P. L., XX
J) Augustin, Cont. Fel, II, 6 ; Evode, De fid. cont. Man., 5, 38.
Assomption de la Vierge. — A ce livre de la Naissance de Marie, le Théosophe associait celui de son Assomption ^. Un récit consacré à ce dernier sujet nous est arrivé sous le nom de <( Jean le Théologien » ei il a obtenu également un vif succès dans le monde chrétien ^. Il raconte comment la Vierge mourut pieusement à Jérusalem et comment son corps fut ensuite miraculeusement transporté dans le ciel. Pour ce dernier motif, il semblerait que les Manichéens ne pouvaient l'accepter, car tous niaient énergiquement que « la chair et le sang » pussent avoir accès au Royaume de Dieu ^. Mais l'ouvrage, qui nous est arrivé en plusieurs recensions très divergentes, a certainement subi d'importantes retouches. En sa forme première, il devait manifester des tendances gnostiques, car il se trouve sur la liste des apocryphes interdits par le Pseudo-Gélase ^ D'ailleurs, une de ses recensions catholiques qui se donne faussement comme écrite par Meliton de Sardes, un évêquf de la fin du second siècle, et qui s'intitule plutôt Da Trépas de la Vierge, dit que Leucius a traité déjà ce sujet <( en un langage si impie qu'il est défendu dans l'Eglise, non sulement de le lire, mais même de l'entendre )) ^. Or, Leucius professait un dualisme très accusé et regardait la chair comme mauvaise ^. Ce n'était donc pas l'assomption du corps de la Vierge qu'il décrivait au terme du récit, mas celle de son âme, finalement libérée de tout lien matériel. Par là, il se rattachait à la tradition gnostique, qui racontait en d'autres œuvres analogues comment Moïse, Elie, Isaïe, les Prophètes Martiades et Marsianos, l'Apôtre Paul et divers autres justes
i) Karl Buresch, Klaros, p. §5 {loc. cit.).
2) Texte grec chez Tischendorf, Apocalypses apociyphae, Leipzig, 1876 ; texte copte publié par F. Robinson dans les Texts and Studies de Cambridge, t. IV, fasc. 2, Coplic apocryphal Gospels, 1896 ; texte syriaquio publiée par M°^® Lewis dans les Stiidia Sinaitica, t. XI, The Protevangelium Jacobi and Transîtus Mariae, Londres, 1902.
3) Augustin, Cont. Faust., V., 10 ; XI, 3 ; Cont. Fortun., 19 ; Cont. Àdim., XII, I ; De Haer, /16, etc..
4) Liber qui appellatur Transitus, id est Assumptio sanctae Mariae (P. L., LIX, 162).
6) Photius, Biblioth., Cod., iid.
étaient montés au ciel, mais seulement (( en esprit » et non avec leur corps i. Gomme le livre de la Naissance de Marie, celui de son Assomption ne pouvait donc qu'être bien vu par les Manichéens.
Enfance du Seigneur. — Mais les disciples de Mani, de même que les autres partisans de la Gnose, s'intéressaient beaucoup moins à la Vie et à la mor: de la Vierge qu'à celle de Jésus. Ils lisaient surtout des textes évangéliques. Timothée de Gonstantinople leur en attribue un qui. s'intitule Enfance du Seigneur et il ajoute que ces hérétiques l'ont composé" « pour avoir l'air d'admettre l'Incarnation du Ghrist » -. Gette dernière affirmation est sûrement fautive. Les Manichéens ont toujours affirme que le Verbe avait pris seulement une apparence humaine ^. ^ l'origine, d'après Alexandre de Lycopolis, les plus autorisés d'entre eux disaient même qu'il n'avait pu apparaître que sous la forme d'un homme fait. Cependant certains d'entre eux croyaient qu'il avait apparu âgé de sept ans, avec un corps bie^ formé *. Ges derniers lisaient déjà, sans doute, l'histoire de l'Enfance qu'a connue Timothée. Mais, puisqu'à ce sujet -Is se lro\ivaient en désaccord avec les représentants officiels de leur fol, ils ne pouvaient guère l'avoir composé eux-mêmes, iï; l'avaient plutôt reçu de quelque secte antérieure.
