiinspdrlcirit mut PhiUisophciiscImlcn . I:ad. II;^irl)i-iickcr. Halle. i85(>. t. 1. p. :).()i.
après sa mort de très nombreux disciples qui portèrent son nom et ne purent manquer de suivre son exemple (1).
Après la conquête musuhnane, sous le califat de Walid fils d'Abd:ilmalik (705-715), ou celui de son père Hischam (724-743) (2), un l^lu, nommé Zadhourmouz, fonda à Madaïn, en compagnie d'un secrétaire de l'ancien émir de l'Irak Haddschàsch ben Yousouf, une nouvelle secte qui se piquait d'observer la règle de Mani plus strictement que l'Eglise officielle (3). Le groupe lui survécut et fut successivement dirigé après lui par iMiklas, |)ar Bouzourmihr, par lazdanbacht, par Abou- Alî Saïd, par le secrétaire de ce dernier Nasr ben Hourmouz, de Samarkand et par Abou1-Hasan de Damas (4). Dans ce milieu très traditionnaliste, la littérature manichéenne était sans doute lue plus encore qu'ailleurs. A leur tour les nouveaux tiissidents durent beaucoup écrire, car plusieurs des œuvres dualistes énumérées par An Nadim semblent consacrées à leur réfutation (5). D'après un historien arabe, (( lazdanbacht affirme dans son livre que le premier des Prophètes a été Adiim, puis Seth, ensuite Noë ; il ajoute que Bouddha a été envoyé dans l'Inde, Zaradouscht en Perse, Jésus en Occident et qu'enfin est venu Mani., le Paraclet, comme le sceau des Prophètes et le guide des Justes (6) ;). Ce texte ne montre pas seulement que l'Imam schismatique a exposé par écrit les doctrines de sa secte, mais encore qu'il suivait de piès le Sliâpourakdn , où la même idée était exposée en termes analogues ; peut-être aussi qu'il a connu lui-même des Oracles d'Adam, de Seth, de Noë, de Bouddha et de Zoroastre, avec ] es Evangiles chrétiens.
Malgré les vides faits dans ses rangs, le Manichéisme officiel restait toujours très florissant. Les Imams orthodoxes de Babylone jouissaient d'une telle autorité qu'entre 724 et 738 l'un d'entre eux, nommé Mihr, reçut les distinctions les plus flatteuses de l'émir de l'Irak Chàlid ben Abdallah al-Kasrî. C'est
(i) Ibidem, p. 293, . (2) Flligel, Mani, p. 97-98 et p. 819-322.
(3) Flligel, Mani, p. 99 et 328.
(4) Flûgel, Mani, p. 98-99 et 327-329.
(5) V. supra, p. 3o, n° 2 et p. 3 1, n° 5 et 6.
(G) Ibn al-Mourtadâ, chez Kessler, Mani, p. 354-355.
/•* LES ÎXRITI HES MAMCHEEN.XES
même spécialement pour ce motif que les « Miklasites » se séparèrent fl ). Les « Mihrites )) eurent ensuite d'autres chefs éminents, par exemple Abou HiUil ad-Deihourî, (jui sous le califat de Mansour (754-775), s'appliqua à réparer h' schisme de Miklas, et Abou-Sa ïd Raha, qui combattit un ])eu plus tard celui de Bouzourmihr (2). Or plusieurs de ces papes manichéens prirent la plume contre les dissidents et leurs œuvres entrèrent dans le canon officiel de l'Eo^lise. La liste des Ecritures dualistes donnée par An-Nadim mentionne un certain nombre d'encycliques d'Imams, qui doivent dater de cette époque, notamment une (( Lettre dur Atiditeiirs sur l'Explication des songes de lazdanbaeht », dont le titre indique approximativement la date (3). Chez les Orthodoxes aussi bien que chez les Schismatiques, les textes sacrés jouaient donc un grand rôle.
A la l)ase de cette littérature se trouvaient d'anciens travaux guostiques. Un évoque melchite de Harran, Théodore abou Karra, ou évoque de Carrhes, qui écrivait dans la seconde moitié du \u\^ siècle, fait dire aux « Zandi(|ues » : a Le véritable Evangile, est celui que nous possédons, celui que les
douze Apôtres ont rédigé et personne n'en comprend le
sens en dehors de Mani, notre Mîiitre (4) )). Or une œuvre du même genre avait déjà cours parmi les disciples d'Elchasaï, chez qui l'hérésiarque s'était d'abord formé (5). Dans ses Dialogues,' Jean Damacène donne aussi à entendre que les Manichéens de Damas et des régions voisines font usage de la Bible chrétienne (G).
Cependant, au sein de rislamisme comme à travers la Chrétienté, c'étaient surtout les écrits de Mani qui réglaient la foi de ses fidèles. On continuait, dans certains milieux, de les lire en leur texte original. Un certain Théodore^ qui rédigeait en 791 un « Livre de scholies », a dû les connaître en syriaque, car il écrit en cette môme langue et il en donne
(i) An Nadim. chez Fliiiicl, Mani, [>. 99. (:0 An Nîuliiii, chez Flu^^cl, Mani, p. 98-99. (o) Fliigel, Mani, p. io/i (n*^ 59).
(/i) Triklat iihçr dcn Scl}(")pfe.r und die irltare lirliiiioi} lr;ul. Gooi«i-. (irai', Miinst;'!-. 1918, 8°, p. 27.
(5) Y. supra, p. 5, not. 8.
(6) Dinl. ronl. Man., 70 inil. P. G.. XCiV, loGS-
PROPAGATrON DES ECRITURES MANICHEENNES / »>
d'assez nombreux extrnils au cours de son ouvra^'-e ( 1 ). Or il appartenait au « pays de Kashkar » (2), c'est-à-dire à un district de l'empire islamique situé sur les bords du Tigre, autour de la ville de W'âsit, sur l'emplacement de laquelle s'élevait jadis la cité persane de Kashkar (3). Ce Théodore était chrétien. Il s'identifie sans doute avec un personnage du même nom, surnommé bar Khôni, dont d'autres textes font un évêque de Mésopotamie (4).
Les Musulmans parlaient plutôt l'arabe. Les livres de Mani devaient donc être traduits dans cette langue pour pouvoir librement se répandre chez eux. Sous le califat des Ommyades, une telle traduction n'était guère possible. Les livres étrangers .à l'Islam étaient alors rigoureusement prohibés. Mais, sous la domination moins strictement nationaliste des Abbassides, un certain nombre parvinrent à s'imposer. Leur pénétration s'opéra surtout au temps de Mehdi (775-785) : « Sous son règne, dit Mas'oudî en parlant de ce souverain, les hérésies religieuses parurent et s'affirmèrent après la publicalion des ouvrages de Mani, de Bardesane et de Marcion, traduits du parsi et du pehlvi en arabe par Abdallah Ibn al Moqafïa, et par d'autres savants. A la même époque parurent les livres de Ihn Abi'l-Ardjà, de Hammad Adjied, de Yahya ben Ziad et de Monti ben Yiâs, continuateurs des sectes manichéennes, deïsanites et marcionites. L'athéisme fît son apparition et se propagea rapidement (5) )).
