P. L., LXXXIX
€t jusqu'au x^ et au xp siècles par divers chefs d'Eglises (1). Mais elle n'était plus alors qu'une formule traditionnelle désormais inutile. Peut-être, au fond de quelque province perdue quelques Manichéens s'obstinaient ils encore à maintenir intacts les dogmes dualistes. En ce cas ils passaient complètement inaperçus. A propos de la querelle adoptianiste ))lusieurs controversistes de l'époque carolingienne anathématisent Manichée (2). Mais leur polémique, qui s'inspire de Léon 1 et surtout d'Augustin, est purement rétrospective. L'un d'entre eux, Paschase Radbert, donne clairement à entendre qu'il ne sait si l'ancien hérésiarque garde encore des partisans (3).
Dans l'Orient chrétien, la littérature manichéenne mit plus de temps à disparaître. Les empereurs lui tirent pourtant une guerre acharnée. En 510, Anastase I avait condamné au dernier supplice les gens qui persistaient à en professer les doctrines (4). Dix ans plus tard, Justinien prononça la môme peine contre tous ceux d'entre eux qui s'étant convertis au Christianisme ne dénonceraient pas leurs anciens coreligionnaires, et contre les fonctionnaires qui n'agiraient pas de même à l'égard de leurs collègues hérétiques (5). Ils'attaqua particulièrement aux écrits de la secte et condamna encore à mort quiconque avait le malheur d'en posséder ou même d'en détenir quelque exemplaire.' (( Nous décrétons en outre, expliquait-il, que si quelqu'un ayant des livres qui professent l'erreur absolument impie des manichéens ne les montre pas pour les faire brûler et disparaître entièrement, ou si quelqu'un, sous quelque prétexte que ce soit, se trouve garder chez lui ces sortes de livres, il subira un semblable châtiment (6) ». L'anecdote déjà citée des inconnus qui jetèrent furtivement dans la boutique d'un libraire un libelle consacré à la démonstration de la doctrine des deux Principes, pour déguerpir ensuite à toutes jambes, montre combien cette mesure était prise au sérieux (7).
(r) Voir (iicselcr, Lelirb. (1er Dogniengesch., 2 Band, 2 Abth, Bonn. i83i, p. 354 ot note.
{•i) Voir P. L., CI, i33o; CXX, 37 sq., 364, ^92, 535, etc.
(3) P. L., CXX, 770: (( Andiant, si forte adhuc ulli sunt, Manicliacorum roinplices ».
< V) Cod. Justin., I, 5, 11.
(â) Cod. Justin., I, 5, i6.
(6) Cod. Justin., 1, 5, i6.
(7 V. supra, p. 67, not. 2.
En même temps que les empereurs pourchassaient les Ecritures manichéennes, les théologiens travaillaient avec persévérance à en combattre Tenseig-nement. Déjà sous le règne d'Anastase I, Héraclien de Chalcédoine s'attaquait directement aux principaux ouvrages de Mani (\). Deux contemporains de Justinicn, Zacharie le Uhéteur et Paul le Perse soumirent aussi le libelle des Deux Principes à une critique très minutieuse (2i. Avant de sévir contre les Dualistes impénitents, l'empereur lui-même, qui se piquait de théologie, (( disputa avec eux, les instruisit et leur démontra par l'Ecriture qu'ils adhéraient à une doctrine païenne » (3).
Dès cette époque, en recevant les convertis, l'Eglise avait soin de leur faire anathématiser nommément les principaux livres saints de la secte (4). Et les dénicheurs d'hérésies s'employaient aussi à dénoncer aux croyants ces « œuvres démoniaques » (5). Au cours des controverses monophysites. les Catholiques reprochaient constamment aux disciples d'Eutychès d'emprunter leur doctrine aux écrits de Mani, surtout à ses lettres dont ils citaient des passages curieux. Et pour se disculper, le parti adverse ne mettait que plus de soin à polémiquer contre ces mêmes textes (6).
Encore au ix^ siècle la lutte persistait. Nicéphore de Constantinople, Photius, Pierre de Sicile, Pierre Hégoumène et Georges le Moine consacraient des traités entiers à la critique des dogmes dualistes (7). Et une nouvelle formule d'abjuration imposée aux Manichéens convertis leur faisait anathémiser une longue série d'ouvrages de leur secte (8).
