‹ Les écritures manichéennesChapitre 5 sur 25 · P. L., LIX · texte numérisé non relu

P. L., LIX

3) A Von Le Coq, Tûridsche Manichaîca, I, 3o ; Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., igiS, p. i4i-i42.

4) F. W. K. Mûller, Handschr. Rest., i5, 16.

5) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., 1913, p. i33 et suiv.

6) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., 1913, p. 35/4-356.

ÉCftiTURES PROPREMENT Dllfeâ 33

Tsong Kien se contente de relever dans le livre certains détails curieux, qui lui paraissent extravagants. Il ne se préoccupe pas d'en pénétrer l'esprit. *

Le fragment manichéen de ïouen houang apporté à Paris par la mission Pelliot, faisant allusion à la même œuvre, en dégage, au contraire, l'idée générale, mais sans en essayer l'analyse : « Celui, remarque-t-il, qui demande à entrer en religion doit savoir que les deux Principes de la Lumière et de l'Obscurité ont des natures absolument distinctes. S'il ne discerne pas cela, comment (pourrait-il) mettre en pratique (la doctrine) .î^ ^ »

Dans le Khouastouanift de Touen houang, les Auditeurs Manichéens s'expriment en termes analogues : (( Quand nous sommes venus à connaître le vrai Dieu et la Loi pure, racontentils, nous avons connu les Deux Racines Nous avons connu

que la Racine Lumineuse était le domaine du Ciel et que la Racine obscure était le domaine de l'Enfer ^.

Le traité manichéen de Touen houang, cons.ervé à Pékin, développe cette dernière image. 11 décrit longuement les (( Arbres de mort » et les « Arbres de vie » et c'est d'eux qu'il fait venir tout le mal comme tout le bien qui s'opère en nos âmes ^. Sans doute, résume-t-il ici une partie du livre des Deux Principes, celle qui se rapporte au dualisme humain. Il semble, d'ailleurs, faire allusion à cet ouvrage. Il dit, en effet, au sujet des « Dênâvars » ou des « Parfaits » : « (De tels Maîtres).... croient au sens des Deux Principes ; leur cœur est pur et ne conçoit aucun doute ; ils rejettent l'Obscurité et suivent la Lumière comme l'ont prescrit les Saints * » .

Tous ces détails s'accordent très bien avec ceux qui ont été empruntés à Alexandre de Lycopolis, à Titus de Bostra, à Théodoret de Cyr, à Sévère d'Antioche, au sujet des Kephalaia, et ils

i) Gliavannes et Pelliot, Joum. Asiat., igiS, p. ii4.

2) A Von Le Ck)q, Turkish Khiiastuanift, VIII, 156-172, avec les remarques complémentaires de Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., p. i37i38.

3) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., 191 1, p. 559-563, 571-586.

4) Ibid., p. 579.

34 LES ÉCRITURES MANIGHÉENNEâ

les complètent avantageusement. Ils confirment les conclusions déjà formulées sur ce livre et permettent de le suivre jusqu'à une époque tardive.

III. L'ÉVANGILE VIVANT. — VÉvajigile de Mani, signalé dans la tétrade d'Archélaûs immédiatement après le livre des Principes ^, se trouve aussi très souvent mentionné. Il apparaît même en tête de la tétrade chez Qyrille de Jérusalem ^, ainsi que chez Pierre de Sicile et Photius ^. Il ouvre également la liste des livres manichéens dans les deux formules grecques d'abjuration ^, chez Timothée de Gonstantinople ^ et dans un passagee de Birouni qui dépend d'un texte chrétien ^. Photius constate que, dans les sept premiers livres de sa critique du Manichéisme, Diodore de Tarse s'était occupé de le combattre et que, plus tard, Héraclien de Chalcédoine en avait réfuté les doctrines ''. C'est dire que l 'œuvre avait une grande importance et a été très lue.

Plusieurs textes l'appellent VEvangile vivant. Le premier mot désigne un récit exposant la carrière de Jésus et son enseignement. Le second trahit le Gnosticisme. Le livre de Mani se présentait comme la véritable gnose révélée aux hommes de bonne volonté par le Sauveur divin. D'après Photius, l'auteur y falsifiait audacieusement la vie du Christ ^. A en croire Pierre de Sicile, il n'en parlait seulement pas ^. C'est parce qu'il y pi'ofessait un docétisme tout à fait radical, parce qu'il y présentait l'incarnation du Sauveur, sa passion, sa mort et sa résun'ection comme de pures apparences, parce qu'il n'attachait d'importance qu'à son enseignement et qu'il s'en faisait, d'ailleurs, une idée fort peu orthodoxe. A tous ces points de vue.

i) Act. Arch., 52 cire. med.

a) Catech., VI, 22.

3) Pierre de Sicile, Hist. Man., I, n î Photius, Coni. Mon., I, ia.

4) P. G., I, i465 et C. iSai.

6) ChronoL, trad. Sachau, p. 191.

7) Biblioth., Cod. 85.

8) Cont. Man., I, 12.

9) Hist. Man., I, 11.

il se rattachait sans doute particulièrement à Y Evangile de la vérité des Valentiniens ou à l'œuvre similaire de Basilide.

Ce dernier avait écrit vingt-quatre livres de Commentaires évangéliques ^ Il y exposait sa doctrine sous une forme exégétique en la rattachant à un écrit plus ancien et respecté. L'auteur des Actes d'Archélaus donne à entendre que cette œuvre a servi de modèle à Mani. Et, pour le montrer, il en cite un passage qui donne une description de la lutte initiale du Bien et du Mal fort peu différente de celle qui avait cours chez les Manichéens ^.

11 semble que l'auteur de VEvangile vivant s'est inspiré non seulement du contenu, mais encore de la forme même des Commentaires de Basilide. Selon toute apparence, son livre lui-même n'était qu'une simple glose d'un texte plus ancien. On peut le conclure d'un passage curieux de Samuel d'Ani, où il est dit que des Syriens, à la parole de miel, apportèrent en Arménie, avec diverses Écritures chrétiennes, mais apocr^■phes, u ÏExplicaiion de VEvangile de Mani^ ». La nature des autres œuvres donne à penser que celle-ci devait se présenter comme un commentaire d'un livre orthodoxe non d'un écrit hérétique.

D'après Birouni, le texte commenté par Mani ne faisait pas partie du Canon officiel de l'Eglise : « Chacun des adeptes de Marcion et de Bardesane, dit l'historien arabe, se sert d'un Evangile qui contredit en partie les Evangiles véritables. Mais les adeptes de Mani en ont un qui, du commencement jusqu'à la fin, renferme le contraire de la croyance des Chrétiens. Ils en professent la doctrine ; ils le présentent comme le seul véritable ; ils disent qu'en lui est enseignée la vraie foi de Mani et qu'en dehors de lui on ne trouve que vanité et que mensonge'^ ». Le sens de cette remarque est très clair. Marcion gardait l'Evangile de Luc, sans accepter pourtant le texte dont

i) Eusèbe, Hist. eccL, TV, 7, 6 (d'après Agrippa Castor).

2) Act. Arch., 55 fin. (texte complet dans l'édition Beeson).

3) Chron. univ., dans P. G., XIX, 685-686.

4) Chronol., trad. Sachaii, p. 27.

36 LES ÉCiRitUHÈS MANICHÉENNES

faisaient usage les Catholiques ^. Bardesane se rattachait à l'école de Valcntin 2, où l'on adimettait les textes canoniques, mais en Jes soumettant à une critique minutieuse et souvent radicale '^. L'œuvre préférée de Mani comme de ses disciples, était, au contraire, en dehors du Canon.

L'évêque de Harran, Théodore Abou-Kourra complète ces données : D'après lui, les <( Zandiqucs », ou Manichéens, parlent ainsi aux gens qu'ils veulent convertir : « Tu dois t'adjoindre aux Chrétiens et écouter les paroles de leur Evangile. Or, le véritable est celui que nous possédons, celui qu'ont écrit

les douze Apôtres Et personne n'en possède l'explication en

dehors de Mani notre Maître* ». Cette dernière remarque confirme et précise celles de Samuel d'Ani et de Birouni. Elle montre que le texte évangélique, comimenté par Mani, se présentait comme l'œuvre des douze Apôtres et qu'il était communément désigné comme tel.

Ce texte se classe de lui-même parmi les apocryphes du Nouveau Testament adoptés par les Manichéens et il devra être étudié avec eux. Le commentaire qui en était donné dans-l'Ei^angile vivant importe seul ici. D'après Birouni, il était divisé en vingt-deux sections, « d'après les vingt-deux lettres de l'alphabet » ^. Ya'qo'ûbî constate également que chaque livre était désigné par une de ces lettres ^. Le fragment de catalogue d'écrits manichéens découvert à Tourfan par la mission Roborovski et étudié par G. Salem ann confirme' les données des historiens arabes. Après avoir signalé les <( paroles d'Iezdegerd », il ajoute :

1) Irénée, Haer, I, 27, 2 ; III, 11, 7 ; 12, 12 ; i/i, /i ; Epiphane, Haer, XLII, 9 et suiv.

2) Hippolyte, Philosoph., VI, 35, fin.

3) Tertullien, De prescr., 38.

ii) Traktat ûber den Schôpfer und die wahre Religion, trad. Geo^rg. Graf, Munster, igiS, 8°, p. 27.

5) Chronology, Irad. Sacliau, p. 207. Cf. Kcssler, Mani, p. 206 cl 317- 3i8.

6) Histor., éd. Houtsma, p. 181. Cf. Kessler, Mani, p. 206 et 32o.

<( y Evangile alaf est enseigné (ou cité ?), (( l'Evangile tau est enseigné (ou cité ?), « y Evangile des 22 est enseigné (ou cité ?) »

Il rappelle ensuite divers textes <( concernant le Dieu Ohr-

muzd , concernant Mari Sisin , concernant Jésus ». Et

il explique aussitôt après que cette dernière partie comprend « les vingt-deux co»mbats (auxquels a donné lieu ?) la venue de Jésus le vivifiant et les douces paroles de Jésus ^ » .

Ibn al-Mournadâ dit plus précisément : « Dans la section alif

de son Evangile , Mani soutient que le Roi de la Lumière

se trouve sur toute sa terre, en dehors comme au dedans et qu'il n'a point de limite sauf sur le « côté 011 sa terre se heurte à celle de son rival ». A ce premier détail concernant le contenu doctrinal de l'ouvrage, le même historien en ajoute un second. D'après lui, « dans son Evangile... Mani soutient que le Roi de la Lumière habite dans le nombril de sa terre ^ ». Selon Ya'qoûbî, il y traite <( de la prière et des moyens qui doivent être employés pouil libérer l'esprit^ ». Rirouni ajoute qu'il s'y présente comme (( le Paraclet annoncé par le Christ », comme « le sceau des Prophètes *.

