‹ Les écritures manichéennesChapitre 7 sur 25 · ÉCRITS HISTORIQUES · texte numérisé non relu

ÉCRITS HISTORIQUES

Au premier rang se placent les textes qui racontaient la naissance ou les progrès de la nouvelle secte.

Vie de Mani. — Toutes les sociétés religieuses se sont intéressées à la vie de leur fondateur. Les Chrétiens ont toujours fait le plus grand cas des Evangiles qui décrivaient la carrière de Jésus. Les Gnostiquos ont eu un grand nombre d'ouvrages similaires. Déjà les Simoniens en possédaient un qui exposait la doctrine et les miracles de Simon le Magicien ^ Plus tard, les disciples de Bardesane lisaient une Vie de leur Maître dont un abrégé nous a été conservé par Michel le Grand, Patriarche dAntioche 2.

1 ) Préjace arabe du Concile de Nicée, dans Mansi, Coll. Conr. II, lo.")-, ?i compléteer par Ad. Hamack, Der Ketzer-Katalog des Bischofs Maruta von Maiplierkat, Leipzig, 1889, in-8°, dans les Text. und Unters., t. XIX (nouv. sér.) IV, .fasc. i b, pj. 7.

2) Naii, Une biographie inédite de Bardesane l'astrologue (i54- 322)^ Paris, 1897, in-8*>.

Les Manichéens instruits ne pouvaient guère ignorer ces écrits et ils ont dû s'en inspirer. Chez eux, en effet, nous trouvons des traces nombreuses d'une biographie de Mani qui rappelle sur bien des points celle du théologien d'Edesse, peutêtre aussi celle du Magicien de Saniarie, en même temps que celle du Christ.

Cette œuvre importante a dû paraître de bonne heure. Tout porte à croire qu'elle a été écrite par un des premiers adeptes de la nouvelle foi. Déjà l'auteur des Actes d'Archélaus semble la connaître. C'est d'après le témoignage de Sisinnius, « un des compagnons de Manès )>, qu'il prétend raconter la Vie de ce dernier ^. Et, par endroits, il utilise visiblement une tradition manichéenne tout en la déformant 2. Ephrem fait peut-être allusion à la même œuvre, quand il parle des enluminures dont Mani aurait orné ses livres, car il cite une phrase de lui en se référant à « un de ses disciples » ^. On peut, avec beaucoup de vraisemblance, identifier cette biographie avec un livre des Mémorables, que l'auteur de la formule grecque d'abjuration fait intervenir après les grands écrits manichéens *. Le titre, en effet, semble indiquer une Vie du Maître qui était racontée par un de ses familiers comme celle de Socrate l'avait été par Xénophon dans le traité du même nora.

Le formulaire antimanichéen ne se contente pas de signaler cette œuvre. ïl rapporte plusieurs détails qui doivent en provenir. Il mentionne « le père de Mani, Patekios, auteur et père du mensonge » ^, ainsi que « sa mère Karossa » ^, et il énumère

î) Acl. Arch., 5t.

2) V. supra, p. 52-5G.

3) C. W. Mitchell, S. Ephrdim's Prose, p. XClIÎ.

5) Patekios n'est, appnremmcnt, qu'une forme gtecque de Fouttak, nom donné par An Nadim au père de Mani (Flûgel, Mani, p. 83) et se rapproche beaucoup de Patricius, nom du destinataire de VEpUre da fondement (Augustin, Coni. Epist. Mûn., l^) et du chef d'une secte gnostique étroitement apparentée au Manichéisme (Philastrius, Haer., G."2 et AmlDrosiasicr, în I °^ Epist. ad Ti7i}0ih., IV, i ; cf. x\ugustin, Coni. Adtcrs. Leg. et Proph., 4o init.).

G) Karossa n'apparaît nulle part ailleurs. Son nom fait songer à

aussitôt après ses premiers disciples ^. Ph'otius et Pierre de Sicile donnent une énumération analogue mais plus précise. D'après eux, l'hérésiarque eut douze disciples, Sisinnius et Thomas, Bouddhas et Hermas, Adamas ou Adas et Adimante, liierax, Héraclide et Aphtonius, Agapius, Zarouas et Gabriabius 2. Déjji Augustin constate également que Manichée « eut douze Apôtres » '^. Mais il doit avoir en vue une liste quelque peu différente, car il identifie Addas et Adimante *. De fait, les trois séries binaires énumérées d'abord par Photius et Pierre de Sicile s'accordent assez mal avec les deux séries ternaires qui leur font suite. Comme l'auteur des Acta Archeiai connaît déjà la triade Addas, Thomas et Hermas ^, on peut conjecturer que la liste primitive comprenait quatre sections composées de trois membres. La mythologie manichéenne plaçait auprès du « Père de la Lumière » une garde de douze Eons répartis en quatre groupes ternaires ^. Sans doute a-t-elle voulu donner une escorte analogue au dernier des Messagers divins. Les séries binaires font penser plutôt à l'Evangile ^. Elles tendent à présenter Mani comme un nouveau Christ apparu ici-bas. La même tendance a été notée déjà par Augustin. D'après l'évêque d'Hippone, les Elus rapprochent la Passion de Jésus et celle de leur Maître. Ils disent que l'une a été purement apparente et l'autro bien réelle. Aussi célébrent-ils à peine la première, tandis qu'ils fêtent la seconde avec un grand éclat ^. Sans faire le même rapprochement, l'auteur de§ Acta Archeiai rapporte aussi un récit de la mort de Mani que nous voyons rappelé fréquemment dans la suite par les auteurs chrétiens et qu'il prétend encore

Alossa, la reine des Perses, qui passe pour avoir inventé le genre épîs-* tolc.ire, tant employé par Mani (Clément d'Alexandrie, Strom., I, lO).

2) Photius, Cont. Man., I i\ init. ; Pierre de Sicile, llist. Man., iQ iriit.