Ces diverses mesures fipirent par obtenir un plein succès. Malgré l'énorme diffusion dont ils avaient joui, les livres condamnés disparurent peu à peu. Les Dualistes les plus
(i) y. supra, p. nn, noi. lo,
(•?) V. su.pj'd, p. ('){). nol. Il cl i;).
(3) V. Nau, Analyse des parties itiédites de la Chronique de Jean de
Tellriiaré, Paris, 1898, p. 59.
(/|) V. supra, p. (ty, nol. /j cl ]>. 68, not. i.
(5) V. supra, p. (')-;, nol. ,> cl /|.
(6) V. supra, p. ()8, nol. .>, 'i. 5. C), ~ cl 8.
(7) V. supra, j). (h). nol. 'A, /|, 5 cl G.
(8) P. G., I, i.'iG
endurcis n'osèrent plus s'en réclamer. En Arménie, les Pauliciens, pourtant très attachés au dogme des deux Principes en vinrent même à anathématiser Mani (1). Et, pour donner le change aux Catholiques, ils aiïectèrent de ne citer que les Lettres de Paul (2). A partir de cette époque, dans tout l'Orient chrétien, les œuvres du novateur persan ne furent plus citées que pour mémoire.
Hors de la Chrétienté les Ecritures manichéennes soulevèrent une opposition encore plus puissante.
Dans leur pays d'origine elles se lieurtèrent aux traditions nationales des Perses que les Sassanides venaient de restaurer. Sapor I avait dispersé les Gnostiques Sabéens (1^). Puis il avait fait expulser Mani qui s'inspirait de leur enseignement (4). Son petit-fils Bahrâm 1 fit supplicier le novateur. Et il exposa sa dépouille sanglante aux regards de ses disciples terrifiés (5). Par un raffmement de cruauté, il fit même périr 200 d'entre eux la tête enfouie dans le sol et les pieds cloués à des potea.ux : (( Voilà, disait-il avec une ironie féroce, le jardin qu'a planté le roi Bahram » (6). A ce seul trait on peut juger avec quelle sévérité il dut poursuivre les livres de la secte.
Deux siècles plus tard, Mazdak, qui avait en partie reproduit la doctrine de ces Ecritures réprouvées, fut aussi arrêté et mis à mort avec un grand nombre de ses partisans, 80.000, dit-on, par le roi sassanide Khosrau Anouschirvan ou Chosroes I (7). Celui-ci « rétablit dans son royaume le culte du feu et proscrivit les dissensions, les controverses et les querelles religieuses » (8). Sous son règne la littérature manichéenne fut donc à nouveau sévèrement proscrite.
(i) Pliofius, Conl. Mail., I, iG ///)., cf. U)i({., 4 cire, med., cl 8 cire. init.
(•?) Photius, Cont. Man., I. /|, 5, 8, i/j fin, i6, 17, inii., etc.
(3) Cl. Huait, Le //r/'c de la création, p. iGi.
{J\) V. supra, p. a/i, nol. i.
(5) V. supra, p. 25, not. 2, 3, /| cl 5.
(C)) Flïigcl, Mani, p. 33i. Cf. Kulychius. Annales, P. G., CXI, 99/1.
(7) V. supra, p. 72.
(8) Mas'oudî, Les Prairies d'Or, tracl. Baibicr du Mcvnard, t. VIII,.
Dans les dél)uts de la domination arabe elles durent donner lieu à des poursuites encore plus sévères. Les premiers califes tenaient trop passionnément à l'Islam pour permettre à une religion rivale de s'alTicher en public. Sous leur gouvernement les livres de Mani ne pouvaient guère circuler qu'en cacbctte et dans des groupes très fermés.
ris ne parurent en public que sous les Abbassides (1). Et ceux-ci prirent aussitôt des mesures contre eux : « A l'instigation de Melidi, fait remarquer à ce propos Mas'oudi, les savants controversistes de l'école théologique commencèrent à
réfuter dans leurs ouvrages les sectes hétérodoxes Ils
opposèrent une argumentation rigoureuse au système de leurs adversaires, renversèrent les vaines hypothèses des impies et lirent briller la vérité aux yeux de ceux (|uî doutaient » (2). Le calife employa pour combattre les dissidents des moyens plus radicaux, car il fit mettre à mort son propre secrétaire Mohammed ben Obeïdallah, qui avîiit pris ouvertement i)arti pour l'hérésie (3).