An Nadim connaît aussi une abondante floraison d'ouvrages dualistes qui ont paru vers la même période. Parlant du temps des x\bbassides, il écrit en effet : « Parmi les chefs Manichéens, adonnés à la Scolastique, qui se convertirent extérieurement à rislam, mais adhérèrentintérieurement à l'incroyance,
(i) Ces extraits se lisent dans une « cnumération des sectes » insérée dans cet ouvrage et traduite pat Pognon, Inscr. mand., Paris, 1898, p. io4 et suiv., Ils ont été spécialement étudiés par Franz Cumont, Recherches sur le Manichéisme, I La Cosmogonie manichéenne d'après Théodore bar Khôni, Bruxelles, 1908, 8°.
(2) Pognon, op. cit., p. 106.
(3) FRigcl, Mani, p. 20-25.
Cl) V. Lcwin, Die Scholien des Theodor bar-KIiôni zur Patriarchen-Geschichte, Hcidclberg, 1896, p. XV-XVIÏ. Cf. Duval, Litt. syr. 3« édition, p. 3Gg, et Fr. Cumont, BecJi. sur le Man., p. i, n. 2.
(5) Les Prairies d'Or, trad. Barbier du Meynard, t. VIIL p. 298.
les principaux sont : Ihn Tàloul, Ahou-Schàkir, Ibn Achî Abî ScliAkir, Ibn al A'dâ al Harizj, Nou'mân Ibn Abi'l-Ardjâ, Calih Ibn Abou' l-Q;id(lous. Tous ces gens là écrivirent des livres pour la défense des deux Principes. Parmi les poètes on nomme les suivants : Baschschâr ben Bourd, Ishak ben Chalaf, Ibn Sinâna, Salim al-Cbàsir, Ali ben al-Chalîl, Ali ben Tâbit, qui connurent aussi Abou Isa al-Warràk, Abou'l-Abbas an Nàscbi, al-Dscboubhânî, Mohamiu(Ml ben Abmad (1) )). Le nombre de ces auteurs Manicbéens dont certains s'acquirent un assez grand renom montre assez (juclle influence exercèrent les versions arabes des ouvrages du Maître.
Le traducteur Abdalhib Ibn al-Moqaiïa était né dans la ville d'Houz, capitale de la pi'ovince d(^ Fars. Il possédait à fond le persan et l'ariibe et il traduisit de la première langue dans la seconde divers autres ouvrages, notamment le « livre de Mazdak », celui de Kalila et Dimna, celui de La Couronne, qui racontait la vie de Cliosroès, le Khodai-narnch, recueil de biograpbies des rois de Perse, deux traités de belles-lettres et un autre ouvrage intitulé La ])erle non pareille. Ces versions étaient renommées pour leur élégance ('Il Mais elles glosaient assez librement les textes. Celle du livre de Kalila et Dimna contenait même tout un cliapitre additionnel, destiné à répandre la foi manichéenne (,T). D'après le témoignage d'historiens arabes, Ibn al MoqafTa avait abjuré sa première foi et professé l'islamisme entre les mains d'Isa ben 'Ali, oncle paternel des deux premiers califes abbassides, dont il était le secrétaire. Mais il était aussi attaché de cœur à la « doctrine des Zandiques» et accusé comme eux d'athéisme. Mehdi disait de lui : (( Je n'ai point trouvé de livre athée dont l'origine en remonte à Ibn al-Moqaiïa » (4). Une légende rapportée par Tabari nous le montre préoccupé d'opposer au Coran des Ecritures nouvelles et plus parfaites: « On rapporte, dit le célèbre historien, que les chefs de la secte des Zandiques s'étant réunis dirent
(i) Flïigcl, Mani, p. 107.
(2) An Nadim, cité par Silvostro de Sncy dans \o(ici's et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi. t. X (1818), p. aOG. Voir les autres auteurs cités sur le même sujet dans la suite du texte.
(3) Biroimi, India, trad. Saeliau, I, 169.
(/|) Ibn Khilcan et Nikki ben Masoud, cités par Silvestre de Sacy, Notices et extraits... IX, i55, 160.
entre eux : « De toutes les institutions musulmanes établies par Mahomet il n'y en a point de plus solide ni de plus importante que le Coran. Les Musulmans vantent le beau langage, la parfaite disposition et les nombreuses sentences de ce livre et prétendent que ni avant ni après la révélation aucun orateur, poète, traditionniste, aucun des célèbres auteurs arabes n'a pu produire une sourate aussi belle que celles du Coran... Il faudrait faire un livre pareil et montrer au monde que nous avons été aussi habiles en beau langage que Mahomet. » Kn conséquence quatre personnages, à savoir Abdallah fils de Moqafîa, Calih, fils d' Abou' 1-Qaddous, Abdallah fils d'Obeïdallali et Abdallah fils de Dâoud fils d Alî fils d'Abbas, se concertèrent pour composer un livre comme le Coran. Tous les quatre savaient parfaitement manier la langue arabe. Mais le plus distingué d'entre eux était le fils de MoqafTa qui, de fâveu unanime des auteurs de son temps surpassait tous les autres par l'élégance de sa prose. Aussi fut-il choisi par les trois autres pour s'occuper de la rédaction et du style du livre qu'ils voulaient composer ». D'après la suite du texte de Tabari, toutes sortes de facilités lui furent données pour mener son entreprise à bonne fin. Il s'enferma chez lui et se mit résolument à l'œuvre. Or, au bout de six mois il n'avait pas réussi à mettre sur pied une seule sourate qui pût être comparée à la moins parfaite de celles du Coran {i ). Quoique légendaire, ce récit doit renfermer une certaine part de vérité. Il a sans doute été inspiré par le travail de traducteur auquel Abdallah s'était livré sur les livres saints du Dualisme qu'il voulait opposer à l'Islamisme.
Dans leur version arabe, les écrits de Mani ont été très lus. Plusieurs écrivains musulmans en parlent avec connaissance de cause. Dès la première moitié du ix^ siècle, le savant Motazélite Al Gahiz montre qu'il les a parcourus et il atteste que les Zandiques en font des copies nombreuses et soignées (2). Environ cent ans plus tard l'historien Mas'oudî, de Bagdad, en mentionne plusieurs, savoir le traité des Géants, le Shâpourakân, le Jmor etle FJvre des livres {sajr cl sa far), sans doute
(i) Tubari, Clwonique, trad. Zotcnberg, Paris, 1807-187/1, 8°, t. IV, p. 45o-453.
(2) Kessler, Mani, p. 365-369.