3) De Haer, 4C.

/j) Cont. Advers. Lcg. cl Proph., lî, 'it.

5) Act. Arch. 11 fin. et 53 cire. mcâ. Cf. supra, p. 56.

6) Cont. Faust., XV, 5-6.

7) Matt., X, 2-4.

8) Cont. Episi. Man., g.

tenir de Sisinnius. D'après lui, l'hérésiarque, confondu par Archélaus, étant rentré dans son pys natal, fut saisi et livvé au roi de Perse, qui le fit pendre tout écorché aux portes de la capitale et qui ordonna de gonfler sa peau et de donner sa chair aux chiens ^.

An Nadim complète ces données fragmentaires. Il a lu une biographie de Mani qui peut être identique à celle dont parlent les controversistes chrétiens. Et il en rapporte divers épisodes oii il reproduit parfois textuellement le récit primitif 2.

(( Mani, dit-il, était fils de Fouttak Bâbak ben Abî Barzâm et provenait de la famille des Askamdes..... Son père tirait son origine de Hamadân. De là, il se rendit en Babylonie et il se tint régulièrement à Al Madâin, dans la partie de la ville appelée Gtésiphon ^. En cet endroit se trouve le temple des idoles. Fouttak avait soin de s'y rcndte ainsi que les autres habitants. Or, un jour, du fond du sanctuaire, une voix lui dit : « 0 (( Fouttak, ne mange pas de viande, ne bois pas de vin et ticns- (( toi loin des femmes. » Pendant trois jours consécutifs, la même voix se fit entendre à lui à diverses reprises. Après avoir réfléchi là-dessus, Fouttak se joignit aux gens de la contrée de Dastou Meisân, connus sous le nom de Moughtasilas, ceux qui se purifient ^.

(( Quand sa femme fut devenue enceinte de Mani et l'eut enfantée, prétendent les mêmes rapporteurs, elle eut sur lui de beaux songes. Elle le vit, dans la veille, comme pris par quelqu'un qui l'emportait dans l'air et qui le ramenait. L'absence durait quelquefois un jour ou deux ^.

« Plus tard, le père de Mani, s'éloignant, l'amena en un lieu

i) Act. Arch.j 55.

2) V. Flïjgel. Mani, p 8'j-85.

3) D'après le rapport de Michel le Grand, le père de Bardcsane quitta aussi son pays d'origine pour se retirer à Edesse où son fils naquit près du fleuve Bar Daiçan (F. Nau, Une biographie inédite de Bardesanc, p. 5).

4) Cf. D. Cliwolson, Die Ssabier, t. II, p. 54o suiv. et Flugel, Mani,

5) Cf. Birouni, Chronol... trad. Sachau, p. 191. Ce trait se rattache à la théorie de l'ascension des âmes justes qui joue un grand rôle dans l'eschatologie manichéenne. (W. Bousset, Hauptprobl. der Gnosis, p. 3i3-3i4). Les Simoniens racontaient aussi que Simon était emporté dans les airs par un Ange (Clément, Recogn., II, 7 ; Hom., II, 32).

EGRiTtfRES PFOPHEMENT OFTES 81

OÙ il avait des parents ^. En dépit de sa jeunesse, Mani y fît entendre de sages paroles ^. Après avoir accompli sa douzièrae année, il reçut, selon son propre témoignage, des Révélations du Roi du Paradis de la Lumière, c'est-à-dire, selon sa propre expression, du Dieu Très-Haut. L'Ange qui les lui apporta s'appelait Eltawam, ce qui veut dire en nabatéen « le compa- (( gnon )). Cet Ange lui dit : « Abandonne cette communauté.Tu (( n'appartiens pas à ses adeptes. Ton rôle consiste à régler les (( mœurs et à réfréner les plaisirs. Mais, à cause de ta jeunesse, (( le temps n'est pas encore venu, pour toi, d'entrer en scène » ^.

« Quand Mani eut accompli sa vingt- quatrième année, l'Ange Eltawam revint vers lui et lui dit : <( Le temps est maintenant « venu pour toi de paraître en public et de proclamer ta propre « doctrine. » Les paroles que l'Ange Eltawam lui adressa sont les suivantes : « Salut à toi, Mani, de ma part et de la part du « Seigneur qui m'a envoyé vers toi et qui t'a choisi pour son u message. Il t'ordonne de t'adonner à ton enseignement et « d'annoncer la joyeuse promesse de la Vérité qui vient de lui (( et de t'y adonner avec tout le zèle possible ^ ».

« Mani, racontent ses disciples, fît son apparition publique le jour de l'aA^ènement et du couronnement de Sapor, fîls d'Ardaschîr. C'était un dimanche, le premier jour de Nisan et le Soleil était dans le Rélier. Il avait deux compagnons qui marchaient à sa suite et s'attachaient à sa doetrine. I^'un s'appelait Schamoun (Siméon) et l'autre Zakou (Zachée) ^. )>

An Nadim ajoute que <( durant quarante ans environ Mani

i) D'Edesse, le père de Bardesaiie, amena aussi co dernier en une autre ville nommée Hierapolis ou Maboug, dans la maison de Koudouz, le fils du pontife (F. Nau, Une hiog. inéd., p. 6).

2) Les sages paroles prononcées par Mani, dans sa dmizième année, rappellent les propos également pleins de sagesse tenus dans le même âge par Jésus au milieu des Docteurs de Jérusalem (Luc, II, 46-47).

3) Sur ce point encore, Mani ressemble à Jésus qui, après sa douzième année, continue de mener une vie cachée auprès de ses parents (Luc, II, 5i).

4) C'est également dans sa vingt-cinquième année que Bardesanr entendit la parole divine et fut initié aux mystères chrétiens (F. Nau, Une hiog. inéd., p. 6).