Son fils Haroun al-Iiaschid (765-809) adopta la même ligne de conduite. C/'est ainsi qu'il exerça des poursuites sévères contre la fanûUe persane des Barmacides, dont tous les membres, à l'exceplion d'un seul, étaient des u incroyants » ou des (( Zandi(|ues )), c'est-à-dire des Manichéens (4).
Mansour, iils d'Haroun, (813-834), fut sans doute de tous les califes celui dont les disciï)les de Mîini eurent le moins à souiïrir. Il passa même aux yeux de Musulmans zélés, |)our partager leur foi (o). Il n'en continua pas moins de sévir très durement contre eux. Mas'oudi nous le montre hnsant arrêter certains d'entre eux et leur demandant, sous peine de mort, d'abjurer leur foi et de cracher sur une image de leur maître (G). . Sous le règne de Mouktadir (908-1)32), beaucoup furent obligés d'émigrer pour sauver leur vie (^t un grand nombre se réfugièrent dans la région du Khorassaii, qui avait jadis
( 1 ) V. supra, p. 75.
(•>.) Mas^niidî, Les l^niirics d'Or. trad. liaibirr du McNiiard. t. 1. j). kjj.
p. -My.^.
(.V) Kliif^n-l. Manl, p. 107.
{\) Vlugvl, Maiii . p. 107 ti /|<)7.
(â) FlCifri-'l, Muni. p. 107.
(()} Les Prairies d'or, liad. lîaihici' du Mcyiiaril, l. \\\. p. i:^-iG.
DISPARITION DES ÉCRITURES MANICHEENNES i03
abrité leurs ancêtres contre les poursuites des Sassanides (J). Mais là encore ils furent en butte à de nouvelles vexations. Le gouverneur de cette province voulait les mettre à mort. 11 n'osa pas mettre ce projet à exécution, parce que le chef des Toghouzgouz le menaça d'user de représailles envers les Musulmans de ses propres Etats, qui étaient trois fois plus nombreux. Il se contenta de lever un tribut sur les dissidents. Ceux-ci n'en restaient pas moins, par ce seul fait, dans une situation fort précaire (2).
Ce n'étaient pas seulement les représentants de l'Islam qui cherchaient noise aux disciples de Mani. Jusque sur les confins du vaste empire des Abbassides, les Chrétiens menaient aussi contre eux une campagne parfois très vive. Birouni en cite un, Cibrâ'îl ibn Nouh, qui répondit à une critique de sa foi, faite par lazdanbacht (3). Plus tard, Michel le Syrien, Abou'l Faradj (Har Haebraeus), d'autres encore devaient sur divers points s'attaquer à la même hérésie (4).
Les partisans de Zoroastre luttaient aussi de toutes leurs forces contre ces dualistes dissidents, qu'ils regardaient comme des transfuges de leur foi. Un traité pehlvi d'apologétique mazdéenne, qui date du ix^ siècle, expose brièvement la doctrine de Mani, puis il en fait une critique très minutieuse (5). Une sorte de a somme théologique » du Mazdéisme, le Dtnkard, qui appartient à la même période, s'élève à plusieurs reprises et en termes très vifs, contre la dogmatique €t la morale de l'hérésiarque (Gj. D'autres écrits similaires ont dû reprendre la même polémique.
Devant ces attaques multiples, les Manichéens perdirent très vite du terrain. Vers la fin du x*^ siècle, An Nadim disait à leur sujet : « Dans les pays de l'Islam ils sont peu nombreux. Dans la ville du salut (Bagdad), sous le gouvernement de de Mu'izz-ad-daula, j'en ai connu environ 300. Actuellement on en trouverait dans l'endroit à peine plus de cinq. Ces
(i) V. supra, p. 79.
(9.) Fiiigel, Mani, p. io6.
{'h Clivôuology, liad. Sachaii, p. 191 v[ Kcsslcr, Mani, p. 3:22.
(^1) V. psura, p. 78, iiol. 4 et 5.
(")) V. supra, p. 80, not. i.