Sans doute avons-nous des réminiscences du même livre dans le premier discours que les Acia Archelai font tenir à l'hérésiarque. En effet, Mani y est censé exposer sa doctrine en présence des 22 disciples qui l'ont accompagné à Kashkar. Et il explique, dès le début, qu'il est « le Paraclet promis par Jésus », qu'il vient après Paul pour consommer l'œuvre de tous ses devanciers. Puis il commente à sa façon la gnose rédemptrice apportée par le Christ ^.

Du texte même de Mani, il ne reste que quelques phrases décousues et peu intelligibles. Le premier feuillet d'un manuscrit de l'Evangile manichéen a été découvert à Tpurfan. Chaque

t) p. C. Saleman, Eîn Bfuehstûck..., p. /1-6.

2) Texte et traduction chez Kessler, Mani, p. 3^9 et 354.

3) Histor. éd. Hoiitsma, p. 181. Cf. Kessler, Mani, p. 206 et 329.

4) Chronolcgy, trad. Sachau, p. 207. Cf. Kessler, Mani, p. 206 et 317- 3i8.

5) Act. Arch., 12 et i3.

côté est divisé en deux colonnes et écrit en plusieurs encres. Sur le recto, dont le début manque, on lit d'abord un éloge d.e la (( Vierge de la Lumière, Tête de toutes les Grandeurs », et des Prédicateurs et « Auditeurs de la parole ». Puis, après un grand vide, vient une doxologie adressée, d'une part, à « la Sainte Religion dans la Force du Père et la Louange de la Mère », de l'autre « au Père, au Fils et au Saint Esprit ». Le verso qui s'intitule « De VEnangile », porte d'abord quelques remarques fragmentaires : u (La parole de ÏEvangile vivant de l'œil et de l'oreille) est enseignée et le festin de la vérité est servi. Tout ce qui est, qui fut ou qui sera subsiste par sa force ». Puis, après un nouveau vide, le texte continue :

« Moi, Mani, l'envoyé de Jésus l'Ami, dans l'amour du Père,

du glorieux , de qui fut Les Bienheureux recevront cette

offrande, Les Sages sauront, les Forts rechercheront la bonté

des savants ^ ».

Nul doute que nous n'ayons ici le début du nouyel Evangile. La première section devait s'ouvrir avec la phrase : « Moi, Mani,

l'Apôtre de Jésus », qui rappelle la salutation initiale dos

Epitres de Paul et qui, en ouïgour comme en syriaque, coonmence par la première lettre de l'alphabet.

Un second fragment venu de Tourfan se réfère à cette même source : « Ainsi, dit-il, parle (Mani) dans VEvangile alaf des vivants ^ )). Mais il s'arrête là. Et jusqu'ici on n'a découvert aucun autre manuscrit qui porte un titre analogue.

Un troisième feuillet pourrait se rapporter à ÏEvangile de Mani, bien qu'il ne le cite pas expressément. C'est un fragment très morcelé du récit de la Passion, qui s'intitule, au verso : (( Extrait sur le crucifiement ». Jésus y apparaît devant le tribunal du Procurateur et les Juifs, semble-t-il, demandent qu'on

i) F. W. K. Millier, Handschr. Rest., p. «25-28 ; ihid., ioo-io3. Dans ce dernier passag^e, Mlillor étudie un autre feuillet qui ressemble au premier et qui permet d'en comprendre certaines particularités. C'est là que j'ai pris la mention de la « parole de VEvangile vivant de l'œil et de l'oreille » (ihid., p. toi).

2) F. W. K. Mûller, Handschr. Rest., p. 3i.

le mette à mort pour voir « si en vérité il est le Fils de Dieu ». Le texte, qui commence brusquement par ces derniers mots, ajoute ensuite :

« Et Pilate répondit : Je suis innocent du sang de ce Fils de Dieu. Les officiers et les soldats reçurent alors de Pilate l'ordre suivant : Gardez ce commandement secret »

Une grave lacune coupe le récit. Mais il est clair que tout le passage appartient à un commentaire de l'Evangile. En effet, le texte commenté est nettement visé dans les phrases qui suivent:

« Il montre que le dimanche, au premier chant du coq, Mariam et Salom et (Arsenia) ^ vinrent avec d'autres femmes apportant un parfum odorant de nard. Arrivées près du tombeau, elles... »

Ici encore le feuillet présente une importante lacune. Il reprend brusquement, au verso :

« Voyez la grandeur , comme firent Mariam, Salom et

Arsenia, quand les deux Anges leur dirent : Ne cherchez pas le vivant parmi les morts. Pensez à la parole de Jésus qu'il vous adressait en Galilée : Ils me livreront et me crucifieront et au troisième jour je ressusciterai d'entre les morts. Allez en Galilée et communiquez cette nouvelle à Simon... et aux autres.., ^ ».

De ce fragment manichéen, on peut rapprocher le suivant qui se rapporte aussi au crucifiement :

(( Jésus, mis en présence du Procurateur, de Pilate, répondit à sa question : Je ne suis pas de la maison de Jacob et de la

race d'Israël Il répondit à Pilate : Ma domination n'est pas

de ce monde. Cependant par la violence des Juifs, chargé de liens (il fut envoyé?) au roi Hérode (Et les soldats lui enlevèrent ses ?) habits placèrent (une couronne d'épines) sur

sa tête..., le frappèrent avec un roseau sur les joues, lui crachèrent sur les yeux et lui crièrent : Notre Seigneur Messie. Ainsi par trois fois et trois fois ils tombèrent à terre ^ ».

i) Le texte porte MaT7am. Mais comme il n'ajoute aucun qualificatif qui distingne cette Maryam do la première et comme un peu plus loin il donne à la troisième fenime le nom d 'Arsenia, il doit y avoir ici une errein" de transcription,

2) F. W. K. Mûller, Handschriften Reste..., p. 3^-36,

3) F, W. K. Mûller, op. cit., p. 36-37.

Ce texte pouvait appartenir à la même œuvre. Rien ne permet pourtant de l'affirmer.

En somme, le commentaire évangélique de Mani n'a pas laissé de traces bien nettes. C'est sans doute parce qu'une œuvre de ce genre s'efface forcément devant un exposé direct et personnel. Ce doit être surtout parce que le texte commenté s'éclipsa assez vite devant ceux q,ui avaient cours parmi les Catholiques. En l'invoquant, les Manichéens faisaient trop figure d'hérétiques.

Aussi, dans les pays occidentaux oii l'orthodoxie chrétienne a toujours été plus rigoureuse qu'ailleurs, VEvangile vivant n'apparaît pas une seule fois sous son vrai nom. Quand Fauste de Milève met en avant des textes évangéliques, il a uniquement en vue ceux de l'Eglise officielle, comme s'il n'en connaissait point d'autre ^. Et Augustin ne lui fait pas, sur ce point, la moindre observation. L'ouvrage de Mani avait pourtant une telle importance qu'on ne conçoit pas qu'il ait pu être ignoré en Afrique ou à Rome. Il a dû circuler en Occident comme en Orient, mais sous un autre titre. En fait, Turibius constate que les Manichéens, comme les Priscillianistes et d'autres hérétiques du même genre, qui essaient d'établir l'ensemble de leur hérésie à l'aide d'Actes des Apôtres apocryphes, invoquent aussi et plus encore un livre intitulé Mémoire des Apôtres, oii le Christ rejette la Loi ancienne et professe sur le Créateur et sur la Création une doctrine opposée à celle de Moïse 2. Orose fait une remarque analogue à propos des partisans de Priscillien ^. L'apocryphe dénoncé par les deux polémistes s'identifie sans doute avec VEvangile des douze Apôtres commenté par Mani. Mais pour les Manichéens, le commentaire faisait sans doute corps avec le texte et portait dès lors le même titre.

Peut-être faut-il encore identifier avec oe livre un travail

i) Augustin, Cont. Faust, II, i ; V. i, etc.

2) Epist. ad Hyd. et Cep., parmi les Epitres de Léon le Grand, P. L., LIX, 695.

3) Commonit., 2.

important dont divers auteurs persans du Moyen Age font le plus grand éloge et qu'ils appellent VArtank ou VErtenk de Mani, quelquefois aussi VErjeng ou VErtscheng, le Teng ou Tscheng ^. Le titre primitif est assez difficile à déterminer. Et sa signification demeure énigmatique. Peut-être vient-il du vieux persan airf>ôcanka, qui veut dire <( discours remarquable » ou (( parole sainte » ^, D'après Hadschou Chalfa, l'ouvrage portait encore un autre nom. Il s'appelait Destour Mani ou Canon, Loi de Mani ^. De pareilles appellations demeurent bien vagues et générales. Elles ne fournissent aucun renseignement sur le contenu du texte.

Abou'l-Ma'âli de Ghazna affirme qu'un exemplaire de VErtenk est conservé dans le trésor royal de cette ville. Et il ajoute que l'auteur l'avait orné de « nombreuses peintures », dont la perfection surhumaine devait établir sa mission prophétique '*. Le poète Kemal Esfahani s'exprime dans le même sens. Voulant louer l'habileté d'un peintre, il dit que <( ses ouvrages faisaient plier le livre de VErtenk et mépriser toutes ses figures » ^. Mais ce détail est assez peu caractéristique, car nous savons par ailleurs que Mani avait coutume d'agrémenter et d'expliquer le texte de ses œuvres par des illustrations.

Une indication plus précise est fournie par Mîrchônd : « On raconte, dit l'historien persan, que Mani, (voyageant dans les contrées d'Orient), arriva à une montagne qui contenait une grotte possédant l'agrément désirable avec son air rafraîchissant et une source d'eau. Cette grotte n'avait qu'une seule entrée. Sans qu'on s'en aperçut, il y amassa de la nourriture pour un an. Puis il dit à ses partisans : « Je vais monter au ciel et j'y prolongerai mon séjour pendant une année. Après quoi,

i") Dherbelot, Biblioth. orient., p. 817 ; Hyde, Veter Pcrs., Tel., 2® éd., p. 182 ; Renaudot, Eist. Patr. Alexandr., klx.

2) P. Bôtticher (P. de Lagarde), Riidim. myth. semit., p. 47 ; Fliigel, Mani, p. 882; Kessler, Mani, p. 210.

8) Hadschi Chalfa, T. p. M, n» 448, cité par Fliigel, Mani, p. 384.