78 LES ÉCRITURES MANICHEENINES
identique avec celui des Mystères. Il signale môme deux chapitres des deux derniers ouvrages (1 1. Vers la même époque, son compatriote An Nadim donne les « noms des livres composés par Mani ». Il en compte sept, « un en persan et six en syriaque » qui sont 1) les Mystères, 2) les Géants, 3) les Préceptes pour les Auditeiu^s avec un chapitre de Préceptes pour les Elus, 4) le Shâpourakûn, 5) le livre de La Vwifkatiov, 6) le Farakmâtijâ (Pragmateia ?).!.)) Chemin faisant il reproduit la table de matières du premier et du quatrième. Il annonce aussi celle de tous les autres, mais sans la donner réellement, au moins dans les exemplaires de son œuvre qui nous sont parvenus. Il signale ensuite 52 « titres des Epitrès composées par Mani et par les Imams qui lui ont succédé » et il y ajoute ceux de 24 « autres Epitres encore mentionnées » (2). Sans doute a-t-il trouvé tous ces écrits, sauf peut-être les derniers, connus par de simples « mentions », dans la riche bibliothèque de Bagdad, fondée par El-Mamoun.
Un autre écrivain du x^ siècle, Mahboud ( Agapius), évêque de Menbidj, semble avoir lu les œuvres de Mani, car il en résume la doctrine avec une précision remarquable et il en cite même quelques phrases (3). On peut en dire autant de Michel le Syrien, qui, de 1166 à 119y, gouverna l'Eglise jacobited'Antioche (4), et d'Abou'l-Faradj Bar-Hebraeus, qui administra cent ans plus tard celle de Mossoul(5). Sous la domination des Seldjoucides, comme sous celle des Abbassides, la littérature manichéenne fleurissait donc au centre môme de l'empire islamique.
Sa fortune fut aussi durable et plus brillante encore au-delà de la Mésopotamie, depuis les rives du Tigre jusqu'à celles de rOxus ou Balch et de Tlndus. Déjà à la mort de Mani, beaucoup d'adeptes du novateur, pourchassés par Bahram, s'étaient
(i) Alas'oudî, ]a: Livre de Vavertissemenl et de la révision, trad. B. Carra <lo Vaux, Paris, 1897, 8°, p. 188.
{■2) Flii^ol, Mani, p. io2-io5 ot Kcssler, Mani, p. 179-239.
(3) Pairol. orient., t. V (1909), p. 534-535.
(1) J. h. Chabot, Ctironique de Michel le Syrien, Paris, 1900, !i°, p. 199-
(5) Grep^. Bar-Hebraei, Chronicon ecctesiasticuni, éd. et Irad. J. B. Abbeloos et Th. Jos. Lamy, Louvain, 1872, 8°, t. I, p. 59-62; Historia compendiosa dynastiarum, éd. et trad. Pococke, Oxford, i663, 4°, p. 82-88.
réfugiés vers la frontière orientale du royaume persan (l).Ils s'élaient établis en grand nombre dans les contrées relativement paisibles du Khorassan et ils y avaient formé un groupe très actif. Ces émigrés, qui avaient tout quitté pour conserver leur foi, tenaient à la garder en sa forme et sa vigueur premières. Bientôt ils reprochèrent à leurs coreligionnaires qui étaient restés sous la domination hostile des Sassanides et qui avaient dû recourir à certains compromis de ne plus pratiquer la vraie doctrine du Maître. Ils refusèrent de reconnaître rimam de Babylone et ils constituèrent une secte nouvelle, <îelle des « Dênâvârs )), qui eut son propre chef (2). C'est d'une ville du Khorassan, de Nischâbour, que vint Mazdak (3), dont la doctrine nétait guère qu'une interprétation particulièrement étroite et rigoureuse de quelques théories esquissées par Mani (4). C'est de là aussi que semble être parti le mouvement de renaissance dualiste qui se produisit dans le monde islamique au temps des premiers Abbassides (5). Les Manichéens établis sur les bords de l'Oxus reprenaient volontiers le chemin de la mère-patrie. A mesure que le pouvoir des Sassanides s'était affaibli, beaucoup avaient regagné les régions de l'Irak. Ils y étaient revenus en nombre croissant au temps des Ommyades, surtout sous le gouvernement de l'émir Al-Kasrî,qui leur avait fait le meilleur accueil, en leur demandant seulement de reconnaître l'Imam de Babylone (6). A l'avènement des Abbassides, qui n'avaient détrôné leurs devanciers que grâce à l'appui des Persans orientaux, certains d'entre eux furent appelés à jouer un grand rôle. Ainsi, les fils de Barmak, ou Barmékides, originaires de Balkh, qui passaient pour professer la religion des Zandiques, restèrent longtemps les hommes de confiance des nouveaux califes (7). Sans doute favorisèrent-ils de tout leur pouvoir la difîusiondes livres de Mani.
(i) An Nadim, chez Fliigel, Mani, p. io5.
(2) An Nadim, chez Fliigel, Mani, p. 97-98 et io5.
(3) Tabari, Chronique, trad. Zotenberg, t. II, p. iliS.
(4) Sharastâni, Religionsparteien und Philosophenschulen, trad. Haarbrûcker, t. I, p. 293.
(5) Mas'oudî, Les Prairies d'Or, trad. Barbier de Meynard, t. VIII, p. 293. Cf. supra, p. 75.
(6) An Nadim, chez Fliigel, Mani, p. io5.
(7) An Nadim, chez Fliigel, Mani, p. 107.
C'est du pehlvi et par un Persan que ces écrits furent traduits en arabe. Ils étaient donc très répandus à travers les contrées de l'Iran. Aussi voyons-nous leur doctrine vivement critiquée dans un traité mazdéen de la deuxième moitié du ix"" siècle, le Shikond goumanig Vidshar, dont l'auteur, un certain Martan-faroukh, répond aux doutes qui lui ont été soumis par un habitant d'Ispahan, en prenant successivement à partie les fausses religions d). Ces mêmes livres étaient particulièrement lus dans la région du Khorassan. Dans une histoire universelle écrite vers <S72, le chiite Yaqoûbi, élevé en ce dernier pays, les signale en termes très précis. Il raconte que Mani a rédigé, outre de nombreuses KpUres, le Trésor de la vivificalion, le Schapourakdn, le Livre de h direction et de la conduite avec « les 12 (22) Evangiles », le livre des Mystères et celui des Géants et il résume en quelques mots chacun de ces ouvrages (2).