(()) Pcshotiin Sunjana, The Diiikard. Bombay, 1. IV (i883), ui-S°. p. .211-
Manichéens s'appellent les « Adschârî ». Ils vivent dans les bourgs de Samarkand, de Sogd et surtout à Nounkat (1) ». Un peu plus tard, Birouni écrivait de même à propos de Mani : (( Il ne reste que quelques petits débris de ses partisans qui se réclament de lui. Ils sont dispersés en divers endroits. On ne trouve pas un seul lieu dans le pays de l'Islam où ils forment l'ensemble de la population, en dehors de la communauté de Samarkand où ils sont connus comme Sabéens » (2),
A mesure que les Manichéens devenaient moins nombreux* leurs livres saints ne pouvaient que se faire plus rares. Birouni en a eu plusieurs entre les mains (3). Mais lui-même déclare qu'il en a longtemps cherché un, celui des Mystères, pourtant très important, et qu'il ne l'a trouvé qu'au bout de 14 ans, dans une grande bibliothèque, à Khwârizm on Khîwa (4). Cette dernière ville, dans laquelle il est né et où il a passé la plus grande partie de sa vie, était située dans la région de lOxus, depuis longtemps chère aux Manichéens. Là comme ailleurs les écrits de la secte étaient donc peu connus.
Dans le courant du xi^ siècle, Abou'1-Ma' àlî mentionne un livre appelé YErtenk, écrit et enluminé par Mani lui-même, qui se trouve, dit-il, dans les archives princières de Ghazna(5). Mais il n'en parle sans doute que par ouï dire. Il ne Ta certainement pas lu, car il se montre fort mal renseigné sur le dualisme manichéen, qu'il identifie avec celui de Zoroastre(G) Il semble présenter l'exemplaire qu'il a en vue comme une rareté. Et il ne parait pas connaître d'autres ouvrages du même auteur. A l'est comme au nord du Khorassan, ces écrits avaient donc perdu, de son temps, beaucoup de leur ancien prestige.
Sharastâniest né en 1086 dans la même province, à Sahristan. 11 montre dans son œuvre une très grande érudition. Et il s'étend longuement sur le Manicliéisme. Or il ne parait pas en
(0 Flii,iïi'l, Mani, p. loO.
[■i] Clironoloiiic, Irad. Sacliau, p. j()i cl Kcsslt-r, Maui, p. 3:n>.
(3) Clirouoloi^ic. }). i()o cl Kcsslcr, Mani, p. 019.
('1) Voir K(l S:;cli;;u, Zur GcschicJdc inu} ClironoUxiic roii Klnrùriztn.
dans les SiîzungshcricJ}(e ôv l'Acadcniic de Vienne (^philol.-liisloi-. klasse), t. LXXIII, (1870), p. .190 cl suiv.
(5) Kosslci", Mani, p. ^71.
(0) KcssU'i", Mani, p. 372.
DISPARIXrO.N DES ÉCHITUUES • MANICHÉEN\ES 105
avoir lu les textes officiels, Dès le début de son exposé, il se réfère à un auteur plus ancien, Mohammed ibn Hâroun, plus connu sous le nom de Ahou-lsà al Warràk (1), qui est présenté par An Nadim comme un « poète scolastique )) secrètement attaché à l'hérésie (2). lit il invoque aussi en terminant le témoif^nai^e deTinuim numichéen Ahou Sa'ïd (3). Il mentionne même en passant deux écrits de Mani (4). Mais il ne doit les connaître que par quelqu'un de ces intermédiaires, car ce n'est point la doctrine du maître ({u'il présente, mais celle de ses modernes partisans.
xAssez ion^i^temps a[)rès Sharastàni, un écrivain chiite du Yémen, Ibn al-Mourtadâ, fait alhision à deux livres manichéens (5). Mais il n'en connaît pas d'autres (G). Et il emprunte les renseignements qu'il fournit sur ceux-là à un « savant )) auteur, dont il ne dit pas le nom et qui peut être bien plus ancien (7).
En somme, depuis le xi« siècle, à travers tout le monde islamique, ces Ecritures dualistes qui y ont eu autre fois tant de vogue n'y sont guère citées que pour mémoire. Les multiples attaques dirigées contre elles ont fini par triompher de leur vitalité.
En Chine la campagne antimanichéenne a commencé plus tard. Mais elle ne s'est montrée ni moins violente, n moins tenace. Déjà l'édit impérial de 732 qui autorisait la religion de Mani avait soin de la présenter comme « une croyance foncièrement perverse, >) qui prenait faussement le nom du Bouddhisme. Il n'en permettait le libre exercice que par égard pour les (( maîtres des Hou d'Occident )) qui la pratiquaient officiellement (8). Une pareille tolérace s'imposait plus encore quand le puissant royaume des Ouïgours se fut rallié officiellement à la foi dualiste (9). Mais quand ce royaume se
(i) Religions par leï en, trad. Haarbrûcker, I, 285.