4) Schefer, Chrcstom. pers., Paris i8S3. p. i4t: Ke.sisler, Mani, p. 871.

5) Dherbelot, Bibl. orient., p. 817 ; Beausobre. Hist. crit. de Man., I.

je reviendrai sur la terre vous apporter un message de Dieu ». Il ajouta : <( Au début de la seconde année, trouvez-vous à tel et tel endroit, dans le voisinage de la grotte, et donnez-moi votre attention ». Après cet avertissement, il se déroba aux regards des hommes, entra dans la grotte et s'y occupa, pendant une année, de peintures. Il traça de merveilleux dessins sur une tablette qu'il appela VErtenk de Mani. Puis, au bout d'une année, il se montra à ses gens, dans le voisinage de la caverne, tenant à la main une tablette couverte de peintures merveilleuses et de dessins variés. A cette vue chacun disait : « Le monde nous offre des milliers de dessins, mais nous n'avons encore rencontré aucune peinture de ce genre. )> Comme tous étaient pétrifiés d'admiration, il leur dit : « J'ai apporté du ciel cette tablette pour établir mon caractère prophétique ^ ».

Tout ce récit est manifestement légendaire. Il rappelle des traditions analogues qui circulaient sur Zoroastre ^, sur Dositihoc ^, sur Mithra ^. On ne peut en tirer aucun renseignement direct sur l'origine et la nature réelle de VErtenk. Mais il montre l'idée qu'on s'en faisait en Perse pendant le Moyen Age. Or, une légende semblable a circulé au sujet du commentaire évangélique de Mani. En effet, Mîrchônd a commencé par dire au sujet de l'hérésiarque qu'il « s'imagina être le Paraclet » et que, « pour prouver sa mission divine, il présenta un livre appelé VÉvangile, qu'il prétendait être descendu du ciel ». De l'identité des traditions, on peut conclure avec une assez grande vraisemblance à celle des œuvres. Le récit de la gpotte ne serait alors qu'une explication très libre et fantaisiste du témoignage que Mani se rendait à lui-même au sujet de son livre. L'historien persan ne connaît sans doute pas directement r ouvrage dont il parle. Pour lui, comme pour les auteurs Per-

i) Hist. univ. (BorrLbay, i854, t. I, p. 228 suiv.) ; Kessler, Mani, p. 387- 38o.

2) Dion Chrysosome, Orat., 86.

3) Montgomery, The Samaritans, Oxford, 1913, 8^ p. 256, d'nprès Aboiil Fath, Annal. Samar, éd. Vilmar, p. i5i.

4) Porphyre, De aniro Nympharum, 6 ; Fr. Cumont, Texte8 et documents figurés relatifs aux Mystères de Mithra, p. 55 cl suiv.

sans du Moyen Age, ÏErtenk désigne moins un traité précis comme l'Evangile vivant que l'œuvre, désormais fabuleuse, d'un magicien célèbre. Mais cette confusion n'en montre que mieux la haute signification du texte d'abord désigné sous ce nom.

IV. Le Trésor. — Non moins suggestif était le dernier écrit de la tétrade manichéenne. Timothée de Constantinople, Pierre de Sicile et Photius, ainsi que les deux formules grecques d'abjuration, l'appellent le Trésor de vivification. Ce titre, comme celui de l'Evangile vivant, est emprunté à la tradition gnostique ^ Il se retrouve chez les Mandéens dont il désigne une écriture très importante -, Et cette coïncidence mérite d'autant mieux d'être notée que Mani s'est formé chez les ancêtres de ces Sabéens, chez les Moughtasilas ou Baptiseurs de la région des étangs ^.

Par son contenu, le Trésor de vie se rattache aussi étroitement au Gnosticisme. Il est associé par Jérôme à l'œuvre de Basilide ^. D'après Ya'qoûbî, l'auteur y expliquait « quelles parties de l'âme viennent de la pure Lumière et quelles parties procèdent des Ténèbres vicieuses^ ». Or, le Basilidien Isidore avait développé le même dualisme psychologique dans son livre De l'âme .adventice ^. Mani s'inspirait sans doute de cet écrit ou d'autres analogues.

Mais ici encore il gardait sa pleine indépendance. D'après Mas'oûdi, un chapitre du Trésor était consacré aux Marcionites ^. Sans doute contenait-il une critique de leurs doctrines. Marcion n'adlmettait pas seulement deux Principes contraires.

i) Voir, par exemple, l'index de la Pistis Sophia, éd. C. Schmidt, p. 4oi au mot Schatz.

2) H. Petermann. Thésaurus seu liber niagnus vulgo liber Adami appellatus. Berlin 1867, 2 vol. m-^°.

3) An Nadim. chez Flùgel, Mani, p. 83-84- ^) Advers. Vigilant., 6.

5) Kessler. Mani, p. 2o4 et 328.

6) Clem. Alex., Strom, II, 20, ii3.

7) Mas'ondi, Le Livre de l'avertissement et de la révision, trad. Carra de Vaux, p. 188.

Il leiir adjoignait une substance intermédiaire qui participait à leur double nature i. Mani devait établir contre lui que l'opposition de la Lumière et des Ténèbres suffit à tout expliquer.

Un fragment de cette œuvre nous a été conservé par Birouni . Il traite des corps spirituels et montre combien ceux-ci diffèrent des organismes charnels.

(( Les armées resplendissantes seront appelées jeunes femmes et vierges, pères et mères, fils, frères et sœurs, parce que tel est l'usage dans les livres des Prophètes. Mais dans le pays de la joie il n'y a ni homme, ni femme, ni organe de la génération. Tous les habitants sont doués de corps vivants. Ayant des corps divins, ils ne diffèrent pas les uns des autres par leur faiblesse ou leur force, leur grandeur ou leur petitesse, leur forme ou leur aspect. Ils sont comme des lampes semblables allumées à une même lampe, alimentées par la même substance. La cause de ce genre d'appellation vient, en définitive, de la lutte des deux Royaumes qui les a mêlés l'un à l'autre. Lorsque le Royaume inférieur et ténébreux se leva de l'Abîme du Chaos et que le Royaume supérieur et resplendissant le vit formé de mâles et de femelles accouplés, ce dernier donna des formes extérieures du même genre à ses propres enfants qui se mirent à combattre le monde rival. Et, dans le combat, il opposa à chaque espèce de l'autre monde la même espèce d'êtres 2)).

Un autre passage, qui se lisait dans le « second livre du Trésor » est cité par Augustin et par Evode. Il est très court et ne comprend qu'un commencement de phrase. Mani y parle de ces gens

(( qui, par suite de leur négligence, ne se sont pas laissé purifier de la souillure des esprits mauvais, qui n'ont pas observé bien exactement les préceptes divins, qui n'ont pas voulu garder la Loi donnée par le Libérateur et qui ne se sont pas conduits de la façon qui convenait^ ».

Malgré sa brièveté, ce texte a un sens très net. Il se rattache à la conception des deux « Ames » rivales dont l'une procède

i) Fliigel, Mani, p. iBg-iBo (texte d'An Nadim).

2) BirouTii, India, trad. Sachau, t. I, p. 89.

3) Augustin, Cont. Fel, II, 5 cire, med.; Evode. De Fide cont. Man., 5.

ÉCRITURES PROPREMENT DltES 45

des « Ténèbres vicieuses », tandis que l'autre provient de la « pure Lumière ».

Un autre fragment beaucoup plus long et important est encore foiAni par Augustin et par Evode ^. 11 se lisait dans le (( septième livre du Trésor ». Mani y expose en ces termes le rôle joué par le « Troisième Messager » et par la « Vierge de la Lumière » dans la libération des éléments divins que retiennent encore les Démons aériens :

« Ce Bienheureux Père, qui a les navires lumineux pour résidence et pour habitation, porte secours avec sa clémence habituelle à sa substance vitale, pour la délivrer de ses attaches impies, de ses difficultés et de ses tourments. Par un signal invisible, il transfigure celles de ses Vertus qui se trouvent dans la nef brillante (celle du soleil) et il les fait apparaître aux Puissances adverses qui ont été établies dans les diverses régions du oiel. Gomme ces dernières Puissances ont les deux sexes, mâle et femelle, il ordonne aux dites Vertus d'apparaître les unes sous la forlne de jeunes gens tout nus à la gent opposée des femmes, les autres sous la forme de jeunes filles dépourvues de tout voile à la gent opposée des mâles. 11 sait bien que toutes ces Puissances ennemies, par suite de leur concupiscence mortelle et tout à fait immonde, se laisseront facilement prendre et réduire en esclavage par Tapparition de ces formes merveilleuses et finiront ainsi par se laisser aller.

« Vous ne devez pas ignorer, en effet, que ce Bienheureux Père ne fait qu'un avec ces mêmes Vertus, auxquelles il donne tour à tour, pour un motif inéluctable, l'aspect de jeunes gens et celui de jeunes filles. 11 les emploie comme autant d'instruments de combat gui lui permettent d'accomplir ses projets. Ces Vertus divines, ainsi dressées comme des conjointes devant la gent infernale et habituées à exécuter allègrement . et aisément leur programme au moment même où elles l'ont conçu, remplissent les navires lumineux. Dès que la raison leur demande d'apparaître aux mâles, ces saintes Vertus se font voir sous l'apparence de jeunes filles. D'autre part, quand elles arrivent devant les femmes, abandonnant leur extérieur de jeunes filles, elles se montrent sous l'aspect de jeunes gens tout nus.

(( Devant cette vision attrayante, les Puissances mauvaises redoublent d'ardeur et de concupiscence. Le fien de leurs pensées détestables se relâche aussitôt et l'âme vivante qui restait enfermée dans leurs membres, se trouvant libérée, s'échappe

i) Augustin, De nat. bon., i'i et Exode, De Fid. cont. Man., i4-i6.

et se mêle à l'air très pur. Elle s'y purifie complètement. Puis elle monte dans les navires lumineux qui ont été préparés pour l'embarquer et la conduire à sa patrie. Les déchets qui gardent la souillure de la gent ennemie descendent par petites parties avec le feu et la chaleur et se mêlent aux arbres, aux plantes et à toutes les semences, en se colorant de teintes diverses.