De fait, le Décret du Pseudo-Gélase mentionne un Liber de infantia Salvatoris, mais sans l'attribuer aux disciples de Mani ^. Une œuvre du même titre, une Enfance du Seigneur, nous est parvenue en plusieurs recensions assez divergentes ^. EIL^ n'est, très vraisemblablement, qu'une adaptation d'un texte plus ancien, car elle porte des marques de nombreuses retou-
i) Hippolyte, Philosoph., V, 6 et lo (Elie), Epiphane, Haer, XXXVTII, 2 (Paul) ; XXXIX, 5 (Moïse) ; XI,, 2 (Isaïe) ; XI, 7 (Martiades et Marsianos).
3) V. supj'a, p. 26.
4) De Placit. Manich., 24
5) P. L., LIX, 162 et Dobschûtz, Das Decr. Gelas., p. 11.
6) Elle a été récemineTit éditée et traduite en français par Michel. Evangiles apocryphes, I, Paris, 1911, in-i6.
ches 1. Malgré les remaniements qu'elle a subis, elle est, sans doute, foncièrement identique avec le livre du même nom qu'ont connu les Manichéens d'Orient, car elle s'accorde bien avec l'esprit général de la Gnose, d'où procèdent leurs doctrines. Elle fait brusquement apparaî\re le Christ âgé de cinq ans. Elle ne parle de ses parents présumés que pour mieux montrer en lui le Fils de Dieu. Elle présente sa vie terrestre comme une lutte constamment engagée entre le Bien et le Mal, dans laquelle il terrasse ses jeunes rivaux par la seule vertu de sa parole, pa? ce qu'il possède la vraie science. Aucun de ces détails n'est propre au système de Mani. Mais tous procèdent des tendances communes du Gnosticisme. Le livre doit donc être emprunté à quelque secte plus ancienne. Et, en effet, un de ses récits les plus curieux est déjà rapporté en termes presque identiques par Irénée, d'après un écrit apocryphe des disciples du Basilidien Marcus ou Marcosiens 2,
Evangile des Douze Apôtres. — Une oeuvre analogue, mais bien plus importante, est signalée par l'évêque de Harran, Théodore abou Kourra. D'après cet auteur, les a Zandiques >ou Manichéens parlent ainsi aux gens qu'ils veulent convertir . « Tu dois t'adjoindre aux Chrétiens et écouter la parole de leur Evangile. Or, le véritable est celui que nous possédons, celui
qu'ont écrit les douze Apôtres et personne n'en possède
l'explication en dehors de Mani notre Maître » ^.
Justement un Evangile des douze Apôtres est signalé déjà comme hérétique par Origène, qui le place après celui des Egyptiens et avant celui de Thomas et ceux de Basilide et de Mathias ^. Jérôme, qui ne paraît l'avoir connu que par cette mention, l'identifie à tort avec celui des Hébreux 5, dont Ori-
i) V. Michel, op. cit., p. XXII-XXVni.
2) Cf. XIV, 3 et Irénée, Haer., I, 20, i.
3) Theodor abou Kuira, Traktat uber den Schôpfer und die wahre r^eligion, trad. Georg. Graf. Miinster, igiS, in-8°, p. 27.
4) Homil. in Luc. i.