(2) Flugel, Mani, p. 107.
(3) Religionsparteien, trad. Haarbrûcker, I, 290. {^) îbid., p. 290.
(5) Kesslcr, Mani, p. 354.
(6) Kcssler, Mani, p. 35o.
(7) Kesslcr, Mani, p. 354-
(8) Chavannes et Pelliot, Joiirn. Asiat., igiS, p. i54-i55.
(9) V. supra, p. 84-85.
i06 LES KCRITLRES MANICHEENNES
fut eiïondrë, les autorités chinoises, qui l'avaient longtemps redouté ne se crurent plus tenues aux mêmes ménagements et adoptèrent une attitude résolument hostile. Les Manichéens furent aussitôt en hutte aux pires vexations. Dès 842, leurs temples du Yang-tseu furent fermés et leurs religieux ramenés vers le Nord ( I). L'année suivante, un nouvel édit applicahle à tout l'empire proscrivit leur religion et ordonna la confiscation de leurs hiens et la fermeture de tous leurs sanctuaires (2). D'après l'ordonnance impériale dont un texte plus tardif nous donne le résumé, le§ « fonctionnaires que cela concernait devaient recueillir les livres et les images des Manichéens et les brûler sur la place publique » (3).
Condamnés parla loi, les disciples de Mani ne purent plus subsister qu'en se dissimulant. Mais le mystère même dont ils s'enveloppaient se retourna contre eux. On leur reprocha de s'adonner en secret à toutes sortes de maléfices et de désordres. A propos d'une révolte qui se produisit.en 020, dans le Ho-nan, et dans laquelle ils furent impliqués, un texte les accuse de se rassembler la nuit u pour se livrer à des débauches obscènes » (4). Un autre les montre vers le milieu du x^ siècle, dans le Fou-Jvien, se vouant à des pratiques ténébreuses et allant, de nuit, avec* « leurs livres saints », exorciser un possédé qui meurt dîins Tannée (5). Au regard des profanes, les Ecritures manichéennes passaient pour des recueils de formules magiques et malfaisantes.
Ce n'est (jue [)ar surprise qu'au début de xi® siècle elles parvinrent à entrer dans le Canon taoïque entrepris par l'ordre de Tshen-tsong (Oi. Kt elles ne jouirent pas . longtemps de cette faveur inattendue. Taoïstes orthodoxes et Houddhistes continuèrent de les regarder comme hérétiques (7).
Des lettrés en firent la critique. Au xn'' siècle, Hong Mai présenta « l'Association de la Religion de la Lumière » comme une sectes perverse qui se réclamait faussement de
(i) (ilia\imiu's cl JN'IlioL Journ. Asiaf., kjio, 289-295.
(■i) ('Jia\atuH's cl l'cllloi, ibid., p. 295-3oi.
(.'V) (:iia\aiiiics cl Pclliol, ibid., p. 290. '•'
(l) (lliavanucs cl Pclliol. ihid. p. iv^d-o-d, cf. 02l-.'v>'|.
(.") ('Jiaxaiiiics cl Pclliol. ihid., p. rt2/|-325.
(0) V. supro. |). SS.
(7) C.lunaiitics cl l'(<Miol, Jouni. Asial., 1910, p. 328-33o.