« Ainsi, sur la grande et brillante nef (du soleil), les figures de jeunes gens et de jeunes filles apparaissent aux Puissances contraires établies dans le ciel qui ont une nature ignée et, par suite de cette apparition attrayante, elles font relâcher et descendre sur la terre, avec la chaleur, la portion de vie qui se trouve dans les membres de chacun d'eux. De même cette très haute Puissance qui habite dans la nef des eaux vitales (dans la Lune) se montre çpar ses Anges sous la forme de jeunes gens et de jeunes filles aux Puissances dont la nature est froide et humide et qui ont été aussi établies dans les cieux. Elle apparaît aux femelles sous la forme de jeunes gens, aux mâles sous celle de jeunes filles. Devant ce changement et cette diversité de personnes divines douées d'une grande beauté, les Princes mâles et femelles de la gent froide et humide se laissent aller et la substance vitale qui était en eux prend son essor. Les déchets qui demeurent sont amenés ici-bas avec le froid et se mêlent à toutes sortes de terrains ».

Ce mythe cosmologique tend à expliquer non seulement les mouvements du soleil et de la lune, mais encore l'éclair et le tonnerre, les vapeurs et les pluies, la fécondation du sol et la germination des plantes. A première vue, il semble tout à fait étranger au programme nettement anthropologique du Trésor. En réalité, il s'y rattache étroitement. Pour Mani, en effet, l'homme est un raccourci du monde ^. C'est seulement par l'étude du macrocosme qu'on peut se rendre colmpte de la composition du microcosme. La suite du texte cité devait donc expliquer comment il y a en nous des puissances analogues à celles qui viennent d'être observées dans le ciel et comment le Bien et le Mal s'y livrent une lutte identique.

Justement le traité manichéen de Touen houang rappelle d'abord très brièvement l'apparition des deux Luminaires et leur rôle salutaire :

i) De nat. bon., 46 ^in. (citation de VEpitre du Fondement). Cf. Shikand goumanig Vidshar, trad. West, p. 244, trad. Salemann, Eln Bruchstuk, p. i8.

ÉCRITURES PROPREMtNT DITES 47

« Tsing long (le « Vent pur », c'est-à-dire « l'Esprit puissant ))), fit deux navires lumineux qu'il mit sur la mer de la vie et de la mort pour la faire traverser aux hommes de bien et pour les amener dans leur monde primitif, cela en sorte que leuil nature lumineuse fût définitivement calme et heureuse ^ )).

Puis il ajoute :

« Quand le démon de la haine, le maître de la convoitise eut vu cela, il en conçut des sentiments d'irritation et de jalousie ; il fit alors les formes des deux sexes, le mâle et la femelle, afin d'imiter les deux grands navires lumineux qui sont le soleil et la lune, de décevoir et de troubler la nature lumineuse, en sorte qu'elle montât sur les bateaux d'obscurité, que, menée par eux, elle entrât dans les enfers, qu'elle transmigrât dans les cinq conditions d'existence, qu'elle subit toutes les souffrances et qu'en définitive il lui fût difficile d'être délivrée^ ».

La suite du traité paraît venir d'une autre source. Mais la partie qui précède les textes cités semble avoir la même origine. Elle commence par rappeler sommairement comment le monde a été fait d'un mélange de bien et de mal par l'Esprit puissant, désireux d'arracher ainsi les bons éléments aux mauvais. Mais c'est toujours pour expliquer comment le Démon furieux forma l'homme avec le même mélange et sur le même plan pour emprisonner dans la chair la substance divine ^. On peut dès lors conjecturer que cet exposé dérive également du Trésor et n'en est qu'un simple résumé.

De ces deux sections initiales du traité de Touen houang, la première, celle qui vient d'être résumée et qui traite de l'homme en général, est assez longue, la deuxième, celle qui a été citée plus haut et qui parle des deux Luminaires et des deux sexes, est beaucoup plus courte et ne comprend que deux phrases. On est ainsi conduit à supposer que le traité qu'elles résument se divisait lui-même en deux parties d'inégale longueur. Cette supposition semble confirmée par un texte d'Eipiphane qui, après

i) Chavaniies et Pelliot, Journ. Asiat., 191 1, p. 53i-533.

2) Chavannes et Pelliot, ibid., p. 533-534-

3) Chavaimes et Pelliot, ibid., p. 5io-53i.

avoir dit que Mani a écrit un livre intitulé le Trésor, ajoute que, pour mieux séduire ses lecteurs, il lui a associé celui qu'on appelle le Petit Trésor ^. On a cru généralement, et Epiphane lui-même croyait peut-être, que le second écrit était un simple résumé du premier. Mais on peut se demander s'il n'en était pas plutôt un complément. On ne voit pas bien Mani se résu mant lui-même. On comprend mieux qu'après avoir rédigé un grand traité sur l'homme, il en ait consacré un plus court à la icmme. En fait, le second écrit est mis sur le même rang que le premier par plusieurs autres polémistes. Cyrille de Jérusalem mentionne les Trésors parmi les grands ouvrages de Mani ^. Saint Nil les signale à côté du livre des Mystères 5. Et Photius ajoute qu'Héraclien de Chalcédoine en fit la critique *. Si loin qu'on pousse l'amour de la discussion, on n'éprouve guère le besoin, après avoir combattu un texte, d'en combattre encore le résumé. Au contraire, si l'écrit comprenait deux sections complémentaires, il est tout naturel que chacune ait exigé une étude spéciale.

Peut-être faut-il rattacher à la même œuvre un travail du Manichéen lanou ou lannée, qui est signalé par An Nadim et qui semble avoir été intitulé : Sur Vécrit cki Trésor ^. Nous aurions là un commentaire analogue à celui qui est attribué à Abdial par le même historiçn ^. L'importance du texte à commenter justifie cette interprétation. Le Trésor de vie clôt, en effet, la liste des grand écrits de Mani mentionnés dans la tétrade d'Archélaûs.

V. Le Shapourakan. — Le Shâpourakân, qui s'ajoute chez Birouni aux quatre grands ouvrages déjà étudiés pour former

i) Haer, LXVI, i3 cire, fin,

2) Catech., VI, 22.

3) Epist., I, 117.

4) Biblioth., Cod. 85.

5) Flûgel, Mani, p. io4, n° 54, corrigé par Kessler, Mani, p. 234, «" 54. Kessler prend le mot (( trésor » au sens propre et pense qu'il s'agit ici d'un écrit concernant une levée d'argent. Il semble beaucoup plus naturel de penser à l'œuvre de Mani. i

6) Flugel, Mani, p. io5, n® 74. "

avec eux une sorte de Pentateuque manichéen, offre un intérêt spécial à cause des circonstances dans lesquelles il a paru. Il remonte au début de la prédication de Mani et représente la première forme de son enseignement. D'après l'auteur de la Chronologie, il est ainsi intitulé parce qu'il fut composé « pour Sapor », peu avant la mort d'Ardaschir, c'est-à-dire vers /i/io, et, pour ce motif, il prend rang parmi « les ouvrages des Perses ^ ».

Cette dernière remarque se rattache visiblement à la langue dans laquelle le livre fut rédigé. Elle cadre fort bien avec un renseignement déjà cité d'An Nadim, d'après lequel un des grands écrits de Mani fut composé en persan 2. Il était naturel qu'une œuvre dédiée au fils et à l'héritier prochain du roi de Perse, en une époque de nationalisme ardent, empruntât la forme usuelle des actes officiels. On comprend aussi qu'elle n'ait pas été mentionnée par l'auteur des Actes d'Archélaus, qui ignorait apparemment cet idiome « barbare^ ».

Une traduction dût en être faite de bonne heure en syriaque. Et elle prit sans doute un autre titre plus clair et plus précis. De là vient, apparemment, que le Shâpourakân n'apparaît jamais sous son premier nom chez les auteurs chrétiens. Peut-être doitil s'identifier avec le livre des Secrets ou des Choses cachées, qui est mentionné dans la grande formule grecque d'abjuration après VÉvangile vivant, le Trésor de vie et les Mystères ^.

En fait, il se présentait comme une révélation. Mani prétendait en avoir reçu la doctrine, douze ans aujparavant, d'un messager divin, l'ange Eltawam, qui, tout récemment, dans sa vingt-quatrième année, lui avait prescrit de s'en faire l'Apôtre ^. Sans doute s'y inspirait-il particulièrement du livre d'Elchasaï, avec lequel il s'était familarisé chez les Moughtasilas et qui se réclamait pareillement d'un ange ^. Mais, puis-

1) Chronol, trad. Sachau, p. 189 fin. et 190 fin. Cf. Kessler, Mani, p. 117 et 208.

2) Flûgel, Mani, p. 102.

3) Act. Arch., 36 cire. med.

ti) P. G., I, i/i68 init.

5) Flugel, Mani, p. 84 et Kessler Mani, p. 384-385.

6) Hippolyte, Philosoph., IX, i3 ; Epiphane, Haer, XIX, i ; XXX, 17.

SO LES ÉCRITURES MANIGHEENNEi^

qu'il s'y séparait des Sabeens, il devait s'y rattacher à d'autres traditions. Peut-être son livre ne différait-il pas profondément de celui des Visions ou des Révélations de Valentin ^.

Le cointenu ren était tout eschatologique. Et l'eschatologie qu'il professait était, dans l'ensemble, celle des grands Gnostiques. Ceux-ci distinguaient trois sortes d'hommes, les Pneumatiques, les Psychiques, les Hyliques et ils expliquaient que les premiers seuls iraient au ciel, que les seconds erreraient sur la terre pour y subir mille métamorphoses, enfin que les derniers descendraient dans l'enfer 2. Le Shâpoiirakân exposait la même doctrine et dans le même cadre. An Nadim remarque qu'il se divisait en (( trois parties dont une décrivait la fin des Auditeurs, une autre celle des Elus, la troisième celle des Pécheurs ^ ».

Le même auteur semble résumer cette œuvre sans la nommer dans un autre passage qui s'intitule : Doctrine des Manichéen sur la vie future et où reparaissent les trois sections qu'il a signalées à propos du « livre de Sapor ». Ce sommaire est comme calqué sur l'original. Il se présente sous la forme d'une longue citation ^ :

(( Quand la mort, dit Mani, s'approche d'un Véridiquc, l'Homme Primitif envoie un Dieu lumineux sous la forme du sage Conducteur, qu'escortent trois autres dieux avec le vase d'eau, l'habit, le bandeau, la couronne, le nimbe et qu'accompagne aussi la Vierge, semblable à l'âme de ce juste. En même temps apparaît le Démon de la convoitise et de la concupiscence avec d'autres Démons. Dès que le Véridique les aperçoit, il appelle à son secours les Dieux qui ont l'aspect du Sage Conducteur et les trois autrs Dieux. Ceux-ci s'approchent de lui. Dès que les Démons s'en aperçoivent, ils se retournent pour fuir. Eux prennent le Véridique, le revêtent de la couronne, (du bandeau .î>), du nimbe et de llhabit, mettent dans sa main le vase d'eau et montent avec lui sur la Colonne de Louange à la sphère

i) Hippolyte, Philosoph., VI, 42.