5) La vie des « Martyrs de Karkha », éditée par G. Hoffmann, fait aussi apparaître à côté de Mani deux de ses disciples. Mais il leur donne des noms différents, Addai et Abrkna (?) {Aiisznge aus syrischen Akten, Leipzig, 1880, in-8<*, p. 46).

Hî

parcourut divers pays ». Mais il ne raconte aucun incident de ces missions. 11 se contente de noter plus loin que le nouvel Apôtre apporta sa foi dans l'Inde, la Chine et le Khorassan et que partout il laissa des disciples ^. La biographie qu'il utilise devait, au contraire, s'étendre avec complaisance sur ce sujet. C'est là, sans doute, que se lisait la légende de VEvangile manichéen (c descendu du ciel », ou du u message » de VErtenk confié par Dieu à son dernier prophète 2. Mîrchônd. qui le Rapporte à propos de ces missions, ajoute d'autres détails qui ont vraisemblablement une provenance identique : « Mani, raconte-t-il, était un peintre d'un tel talent qu'avec son doigt il pouvait, assure-t-on, décrire un cercle de cinq aunes de diamètre, dans le pourtour duquel, si on l'examinait de près, on n'arrivait pas à découvrir la moindre inégalité. Il mit au jour des tableaux merveilleux ^ ». « D'après ce qu'on dit, note encore Abou '1-Ma' âli, il tirait un trait sur un morceau de soie blanche avec une telle finesse que, si on sortait ensuite un fil après l'autre, on n'y découvrait pas la moindre trace de ce trait* ».

« A son retour, reprend An Nadim, il engagea Firouz, le frère de Sapor, fîls d'Ardaschir, à accepter sa doctrine.^ Firouz s'entremit pour l'introduire près de son frère Sapor. Quand Mani entra chez le roi, disent encore ses disciples, il portait sur ses épaules comme deux lampes brillantes ^. Sapor, l'aperce- 'vant, lui témoigna une très haute estime et le regarda avec une considération plus grande. 11 avait formé le projet de l'arrêter et de le tuer. Mais quand il se trouva devant lui, il fut intimidé, il le complimenta, il s'informa du but de sa visite et lui manifesta son intention de se convertir. Mani lui demanda, parmi bien d'autres choses, qu'en Perse et dans les autres parties du

î) V. Flûgel, Mani, p. 85.

2) Mirchônd, chez Kessler, Mani, p. 879. Cf. supra, p. 92.

3) Kessler, Mani, p. 38o.

d) Kessler, Mani, j>. 871.

5) Les deux « lampes » figurent les deux grands « Luminaires )) dont Mani est le héraut (Augustm, Cont. Faust, XIV, 11 ; XX, i ; Khouastouanift, II, i5, etc.) et entre lesquels il a pu être représenté sur des peintures servant de base à ce récit. Elles rappellent aussi les deux disciples Schamoun et Zakou qui raccompagnaient, d'après An Nadim, dans sa première audience (Fîûgel, Mani, p. 94, supra, p. 229).

ÉCRITURES PROPREMENT DltES 83

royaume ses disciples fussent considérés et pussent se rendre où ils voudraient. Sapor accéda à toutes ses demandes ^. »

Un fragment d'un récit manichéen de la même entrevue a été retrouvé à Tourfan. D'après ce texte, malheureusement fort obscur et incomplet, Mani se tient à la porte du palais. Il est ^nnonôé à Sapor. Celui-ci fait dire qu'il vient. Puis il se purifie, car il arrive de la chasse et il se lève de table. La conversation s'engage entre le roi et le « Maître ». Ce dernier demande pourquoi il est persécuté. « J'ai juré, dit Sapor, de ne pas te laisser venir dans ce pays ». Et il expose ses griefs : Les Manichéens réprouvent la guerre et la chasse ; ils rejettent la médecine. Mais le « Maître » répond qu'il n'a jamais causé de tort à personne, que toujours, au contraire, il a fait du bien et que beaucoup de parents et de familiers du roi ont été, grâce à lui, délivrés du démon et guéris de leurs maladies 2.

D'après un autre fragment de Tourfan, Sapor, le « roi des rois » avait deux frères, Mêsvan, le u Maître » et Mihirschah. Ce (dernier .î^) prince était hostile à la religion de « l'Apôtre de la Lumière ». Or, il possédait un jardin magnifique, qui n'avait point son pareil. Quand « l'heure du salut » fut arrivée, (( l'Ange », c'est-à-dire Mani, s'y présenta. Mihirschah y ripaillait joyeusement. Après des palabres dont le texte est perdu, la question suivante fut posée à Mani : (( Dans le Paradis que tu célèbres peut-il y avoir un jardin aussi beau que le mien.»^'» Pour réfuter ce propos d'incroyant, <( l'Ange » fît apparaître, « par sa puissante », le « Paradis de la Lumière », avec ses multiples divinités, et le jardin changea d'aspect. Trois heures durant Mihirschah resta en extase. Puis l'Ange posa la main sur sa tête. Alors il recouvra la conscience. 11 tomba aux pieds du Messager divin et il saisit sa main droite ^ ». Ce personnage, dont la suite du récit décrivait, sans doute, la conversion, ne serait-il pas le même que le Firouz, frère de Sapor, dont

1) Flùgel, Mani, p. 85. On peut se demander si cette • seconde audience ne serait pas un simple dédoublement de la première, et un correctif apporté au récit du long exil de Mani.

2) F. W, K. Millier, Handschr., p. 80-82.

3) F. W. K. Mûllor. Handuchr., p. 82-8^.

84 LES ÉCRITUREvS MANICHÉENNES

An Nadim donne à entendre qu'il se rallia au prédicateur de la nouvelle foi et qu'il l'introduisit auprès du roi?