Sous le califat de Mouktadir (908-932), les Manichéens, pourchassés de l'Irak, affluèrent plus que jamais sur les frontières orientales de l'empire islamique. Ils s'établirent surtout à Samarkand, dans la région du Sogd et à Noukat, au pays d'Ilak (3). Le siège de l'Imam orthodoxe, trop menacé à Habylone, fut même transporté dnns la première de ces villes (4). Un peu plus tard 500 habitants y furent arrêtés sous l'inculpation de Manichéisme (5). Vers l'an I.OOO la masse de la population y professait encore les dogmes dualistes (6). Les écrits de Mani devaient donc y être gardés avec un soin jaloux. Vers la même date, l'historien Birouni les trouvait à Khwarizim ou Khiva, sa ville natale. Dans une lettre adressée à un de ses amis, il raconte comment, en cherchant l'un d'entre eux, le (( livre des livres », dont le médecin Hhazi faisait un vif éloge, il a mis la main sur une collection contenant outre cet écrit^ le Farakmalijâ (Pragmateia t), le livre des Géants, le Trésor de
(i ) L'oin i;'>i;«' a vie édile el traduit par J^. \\ . \\ est dans le t. \\V des sacrcd Boohs ot ihc. Easf, Oxford, i885, 8°. Il on sera parlé avec plus de détails dans le dernier ehapilre.
(■>.) Kessier. Mani, p. 328-3'->().
ÇV) An ^adinl, eliez Fliigel, Mani, p. io5-io(i. Cf. Ibid., p. Sgg-^oo.
(/|) An Nadini, chez Fliï^el, Mani, p.
(;")) An \adini. cliez Klii^'el, Mani, p. io8.
(0) lUronni, (Utrunolocjiv, Irad. Sachau, p. 191.
PROPAGATION DES ÉClUTUllES MANICHÉENNES 81
la vivification, la Lumière de la Cerlitude et du Fondement, l'Evangile et le Sluipourakdn, de même qu'un certain nombre û'EpUres de Mani. Puis il ajoute qu'il a traduit en arabe l'ouvrage désiré, dont il lisait sans doute une version persane (1). Près de cent ans plus tard, dans un Exposé des lieligions, rédigé à Gliazna, le Persan Abou' 1-Ma àlî donne à entendre que le fameux Ertenk de Mani se trouve dans cette ville (2). Encore dans la seconde moitié du xii* siècle, un autre écrivain de la même région, Abou' 1 Fath Mohammed ech Sharastani, né à Sharistan, petite ville du Khorassan, cite plusieurs écrits de Mani, notamment le livre des Gcants et le SJiâpouraluui {',]), ainsi qu'un texte de l'Imam Abou-Sa ïd (4) et un exposé des doetrines de la secte fait par Abou Isa al-Warrâk, de son vrai nom Mohamme'l Ibn Haroun (5), un des « scolasliques » mahométans secrètement attachés à la foi dualiste (6). Il connaît sans doute aussi le livre de Mazdak, car il donne un résumé très substantiel des doctrines de l'hérésiarque (7). Il ajoute que les Mazdakites se sont établis, sous le nom de Koudsakidjas, dans les régions d'Ahwàz (ancienne Susiane) puis plus à l'est dans celles de Fars et de Schahrozoûr, et, sous le nom de Abou-Moslimidjas, de Mahanidjas et d'Asbiddschâmikidjas, dans le Sogd de Samarkand, le Schâsch (Tachkent) et rilâq, c'est-à-dire dans les régions de la Transoxiane (8). En ces divers pays les Ecritures dualistes ont été lues jusqu'à une date très tardive.
Dès le temps des Sassanides, les Turcs occidentaux s'étaient établis dans ces mêmes contrées. Entre 5G3 et 567, d'accord avec Khosrou Anoûschirwàn, ils avaient pris sur les Huns
(i) Chronologie vd. Sacliaii, Leipzig:, 1878, 111-8°, Inlrod. p. XXXVIII. Ce toxte a été tiaduit en partie par Kessier, Mani, p. 178-179.
(3) Kessier, Mani, p. 871.
(->) Beligionsparteien, trad. Ilaarbrûcker, t. I, p. 1^90.
(V) Ihid., p. LH)o-:^9i.
(5) Ibid., p. 285.
(0) An Nadim, cliez Flii^el, Mani, p. 107.
(7) RcAigionsparteien, t. I, p. 9.91-293.
(8) fhid.^ p. 290. On trouvera dans laGcographii' d'Ahoulfecta, trad. Reiriand, Paris, 18/18-187.3, in-8°, d(>s renseignements préeis sur l'Ahwàz on Klioûzistàn {(. Il, 2® partie, p. 83), sur le Fârs (p. 91), snr Sehalirozonr
p. 162), siii' \v Soo;lid de Samarkand (p. 210), sur le Sehâseh (p. 221), et •sur rilàq (p. 222).
Hephtalites les fertiles régions du Schasch, du Fergahnah, de Samarkand, de Bokhara, de Kesch et de Nasaf, qui s'étendaient au-delà de TOxus (1). A la fin du vi® siècle, se retournant contre les rois de Perse, ils établirent leur suprématie au sud et à Touest de C(* fleuve sur le ïokharestan, Balkh, Badhaghir. Hérat et Talekan (2). Sans doute y adoptèrent-ils d'assez bonne heure la foi deMani.Un de leurs chefs Ti-cho ou Tes le Borgne devait dans la suite travailler à la propager jusque chez les Chinois (3).
Ceux-ci avaient été appelés vers l'Occident par les derniers monarques Sassanides, qui pensaient se servir d'eux pour repousser leurs nouveanx ennemis. De 657 à 059 et encore vingt ans plus tard, en 670, ils pénétrèrent dans les pays situés à l'est de la Perse et y firent reconnaître leur autorité (4). Turcs et Persans devinrent leurs vassaux. Grâce aux relations nouvelles qui s'en suivirent, les Ecritures manichéennes furent bientôt introduites dans l'Empire du Milieu.
Selon le témoignage d'un compilateur chinois du xiii® siècle, c'est en 694 que le premier ouvrage de Mani apparut en Chine. Cette année-là, nous est-il dit, « un homme du royaume de Posseu (Perse), nommé Fou-to-tan (c'était un homme du pays de Tats'in delà mer occidentale), vint rendre hommage à la cour en apportant la fausse religion du livre des Deux Priïtcipes )) (o). D'après son titre, que le chroniqueur a pris à tort pour un nom propre, ce Fou-to-tan était un haut dignitaire de la hiérarchie manichéenne (6). Sans doute apportait-il avec lui tous les livres saints de sa secte et non pas seulement celui des Deux Principes. Si l'auteur médiéval n'a mentionné que ce dernier ce doit être simplement parce qu'il n'en connaissait point d'autre ou parce qu'il le regardait comme le principal.
Vingt-cinq ans plus tard, en 719, un autre Manichéen de
(i) K. Cliavainics. Docunieiils sur les Tou-hiue iTurrs) occidenlaux, SaiIll-P('tc^sboul•^^ nyy'S, /i°, p. :i:v.y.-iv2g.
(y) E. CluivaniU's, op. cit., p. 24C)-ii5i?-
(3) Chavanncs cl P(>lliol, Jouni. Asiat., ioi3, p. i5:vi55.
(V) E. Cliavanncs, op. cit., p. :<57-a58. v[
(5) K. CliavaiHKS cl P. Polliot, Jouni. Asiat., ioi3, j). i5o-i5i.