2) Bousset, Hauptprobl. der Gnos., p. 270, 271, et Kurios Christos,

3) Flûgel, Mani, p. io3, à corriger d'après Ke&sler, Mani, p. 181.

4) Flûgel, Mani, p. loo-ioi.

je la Lune, vers l'Homme Primitif et vers Nahnaha la Mère

ParadTdt'la^rr''" '^ f '' '' trouvait d'abord dans" i-aïad.s de la Lumière. Pendant ce temps, son corns reste gisant, pour .que le Soleil, la Lune et les Dieux lumineux lui arrachent les Forces, cest-à-dire l'eau, le feu et le "e nt We" qu .1 s eleve a.ns jusqu'au Soleil et devienne un Dieu Le r!st;

Oua'nTfa' "^'r*.f'^"^ T T'^"^'"-'^^' «^t jeté dans l'enf ■ Quand la mort s approche de l'homme mihtant, bien dispose pour la Rehg.on et la Justice, qui protège l'une et rautre

TlsT^::^"''''' '1,D-"-, déjà mentionnés lui apjara "sent et auss, les Démons. Il appelle à son secours et cherche une médiation propice en récompense des bonnes œuvres qu'il a accomplies et de la défense qu'il a donnée à la Rehgion et aux Vendiques K Lui aussi est délivré des Démons. Mais il reste dans le monde comme un homme qui voit en rêve des spectres et qui tombe dans 1 ordure et dans la bouc. 11 demeure en cet état jusqua ce que son esprit soit délivré, qu'il parvienne au rendez-vous des Vendiques et qu'il revête leur habit après une longue série d'égarements. ^

« Quand la mort apparaît à l'homme pécheur, sur qui la Convoitise et a Concupiscence ont mis la main, les Démons s approchent de lui, l'empoignent, le torturent et lui font voir les spectres. Les dieux aussi sont là, ainsi que l'habit mentionné L homme pécheur croit qu'ils sont venus pour le sauver. Mais Ils ne sont la que pour l'accabler de reproches, pour lui remettre en mémoire ses actions et le convaincre de la faute qu'il a commise en négligeant de soutenir les Véridiques. Alors il erre sans cesse dans le monde, affligé de tourments, jusqu'au jour ou. cet état cessera et où il sera jeté avec ce monde dans l'enfer «telles sont, dit Mani, les trois voies par rapport auxquelles les âmes des hommes sont partagées. Une d'elles conduit au i'aradis, cest la voie des Véridiques. Une autre va dans le monde et ses terreurs, c'est la voie des gardiens de la Religion des bienfaiteurs du Véridique. La troisième mène à l'enfer,' cest la voie des hommes pécheurs. »

Immédiatement après cette description des trois voies ouvertes devant l'âme, vient chez An Nadim une autre section qui résume sans doute la fin du même ouvrage et qui s'intitule : Etat du monde futur établi après la disparition de cette terre

i) Cf. Spcimdin, Epist. ad August., 3 cire. med. : Quds igitur tibi patronus erit ante justum tribunal ludicis, cum et de sermone ci de opère caeperis te teste convinci ?

5â LES ÉGRitURES MANICHÉÉNNËâ

et description du Paradis et ôe VEnferK Elle suppose un récit détaillé des circonstances dans lesquelles ce cosmos finira pour faire place à une organisation meilleure. Et elle montre l'armée des Eons et des justes triomphant de celle des Démons et des Pécheurs.

(( L'Homme Primitif vient alors, dit Mani, du monde de l'étoile polaire, le Messager du salut de l'Est, le Grand Architecte du Sud, l'Esprit vivant de l'Ouest. Ils observent le nouvel édifice qui est le nouveau Paradis. En même temps, ils tournent autour de cet Enfer et regardent en ses profondeurs. ^

<( Alors les Justes viennent du Paradis vers cette Lumière pour se ieter en elle. Ils se pressent au rendez-vous des dieux et se rangent autour de cet Enfer. Puis ils jettent leurs regards sur les pécheurs qui se tournent et se relournent errant ça et a et s'enfonçant toujours de plus en plus dans cet Enfer incapable de nuire iamais aux Yéridiques. ., . , ^j *

« Suand les pécheurs voient les Véridiques, i.l^ •nlercedent auprès d'eux et se jettent humblement à leurs P'^^s. f^«'^ J^-^^ ne leur répondent qu'en termes accusateurs qu, ne leur se. vent de rien. Les pécheurs n'y gagnent que d accroi rc leur legiet, teur chagrin et leur accablement. Tel sera leur lot éternel ».

Tout ce passage se retrouve, en termes presque identiques dans un feuillet d'un livre manichéen découvert à Tourfan et écrit en pehlvi \ Le feuillet s'intitule : Le Granà Feu parce qu'il commence par parler du grand incendie, d'une durée de i468 ans, qui, d'après les Manichéens, doit consumer le moiide actuel et permettre ainsi aux derniers éléments divins de s en

'''dcux autres feuilles du même manuscrit qui devaient venir auparavant portent en tête le titre Shâpourakân écrit en caractères rouges. Mais ils sont illisibles ou peu mtell.g.bles. Sur l'un on lit, au milieu du recto, un expUcit de chapitre : ,. Fm. est l'Avènement du Vivifiant », et, au miUeu dn verso une mention de la « Terre inférieure ,., qui doit être détruite et du

i) Fltigel, Mani, p. 101-102.

,1 F W K. Muller, Handschr. Reste, p. 19-20.

3 Cf An Nadim. che. Flugel, Mani, p. 90, qui propose une explication du chiffre indiqua, p. ^38.,39. Voix aussi Sharastani, BeUgronspaHuen, Irad. Haarbrûcker, I, 290.

« Royaume nouveau » qui sera ensuite « révélé » ^ Sur l'autre.^ il est parlé du Dieu Mihr, qui, de la nef du soleil, appelle les Dieux établis en chacun des cieux et en chacune des terres, mais non point le Démon ni ses représentants. Puis on voit « le Dieu Mânbêd, qui est établi sur la Terre inférieure et maintient les autres en ordre, le Dieu Vâd'ahrâm, qui fait monter le vent, l'eau et le feu, ainsi que le Dieu Vîsbêd, qui demeure sur cette terre et tient sous lui Azdahag, le méchant », gagner ensemble le Paradis, tandis que la terre entière est ébranlée jusqu'en ses fondements ^.

Enfm, deux autres feuillets décrivent des scènes antérieures, celle du jugement final et colle de la séparation des pécheurs et des justes ^. Ils font peut-être également partie du Shâpourakân. Mais ils sont aussi mal conservés et peu inteHigibles.

A en juger par ces extraits, l'ouvrage de Mani faisait une large place à la cosmologie. D'autres auteurs le font expressément remarquer. Ainsi, d'après Ya'qoûbî, le Shâpourakân, décrivant « l'âme restée pilre et celle qui s'est mêlée au démon, coimme aussi celle qui est malade », présente, à cette occasion, « le firmament comme une surface plane » et fait reposer le monde <( sur une montagne inclinée vers le bas, au-dessus de laquelle tourne l'étendue du ciel* ». D'après Sharastâni ^ et Al Mourtadiai ^, Mani enseignait que le Roi de la Lumière habite au centre, au <( nombril » de la terre et qu'il ne se trouve limité que du côté oh son domaine se heurte à celui de son rival.

Le tout était précédé d'une introduction dans laquelle l'auteur expliquait l'origine du livre. D'après Birouni, on lisait au (( début » du Shâpourakân\ :

i) F. W. K. Mullcr, HandscJir. Rest., p. 16-17.

9) F. W, K. Millier, op. cit., p. 17-19. Les dieux Manbêd, Vâd'ahrâm et Visbêd doivent s'identifier aveic le (( Porteur » ou Atlas, le <( Roi de Gloire » et « Adamas », que mentionnent d'autres textes (Théodore bar Khôni, chez Pognon. Inscr. mand., p. 187 et chez Fr. Cumont, Rech., p. 22-23 ; Augustin, Cont. Faust. XV, 6 ; XX, 10). Sur Azdahâg, voir Fr. Cuanont, Rech., p. 4, not. i.

3) F. W. K. Mûller, op. cit., p. 11-16.

4) Cité par Kessler, Mani, p. 190-191 et 828-329.

5) Religionsparteien..., trad. Haarbrlicker, I, 190.

6) Cité par Kessler, Mani, p. 354.

« La Sagesse et les bonnes œuvres ont été apportées avec une suite parfaite d'une époque à une autre, par les Prophètes de Dieu. Elles vinrent en un temps par le Prophète nommé Bouddha dans k région de l'Inde, en un autre par Zoroastre (Zarâdoust) dans la contrée de la Perse, en un autre par Jésus ('Isa) dans l'Occident. Après quoi, la présente révélation est arrivée et la présente prophétie s'est réalisée par moi, Mani, le Messager du vrai Dieu dans la Babylonie ^ ».

Le nouveau prophète ajoutait, sans doute à la même occasion, dans le chapitre De la venue du Message?^ placé dès lors, selon toute apparence, en tête de l'ouvrage, qu'il était né à Mardinou, dans le district de Nahar Koutha, « rannée*527 de l'ère des astronomes babyloniens ou du comput d'Alexandre, la cinquième du règne d'Adharban » (2i5) et, qu'il avait reçu la première révélation de la vérité divine dans sa treizième année, (( la troisième du règne d'Ardaschir » (228) -.

VI. Le3 Préceptes. — Par la mention initiale des « bonnes œuvres » présentées comme l'accompagnement naturel de la (( sagesse », par la distinction établie ensuite entre les gens qui observent fidèlement la loi divine, ceux qui l'appliquent à moitié et ceux qui la violent constamment, enfin par la description du sort final réservé à chacun de ces groupes, le Shâpourakân suppose une morale très nette et rigoureuse. Aussi voyons-nous mentionné immédiatement avant lui dans l'Heptateuque d'An Nadim un « livre des Préceptes pour les Auditeurs avec un chapitre additionnel des Préceptes pour les Elus^ ».

Ce titre est assez peu naturel et il contraste avec celui des autres écrits de Mani, qui sont plus solennels et quelque peu grandiloquents, comme l'Ambrosiaster l'a fait justement observer ^. Il n'est sans doute pas primitif et doit venir de l'auteur du Fihrist, qui analyse ainsi le contenu de l'œuvre. En fait, il n'apparaît pas dans les autres catalogues des Ecritures manichéennes.

i) Chronol, trad. Sachau, p. 209. Cf. Kessler, Mani, p. 187-188 et 817.