Abou '1-Ma' âli a lu un récit analogue et il en rapporte la suite, en la défigurant assez sensiblement pour ne point trahir la cause du Mazdéisme. D'après lui, Mani venait de la Chine et il s'était rendu célèbre par son talent d'orateur et de. peintre, quand il se présenta devant le monarque persan alîn de le convertir à' sa religion. Troublé par sa faconde, Sapor douta de la foi traditionnelle. Il appela les prêtres mazdéens. qui, par la bouche de leur chef, eurent bientôt confondu l'hérétique. Alors il ordonna que ce dernier fût saisi et chassé de la cour, que sa peau fût arrachée, puis empaillée et exposée à la porte de la ville royale ^.

Ya'qoûbi rapporte les mêmes faits sous un jour assez différent. D'après le récit de Thistorien arabe, dès le début d'e son ministère, Mani essaya de convertir Sapor et il y réussit. Pendant dix ans, le roi de Perse adhéra à la foi dualiste. Les prêtres mazdéens avaient vainement essayé de l'en détourner. Mais leur chef finit par être confronté avec Mani qu'il réduisit au silence. Sapor revint alors à la religion des Mages. Menacé de mort, l'Apôtre du Dualisme prit la fuite et s'en alla dans l'Inde. Quand à Hourmouz, successeur de Sapor, eût succédé Bahram, dont la légèreté lui faisait espérer un meilleur sort, sur l'invitation de ses disciples, il rej^r^gna la Perse. Mais il fut arrêté et confronté de nouveau avec le grand-prêtre du Mazdéisme. Invité par ce dernier à subir Tépreuve du plomb fondu, il répondit que ce serait s'associer à une « œuvre de Ténèbres ». Alors le roi ordonna de lui arracher la peau, qu'il fît empailler après en avoir séparé la tête ^.

Le récit de Ya'qoûbi s'accorde assez peu avec les précédents. An Nadim relève d'autres divergences : « Mani, dit-il, fut tué sous le gouvernement de Bahram, fils de Sapor. Après quoi, son corps fut crucifié, coupé en deux et suspendu aux deux

portes de la ville de Dschoundisabour D'autres racontent

que Sapor le mit en prison, mais qu'à la mort de ce roi, Bahram le délivra ; d'autres, au contraire, qu'il, mourut en prison. En

2) Kessler, Mani, p. 373-376.

i) Kessler, Mani, p. 326-33 1.

tout cas, on ne peut douter qu'il n'ait été crucifié. D'après certains, il avait les deux jambes tordues, d'après d'autres, la

jambe droite seulement Sa mère, selon certains, s'appelait

Meis, d'après d'autres, Outachim ou Mar Mariam ^ ». Ces détails paraissent trop précis pour être empruntés à une tradition simplement orale. Il circulait donc, au ix^ siècle, diverses Vies de Mani qui se contredisaient sur bien des points.

La diversité de ces biographies tenait à celle des sectes qui en faisaient usage. Parmi ces dernières, certaines avaient une tendance rationaliste très marquée, d'autres se réclamaient uniquement de la tradition. Les premières niaient le merveilleux. Les secondes lui accordaient, au contraire, une très grande place. Birouni le note expressément : a Les disciples de Mani, dit-il, se divisent en deux camps au sujet de sa personne. Un parti affirme qu'il ne disposait pas du pouvoir de faire des miracles et raconte qu'il a enseigné que le don des miracles s'est retiré de ce monde avec le Christ et ses disciples. L'autre soutient qu'il possédait ce don des signes et des prodiges et que le roi Sapor commença de croire en lui pour avoir été élevé avec lui dans les régions supérieures et s'être tenu avec lui dans les airs entre le ciel et la terre, en d'autres termes, pour avçir constaté un de ses miracles,. Le même parti ajoute qu'il avait coutume d'échapper à son entourage pour monter au ciel, qu'il y restait quelques jours et qu'il revenait ensuite vers les siens ^ ». Cette seconde tradition doit être la plus ancienne. Mani admettait beaucoup de merveilleux dans sa mythologie. Il concevait la vie du Christ comme un continuel prodige^. Ses disciples immédiats ne pouvaient manquer de suivre son exemple et de le regarder lui-même comme un grand thaumaturge. Sa première biographie abondait en traits miraculeux. F.t c'est pour ce motif qu'elle a subi plus tard divers remaniements.

i) Flûgel, Mani, p. 99 et 83.

2) Birouni, Chronol., trad. Sachau, p. 191 et chez Kessler, Mani,

3) V. supra, 26, 6^.

L'Ahdavift. — Certains écrits ont pu raconter des épisodes isolés particulièrement intéressants ou instructifs de la vie de Mani. Le fragment de catalogue manichéen découvert à Tourfan en mentionne un intitulé VArdaviH, qui paraît bien entrer dans cette catégorie ^. Deux feuillets appartenant sans doute à cette œuvre ont été exhumés dans la même région. Leur contenu, quoique très incomplet, est assez clair. Un « Apôtre » dont le nom n'est pas donné, se présente devant Ardâv, « roi de Tourân », comme un « médecin de Babylone » envoyé vers lui f( par les dieux ». Il raconte comment il a miraculeusement guéri une jeune fille. Il élève le prince dans les airs oii il lui pose diverses questions qui témoignent de sa haute sagesse. Finalement la noblesse de Tourân se rallie à son enseignement 2. Tout ici semble viser Mani. Il semble mêime que son nom se lisait sur le premier feuillet. Mais il n'en reste que la preimière lettre, précédée comme toujours du titre de Mar ou « Seigneur » ^.

Dans un autre fragment de manuscrit, qui peut être rapproché du précédent, il est question du salut apporté au « fils de Dârâv », nom qui ressemble singulièrement à celui d'Ardâv. Un (( pieux » personnage, également anonyme, se présente devant <( Aboursam et Chebra ». Il se met en prière, il rend hommage au Verbe. Sur une question qui lui est posée à ce sujet, il explique qu'il adresse ses adorations et ses vœux à Jésus, que sa demande a été exaucée et que des Anges ont conduit devant lui « l'âme de Dârâv » avec le vêtement merveilleux des souverains. Alors Aboursam et Chebra tombent à ses pieds et le saluent comme leur Maître en disant qu'ils veulent que leur âme soit sauvée. La même feuille énumère douze espèces de mauvaises actions qui pourraient se rapporter au sceau du « sein », neuf qui semblent se rattacher à celui de la main et neuf autres qui concernent visiblement celui de la

i) Saleman, Ein Bruchstûk manichaeischen Schrifttums^ p. 7.