Lao-tseu et du Bouddha et qui cherchait à légitimer les écrits de Mo-Moni à l'aide de textes fautifs ou apocryphes d). Lou Yeou se montra encore plus violent. Dans un de ses ouvrages il présenta les Manichéens comme des « démoniaques » , hahiles à tromper la masse, et leurs livres sacrés comme des tissus de « divagations » qui n'avaient pu être conçus que par des (( magiciens )) et des « imposteurs )) (2). Dans la supplique qu'il adressa en 1166 à l'empereur sur les réformes nécessaires, il insista pour qu'on prît à leur sujet des mesures rigoureuses : a Je désire demander au gouvernement impérial, expliquait-il, d'ordonner sévèrement aux intendants et aux autorités locales de rechercher ces hérétiques avec un zèle incessant. S'il y en a qui désohéissent aux magistrats, qu'on leur applique exactement les châtiments prescrits par les lois. Il ne faut pas qu'avec des gens qui s'initient aux textes d'une religion dont les livres saints sont sans fondements les règlements soient appliqués avec indulgence. De plus, qu'on fasse savoir partout, par des proclamations (l'ordre suivant) : Ceux qui propagent et pratiquent actuellement (cette religion) ont un délai d'un mois pour apporter d'eux-mêmes aux magistrats leurs livres saints et leurs images, leurs vêtements et leurs coifïures. On leur accordera alors le pardon de leur crime. Mais, après ce délai, on accordera des récompenses importantes pour ceux qui dénonceront ou arrêteront ces gens. Quant aux textes de leurs livres saints et aux planches qui servent à les imprimer, les préfets et les sous-préfets auront l'ordre de les rechercher à fond et de les brûler immédiatement. En outre, qu'on établisse cette loi : A toute personne qui aura pour le compte d'autrui peint des images démoniaques ou qui aura soit copié un manuscrit, soit gravé pour l'impression les textes des livres malfaisants et trompeurs de la Religion de la Lumière ou d'autres (hérésies) on appliquera, dans tous ces cas, la peine du bannissement pour un an. On pourra ainsi supprimer silencieusement le fléau des rébellions qui éclateraient sans cela dans l'avenir )) (3).
La supplique de Lou Yeou paraît avoir obtenu son eiïet et
(r) Cliavanncs ot Pelliot, Journ. Asiat., 1910, p. SSo-SSg.
(2) Chavaniics et Pelliot, Journ. Asiat. igiS, p. 339-343.
(3) Chavaiines et Pelliot, Journ. Asiat., I9i3, p. 35o-35i.
LES ECKTTUHES MAMCIIEENNES
avoir abouti à une inquisition assez semblable à celle qui s'organisait vers la même époque en Occident contre les Albigeois néomanicbcens. Dans la première partie du xiii'' siècle, le bonze Tsong Kien dit en eiïet: « Selon les lois de la dynastie actuelle, ceux qui trompent le peuple par la transmission et la pratique du livre saint des Deux Racines et du texte de livres saints sans fondement que les Canons ne contiennent pas, seront condamnés au chef de doctrines hétérodoxes » (1). Encore en 1370, un document administratif, sanclionné par un édit impérial, réprouve la (( Religion du Vénérable de la Lumière », en môme temps que « l'Association du Lotus blanc )), la a secte du Nuage blanc » et les u pratiques magiques par lesquelles des sorciers et des sorcières soutiennent le phénix, adjurent les saints, écrivent des charmes et font des incantations sur l'eau )> (2).
Un article du Code des Ming, qui date de 1374, ou tout au moins de 1397, ajoute en se référant à ce texte : « Tout maître, ou sorcier qui fait faussement descendre des divinités hérétiques, écrit des charmes, prononce des incantations sur l'eau, soutient le phénix, évoque les saints et se donne les titres de « seigneur de la doctrine », de « grand protecteur )) ou de (( mère instructrice », ainsi que les sociétés qui s'intitulent mensongèrement « Culte du Rouddha Maitreya, Association du Lotus blanc, Religion du Vénérable de la Lumière, Secte du Nuage blanc » etc., qui toutes s'adonnent à des pratiques de doctrines hétérodoxes troublant d'ordre) correct, lorsqu'elles conservent secrètement des images (de leurs dieux), leur brûlent de l'encens et tiennent des réunions où on s'assemble la nuit et où l'on se disperse à l'aube, feignent de pratiquer des œuvres bonnes et trompent le peuple, pour les chefs, c'est la strangulation, pour ceux qui les suivent, à chacun, cent coups avec le bâton lourd et la déportation à vie à 3.000 /i » (3).
Dans ces derniers documents, qui visent clairement la religion de iMani, ses Ecritures ne sont pas mentionnées. C'est sans doute parce qu'elles ne jouent plus le môme rôle
(i) Chavannes et Pclliot, Journ. Asiat., I9i3, p. 353-354- (i) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., igiS, p. 36G. (3) Chavannes et Pclliot, Journ. Asiat., igiS, p. 3G7-368.
qu'autrefois. Depuis le bonze Tsong Kien, aucun auteur connu ne paraît soupçonner leur existence. Elles ont dû disparaître peu à peu au cours du Moyen Age. Il ne pouvait en être autrement après les mesures sévères édictées contre leurs lecteurs et leurs propagateurs.
