‹ Les écritures manichéennes (volume 2)Chapitre 8 sur 20 · P. G., XVIII · texte numérisé non relu

P. G., XVIII

arbitraire et allaient contre les principes les plus élémentaire!^ de la raison. Quelques siècles plus tard, un autre philosophe néoplatonicien, Simplicius, commentant VEnchiridion d'Epictète, allait reprendre la même thèse et faire une critique pénétrante des dogmes dualistes (1).

Mais dès le début ce furent surtout les Catholiques qui s'attaquèrent à la doctrine de Mani. A peine Teurent-ils connue qu'ils se hâtèrent de la dénoncer comme l'œuvre du diable. Au cours du lY^ siècle l'auteur des Actes d'Archélaus et Cyrille de Jérusalem, Serapion de Tmuis et Didyme d'Alexandrie, Titus de Bostra et Epiphane, Aphraate et Ephrem, Basile de Césarée, Georges de Laodicée, l'Africain Victorin, Philastre de Brescia, Augustin et bien d'autres encore en firent tour à tour la critique (2). Selon un jeu de mots qui fit fortune, ils s'appliquèrent à montrer que Mani était un « maniaque » et que son enseignement offrait les caractères d'une véritable folie. Mais, tout en s'efîorçant de le combattre au nom de la raison, ils invoquèrent surtout contre lui des textes scripturaires. Ils montrèrent que les deux Testaments s'accordaient à lui donner tort. Pour mieux discréditer ses livres, ils leur reprochèrent de ruiner la morale, d'autoriser, de recommander même certaines pratiques tout-à-fait monstrueuses uli. Généralement, d'ailleurs, ils eurent soin de ne pas les désigner d'une façon précise, pour ik^ pas inspirer à des esprits Irop curieux le désir de les lire (4).

Comme, en dépit d(^ ces précautions et de ces critiques, la littérature manichéenne continuait toujours à se répandre, ses adversaires prirent contre (*lle des mesures plus énergiques. Revenant aux traditions de Dioctétien, ils mobilisèrent peu à peu au service de l'orthodoxie les fonctionnaires im[)ériaux. Déjà Constantin s'était personnellement occupé de la religion de Mani et il avait demandé à un certain Musonien, dont on lui

(i) Sliunlicii coDinicnl . in l-!j)it:i('H l'^ncliirid., î'i\. Sclnvcigluu'uscr. Leip/.ii.'-. i8()(), 8°, j). •.>.']fi-M)C).

{:i) \o\v pins loin le (l(''t)nl dn iicrnier chapitre.

(3) Voii- par exemple Cyrilc de .leinsdeni. (jdccit., YI, 33-34; Auirnstin. De mit. bon.^ fiC)-h~, De Haer., 4^, ete.

(/i) Voir par exemple Titus de liostra. Conl. Man., 5, i?., i3, 1.4, etc. : Sévère d'Anlioelie, Hom., CWItl*^ éd. et liad. ])ar Fr. Ciimont, Ucch. sur le Man., fasc. 2, p. 99.

DISPARTTrON DES ÉCBrTUKES MANICIlÉEiNNES 9.'>

uvaii vanté laeompéleiice, de lui présenter un rapport sur cette nouvelle « superstition » et sur celles qui pouvaient syrattacher ( 1 1. Toutes avaient |)our lui le tort très grave de s'écarter du symbole de Nicée. Parla elles tombaient sous une loi portée en 326 qui ordonnait que tous les hérétiques fussent privés des bénéfices dont jouissaient les Catholiques et soumis d'autre part à des charges spéciales (2). Sous le règne de Constance, les Manichéens étaient si maltraités par le pouvoir civil que heaucoup faisaient semblant de se convertir au christianisme officiel, afin d'échapper aux vexations dont ils étaient l'objet (3), et que tel d'entre eux, exploitant les tendances ariennes de l'empereur, terrorisait les Catholiques d'Alexandrie « pour les empêcher de poursuivre les évéques de sa propre secte » (4). Un peu plus tard, en 372, Valentinien I leur refusa tout droit de réunion. Il ordonna de frapper d'une lourde amende les Docteurs qui présideraient leurs assemblées, d'en bannir tous les assistants et de confisquer le local (5). Cratien, pourtant, plus tolérant que ses prédécesseurs, ordonna que les disciples de Mani, comme ceux d Eunomius et de Photin, fussent chassés de toutes les Eglises ({>). Plusieurs lois de Théodose aggravèrent encore leur situation. L'une, de 381, leur enlevait le droit de tester ou de recevoir un héritage (7). Une autre, de 382, spécialement consacrée à ceux de leurs Elus qui vivaient en commun, prononçait contre eux la peine capitale (8). D'autres, de 383, ordonnaient le bannissement général des membres de la secte (9). Trois ans plus tard, en application de ces mesures, les Manichéens d'Afrique étaient traduits devant le proconsul MBssianns (10). Leur chef, Fauste de Milève faillit être mis à