2) F. W. K. Millier, Handschr., p. 86-87. J'intervertis, d'après le sens, l'ordre des feuillets adopté par Mûller.

3) F. W. K. Mûller, Hançlschr., p. 88.

bouche. Peut-être devons-nous voir là une leçon donnée par l'Apôtre aux nouveaux convertis ^.

Un autre débris de manuscrit porte en tête le nom de a Chebra » et appartient donc, sans doute, au même ouvrage. Il y est question des ordonnances relatives aux morts. Une femme les a strictement observées après le décès de son fils. Une autre les a violées, mais elle le regrette. Elle a perdu un enfant et l'a beaucoup pleuré. Elle ne savait pas qu'en versant d^s larmes sur son corps elle tuait son âme. Maintenant elle le sait et ne veut plus pleurer. Un homme de Dieu reçoit son aveu ainsi que ses promesses. Et il implore pour elle le pardon et la faveur du ciel ^. L'ensemble de l'œuvre décrivait, sans nul doute, une mission manichéenne.

Histoire des Imams de Babylone. — A la Vie de Mani devait se rattacher une histoire de ses premiers disciples, qui la continuait comme les Actes des Apôtres continuent l'Evangile. An IVadim a aussi connu une œuvre de ce genre, if en donne un résumé rapide et il en reproduit parfois les propres termes : « Selon le rapport des Manichéens, dit-il, quand Mani s'éleva dans le Paradis de la Lumière, il laissa préalablement Sis après lui en qualité d'imam. Ce disciple garda la religion de Dieu dans sa pureté jusqu'à la mort. Puis les autres Imams se la transmirent l'un à l'autre. Aucune diversité d'opinions ne se fît jour parmi eux jusqu'à ce que parut une secte schismatique connue sous le nom de Denàvars qui se donna son propre imam et lui voua l'obéissance ». An Nadim raconte ensuite comment sur cette première secte se greffa celle de Miklas, continuée par Bouzourmihr, par lazdanbacht, par Abou Ali Sa'ïd et Nasr ben Hourmouzd de Samarkand ^. Il suit donc la tradition officielle des « Orthodoxes » de Babylone.

i) F. W. K. MûUer, Handschr., p. 88-90. Ici encore, j'intervertis la Imagination du manuscrit adopté par Mûller.

2) F. W. K. Millier, Handschr., p. 91-92. Le texte est très obscur et l'interprétation que j'en donne demeure hypothétique. La défense de pleurer les morts, bien conforme à l'esprit du Manichéisme et de tout Gnosticisme, se retrouve très nette chez les Mandéens ÇW. Brandt, Mand. Rel, p. 80).

3) Flii^fl. Mani, p. <)7-99.

Les Actes de Mar Amou. — Les dissidents devaient avoir aussi leur histoire. Justement plusieurs manuscrits de Tourfan racontent l'apostolat d'un certain Mar Amou, u seigneur Amou », une fois qualifié de « mozak », qui aurait évangélisé les régions de TOxus, celles où s'organisa Je schisme des Dênâvars.

Dans l'un de ces textes, l'Apôtre lui-même raconte comment iî a pénétré dans ces contrées :

« L'Esprit des frontières du Khorassan, dit-il, se montra sous la forme d'une jeune fille. Il me demanda : « Amou, que fais- « tu? D'où es-tu venuP » Je répondis « Je suis un croyant, un ((' disciple de Mani, l'Apôtre ». 11 me dit : « Je ne te reçois pas. « Retourne d'où tu es venu ». Et il disparut. Alors moi, Amou, je restai deux jours en invocation devant le soleil. Et l'Ange m'apparut et il me dit : « N'aie pas peur ^ »

Dans un autre manuscrit, Mar Amou mène la vie errante du missionnatre. Le charme de sa parole Jui attire la faveur de la foule. Il traverse une ville en demandant l'aumône. Et il arrive devant un temple que garde un magicien. Celui-ci l'interroge et une conversation s'engage :

(( Qui es-tu .î^ A quel titre viens-tu chez nous.»^ — Je viens chez vous comme un pur croyant, répond l'Apôtre. Je veux répandre chez vous la loi divine. — Ce temple vous appartient, reprend le magicien. Etablis-toi ici. — Explique-moi ces trois voies, demanda Mar Amou. Le magicien s'est dit : « Cet homme est un étranger, son ambition le perdra et il me sera utile. Mais Mar Amou déjoue ses projets

A la suite du même texte, après une importante lacune, un personnage anonyme s'étant trouvé ténioin d'une scène dont le récit nous manque, dit à son père : « Ceci est un mauvais présage ». Il descend un peu et il voit un troupeau de biches qui ont chassé un cerf « à cause de son imprudente conduite ». A cette vue, il s'assombrit encore et fait entendre à nouveau de tristes réflexions. Il continue de descendre et il trouve des

i) F. W. K. MiJller, Handschr., p. 3o. 2) A. Von Le Ck)q, Tûrk. Man., I, 32-34-

gens qui mangent du poisson et qui jettent à l'eau leur seau tentateur où la gent aquatique vient s'entasser et se faire prendre. Une nouvelle lacune nous empêche de savoir quelles pensées chagrines ce troisième spectacle lui suggère. Plus loin apparaît un poulailler dont le propriétaire, un « amari » (?) a fait sortir tous les volatiles pour leur donner du grain. Les poules sont bien portantes mais non les coqs. Le témoin de la scène est aussi un « amari ». Lui aussi a un poulailler. Et chez lui les coqs sonf bien portants, mais non les poules. Il s'en étonne à juste titre ^. Le fragment s'arrête là. L'ensemble du récit tend, sans doute, à montrer que le monde est plein de maux. II sert à établir la thèse des deux Principes. Par là, il se rattache encore très vraisemblablement à la prédication de Mar Amou.