Dans l'Asie Centrale les textes sacrés du Manichéisme n'ont pas rencontré auprès des pouvoirs civils la même défaveur. Mais ils ont eu à se défendre contre l'influence du Bouddhisme. Cette dernière religion était établie beaucoup plus anciennement dans le pays et elle y avait jeté des racines profondes (1). Les Manichéens n'avaient pu s'installer et se maintenir qu'en présentant leur Maître comme un nouveau Bouddha (2). Un de leurs traités, récemment découvert à Touen houang, se présente même sous la forme d'un soutira bouddhique (3). Pareil syncrétisme était très dangereux. Il risquait de faire perdre peu à peu à la littérature manichéenue toute originalité et toute raison d'être. Peut-être eût-il suffi à en provoquer la disparition.
D'autres causes d'ailleurs durent concourir activement au même résultat. Les principautés turques de l'Asie centrale furent souvent envahies au Nord ou au Midi, à l'Est ou à l'Ouest, par de puissants voisins, dont elles gênaient l'expans ion et dont la religion officielle cherchait toujours à s'imposer. L e Manichéisme eut sans doute beaucoup à souffrir de ces divers bouleversements. Déjà très ébranlé par la chute de l'empire ouïgour de l'Orkhon, il subit les vicissitudes des petits Etats qui en rcueillirent les débris (4).
Au cours de l'invasion mongole notamment, il dut éprouver des pertes importantes. Il semble avoir résisté pourtant à la tourmente et s'être maintenu jusqu'à la cour des nouveaux
(I) « Aulrofois j'étais ignoraiiL cl j'appelais Bouddha des démons », dit le roi Ouigoui- conveili au Manie liéisiîi(> dans rinseiiption de Karabalgasoun (Chavannes et Pelliot, Journ. Asial., igiS, p. kjS). Si la phrase ne montre pas qu'il professait auparavant le Bouddhisme, on peut du moins en conclure que sa foi antérieure en subissait profondénient l'influence.
('>.) Le texte d<' la note précédcnic monlre c|ue pour le roi Manichéen Bouddha demeure synonyme d'être divin.
(3) V. Chavannes et Pelliot, Journ. Aslat., igii, p. 5oo, 5o3, 5o8, etc.
(!\) V. supra, p. 86.
ilO
conquérants puis, après leur disparition, en certaines régions que leur isolement naturel défendait mieux contre les dangers extérieurs. Mais aucune mention n'est plus faite de sa littérature religieuse en ces pays où pendant plusieurs siècles ses livres saints avaient été tant lus.
Si les livres sacrés du Manichéisme ont disparu depuis longtemps, il nous en reste pourtant divers débris et des signalements encore plus nombreux. Les premiers renseignements que nous possédions sur eux nous sont fournis par les auteurs chrétiens ou apparentés au christianisme. D'autres plus tardifs nous viennent d'historiens étrangers à la foi chrétienne aussi bien qu'à celle de Mani. Les plus récents enfin nous ont été livrés par les manuscrits manichéens découverts à Tourfan ou à Touen houang.
///e siècle. — Déjà à la fin du iri*^' siècle, dans son traité Des dogmes des Manichéens d), Alexandre de Lycopolis nous donne quelques indications sur les « Ecritures anciennes et nouvelles » dont font usage ses adversaires (2), On la pris longtemps pour un catholique, même pour un évêque (3). Il se rattache plutôt au Paganisme lettré de Plotin et de Porphyre, qui avant lui ont lutté déjà contre le Gnosticisme (4). Mais il parle sans animosité du Christianisme qu'il distingue nettement de l'hérésie dualiste (5). Et il connaît celle-ci d'une façon directe et même assez précise (6).
(i) P. G., XVIII, liOQ-liliS (éd. Fr. Combcfis, 1672) et Collection Tciibner, Leipzig, 1895, éd. A. Brinkmann.
(•i) Op. cit., 5 cire. med.
(3) P. G., XVIII, /jo9-4i2.
/j ) A. Brinkmann, op. cit., praef, XII-XIII.
(5) Op. cit., I.
(6) Op. cit., 2-5.