2) Op. cit., p. 118 et 208. Cf. Kessler, Mani, p. 189-190 et 820.

3) Flûgel, Mani, p. io3.

4) In Epist. ad Tiîn. 2»"" , IV, 4.

A sa place Ya-qoûbî mentionne le Livre de la Direction et de

ment . Ces deux Utres rappellent le précédent et offrent le même dua.sme. La « certitude ,. se rapporte à la connaissance qui fourn.t la « direction >. de la vie et elle peut viser les .< Auditeurs » a qui on ne demandait guère que de professer la vraie doctrine ; au contraire, le « fondement » concernerait la .< conduite » et s'appliquerait aux « Elus ,,. qui étaient tenus de conformer strictement leur vie à leur croyance. Il s'agit donc ICI d un seul et même ouvrage. Et de ses diverses appellations, la dernière, celle que donne Birouni, se révèle, par son emphase même, comme la plus ancienne.

S'est-elle conservée chez les auteurs occidentaux » On ne saurait le dire. En tout cas, l'écrit lui-même semble bien avoir ete connu chez eux. C'est sans doute à lui que fait allusion Augustin, dans un passage du De moribus Mardchœorum où il dit, a propos de la constitution d'une communauté d'Elus manichéens tentée à Rome vers 38^ : „ On proposa une règle de vie tirée d une ÊpHre de Mani = „. En ce cas, l'ouvrage aurait présente une fortne épistolaire. Ce détail expliquerait pourquoi il n est pas mentionné parmi les premiers recueils des grands écrits de l'hérésiarque. C'est qu'il faisait partie du volume des E pitres.

Au cours du même traité, l'évêque d'Hippone donne quelques mdications qui nous permettent de nous en faire une certame idée. Il note qae la Loi imposée aux Elus se trouve représentée par les trois « sceaux ,, de la « bouche », de la . main » et du « sem », qui règlent la sensibilité, l'activité et l'instinct sexuel K Puis il donne des détails très précis sur les prescriptions qui s'attachent à chacun d'eux ^ Ces diverses observances devaient constituer la seconde partie du livre des Préceptes que mentionne An Nadim.

i) Kessier, Mani, p. 829.

2) Chronol, éd. Sachau, Introd., p. XXXVIII.

3) De mor. Man., 7^, cire. med.

^i) Dr mor. Man., 19,

5) De mor. Man., 20 suiv.

Des textes de l'Asie Centrale nous en font connaître la première partie. Ainsi dans le Khouastouanift de Tourfan, les Auditeurs pour qui ce manuel de confession a été rédigé-rappellent comment ils ont connu « les deux Racines » et les (( Trois Moments », puis ils ajoutent : a Nous avons scellé sur nos cœurs les quatre sceaux lumineux : l'un est l'amour, c'est le sceau du Dieu Zerwan ; un autre est la foi, c'est le sceau du Dieu du Soleil et de la Lune ; le troisième est la crainte, c'est le sceau du Dieu aux cinq formes ; le quatrième est la pure science, c'est le sceau des Bourkhans (Messagers divins) ^ ». Dans le règlement d'un monastère manichéen découvert à Touen houang, il est dit pareillement que, « pour entrer en religion », il faut d'abord (( discerner les deux Principes », puis <( comprendre les Trois Moments » et ensuite « considérer les quatre corps paisibles de la Loi 2 ». Le texte s'arrête au moment où il commence d'expliquer en quoi consistent ces <( quatre corps ». Mais on ne peut guère douter qu'il n'ait en vue les « quatre sceaux » du Khouastomanift . D'autre part, les « Deux Racines » ou les (( Deux Principes » et les <( Trois Moments » désignent sans nul doute deux des livres principaux de Mani ^. Les « quatre sceaux » des Auditeurs doivent donc faire également allusion à un de ses grands écrits. Ils sont à rapprocher des « trois sceaux » des Elus dont parle Augustin. Les uns et les autres étaient sans doute décrits dans VEpître à laquelle l'évêque d'Hip pone fait allusion, dans le « livre des Préceptes pour les Auditeurs avec un appendice des Préceptes pour les Elus » dont parle

An Nadim.

Ce dernier historien, qui semble avoir eu une connaissance directe de l'ouvrage, en donne sans doute une analyse sommaire dans un paragraphe de son exposé du Manichéisme mtititulé : Comm^ent on doit entrer en religion ^. Un peu plus lom, il dit que Mani prescrivit aux Auditeurs de croire aux « quatre Essences magnifiques » qui sont « Dieu, sa Lumière, sa Force

i) Khouastouanift, VIII, 177-184.

2) Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., igiS, p. T1/I-116.

3) V. supra, p. 82 el infra, p. 116.

4) Flugel, Mani, p. 94-95.

et sa Sagesse », c'est-à-dire le « Roi du Paradis », les deux grands Luminaires, les cinq Anges, dont la substance a formé les bons éléments du monde, enfin la « sainte religion » avec ses représentants. Et il ajoute qu'aux préceptes imposés aux Auditeurs s'adjoignent « les trois sceaux ^ ». En un autre endroit, il parle du « commandement des quatre ou ses sept prières ^ ». Sans doute, les quatre premières étaient-elles obligatoires pour les Auditeurs eux-mêmes et les trois autres pour les seuls Élus ^. Leur nombre concorde avec celui des « sceaux » et confirme les remarques qui précèdent.

On a dit que ces divers préceptes, ou du moins ceux qui concernent les Élus, ont été empruntés au Bouddhisme ^. Mais ils n'ont rien de proprement bouddhique. Ils doivent venir plutôt du Gnoticisme et s'inspirer, par exemple, des Morales du Basilidien Isidore ^ ou d'autres ouvrages analogues. En effet, bien avant Mani, les grands représentants de la Gnose distinguaient deux sortes de croyants, les Parfaits, qui vivaient par « l'esprit », et la masse des simples fidèles qui ne connaissaient que la vie inférieure de « l'âme », trop souvent partagée entre les tendances spirituelles et celles de la a chair » ^. Bien avant lui, ils condamnaient l'usage de la viande et du vin, le meurtre et la violence, les plaisirs sexuels ^. Dans leur terminologie même le <( sc^au » jouait un très grand rôle ; il était la marque certaine du vrai Chrétien ^. L'auteur du livre des Préceptes n'a fait que coordonner ces idées, les adaptant à l'ensemble de son enseignement.

Le plan de cet ouvrage devait être formé dans son esprit dès le début de sa prédication, du jour où il exposait sa doctrine à Sapor, car chez lui la dogmatique se trouve étroitement liée à

i) Flûgcl, Maïii, p. 95.

2) Flijgcl, Mani, p. 96.

3) V. Chavannes et Pclliot, Journ. Asiat., igiS, p. 338, not. 6.

4) F. W. K. Mûller, Handschr. Rcst., p. 63, not. 2 ; Ft. Ciimont, Rech. ^iir le Man., p. 62, not. t.

5; Clément d'Alexandrie, Strom., iTJ, i, i et Fpiphane, Haer., XXXII, 3.

6) W. Bousset, Hautprohl. der Gnosis, 270-271.

7) Ad. Harnack. Dogmengesch., 3™^ éd.. t. I, p. 25t.

8) Voir C. Schmidt, Koptisch-Gnostische Schriften, t. I. p. 4o2, au mot « Siegel ».

58 LES ÉCRITUHES MANICHÉENNES

la morale. D'ailleurs, lui-même disait, selon le témoignage d'An Nadim, qu'il avait été invité, dès sa treizième année, par l'ange Eltawam., à abandonner la secte des Moughtasilas, pour « pratiquer la continence et réprimer la concupiscence ^ » . Et cette affirmation devait se lire dans son premier écrit, dans le chapitre De la venue da Messager qui venait en iete du Shâpourokân^. Cependant, il n'a eu, selon toute apparence, à formuler une règle de vie un peu détaillée que lorsqu'il a vu se grouper autour de lui des disciples nombreux qui lui demandaient un programme précis. Il ne l'aura donc rédigée qu'après un apostolat assez long, peut-être seulement vers la fin de sa vie.

VIL Le Farakmatija, l'Epitre du Fondement. — Nous sommes moins bien renseignés sur le dernier écrit de l'Heptateuque d'An Nadim, le Farakmatija. Ce dernier nom ne veut rien dire en arabe et on ne voit aucune forme voisine qui donne un sens acceptable. On ne peut guère le considérer comme une simple erreur de copiste, car il se lit aussi chez Birouni, qui ne paraît pas dépendre de l'auteur du Fihrist et qui, comme lui, doit ses renseignements à une connaissance directe des Écritures manichéennes "'. Il faut donc le considérer comme la transcription d'un vocable étranger à la littérature islamique.

Or, ce Farakmatija correspond exactement au grec Pragmateia qui désigne un traité présentant un intérêt pratique *. On peut conjecturer avec beaucoup de vraisemblance qu'il est emprunté à une version grecque sur laquelle aura été faite la traduction arabe. Malheureusement une telle appellation reste encore bien vague.

On pourrait songer à la compléter avec un passage déjà cité de la première formule grecque d'abjuration, qui mentionne, outre VEvangile vivant, le Trésor de vie et le livre des Mystères, une Pragmateia ton Parttôn ^. Mais ce titre, un peu insolite,

i) Flûgel, Mani, p. 84 et Kessler, Mani, p. 38|4-385. 3) V. supra, p. lo^i. Un texte déjà cité de ce chapitre associe étroite^ ment la « sagesse w et les « bonnes œuvres » (ibid.).

3) V. supra, p. 64.

4) Flûgel, Mani, p. 369 et Kessler, Mani, p. 2o3.

n'est, apparemment, qu'une fausse transcription de la Pragmatcia ton Gigantôn, qui a été identifiée plus haut avec le livre des Principes et qui apparaît, d'ailleurs, comme distincte du Farakmatija sur la liste d'An Nadim et sur celle de Birouni.

Le (( traité )> mystérieux signalé par les deux écrivains arabes ne s'en présente pas moins, par l'absence même de toute détermination plus nette, comme une œuvre encyclopédique, comme une somme abrégée de la foi dualiste. Justement les Manichéens ont eu entre les mains un écrit de ce genre, dans lequel Mani leur exposait le « comnaencement », le « milieu » et la « fin » de toutes choses. C'est Augustin qui le signale ^. Il l'a entendu lire aux Auditeurs, ou, comme on disait, aux « Illuminés », quand il assistait, en cette qualité, aux assemblées de la secte ^. Il sait que tous en font le plus grand cas et c'est surtout à son sujet qu'il parle des « grands et précieux manuscrits » dans lesquels leurs Écritures se transmettent ■^. Aussi il le prend fréquemment à partie. Il en a mé/me entrepris une critique suivie qui est restée inachevée *. Et, à cette occasion, il nous en a conservé des fragments importants.