(() Ammicii M;ir<'cllin. Hisl., XV, i3, 2.

li) Cod. Theodos., XVI, 5, i.

(3) Cyrille de Jérusalem, Catech., VI, 36.

('\) Athanase, Histoj'ia Arianoruin ad Monachos, Sg.

(5) Cod. Theod., XV, 5, 3.

(0) Socrate, Hist. eccL, V, 2; Sozomène, Hist. eccl., VIII, i. Cf. Cod. Theod., XVI, 5, 4-5-6.

(7) Cod Theod., XVI, 5, 7.

(S) Cod. Theod., XVI, 5, 9.

(9) Cod. Theod., XVI, 5, 11-12.

(10) Augustin, Cont. lill. Peiil., III, 25.

mort et n'échappa au dernier supplice que grâce à l'intervention (les Catholiques qui demandèrent qu'on se contentât de le reléguer dans une île (i ). A Rome, Auditeurs et Elus étaient contraints de se cacher (2). En 389, un édit impérial décréta qu'ils en seraient chassés, comme de tout l'empire, et que, là comme ailleurs, leurs biens passeraient entre les mains du fisc (3). En 40,"), Honorius ratifia toutes ces ordonnances (4). Et deux ans plus tard il porta de fortes amendes contre les fonctionnaires qui ne les feraient pas strictement observer (O). Aussi voyons-nous à quelque temps de là le tribun Ursus, Préfet de la maison impériale, arrêter à Cartilage un certain nombre de Manichéens et les soumettre à une enquête sévère (G).

Sous un tel régime les livres de la secte ne pouvaient circuler qu'en cachette. Aussitôt découverts ils étaient mis au feu et leurs propriétaires se trouvaient convaincus du crime d'hérésie. A Hippone, en 405, le prêtre Félix, chez qui on avait saisi cinq grands écrits de Mani, écrivait au « curateur » de la ville qu'il acceptait d'être brûlé avec eux si on pouvait y relever un seul détail choquant (7). Mais bientôt après son assurance diminuait et il se montrait fort inquiet du sort qui l'attendait (S). Sans doute l'aventure eût-elle mal fini, s'il n'avait eu la sagesse d'anathématiser, comme on le lui demandait, le dogme des deux Principes (9) Quelques années auparavant, son prédécesseur Fortunat n'avait échappé que par la fuite à un danger semblable (10).

C'était généralement l'autorité ecclésiastique qui provoquait ces sortes de poursuites. Bientôt, dans les pays latins, elle en prit elle même la direction. D'après la Chronique de Prosper, en 443, « (le pape) Léon apprit, en son zèle attentif, que de

(i) Augustin, Conl. Faust., V, 8.

(3) Augustin, Conf. V, 19.

'{'^) Cod. Theod., XVI, 5, 18.

(/i) Cod. Theod., XVI, 5, 38.

(5) Cod. Theod., XVI, 5, 4o. •

(fi) Augustin, De Haeresihiis. /|(), <(/r. med.

(7) Cont. Felic, I, 12 fin.

(8) Cont. Fel., I, 12 init.

(9) Cont. FeL, II, 22.

(10) Possidius, V/7. Au(}.. r>. Cf. Aug. Relr., I. ifi, i et Epst., LXXIX.

nombreux Manichéens se cachaient dans la ville (de Rome) ; il les arracha de leurs retraites, les montra aux regards de la cité entière et leur fît condamner et révéler les turpitudes de leur doctrine ; il brûla aussi leurs manuscrits dont de grandes masses avaient été saisies )>. Les hérétiques arrêtés firent connaître les noms de leurs docteurs, de leurs évêques et de leurs prêtres, ainsi que la province et la ville où chacun résidait. Le pape en profita pour donner des instructions précises aux représentants de la foi orthodoxe (1). La lettre qu'il écrivit alors à ses sufTragants italiens nous a été conservée. Or il s'y exprime en termes très vifs sur les Ecritures de la secte, auxquelles il reproche de contenir « des choses profanes ou honteuses » (2). La critique était sans doute inspirée par la lecture des œuvres antimanichéennes d'Augustin plutôt que par celle des livres de Mani. Mais elle contribua à rendre ces derniers encore plus odieux aux Catholiques.