Le LIVRE DE Boucou Khan. — Comme les habitants du Khorassan, les Ouïgours ont eu entre les mains un récit détaillé de leur conversion manichéniie. L'inscription de Karabalgassoun, érigée dans le premier quart du ix° siècle, racontait comment en 763 leur qaghan amena de Lo Yan ou Ho-nan-fou, sur les bords de l'Orkhon des religieux manichéens dont la prédication obtint un grand succès et dont la religion fut bientôt officiellement adoptée ^. Autour de cette histoire très simple et naturelle se forma plus tard une légende qui faisait du nouveau Constantin un personnage transcendant et qui lui attribuait des exJDloits merveilleux. Dans le Tarikh Djihan Kushai, ou Histoire des <« conquérants du monde >>, écrit entre 1262 et 1283, Alai eddin Djouveni la rapporte incidemment, en faisant remarquer qu'elle se trouve consignée dans les « livres des Ouïgours » et en ajoutant, sans doute par erreur, que, sous le règne du Khan Ogotaï, des lettrés chinois la lurent en leur langue sur une grande table de pierre découverte à Ordou Balic

i) Von Le Coq, Tûrk. Man., I, 35-87. Dans un autre manuscrit de Tourfan (ibid., p. 24, 1. 5), le qualificatif d'amari est donné à Mani luimême. Sut le rôle des poissons et des poules chez les Sabéens, voir Birouni, Chronologie, chez Kessler, Mani, p. 8ti.

2) V. Chavannes et Pelliot, Journ. Asiat.^ iQiS, pp. 190-1192.

OU Karabalgassoun ^. L'analyse qu'en donne Thistorien musulman vaut d'être reproduite :

« A Coumlandjou, lieu situé au confluent des rivières

Tongola et Sélinga, qui prennent leur source dans les monts Caracouroum, il y avait deux arbres voisins, l'un appelé fistouc, semblable au pin, toujours vert comme le cyprès, et dont les fruits sont des cônes, l'autre un pin sauvage. Entre ces deux arbres, on vit paraître une butte sur laquelle descendiait une lumière céleste. Cette butte croissait de jour en jour. Témoins de ce prodige, les Ouïgours s'en approchaient avec respect. Il en sortait des sons harmonieux, semblables au chant humain. Toutes les nuits, elle était éclairée d'une vive lumière, à la distance de trente pas. Lorsqu'elle fut parvenue au terme de sa grossesse, une porte s'ouvrit, laissant voir cinq huttes séparées, semblables à des tentes, au-dessus desquelles était tendu un filet d'argent ; dans chacune était assis un enfant allaité au moyen d'un tube suspendu dans sa bouche '^. Les chefs des tribus,

i) D'Ohssoni, Histoire des Mongols, La Haye, i834, t. I, p. 430. Djouveni ne mentionne cette pierre que d'une façon incidente, au cours d'un récit basé sur les a livres des Ouïgours » où il insère mal à propos des renseignements purement personnels snr les ruines d'Ordon- Balic. Il parle dans la suite comme s'il ne faisait plus qu'analyser l'inscription déchiffrée par les « cames », mais rien ne montre qu'il ait pu lire lui-même l'inscription ou qu'il ait eu entre les mains la traduction des « cames ». Sans doute ne devons-nous voir dans sa façon de s'exprimer qu'un artifice littéraire destiné à mettre dans la narration une certaine unité. A la- fin, il se dément lui-même, car il déclare n'avoir rappoorté que la centième partie des mensonges débités par les (( livres ouïgours )). La pierre gravée qu'il a connue est, sans doute, celle qui a été récemment étudiée par Radloff et Schlegel, puis par Chavannes et Pelliot, (Journ. Asiai., igiS, p. 190-196). Mais celleci ne parlait point de la naissance miraculeuse du qaghan ni de sa conquête du Turkestan (V. Jos. Marquart, Guvainî's Bericht ûber die Bekehrung der Uiguren, dans les Sitzungsberichte de l'Académie des sciences de Berlin, 191 2, p. 497). Et elle racontait d'une façon sensiblement différente la conversion manichéenne des Ouïgours.

2) On doit se représenter cette butte comme une excroissance venue sur la racine ou sur le tronc d'un des arbres. Djouveni lui-même le donne à entendre. Il rapporte plus loin que les deux arbres furent vénérés par les cinq. enfants comme les auteurs de leurs jours. Et il présente le premier seulement comme doué d'une bonne nature. Le Yuan shi, histoire des Mongols, composée dans la seconde moitié du XTU® siècle, par des lettrés chinois, rapporte la même légende d'une

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frappés d'étonnement, venaient admirer et adorer cette merveille ^.

(( Dès que les cinq enfants eurent été exposés au contact de l'air, ils commencèrent à se mouvoir et bientôt ils sortirent de leurs cellules. On leur donna des nourrices. Lorsqu'ils furent en état de parler, ils demandèrent leur père et mère ; on leur montra les deux arbres ; ils allèrent leur rendre les respects que les enfants doivent aux auteurs de leurs jours. Ces arbres, prenant la parole, leur recommandèrent d'acquérir les qu«ilités les plus estimables et leur souhaitèrent une longue vie avec une éternelle renommée.