L'ouvrage s'intitulait : Epistula Funâamenti. Comme celui qui exposait les règles des Elus, il a donc pu faire primitivement partie du recueil des Lettres de Mani. Par là, on comprendrait pourquoi lui aussi est omis sur les premières listes des grands Ecritures. Peut-être faut-il l'identifier alors avec la septième des Lettres de Mani mentionnées par An Nadim, qui s'intitule : « fc grande Épître à Fouttak ^ ».

Ce dernier nom, qui était celui du père de Mani, apparaît en grec, dans les textes antimanichéens, sous la forme Patekios. Or, VEpistala Furudamenti était adressée à un certain Patticius.

i) Cont. FeJ., II, i, cire. fin. Cf. Cont. Faust., XIII, G. Voir aussi Cont. Epist. Man., 6 init. : ... ubi totum pêne cpjod creditis continetiir.

2) Cont. Epist. Man. G init. Cf. ihid, 28 : Fere omnibus qui apud vos illuniiriati dicuntur solet esse notissima.

3) Cont. Faust, XIII, 6, cire. med. (à rapprocher du début qui résume VEpître du Fondement).

4) Contra Epistolamt Manichaei quant vocant Fundamcnti, V. L., XLII, 178-206.

5) Flûgel, Mani, p. io3, n° 7.

Celui-ci avait consulté l'auteur sur la formation de l'homme. Le sujet était très débattu parmi les Gnostiqucs. Il se liait étroitement à l'ensemble du système dualiste. Aussi Mani en prenaitil occasion pour donner un rapide aperçu de toute sa doctrine ^. L'Epître débutait par une formule qui s'inspirait visiblement de Paul :

(( Mani, apôtre de Jésus-Christ par la Providence de Dieu le Père 2 » .

Elle continuait par cette offre alléchante :

(( Voici des paroles salutaires qui coulent de la source éternelle et vivante. Quiconque les écoutera et y croira d'abord, puis en gardera les leçons ne sera jamais sujet à la mort, mais jouira d'une vie éternelle et glorieuse. Bien heureux doit être estimé celui qui aura été instruit dans cette science divine. Par elle, il sera délivré et établi dans la vie éternelle ^ ».

Enfin, le prologue se terminait par ce souhait et cette invocation de la Trinité manichéenne :

(( Que la paix du Dieu invisible et la connaissance de la vérité soient avec les frères saints et bien aimés qui croient aux commandements divins et qui, en même temps, les observent ! Que la Droite de la Lumière vous garde aussi et vous mette à l'abri de toute manœuvre du mal et des pièges du monde ! Que la piété du Saint Esprit ouvre le fond de votre cœur et vous fasse voir votre âme de vos yeux ! * »

Puis l'auteur venait au sujet initial de la lettre :

« Vous vous êtes adressé à moi, mon très cher frère Patticius, pour me dire que vous désirez savoir comment sont nés Adam et Eve, s'ils ont été les produits de la parole ou les premiers nés de la chair. Il vous sera répondu comme il convient. Sur ce sujet, la plupart des auteurs ont consigné et rapporté, en diverses Ecritures, des réponses très différentes. La vraie doctrine est ignorée en presque tous les pays par ceux-là même qui ont longtemps et beaucoup disserté là-dessus. S'ils étaient

i) Augustin, Cont. Epist. Man., i4.

2) Cont. Epist. Man., 6 init. ; Cont. Fel. I, i.

3) Cont. Epist. Man., 6 init. ; Cont. Fel., I, i.

4) Cont. Epist. Man., i3 ; CorA. Fel, I, i.

arrivés à se faire une idée claire de la génération d'Adam et d'Eve, ils ne seraient jamais sujets à la corruption et à la mort. Mais, pour pénétrer ce mystère, il faut se rappeler, au préalable, certaines vérités. Ecoutez donc tout d'abord, s'il vous plaît, ce qui a été avant que le monde ne fût et les circonstances de la lutte initiale. A cette condition, vous pourrez discerner la nature de la Lumière et celle des Ténèbres ^ ».

Suivait alors la description des deux Principes éternels :

« A l'origine, il y avait deux substances divisées par nature Sur l'Empire de la Lumière dominait Dieu le Père, perpétuellement vivant dans sa souche sainte, magnifique dans sa puissance, vrai par son essence même, toujours heureux dans sa propre éternité. 11 contenait en lui la Sagesse et les Sens vitaux. Par eux, il comprenait aussi les douze Membres de sa Lumière, qui sont les richesses aflluentes de son Koyaume et en chacun desquels sont cachés des milliers de trésors incalculables et immenses. Ce Père, souverain en sa gloire et incoinpréhensible en sa grandeur, possédait encore unis à lui les bienheureux et glorieux Eons dont on ne peut apprécier le nombre ni l'étendue. Ce Générateur saint et illustre vivait donc avec eux sans qu'aucun indigent ou aucun infirme se trouvât dans son insigne Royaume. Ce Royaume lui-même, infiniment splendide, a été si bien fondé sur la terre lucide et bienheureuse qu'il ne peut être ébranlé, ni renversé par personne^ ».

(( D'un côté et sur un flanc de cette terre illustre et sainte se trouvait la terre des Ténèbres, profonde et immensément grande, qu'habitaient des corps ignés, race pestiférée. Là se trouvaient des Ténèbres infinies, émanées du même principe et viles comme lui avec leurs rejetons. Au delà venaient des eaux fangeuses et troubles avec leurs habitants. A l'intérieur soufflaient des vents terribles et violents avec leur prince et leurs pères. Puis se présentait la région corruptrice du feu avec ses chefs et ses nations. Enfin, au centre, s'étendait un pays plein d'obscurité et de fumée oii demeurait le souverain horrible de tout ce monde, entouré d'un nombre incalculable d'autres princes dont il était comme la tête et l'organe unique. Telles étaient les cinq natures de cette terre pestif érée ^ ».

i) Cont. Epist, Man., i4-i5, init.

a) Cont. Epist. Man., i6 ; Cont. Fel., I, 17 init., 19 init. ; De Fid. cont. Man., 11.

3) Cont. Epist. Man., 19, 3î.

Mani arrivait ensuite à la lutte originelle du Bien et du Mal. Il expliquait comment les Détnons avaient envahi le Royaume divin. Et il ajoutait :

« L^ Père de la Lutoière bienheureuse connut la grande souillure et la dévastation qui venaient des Ténèbres et qui pouvaient atteindre ses saints Eons, si quelque divinité remarquable, éclatante et douée de puissance, ne leur était opposée, qui soumettrait et détruirait la race Ténébreuse et qui, par cette destruction, assurerait un repos éternel aux habitants des régions lumineuses ^ )>.

Puis il racontait comment Dieu avait engendré le « Premier Homme )> pour lui faire garder le Paradis et comment ce Héraut brillant, qui se présentait comme un autre luimême, s'était laissé prendre et ligotter avec toute sa suite par l'armée ennemie ^. \\ expliquait aussi comment un autre Eon, l'Esprit puissant, l'avait délivré et avait fait le monde avec le mélange de bons et de mauvais éléments qui subsistait encore. Il montrait le Fils de Dieu désormais établi dans le soleil, qui tenait de lui sa clarté radieuse, et les Démons attachés aux étoiles, 011 la lumière ravie et détenue par eux brillait encore mais d'un éclat moins vif. Il décrivait ensuite la progéniture de ces Archontes conçue avant terme et tombée ici-bas, y croissant aussitôt et s'y appliquant à copier ses célestes modèles ^. Il arrivait ainsi à l'apparition du premier couple humain. Et il l'expliquait par un co:mplot que le chef de la gent démoniaque avait tramé avec ses compagnons. Un jour, disait-il, Saclas réunit autour de lui les principaux d'entre eux et il leur proposa de former un homme nouveau qui rivaliserait sur terre avec le Fils de Dieu et qui, concentrant en sa personne la Lumière restée en leur pouvoir, la retiendrait toujours dans les liens de la chair ^ :

i) Cont. Epist. Man., 19 ; De nat. bon., h ; De Fid. cont. Man., 11 ; Cont. FeL, I, 19.

2) Ces détails ne sont exposés directement dans aucun texte dérivé de VEpître du Fondement. Mais ils se trouvent supposés par le récit qui suit.

3) Cont. Fel, I, i cire. fin. (résumé d'Augustin).

/i) Voir De nat. bon., ^6.

« Dans ses desseins pervers, il dit à ceux qui l'entouraient Que pensez-vous de cette grande Lumière qui se lève ? Voyez comme elle ébranle le ciel, comme elle renverse la plupart des Puissances 1 Dans ces conditions, mieux vaut que vous me remettiez la part de Lumière que vous avez en votre pouvoir. Avec elle, je produirai une image de ce grand Être qui nous est apparu plein de gloire. Ainsi, la royauté nous appartiendra et nous serons enfin délivrés de la vie des ténèbres.

(( Après l'avoir entendu et s'être longuement concertés, tous jugèrent très juste d'accéder à sa demande. Gomme ils n'avaient aucun espoir de garder toujours leur Lumière avec eux, ils trouvèrent préférable de l'ofirir à leur Prince, avec qui ils ne désespéraient pas de régner grâce à cet expédient.

(( La façon dont ils la lui confièrent est à considérer. Elle est insinuée à travers toutes les Ecritures divines et les Oracles célestes. Et il n'est pas difficile aux sages de s'en faire une idée, car elle se laisse connaître clairement et directement par quiconque l'étudié avec sincérité et avec foi.

(( Gomme la foule des assistants était composée de mâles et de femelles, leur chef les poussa à s'accoupler. Dans cet accouplement, les mâles communiquèrent leur semence, les femelles furent fécondées par elle.

« Les produits se trouvèrent en tout semblables à leurs auteurs. Ils reçurent, en qualité de premiers-nés, la plus grande partie des forces de leurs parents.

(( Le Prince les prit, comme un tribut royal, avec contentement. Il fit comme le principe mauvais de la génération des corps, que nous voyons encore maintenant puiser des forces dans ces derniers avant d'en former de nouveaux. Il s'appropria la progéniture de ses compagnons qui gardait les propriétés sensibles des parents et leur prudence, ainsi que la lumière procréée avec eux dans leur génération. 11 la mangea et il puisa beaucoup de forces dans cette nourriture, où résidaient non seulement la vigueur, mais aussi et plus encore l'astuce et le sens dépravé de cette gent sauvage.