(()) E. Clia\aniies cl P. Pelliol. Joiiru. Asiat., iQiS, p. i5i.
marque, un grand « mou-cliô ». était député auprès du souverain de la Chine par le vice-roi du Tokharestan Ti-cho ou Tes le Borgne (1) : « Cet homme est d'une sagesse profonde, disait le monarque tokharien. Il n'est aucune question à lacjuelle il ne sache répondre. J'espère humblement que l'Empereur, dans sa bonté, fera appeler auprès de lui le mou-chô et l'interrogera en personne sur l'état des choses chez votre sujet ainsi que sur nos doctrines religieuses. L'empereur reconnaîtra que cet homme a bien de telles capacités. Je souhaite et je demande que, par ordre de l'Empereur, il soit subvenu à son entretien et en même temps qu'on établisse une église pour qu'il s'y acquitte du culte prescrit par sa religion (2) )). Assurément ce nouveau missionnaire n'allait pns en Chine les mains vides. Comme son devancier, il devait emporter avec lui le recueil de ses Ecritures. Et il en possédait d'autant mieux le texte intégral qu'il était d'une « sagesse très profonde » et qu'il se rendait à la Cour pour y instruire l'Empereur de ses « doctrines religieuses ».
A cette époque les questions astronomiques soulevaient en Chine d'ardentes controverses. Divers systèmes se trouvaient en présence et se combattaient violemment sans qu'aucun d'eux parvint h s'imposer. Or c'est dans le courant du viir siècle, vraisemblablement déjà un peu avant 727, que celui de la semaine planétaire fit son apparition. Et il semble avoir été introduit sous des noms sogdiens par des Manichéens dans les Ecritures desquels il tenait une très grande place. On peut donc conjecturer avec beaucoup de vraisemblance que c'estle (( grand mou-chô » qui le fit connaître (3). En tout cas, treize ans après la venue du délégué de Ti-chô, en 732, un édit impérial autorisait la pratique du Manichéisme, tout en réprouvant ses doctrines (4). Les livres saints de la nouvelle religion, qui déjà sans doute avaient été traduits en chinois, purenl dès lors circuler librement. Trente ans plus tard ils
(i) Sur ce roi voir Marqnart, Historlsche Glossen zu dai aliurkisclien Inscliriften, dans le W. Z. K. M. t. XII, p. 172.
(3) Chavanncs et Pelliot, Journ. Asiat., 1910, p. i52-i53.
{'^) Chavannos et Pelliof, Journ. Aslat., 1910, p. 182-201.
{l\) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., I9i3, p. 178-179.
étaient lus à Lo-yang, ou Ho-nan-fou, capitale orientale des T'angd).
De là ces écrits furent apportés jusque chez les Turcs septentrionaux. Certains de ces derniers, les Ouïgours, venaient de fonder en Mongolie un grand empire qui s'étendait de Tlli au Fleuve Jaune et des rives de l'Orkhon aux montagnes du Thibet. Le 20 novembre 7G2, leur souverain, ou qaghan, mettant à profit des intrigues de palais auxquelles venait de donner lieu la brusque disparition de l'empereur Hiuan-tsong et de son fils Sou-tsong, traversa le Hoang-ho, s'empara de Lo-yang et s'y installa durant plusieurs mois. Or il rencontra dans cette ville des missionnaires manichéens qui l'initièrent à leur foi et qui lui firent connaître leurs livres saints. C'est ce que raconte une inscription rédigée sous le règne d'un de ses successeurs et récemment découverte en Mongolie, à Karabalgasoun. D après ce document, « (le qaqJiaii) emmena quatre religieux, dont louei-si, et les introduisit dans son royaume. Ils développaient et exaltaient les Deifj Sacrifices (Principes?) et pénétraient profondément les Trois Moments. D'ailleurs le Maître de la Loi était merveilleusement instruit dans la doctrine de la Lumière et comprenait parfaitement les sept ouvrages. Ses capacités étaient plus hautes que le pic maritime ; son éloquence était comme une cascade. C'est pourquoi il put initier les Ouïgours à la vraie religion (2i ». Ce « Maître de la Loi », qui désigne sans doute louei-si, devait être, comme le grand « mou-chô », un haut dignitaire du Manichéisme. Et les « sept ouvrages » dont il avait l'intelligence comptaient apparemment parmi les livres saints de sa secte(3). Quant aux religieux qui raccompagnaient, ils avaient sûrement entre les mains deux de ces Ecritures. Cest là qu ils avaient appris la doctriiu^. des Deux Principes et celle des Trois Moments (4).
La prédication des missionnaires manichéens obtint un grand succès auprès des Ouïgours. D'après le même document, (( un édit (du souverain) publia la proclamation suivante :
(i) ('ha\;uin(^s cl Pclliol. .lottrn. As'uil.. i()io. p. i()(> siij\ . (>| •ù^ç). not. n.
{"i) Chavanncs et l\'lliol. Jinirn. Asiat., lOi'^- P- i9<'-i()>.
) (Uiaxaniu's v[ Vv\\\o\. .loiirn. \si<il., 191.'^, p. 191, iiol. 3.
Cl) (Chavanncs cl. l'clliol. Jouni. Asint,, i9i3. p. 190 not. •> et 191 no[. 1.
(( Cette relig-ion est suljtile et merveilleuse. Il est difficile de la recevoir et de lobserver. Par deux fois et par trois fois avec sincérité (je l'ai étudiée. Autrefois j'étais ignorant et j'appelais Bouddha des démons; maintenant j'ai compris le vrai et je ne
peux plus servir (ces faux dieux) Que toutes les images du
démon sculptées ou peintes soient entièrement détruites par le
feu..... et qu'on reçoive la religion de la Lumière ». A
cette nouvelle le « Roi de la religion », c'est-à-dire le chef suprême du Manichéisme, établi à Babylone ou peut-être déjà à Samarkand (1), loua la conduite du monarque. Un haut dignitaire, un (( mou-cho », se rendit chez les Ouïgours avec un certain nombre de moines et de moniales. Et ses disciples parcoururent le pays en tout sens, prêchant partout la foi nouvelle (2).
Les livres de Mani durent jouer un très grand rôle dans cette propagande. Ils commencèrent sans doute par circuler en chinois et en persan. L'inscription de Karabalgasoun est écrite dans la première de ces langues et dans un dialecte iranien appelé le soghdien en même temps qu'en turc (3). Des débris d'un recueil pehlvi d'hymnes manichéennes, commencé en 762 (( sur l'ordre dès chefs spirituels » et achevé longtemps plus tard à la cour du monarque qui fît ériger cette même stèle, ont été récemment retrouvés (4). Mais ces textes sacrés ne purent manquer d'être traduits de très borîne heure dans l'idiome du pays. Des fragments de versions ouïgoures qui remontent peut-être à cette époque ont été exhumés depuis peu (5).