5) J(Vôme, Adp. Pelaf}., III. 2 ; In Matt., XII. i3 ; De vir. ini. \ 3, etc.
iî4 LES ÉCRITURES MANICHÉENNE^
gène fait, au contraire, le plus grand cas ^ L'ouvrage doit plutôt se confondre ave^: un Evangile apocryphe qu'Epiphane a trouvé chez les Ebionites et dont il a reproduit quelques frag ments ^. En effet, dans un de ces fragments qui devait appartenir à l'introduction, les douze Apôtres se donnent comme les signataires et les garants du livre, qui est censé avoir été rédige par Matthieu :
« Il y eut, y lisons-nous, un homme du nom de Jésus, et il avait environ tiente ans. C'est lui qui nous choisit. Etant venu à Capharnaum, il entva dans la maison de Simon, surnommé Pierre, et il oua rit sa bouche et il dit : <( Comme j'allais le long (( du lac de Tibériade, je choisis Jean et Jacques, les fils de « Zébédée, puis Simon et André et Thaddée et Simon le Zélote, « Judas riscariote et je t'appelai toi, Matthieu, alors que tu (( étais assis au péage et tu me suivis. Je vous demande donc à « vous, les douze Apôtres, d'être témoins devant Israël » ^.
Le début de ce texte exclut tout récit antérieur de la naissance et de l'enfance du Christ. Dans les autres fragments cités par Epiphane, Jésus se présente comme pénétré par l'Esprit Saint et engendré par Dieu au jour de son baptême ^. Il ne reconnaît pour sa mère et ses frères que les fidèles serviteurs de son Père Céleste ^. Il déclare être venu pour abolir les sacrifices ^ et il dit ne vouloir pas manger avec ses disciples une Pâque charnelle ^. L'ensemble du récit professait un Onosticisme très accusé.
La grande estime dans laquelle les Manichéens le tenaient se comprend d'autant mieux que leur fondateur avait appar-
i) Jérôme, De vir. inl., i : Evangelium secunduin Hebraeos, ...quo et Adamantius saepve utitiir. Cf. Origène, în loh., II, 6 ; In Matt., XV, i4 ; In lerem. hom., X\".
2) Ces fragments ont été réunis par E. Preuschen, Antilegomcna, die' Reste der au^serkanonischen Evangelien, 2™® éd., Giessen, igoS. p. 9-12.
3) Haer., XXX, i3.
J) Haer., XXX, i3, fin.
5) Haer., XXX, i4.
6) Haer., XXX, 16, cire. med. ; cf. 18, cire. fin.
7) Haer., XXX, 22, cire. init.
tenu d'abord à la secte des Sabjéens, étroitement apparentée à celle des Ebionites ^. La manière dont ils s'exprimaient dans le Harran, au sujet de ce livre, quand ils disaient : « Personne n'en possède l'explication en dehors de Mani notre Maître », donne à penser que le Maître lui-même en avait fait un grand usage et l'avait autefois commenté. C'est apparemment ce commentaire que vise Samuel d'Ani, quand il parle d'une u explication de l Evangile de Mani » que des Syriens à la parole de niiel ont apporté en Arménie avec d'autres œuvres chrétiennes^. car la nature des autres œuvres donne à penser que celle-ci était une explication de l'Evangile, rédigée par Mani, plutôt qu'une exphcation d'une œuvre de Mani. Sans doute s'agit-il là du célèbre Evangile vivant, qui se sera présenté comme un simple développement d'un texte plus ancien et qui aura, pour ce motif, porté un titre analogue ^.
Puisque Mani se réclamait surtout de VEvangile ébionite, c'est, sans doute, à cet écrit que se réfèrent les deux passages déjà cités du livre des Mystères, où le Christ, interrogé par les Apôtres, répond sur le sort réservé aux gens non initiés à la Gnose : « Toute âme faible qui n'a pas reçu sa part entière de vérité périt sans aucun repos ou bonheur » et au sujet de la vie corporelle : (( Si ce qui est inanimé se trouve séparé de l'élément vivant qui lui est mélangé et se présente seul avec lui-même, il n'est pas capable de vie, tandis que l'élément vivant qui l'a abandonné, retenant son énergie vitale, ne meurt jamais » *.
MÉMOIRE DES Apôtres. — Cette hypothèse est d'autant plus vraisemblable que VEvangile des douze Apôtres s'identifie sans doute avec la Mémoire des Apôtres, une œuvre très estimée par les Manichéens' occidentaux, où on voyait le-s Douze interro-
i) Flûgel, Mani, p. 83-84-