(( Après quoi, il appela à lui son épouse issue de sa race. S'étant uni à elle, à son tour, il sema en elle l'abondance des maux qu'il avait dévorés. Et il y ajouta quelque chose de sa pensée et de sa force, pour que son propre sens donnât forme et figure à tous ces éléments qu'il répandait ainsi.

(( Sa compagne recevait le tout comme une terre très bien cultivée a coutume de recevoir la semence. En elle se construisaient et se tramaient les images de toutes les Vertus célestes et terrestres. Car l'être conçu par elle devait reproduire en lui tout l'univers. »

64 Les écritures MANlCfiÉENNES

Mani expliquait d'une façon analogue la formation de la pre- •mière femme ^ Et, par la même occasion, il racontait sans doute les aventures d'Adam et d'Eve, ainsi que celles de leurs enfants, dans lesquelles il faisait entrevoir l'histoire de l'humanité, entière, une alternance continuelle de bien et de mal 2. Surtout. il montrait le Christ venant de la part du Premier Homme apporter ici-bas, dès l'origine et dans la suite des siècles, la science libératrice, celle de notre origine première, de notre nature présente et de nos fins dernières ^. Il l'identifiait avec Jésus, mais sans admettre la réalité de son Incarnation ni celle de sa Passion. Pour lui, ce ne fut pas le Fils de Dieu, mais un enfant du Diable qui souffrit au Calvaire :

(( L'ennemi qui espérait avoir crucifié ce même Sauveur, Père des justes, se trouva crucifié à sa place. Autre fut alors la réalité et autre l'apparence. Car c'est le Prince des Ténèbres qui fut attaché à la croix, c'est lui qui porta la couronne d'épi nés avec ses compagnons et qui fut revêtu d'un manteau de pourpre. Lui seul but le vinaigre et le fiel qu'on a cru avoir été bu par le Seigneur. Tout ce que ce dernier semblait endurer tomba sur les Puissances ténébreuses. Et ce furent elles que les clous et la lance blessèrent ^ ».

Chemin faisant, Mani exposait ces <( paroles salutaires » qu'il avait annoncées au début et qui constituaient pour lui l'enseignement du Christ. Il montrait comment quiconque les écouterait et les mettrait en pratique serait appelé à jouir d'une

i) L'Epître du Fondement répondait, en effet, à la question de Patticius qui désirait savoir a comment sont nés Adam et Eve » (Cont. Epist. Mian. 1.4 cire. nied. Cf. supra, p. jio).

2) Le texte précédent semble indiquer une pareille suite, surtout en un livre qui prétendait tout dire, non seulement sur le « commencement », mais sur le « milieu ». Augustin, qui, dans son exposé des idées de Mani, s'inspire surtout de l'Epître du Fondement, semble faire une allusion à ce récit à projws de la chute d'Adam (De mor. Man., 72 fin., 73 init.). Cf. Théodore bar Khôni, chez Pognon, Inscr. mand., p. 192- 193 et chez Fr. Gumont, Rech., p. 46-49 et An Nadim, chez Flûgel, Mani, p. 90-93.

3) Ces nouveaux détails, sans être exposés directement, se trouvent encore supposés dans le texte qui suit.

4) De Fid. cont. Man., 28.

ÉCRITURES PROPREMENT DITES • 6f)

<( vie éternelle et glorieuse ^ ». Mais il ajoutait aussi que les âmes pécheresses, qui s'obstinaient à les rejeter et à les mépriser, auront un sort opposé et seront finalement attachées au sommet de ce globe de feu où les démons doivent être enfermés 2.

(( Celles qui, par amour du monde, se sont laissé écarter de leur première vie lumineusi', cjui sont devenues ennemies de la Sainte Lumière, qui se sont armées ouvertement pour la ruine des saints éléments, qui se sont soumises à l'esprit du feu, qui ont, en outre, p;ir leurs persécutions, affligé la sainte Eglise et ses Elus, obs' rvateurs des préceptes célestes, seront exclues de la béatitude lI i\c "la gloire du saint Royaume. Parce qu'elles se sont laissé dominer par le mal, elles persévéreront dans cette mêtne soucJie du mal et se verront interdire la terre pacifique et les régions inmiortelles. Voilà ce qui leur arrivera pour s'être tellement attachées aux œuvres mauvaises qu'elles se sont détournées de la vie et de la liberté de la sainte Lumière. Elles ne pourront donc pas être reçues dans ces Royaumes pacifiques, mais elles seront clouées sur cet horrible globe, auquel, d'ailleurs, il est jiécessaire de donner une garde. Ainsi, ces âmes adhéreront aux choses qu'elles auront aimées. Elles resteront abandonnées à ce globe ténébreux. Et elles se seront attiré ce châtiment par leur faute, pour n'avoir pas eu soin de se renseigner sur le sort qui les attendait et de l'éviter quand l'occasion leur en était donnée^ ».

Cette analyse et ces extraits nous permettent de reconnaître VEpître da Fondement chez plusieurs autres auteurs qui en rappellent ou en résument les doctrines, mais sans la mentionner.

Ephrem le Syrien semble déjà la connaître. Dans plusieurs de ses discours, il fait allusion au « commencement » ou à la (( fin » de la foi manichéenne. VX il caractérise l'une et l'autre, soit en les résumant, soit en citant des phrases de Mani. Mais son exposé est trop morcelé et risque d'être emprunté à des

i) Cont. Epist. Man., 6 init., 12 ; Cont. Fel., I, i.

2) Cont. Fel., II, i5 cire. fin. et jO init. et Cont. Faust, XIII, 18 cire, init. Cf. supra, p. 75.

3) De Fid cont. Man., 5. Cf. riii^el, Mani, p. 101-102.

sources trop différentes pour qu'on puisse en identifier la provenance d'une façon bien sûre ^.

L'auteur du Shikand goumanig Vidshar se montre plus précis. Il constate que « le commencement de la doctrine de Mani repose sur l'infinité des deux Principes primitifs, le milieu sur leur mélange, la fin sur la séparation de la Lumière et des Ténèbres. )) Puis il analyse brièvement plusieurs des scènes de ce grand drame ^. Sans doute, résume-t-il ici VEpître du Fondement.

C'est encore avec le même écrit que doit s'identifier le livre des Tj'ois Moments mentionné par les auteurs chinois ^. Hong Mai l'associe à celui des Deux Principes en faisant remarquer que l'un et l'autre furent frauduleusement insérés dans le Canon taoïque de Tchen-tsong. Et il note que (( les trois Moments sont le passé, le présent et le futur ^ ».

Cette dernière donnée est assez vague. Le fragment manichéen de Touen houang permet de la préciser. Après avoir montré que, pour entrer en religion, on doit « d'abord discerner les Deux Principes », il ajoute qu'on doit « ensuite comprendre les Trois Moments, le Moment antérieur, le Moment médian, le Moment postérieur ». Et il décrit longuement chacun d'eux :

(( Dans le Moment antérieur, il n'y a pas encore les cieux et les- terres, il existe seulement, à part l'une de l'autre, la Lumière et l'Obscurité. La nature de la Lumière est la sagesse. la nature de l'Obscurité est la sottise. Dans tout leur mouvement et dans tout leur repos, il n'est aucun cas où ces deux Puissances ne s'opposent.

(( Dans le Moment médian, l'Obscurité a envahi la Lumière. Elle se donne libre carrière pour la chasser. La Clarté vient, elle entre dans l'Obscurité et s'emploie tout entière à la repousser. Par la grande calamité, on a le dégoût (qui fait qu'on veut) se séparer du corps ; dans la demeure enflammée, on fait le vœu par lequel on cherche à s'échapper. On fatigue le corps pour sauver la nature (lumineuse). La sainte doctrine est fortement établie. Si on faisait du faux le vrai, qui oserait écouter les

j) C. W. Mitchell, 6'. J-phraï/n's, p. XXIX, LNXI etc.

2) Trad. West, p. 243 et suiv. ; G. Saleman, Ein BmcJistuk, p. iS-20.

3) Voir Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., 1913, p. i33-i45.

4) Chavannes et Pelliol, 1913, p. 335.

ÉCRITURES PROPREMENT dItES 6?

ordres (revus) ? Il faut bien discerner et chercher les causes qui délivrent.

« Dans le Moment postérieur, l'instruction et la conversion sont achetées. Le vrai et le faux sont retournés chacun à sa racine. La Lumière, de son côté, est retournée à la grande Lumière ; l'Obscurité, de son côté, est retournée à l'Obscurité amassée. Les deux Principes sont reconstitués. Tous deux se sont restitué (ce qu'ils tenaient l'un de l'autre) ^ ».

Les Auditeurs de Khouastoaanifi s'expriment en ternies analogues, quoique plus vagues :

c( Quand nous sommes venus à connaître le vrai Dieu et la Loi pure, nous avons connu les Deux Racines et la Loi des

Trois Moments Nous avons connu ce qui existait avant qu'il

y eût les terres et les cieux. Nous avons connu comment les dieux et les démons ont lutté, comment la Lumière et Jes Ténèbres se sont mélangées, et qui a créé les terres et les cieux. Nous avons vu comment les terres et les cieux de l'Archonte (?) seront anéantis, comment la Lumière et les Ténèbres seront séparées et ce qui arrivera ensuite ^ ».

Ces derniers textes montrent que le livre des Trois Moments a été souvent associé à celui des Deux Racines ou des Principes, C'est que tous deux avaient le même objet et suivaient un plan à peu près identique. Ils offraient pourtant certaines différences. Tandis que le livre des Deux Racines traitait ex professo de la nouvelle dogmatique et l'exposait, par le fait même, très longuement, en y mêlant de vieux mythes, comme celui des deux Arbres, et de vieilles légendes, cojnme celle de la lutte des Géants, le livre des Trois Moments n'abordait ce sujet qu'à l'occasion de l'origine du premier couple humain, dès lors il ne décrivait que très succinctement les autres dogmes et il affectait une forme strictement historique. C'était un écrit d'occasion, assez court et très simple, qui, comme le volume des Préceptes, était plutôt fait pour prendre rang parmi les Lettres du même auteur. Aussi avait-il appartenu d'abord à ce recueil et n'en avait-il été ensuite détaché que pour des raisons

i) Chavannes et Pelliot, ihid., igiS, p. ii4-iï6.

2) Khouastouanijt, VIII, 156-172. La liaduclion de M. Von Le Coq a été amendée par MM. Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat., 1918, p. iSS-iSq.

6s LES ÉCRITURES MANICHÉENNES

pratiques, à cause de l'importance exceptionnelle qu'il avait prise pour tous les Auditeurs.

Page 1