(i) V. su[)ra, p. f\n, nol. n cl 80, not. 4-
(2) Chavannes et Pelliot, Journ. Aslat., iQiS, p. igS-igC. Cf. Gustave Scliogel, /)(■(' Chinesissche Inschrift aiif dem IJigurhclieii Denkmal in Kara Bajgassmn, dans les Mémoires de I(i société finno-ongrienne, Holsing-fors, 1896, ia-8°.
(3) Le \exiv chinois, le sini] qni soil assez bien conserve, a été traduit intégralement par Gustave Schlegel (op. cit.), puis, dans la partie qui concerne le Manichéisme, par MM. Chavannes et Pelliot (op. cit.). Le texte soglidien, fort détérioié, a été étud'é par F . W. K. Millier, Ein iranisches Sprach denkimd mis der nôrdlichen Mongolei, dans les Sitziingsberichte de l'Académie des sciences de B(U"lin, 1909, p. 726-730.
(/j) Ils ont été édités et traduits par F. AA . K. Millier, Ein DoppelbUiit aus i'inem Mnnichaisclien HymnenbucJi (Mahrnàmag) dans les Abhandlungeii de l'Académie des sciences de Berlin, 191 3, ào pp.
(5) ]ls on; été surtout éciités et traduits par MM. Badloff et Von Le Coq. Voir plus loin la lin du dernier chapitre.
Le royaume manichéen de l'Orkhon n'eut qu'une durée éphémère. En 840, les Kir^hiz en détruisirent la capitale et ils en prirent le qaglian. Les tribus turques qui le constituaient se dispersèrent les unes au sud-est, vers le Clian-si et le Kan-sou, d'autres au sud et au sud-ouest, vers Tourfan etQarashar, d'autre à l'ouest vers Koutch'ar (1 ). Mais en plusieurs endroits, à Kan-tcheou dans le Kan-sou, à Kao-tchang (Khotcho ou Idiqout-Chahri) à l'est de Tourfan et jusqu'à Khotan dans le nord du Thibet, elles fondèrent des Etats indépendants dont plusieurs devaient avoir une assez longue durée (2). Or un peu partout, elles gardèrent leurs anciennes croyances. Vers la fin du x^ siècle, selon le témoignage de Birouni, « la plupart des Turcs orientaux )) restaient attachés à la foi dualiste (3). En 951, ceux de Kan-tcheou envoyaient en ambassade auprès du gouvernement chinois un groupe d'Elus chargés de divers présents (4). Dix ans plus tard, ils faisaient également parvenir à l'empereur tout un stock d'objets précieux dont plusieurs avaient été offerts par des « Maîtres manichéens » (5). Vers le même temps, ceux de Kao-tchang, les Toqouz-Oghouz ou Toghouzgouz, qui étaient de tous les plus puissants et les mieux organisés, gardaient, dans l'ensemble la doctrine de Mani (G). Un peu auparavant, sous le califat de Mouktadir (908-932), leur qaghcni avait sommé le chef du Khorassan d'en autoriser chez lui la libre profession (7). Entre 98i et 984. un envoyé chinois, visitant leur royaume, y signalait la présence de « temples manichéens » (8). Plus tard encore, un voyageur arabe faisait observer que les disciples de Mani y subsistaient toujours et que dans la capitale ils formaient même la majorité (9). Dans un pareil milieu les Ecritures
(1) Cliavamu's cl l'cHiol, Journ. Asiui., i()i3, p. i>85 ci sui\ . (■>.) Cliavaniics (.'I l'cllioL Jouru. Asiat., igiS, p. ooo vl suiv., ooti cf suiv.. 3i(> <'l suiv.
( ;V) ChronoUxjic. Iiad. Sacliau, p. 191,, cité par Krsslrr .I/o/)/, p. 322-323. ( 'i ) (iha\ aunes cl l'cliiof. Jdiirn. Asitil., i()i3, p. 3o3-3o(i.
(5) ('liaNaiincs cl l'ciliol. .lourii. Asial., i()i3, p. 3ii-3i2.
(6) Les Prairies d'Or, had. barbier- du Mc^vnard. t. I, j). •.>88. Cf. ibidem. p. 299-3oi.
(7) An Nadirn, eh'-/. Flii<;cl, Muni, p. i(\"i-i()(). ('f. ihid., p. 395-3()().
(8) (ïha\anncs cl Pclliol. Journ. Asiat., it)i3, p. 3o8-3(hi.
(9) Tcmiii cite pai' ^a({()\d)î. clic/ C.haxanni's cl Pclliol. Joitrii. Asiat.. 1913, p. 3o8, iiot. 5.
•manichéennes étaient évidemment très lues. Gardîzi le constate en propres termes an snjet des Toghouzghouz de Kaotchang : « Chaque jour, dit-il, trois ou quatre cents des Dènâvûrs se rassemblent dans la maison du Préfet et ils récitent à haute voix les livres de Mani. Puis ils passent devant le Préfet, le saluent et s'en retournent chez eux (1) »,
De nombreux fragments de manuscrits manichéens ont été découverts dans diverses ruines de la même région près de Tourfan (2). Ils confirment les renseignements fournis par les auteurs arabes ou chinois. Ils sont rédigés tantôt en quelqu'un des dialectes iraniens (pehlvi ou soghdien) que parlaient les anciens habitants du pays, tantôt en celui des nouveaux maîtres, c'est-à-dire en turc ouïgoui'. Mîiis quelle que soit leur langue ou leur provenance, tous sont confectionnés avec le plus grand soin. Ils témoignent du culle que les croyants de cette contrée professaient pour l'œuvre de leur Maître (3).
En 190i), des rouleaux manichéens heaucoup mieux conservés ont été découverts au Kan-sou, dans une grotte sacrée des environs de Touen-houang, où ils avaient dû être cachés dès la première moitié du xi^ siècle (4). L'un d'entre eux, écrit en turc, contient un manuel de confession publique fait pour des Auditeurs (5). Un autre, rédigé en chinois, mais très incomplet, nous donne un fragment important d'une sorte de code destiné aux Elus (6). Or tous deux font allusion au livre
(i) Cité p;ir F. \^ . K. Miillor, tlundsclir. Resl., p. 109 et, par Cliavanncs et Pelliot, Journal Asiatique 191 1, p. 55/f, not. i. Lo « Préfet » m^Mitionné ici doit être un liant dignitaire ecclésiastique. Le même nom était donné, dans la secte manichéenne des Mazdakiles, au premier des sept fonctionnaires religieux qui formaient leur Eglise. V. Sharastâiii, lieUgionsparleicii trad. Ilaarbrûcker, t. I, p. 292.
(2) Voir A. Von Le Coq, Exploration arcJiéologiquc de Tourfan, dans le Journal Asiatique, 1909, p. 3i6-334.