De nombreux évêques suivirent l'exemple du pape (3). En Espagne, notamment, où les disciples de Mani subsistaient à côté de ceux de Priscillien et étaient confondus plus ou moins avec eux, Turibius d'Astorga organisa contre les uns et les autres, en 445, une campagne très vive qui semble avoir pleinement réussi (4). Vers la même époque, dans le sud de la Gaule et le nord de TAfrique, les champions de l'orthodoxie menaient contre l'hérésie dualiste une lutte également active (5).

A quelque temps de là, plusieurs autres papes donnèrent à nouveau le signal de la persécution. Le Liber Pontificalis le constate en quelques courtes phrases, dont les redites témoignent à leur façon de la continuité avec laquelle les successeurs de Léon continuaient son œuvre : « Gélase (492-49()),au temps de qui des Manichéens furent découverts dans la ville de Rome, les fit transporter en exil et brûla leurs manuscrits devant les portes de la basilique de Sainte-Marie... Dans la suite, le bienheureux Symmaque (498-514) découvrit des Manichéens dans la ville de Rome ; il brûla leurs images

(i) V. supni, p. r)5, noi. 3 .

i'i) Episi., VII, 2

(3) Prosper d 'Aquitaine, supra, p. 65, noI. 3.

(/i) V. supra, p, 63, nof. 2.

(5) V. supra, p. 63, not. 6, 7, 8, 9.

LES ECRITURES MAMCHEENNES

et leurs livres devant les portes de la basilique Constantinienne et il les envoya eux mêmes en exil... A son tour, Hormisdas (514-523) découvrit des Manichéens, qu'il... envoya en exil et il brûla leurs manuscrits devant les portes de la basilique Constantinienne (1) ».

Quelques années plus tard, en 52G, un certain Prosper anathématisait les disciples de Mani et d'Adimante, qui regardaient l'un et l'autre comme des organes du Parackt et il condamnait aussi u toutes leurs Ecritures étrangères au Canon de l'Eglise et exclues par la vraie foi » (2). Il ne faisait que se conformer à la règle courante. Un a monitoire », pseudo-augustinien expliquant (( de quelle façon on doit agir avec les iManichéens convertis » demandait qu'on leur fît formuler les mêmes anatlièmes (3). L'Épilre du fondement et le Trésor, ainsi que les (( opuscules » de Fauste de Milève et un certain nombre d'autres ouvrages très répandus parmi les adeptes de la foi dualiste étaient portés sur une « liste des livres apocryphes à rejeter », faussement attribuée au pape Gélase et rédigée sans doute vers le début du vi« siècle (4). Partout, en Occident, ces écrits étaient aussi strictement prohibés que les doctrines qu'ils professaient.

Dans de pareilles conditions ils ne pouvaient y subsister bien longtemps. Leur trace s'y perd dès le sixième siècle. Du reste les Manichéens eux-mêmes semblcMit avoir disparu vers le même temps des pays latins. Sous le pontificat de Grégoire le Grand, un certain nombre se montraient encore dans le sud de l'Italie. Mais le pape, écrivant h son intendant de Sicile, lui demandait avec insistance d'arrêter ceux d'entre eux qui pourraient se cacher dans ses domaines et de les ramener à la foi catholique (5). Et, comme il savait que certains subsistaient encore en Afrique, il recommandait à l'évêque de Scyllaeum de ne pas ordonner à la légère les gens de ce pays (GK La même recommandation fut renouvelée au vmi° siècle par Grégoire II i7i

(I) /.;/)('/• /'()/! ///'(ca/f.s, 0(1. Diiclu'siio, I. •?.'^o-9.-i.

{■>.) Maiisi, Coll. ConciL, VIII, 701-704; Mii.nu«. P. L.. L\V

(:\) V. L., XIJI. ii53-n5C.

(.■)) Epi s t., V, S.

(()) E[>isL, II, S7. .

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