« Les cinq enfants étaient traités par les peuples de cette contrée avec le respect qu'on rend aux fils des rois. L'aîné fut nommé Souncour-tékin, le second Coiitour-tékin, lé troisième Bouôae-tékin, le quatrième Or-tékin et le cinquième Boucoutékin. Les Ouïgours, persuadés qu'ils étaient envoyés du ciel, résolurent de prendre l'un d'eux pour leur souverain. Boucou leur paraissait celui qui était doué de plus de beauté, d'esprit et de capacité ; il savait, d'ailleurs, toutes les langues ; les Ouïgours le choisirent pour leur Khan et l'installèrent sur le trône au milieu d'une grande fête. Ce prince fit régner la justice ; il vit augmenter le nombre de ses sujets. Dieu lui envoya trois corbeaux qui savaient toutes les langues ; de quelque part qu'il désirât des nouvelles, ils allaient lui en chercher.

« Une nuit, Boucou-Khan, étant couché dans sa tente, fut éveillé par une ombre, sous la forme d'une jeune fille ; saisi de frayeur, il feignit de dormir. La nuit suivante, il eût la même apparition ; la troisième, par le conseil de son ministre, il suivit ce fantôme féminin jusqu'à une montagne appelée Coiit-tag, où ils s'entretinrent ensemble jusqu'à l'aurore. Cette ombre revint chaque nuit pendant sept ans six mois et 22 jours ;

façon plus simple : <( Dans une nuit, dit-il, une lumière siuTiaturelle descendit sur un arbre qui se trouvait entre deucc rivières. Les habitants du voisinage s'y rendirent et trouvèrent l'arbre enflé comme le ventre d'une femme enceinte. Après neuf mois et dix jours, il aocoucha d'un garçon ». (D'Ohsson, loc. cit., p. 439 ; cf. E. Bretschneider, Mediaeval Resarches from Edstern Asiatic sources, London, 1888, in-8°, p. 2)47.

i) Djouveni ajoute plus loin : « Un de mes amis m'a raconté avoir lu dans un li\Te que les deux arbres dont il a été parlé, avaient été creusés par un homme qui y cacha ses enfants et y plaça des lumières ; ensuite, 11 amena des i)ersonnes pour voir ce proNdige et il fut le premier à rendre un culte à ces arbres, entraînant les autres à suivre son exemple » (D'Ohsson, loc. cit., p. 435). Cette explication rationaliste est. éviflemment, bien postérieure à la légende.

S2 LES ÉCRITURES MANICHÉENNES

et, chaque nuit, ils allaient converser ensemble dans le même lieu. La dernière fois qu'ils s'y virent, en prenant congé de Boiicou-Khan, la jeune fille lui dit : a Le monde entier de (( l'orient à l'occident, sera sous ton empire ; prépare-toi à (( accomplir ta destinée et gouverne bien tes peuples. » Alors Boucou rassembla ses armées ; il envoya trois cent mille hommes, sous le commandement de son frère Souncour-tékin, dans le pays des Mongols et des Kirguises ; cent mille hommes, avec CountOur-tékin, vers le Tangoute ; un égal nombre, avec Boucae-tékin, contre le Khitaï et il laissa son quatrième frère à sa place dans sa résidence. Les armées revinrent de tous ces pays avec d'immenses dépouilles et amenèrent un grand nombre de captifs sur les rives de l'Orkhon, où ils bâtirent la ville d'Ordou-balic ; elles avaient soumis tout l'Orient.

u A cette époque, Boucou-Khan eut un nouveau songe ; il vit un homme vêtu d'habits blancs et tenant à la main un bâton de la même couleur, qui lui donna un morceau de jade, de la forme d'un pin et lui dit : « Si tu peux conserver cette (( pierre, tu domineras sur les quatre régions du globe ». Son ministre eut le même songe. Dès le lendemain, Boucou-Khan fit des préparatifs militaires, puis il marcha vers l'Occident. Arrivé dans le Turkestan, il vit une belle plaine bien arrosée, offrant de gras pâturages ; il y établit sa résidence et y établit la ville de Bela-Sagoiin, qu'on appelle maintenant Gou-Balic. Ses armées, qu'il envoya de tous les côtés, lui conquirent, dans l'espace de douze ans, tous les pays de la terre. Elles pénétrèrent jusque dans une région dont les naturels sont conformés comme les brutes et apprirent qu'au delà il n'y avait plus d'habitants. Alors ils s'en retournèrent emmenant les rois de tous les pays qui offrirent des présents à Boucou. Ce prince les accueillit honorablement, excepté le souverain de l'Inde, qu'il ne voulut pas admettre en sa présence à cause de sa laideur. Tl imposa à chacun d'eux un tribut et leur permit de retourner dans leurs Etats. Après avoir terminé ces grandes entreprises, Boucou-Khan quitta sa résidence (Bela-Sagoun) pour retourner dans son pays natal.

« Quant à la religion des Ouïgours, il? avaient alors des magiciens appelés (( cames », comme les Mongols en ont encore

aujourd'hui ^. Les Ouïgours envoyèrent demander au Khan

de Khitaï, pays d'idolâtrie, de ces gens qu'on appelle noumis ^.

t) La descriptioTi des cames, qui se lit dans la suite du texte, montre que Djouveni a ici en vue les chamanes.

2) Vidoîâtrie est ici désiornée par le mot hntparasti, qui désigne, au sens propre, le culte de Bouddha. La traduction donnée par d'Ohsson

A leur arrivée, les Ouïgours firent disputer les ministres des deux religions, dans le dessein de s'en tenir à celle qui remporterait la victoire. Les noumis se mirent à lire leur livre sacré appelé noum ; c'est leur code de morale, recueils de fables, de récits et de bons préceptes dignes d'être enseignés par tous les envoyés célestes, oii, entre autres choses, il est recommandé de ne nuire à personne, pas même aux animaux, et de rendre le bien pour le mal Les idolâtres lurent donc quelques morceaux de leur 'noum et les cames restèrent interdits. Alors les Ouïgours embrassèrent l'idolâtrie des premiers, et, de tous les idolâtres de l'Orient, il n'y en a point de plus ennemis de l'islamisme que ceux-là.

« Enfin Boukou-Khan fut heureux jusqu'à la fin de sa vie ^ ».