(o) Voir quelques spécimens chez F. ^^ . K. ^lullei'. Ein Doppelblaif ans e.ineni Manichâisclien Hymnenbueli , appendice dans les Abtiandlungen de l'Académie des sciences de Berlin de igiS et dans les facsimilés des publications manichéennes.
(4) Voir phis loin la deinièi'c section du dernier chapitre.
(5) V. W. Radioff, Chuastaanit, das Bussgebet der Manichaer, Saint- Pétersbourg, 1909, in-8°, et surtout A. Von Le Coq, D^ Stein's Turkish Kkuastnanift from Tun-liuong, dans le Journal 0/ the Boyal Asiatic Society^ 1911, p. 277-3i/i.
(6) V. Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., 1918, p. io5-ii6.
des Deux Principes et k celui des Trois Moments, dont ils recommandent la lecture aux simples fidèles ou aux futurs religieux (1). Un troisième manuscrit, de même langue, reproduit le texte à peu près complet d'un long traité dogmatique et moral (2), qui a dû être traduit, au moins en partie, du persan (4), dès le vu'' siècle (4). Et il fait remarquer que les moines Dênàvârs aiment ta lire et à réciter leurs « livres saints » (5). Dans la région de Touen houang, comme dans celle de Tourfan, les Ecritures manichéennes ont donc obtenu un grand succès. Elles ont réglé la pensée et la vie de lecteurs nombreux et fervents.
Vers le temps où plusieurs d'entre elles entraient dans la grotte sacrée d'où on les a récemment exhumées, des a livres saints de Mani, l'envoyé de la Lumière », tout au moins celui des Deux Principes et celui des Trois Moments, étaient introduits dans un Canon taoïste très syncrétiste, entrepris sur l'ordre de l'empereur Tchen-tsong et achevé en 1019 par Tchang Kiun-fang, qui a raconté lui-môme dans un de ses ouvrages Fhistoire de cette collection depuis longtemps perdue (()). Ils avaient été recueillis dans la province du Fou-Kien, où d'ailleurs, un chroniqueur chinois, Siu Hiuan, les montre circulant en cachette dès le x^' siècle (7). Et ils furent déposés, avec la collection dont ils faisaient partie, dans le grand temple de Lou-yi, patrie présumée de Lao-tseu, dans le Ho-nan (8). Mais le nouveau Canon n'eut qu'une existence éphémère. Il fut rejeté par la plupart des Taoïstes, comme par les Bouddhistes (9)-
(1) V. (llia\aini('s (,•( l'clliot, Journ. Asutt.. i()io. f).ii'i-iH' <-'l A. Voii Le Coq, ly Stein's Turkish Khaastuanift, VIII. i5()-i7('>, dans le Journ. o/ tJic Ruyal Àsiat. Soc, 191 1, p. 1^90-291.
(:>.) V. Chavatinos et Pclliot, Un traité înanichcrn refrourc en Chine, dans ](i Journ. Asinl., 1911, p. /i99-<>i7- Cf. //;/</. i9i3, p. 99-104 d 378-.SS1.
(3) Cliavamuv< cl Pclliot. Journ. Asiat., 1911, p. 27. 4^. /17 oie. (noies de M. Caiillnol). Cf. V. Pclliol. Les Influences ininientws en Asie Cenlrnle, dans la Rev. d'hist el de litt. rel., 1912, p. iio.
('1) Cliavannes cl Pclliot. Journ. Asi(d.. 1911.P. 5(m : 1910. p. i'.>5-i35. ol
(;")) Chavanncs et Pclliol, Journ. Asinl., 191 1. p. 578.
(()) Cliavannes cl Pclliot, Journ. Asi(d.. I9i3. p. .■v>r)-3:>8. Cf. ihid.,
(7) Chavannes et l'elliot. Joiirn. Asi<d., I9t3, p. 3'.).V3:>r).
(8) Chavannes et Pclliot. Journ. Asi(tf.. i9i3. p. 335-33(>. (()) Chavannes et Pclliot. Journ. Asial.. 1913, p. 3-.>7-33o.
PROPAGATIO>^ DES ÉCRITURES MANICHÉENNES 89
Les livres de Mani n'en continuèrent pas moins de se répandre. Un lettré du xir^' siècle, Hong Mai, en fait mention à propos d'hérétiques établis particulièrement sur les « Trois Montagnes », c'est-à-dire, sans doute, à Fou-Tch.eou, dans le Fou-Kién (1). D'après ses propres termes, ces gens là « s'intitulent/l.v.voda/îo/? ^ie la religion de la Lumière o. Ils présentent leur Maître Mo-mo-ni (Mar Mani) comme « le cinquième Bouddha )). Et ils tiennent de lui deux livres saints révélés par lui-même, celui des Deux Principes et celui des Trois Moments, qu'un certain Lin Che-tch'ang réussit à prix d'argent à faire insérer dans le Canon taoique (2). Un autre lettré de la même époque, Lou Yeou, mentionne ces mêmes hérétiques du Fou- Kien. Et il donn<* au sujet de leurs Ecritures quelques détails nouveaux : « 11 y a aussi, dit un de ses ouvrages, des livres saints de la religion de la Lumière en très grand nombre. (Les partisans de cette religion) en ont gravé les planches et les impriment. Mensongèrement ils ont pris dans le Canon taoïque les noms et les titres des fonctionnaires qui en ont fixé et révisé le texte et ils les ont ajoutés à la fin (3) ». Ces détails sont précis. Lou Veou a eu entre les mains les livres dont il parle. Il les a parcourus :<( J'ai obtenu, lisons-nous un peu plus loin, ce qu'ils appellent les livres saints de la religion de la Lumière et j'y ai jeté les yeux. Ce sont des divagations 011 il n'y a rien à prendre. Tous sont très vulgaires et n'ont pu être faits que par des adeptes de pratiques de magiciens et d'imposteurs (4) ». Dans un Mémoire adressé à l'empereur, sans doute en 1166, au sujet des réformes qui s'imposent, le même écrivain insiste sur ce dernier point. Il dénonce les (( gens dévoyés, adonnés aux doctrines de latsorcellerie, qui, en temps de paix, abusent le bon peuple » Et il ajoute : a Des gens de cette sorte il y en a en tout lieu : dans la région au sud de la rivière Houai, on les appelle les seconds Kouei » (ou (( les deux arbres » ?) ; dans la région des deux Tchô, on les appelle (sectateurs de) la « Religion de Meou-ni » ; à Test du
(i) Cliavannes et Pelliot, Journ. Asiat., igiS, p. 33i, not. 3.
(-î) Chavanncs et Pelliot, Journ. Asiat., igiS, p. 33o-339. Cf. ibid., p 362-363.
(3) Chavanncs et Pelliot, Journ. Asiat., i9i3, p. 34o.
(4) Cliavannes et Pelliot, Joarn. Asiat., igi3>, p. 342.