/F* siècle. — De tous les auteurs Chrétiens, Hégémonius ou l'auteur, quel qu'il soit, des Actes d' Archelaus est le premier connu qui parle des écrits de Mani (I). Son œuvre constitue une sorte de drame théologique en ({uatre actes. D'ahord un certain Turho, disciple de Mani, est envoyé par lui à Kashkar en Mésopotamie, auprès de Marcellus, un chrétien influent qu'il a mission de convertir et il lui expose la foi nouvelle (2). Sur la demande de Marcellus, l'hérésiarque lui-même va hientôt le rejoindre et il engage une discussion puhlique avec Archelaus, l'évêque du lieu, par qui il est très vite confondu (3). Il s'enfuit alors jusque dans le bourg de Diodore, où, sur la demande d'un prêtre du même nom qui l'entend exposer ses erreurs, Archelaus vient ouvrir avec lui un nouveau tournoi, le réfute une seconde fois et l'oblige à retourner en Perse (4). Enfin, l'évêque d9 Kashkar raconte la vie de Mani et à cette occasion il fait l'histoire de ses écrits (5). L'ouvrage n'est parvenu jusqu'à nous qu'en une traduction latine qui a dû être faite vers 400 (6). Mais il a dû être écrit en grec, et sans doute en Syrie, dans le premier quart du iv® siècle (7).
Les œuvres d'Ephrem ont été rédigées peu après à Edesse (8). Et elles contiennent maint détail suggestif sur la littérature manichéenne, que l'auteur syrien a lue en sa langue originale. Particulièrement importants sont, à ce point de vue, cinq Sennons contre Mani, Marcion et Bardesane, récemment édités d'après un palimps?ste (9).
Un contemporain d'Ephrem, Cyrille de Jérusalem, a lu aussi, vers le milieu du iv* siècle, certains des livres saints de
{i') V. G., X, i4o5-ir):^8 (rd. Zacag:ni. 1698) et C. S. E. de Bt>rliii, éd. lîceson.
{■>.) Op cit., i-ii.
(iV) Op. cit., 13-38 inil.
(/i) Op. cit., 28 fil}., fii iuH.
(5) Op. cit., f)! cire. inil. — 55 avec le coniplémenf édile par Ijceson. (G) Rooson, Op. cit., Pracf., XVI-XIX.
(7) Becson, ibid., XIII-XVI.
(8) .1. et E. Assomani, Snncti Ephrcni opcni otnnin quae exstant graece^ syriacc, latine, Rome. 1733-1746, G vol. A compléter par Th. .T. Laniy. S. Ephrucni Hymnii et ScnnoncSy JVlalinos. 1882-1903.
(9) C. W. Milchell, S. Ephraini\s Prose {Réfutations of Mani, Marcio)\ and Banidisan), Londres, 191a, 8°.
la nouvelle secte (1 ). Il les prend vivement à partie dans sa VI® Catéchèse, où il passe en revue les grande hérésies (2). Et, à cette occasion, il nous fournit sur eux quelques indications qui se rattachent aux Actes d'Archélaus, mais qui les complètent sur plus d'un point.
Vers le même temps, Sérapion de Tmuis, dans la hasse Egypte, a écrit contre les Manichéens un traité important, dont une partie seulement avait été conservée (3), et dont le reste a été récemment découvert presque en entier dans une œuvre analogue d'un autre polémiste (4). Il y étudie la dogmatique et l'exégèse biblique des Manichéens et, à ce double point de vue, il nous fournit des détails nouveaux sur le contenu de leurs livres.
Quelques années après sa mort, un autre évoque, Titus de
Bostra, dans le Hauran, a publié une nouvelle critique du
Manichéisme, celle précisément dans laquelle l'ouvrage de
Sérapion s'est fondu en partie. Son texte, conservé seulement
à moitié et avec beaucoup d'altérations dans l'original
grec (5), nous est arrivé en entier et en très bon état dans une
version syriaque (6). Il comprend quatre livres dont les deux
premiers sont plutôt dialectiques et les deux derniers exégé-
tiques (7). Les uns et les autres complètent avantageusement
l'œuvre de Sérapion, avec laquelle ils ont des rapports très
étroits.
Peu après la mort de Titus de Bostra, Epiphane, écrivant
son Panarion ou traité Contre les Hér^ésies a longuement
exposé dans la LXVP section de cet ouvrage la vie et la
doctrine de Mani (8). Mais il n'a guère fait que reproduire
{i) Calech., VI, 34.
(a) P. G., VI, 20-35.