Toute cette légende est visiblement inspirée par le Manichéisme. Les « deux Arbres » du début rappellent ceux qui ont été décrits par Mani dans son livre des Deux Racines ou des Principes -. Le rayon fécondant qu'on voit briller la nuit au milieu d'eux fait songer à la Lumière qui luit dans les Ténèbres et qui, seule, donne la véritable Vie ^. Les « cinq enfants », miraculeusement engendrés se rattachent aux cinq attributs du Dieu suprême, aux cinq fils de l'Homme Primitif, aux cinq auxiliaires de l'Esprit puissant ^. La « forme de jeune fille »

est seulement approximative. Le texte porte : « Il y avait en Chine un Bouddhiste qui^voya au Khan un messager et demanda des noumis ». Marquart propose avec raison de lire : « Il y avait en Chine un Bouddhiste à qui le Khan envoya un messager et demanda des noumis ». {Sitzungsberîchtc de l'Académie des sciences de Berlin, 1912, p. 489). Le khan dont il s'agit ici n'est pas désigné d'une façon précise. Mais ce ne peut être que Boucou, puisqu 'aucun autre n'a été nommé après lui. La suite du texte le donne d'ailleurs clairement à entendre, car Djouveni ajoute, en guise de conclusion, que « Boucou-Khan fut heureux jusqu'à la fin de sa vie ».

i) D'Ohsson, op. cit., I, p. /i3o-435.

2) V. supra, p. 77 et 82. Après une assez longue digression, Djouveni ajoute, en parlant des Ouïgours : « Les arbres en question furent placés dans leurs temples » (d'Ohsson, loc. cit., p. 435). Cette remarque a d\i être inspirée par les peintures qui ornaient les églises des Manichéens. Beaucoup figuraient sans doute les deux Principes sous la forme traditionnelle de deux Arbres dont l'un portait en Inities cinq attributs du Père de la Lumière et l'autre les cinq éléments du Prince des Ténèbres.

3) V. snpra, p. 60-61.

4) V. supra, p. 12.

qui apparaît la nuit au roi Bqucou peut être rapprochée de celle qui se montre à Mar Amou sur la frontière du Khorassan ^ ; l'une et l'autre sont vraisemblablement des manifestations de la « Vierge de la Lumière » que d'autres textes nous décrivent présidant sur la barque lunaire à la libération des âmes 2. L'homme (c vêtu d'habits blancs et tenant à la main un bâton de la même couleur », que le souverain voit aussi en songe, pourrait bien figurer Mani, dont les disciples se présentent avec les mêmes caractéristiques à travers les documents chinois ou sur les fresques de Tourfan ^. Enfin, le nowra, apporté de Chine par des cames ou des religieux, n'est autre que le Manichéisme, introduit dans le royaume de l'Orkhon par des Elus de Lo- ^ yang ^. Le Boucou de Djouveni est donc bien le même personnage que le monarque Ouïgour de 763 mentionné par l'inscription de Karabalgassoun ^.

1) V. supra, p. 88. ,

2) Aot. Arch., 8 et 11 ; Theodoret, Haer. fah. comp., I, 26 ; Form. gr. d'abjur. P. G., I, i46i, i464 ; F. W. K. MûUer, Handschr. Reste, p. 25 et 102.

3) Chavaninesi et Pelliot, Journ. Asiat., igiS, p. 262, not. i ; 333, not. i. 3 10 et 340.

4) Le mot noum, plus exactement nom, dérive du grec nomos. Dans le Khouastouanift, il sert à désigner la Loi manichéenne (V. infra, p. i35).

5) Cependant le texte chinois de l'inscription, le seul qui ait pu ^tre déchiffré d'une façon suivie, ne donne pas ce nom au monarque Ouïgour. Il l'appelle tângrida gut bulmys il tutmys alp Kulûg (bilga qaghan) (Ghavannes et Pelliot, Journ. Asiat., igiS, p. 187). Les mêmes a|>pellations rcpairaisisent plus complètes dans un fragment turc de Tourfan, où le « bilga ouïgour qaghan » est finalement qualifié de « zahag'i Mâni, émanation de Mani » Mûller, Ulgurica, II, 96) . Mais ce sont là de simples titres. Le nom du roi demeure mystérieux. D'après des historiens chinois, le conquérant Ouïgour de Lo-yang s'appelait Meou-yu, Peut-être faut-il voir là une corruption de Bô gîi (Ghavannes et Pelliot, loc. cit., p. 187, note i fin). Ga dernier nom a été déchiffré sur un fragment du texte soghdien de l'inscription de Karabalgassoun (F. W. K. Mûller, Ein iraniches Sprachdenkmal aus der nôrdlichen 'Mongolei, dans les Sitzungsherichte de l'Académie des sciences de Berlin, 1909, p. -28). Mais le contexte, très endommagé, ne permet pas de voir s'il s'agit du même personnage.

ÈCRiTUtîES PROPREMENT DITES 9o

La légende a dû se constituer dans les régions du Turkestan, où elle fait très gratuitement apparaître Boucou. Elle n'a sans doute pris corps qu'assez tardivement, car la ville de Bela- Sagoum ou Gou-Balic, dont elle raconte la formation, n'apparaît dans les textes historiques qu^à partir de la seconde moitié du x^ siècle ^. Elle a, d'ailleurs, subi diverses transformations, dont nous pouvons relever la trace jusque dans le rapport de Djouveni -. Ces changements même témoignent, à leur façon, de la vogue considérable dont elle a joui. Elle était si vivace dans le pays des Ouïgours, qu'elle s'y est conservée en partie, même après l'invasion de l'Islam. On en retrouve des vestiges très nets dans la légende de la naissance miraculeuse de Saijid Ali Arslan, sans doute identique avec Aboul Hasan Ali Arslan, un martyr de l'Islam mort peu avant l'an looo^. Mais aucune trace n'en â encore été signalée à Tourfan ^.

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