DO
Kiang-, on les appelle (adeptes de la doctrine) des a Quatre fruits )) ; à l'ouest du Kiang, on les appelle (adeptes du (( dhyàna de diamant » ; dans le Fou-Kien, on les appelle de noms tels que (sectateurs de) la a religion de la Lumière » ou adeptes du « jeûne qui manifeste la vérité ». Quoique ces dénominations soient nombreuses c'est la Religion de la Lumière qui l'emporte ; il y a même des bacheliers, des magistrats et des soldats qui s'y aiïilient. Le nom de la divinité (de cette religion) est l'Envoyé de la Lumière ; on y trouve aussi les noms de Bouddha de chair, Bouddha d'os. Bouddha de sang, etc. (Les sectateurs de cette religion) ont des vêtements blancs et des bonnet noirs. Dans toutes les villes et bourgades où ils résident, ils ont leurs livres apocryphes et leurs idoles de sorciers. Ils vont même jusqu'à graver des planches pour répandre (ces ouvrages). Ils ont faussement emprunté les noms du magistrat provincial Tch'eng Jo-ts'ing et d'autres fonctionnaires de la période tcheng-houo (illO-L117) comme ceux de réviseurs (de leurs textes) et celui du préfet de Fou-tcheou (de la môme période), Houang Chang, comme ayant surveillé la gravure (des planches) (1) ».
Un juriste de la première pa rtie du xrii" siècle, le bonze Tsong-Kien, de Leang-tchou, donne sur ces mêmes Ecritures certains renseignements qui supposent qu'elles lui ont été communiquées, par conséquent qu'elles circulent encore autour de lui. Il fait remarquer que la dynastie régnante a porté des lois contre les gens a qui trompent le peuple par la transmission du livre saint des Deux Principes et du texte des livres saints sans fondement que les Canons ne contiennent pas (2) )). Et, pour que personne ne se méprenne au sujet de ces ouvrages, il donne une analyse sommaire du premier et une liste rapide des suivants (3).
Ainsi les Ecritures manichéennes ont été lues pendant une dizaine de siècles. Elles se sont répandues depuis les provinces les plus reculées de l'Espagne jusqu'au fond de la Chine. Partout elles ont exercé une inlluence profonde sur les masses.
(i) Chavanncs et Pelliol, Journ. Asiat., ioi3, p. 3o6-3io et les notes. (i) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., i9i3, p. 353-354. (3) Chavanncs et Pelliot, Journ. Asiat., I9i3, p. 354-357.
DISPARITION DES ÉCHITLRES MAMCHEENAES 91
Elles semblaient devoir durer aussi longtemps que l'humanité serait en marche vers le Royaume de la Lumière. Et cependant elles ont disparu.
A première vue, le fait semble étrange. A la réflexion, il s'explique fort bien. Si une lecture superflcielle des textes manichéens pouvait en favoriser la diflusion, une étude approfondie de leur contenu devait soulever contre eux une opposition grandissante. Et la réaction allait être d'autant plus plus rapide et plus vive que le succès s'était affirmé plus prompt et plus durable.
Les livres de Mani et de ses disciples, qui ont apparu très vite dans les pays chrétiens, s'en sont aussi retirés de bonne heure. Venus plus tard au sein du paganisme, ils s'y sont maintenus plus longtemps. Mais ici et là ils ont rencontré les mêmes dilïicultés et ce sont des motifs à peu près identiques qui expliquent leur perte.
En un temps où les fonctionnaires de l'Empire romain faisaient lâchasse à TEvangile, ils ne pouvaient manquer de s'attaquer à la nouvelle Bible qui s'en inspirait constamment. Ils devaient d'autant plus la combattre qu'ils y voyaient formuler, au sujet du mariage, delà guerre, de l'agriculture, des services publics, maintes théories subversives dont l'acceptation intégrale eût amené la ruine de tout l'ordre social. Aussi, dès Tan 287, le proconsul d'Afrique, Julien, en dénonçait le danger à Dioclétien (1 ). Justement celui-ci s'appliquait, depuis le début de son règne, à maintenir la religion nationale contre le flot montant des cultes étrangers. De plus il guerroyait alors, comme ses devanciers, contre la Perse. Dans la nouvelle foi venue du pays des a Magiciens », il vit un artifice pernicieux imaginé par l'ennemi héréditaire pour désorganiser l'Empire (2). Il répondit à Julien par une loi promulguée « au sujet des auteurs de maléfices et des Manichéens », où il portait contre les seconds les mômes peines que contre les
(i) Cad Gn'ijor., vd. (ùisl llaciiol, Leipzi<>;-, i8/|ii, /i° J. \1V. lit. IV, n. k et o. s, »/ »\i
(2) Loc. cit., n. à.
premiers et où il s'attaquait non seulement à leurs personnes mais à leurs livres : « Au sujet des Manichéens dont Vôtre Sagacité a parlé à Nôtre Sérénité, expliquait-il. Nous avons appris que la nation persane, nôtre rivale, les a envoyés ou fait germer tout récemment en ce pays, comme des monstres nouveaux et inattendus, et qu'ils commettent chez nous de nombreux méfaits. Ils troublent les populations paisibles. Ils causent de grands dommages aux cités. Et on peut craindre que, selon leur habitude, ils ne travaillent dans la suite, avec leurs coutumes exécrables et les lois sauvages de la Perse, à infecter en quelque sorte de leur poison pernicieux le peuple romain, modeste et tranquille, l'ensemble de notre pays. Comme vous établissez tous les genres de maléfices flagrants exposés par V^otre Prudence dans le rapport que Vous Nous avez présenté sur leur religion, leurs fictions laborieuses et vaines, Nous portons contre eux les peines et sanctions qui leur sont dues. Nous ordonnons queleursorganisateursetleurs chefs soient soumis aux dernières rigueurs et condamnés au feu avec leurs abominables Ecritures. Nous prescrivons que leurs adeptes opiniâtres jusqu'au bout soient décapités. Et Nous décrétons que les biens de ces gens seront revendiqués par le fisc. Si des Honorables et d'autres dignitaires, même plus haut placés, sont passés à cette secte,... vous ferez également saisir leur patrimoinepar le fisc et vous les enverrez eux-mêmes aux mines (1) ». En même temps que les pouvoirs publics s'efforçaient de conjurer le péril social de la nouvelle foi, les écoles philosophiques s'appliquaient à en dénoncer les erreurs doctrinales. Suivant les traces de Plotin, qui avait écrit tout un traité contre les Gnostiques (2), et dePorphyre qui avait aussi rédigé 15 livres contre les Chrétiens (3), un philosophe égyptien de la même école, Alexandre de Lycopolis, publiait dès la fin du IIP siècle un opuscule très dense et très mordant Sur les opinions des Manichéens (4). Il s'y attachait à montrer que les Ecritures de la nouvelle secte exposaient une foi purement
(i) Loc. cit., k-l-
(2) Ennéades, II, 9.
(3) Fragments réunis par Combefis, dans la Bibliotheca Patrum de Galland, t. III, p. 8o3 et suiv.