‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 10 sur 60 · DES HISTORIENS · texte numérisé non relu

DES HISTORIENS

Les historiens sont ma droicte balle; car ils sont plaisants et aysez : et quant et quant, l'homme en gênerai, de qui ie cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu'en nul aultre lieu; la variété et vérité de ses conditions internes, en gros et en détail, la diuersité des moyens de son assemblage et des accidents qui le menacent. Or ceulx qui escriuent les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux euenements, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui arriue au dehors, ceulx là me sont plus propres : voilà pourquoy, en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. le suis bien marry que nous n'ayons vne douzaine de Laertius, ou qu'il ne soit ou plus estendu ou plus entendu : car ie suis pareillement curieux de cognoistre les fortunes et la vie de ces grands precep-

leurs du monde, comme de cognoistre la diuersité de leurs dogmes et fantasies. En ce genre d'estude des histoires, il fault feuilleter, sans distinction, toutes sortes d'aucteurs et vieilz et nouueaux, et barragouins etfrançois, pour y apprendre les choses de quoy diuersement ils traictent.

Mais César, singulièrement, me semble mériter qu'on l'estudie, non pour la science de l'histoire seulement, mais pour luy mesme ; tant il a de perfection et d'excellence par dessus touts les aultres, quoique Salluste soit du nombre. Certes ie lis cest aucteur auec vn peu plus de reuerence et de respect qu'on ne lit les humains ouurages; tantost le considérant luy mesme par ses actions et le miracle de sa grandeur; tantost la pureté et inimitable polissure de son langage, qui a surpassé non seulement touts les historiens, comme dit Cicero, mais, à l'aduenture, Cicero mesme : auecques tant de sincérité en ses iugements, parlant de ses ennemys, que sauf les faulses couleurs de quoy il veult couurir sa mauuaise cause et l'ordure de sa pestilente ambition, ie pense qu'en cela seul on y puisse trouuer à redire qu'il a esté trop espargnant à parler de soy; car tant de grandes choses ne peuuent auoir esté exécutées par luy, qu'il n'y soit allé beaucoup plus du sien qu'il n'y en met.

l'aime les historiens ou fort simples ou excellents. Les simples, qui n'ont point de quoy y mesler quelque chose du leur, et qui n'y apportent que le soing et la diligence de r'amasser tout ce qui vient à leur notice, et d'enregistrer, à la bonne foy, toutes choses sans choix et sans triage, nous layssent le iugement entier pour la cognoissance de la vérité : tel est entre aultres, pour exemple, le bon Froissard, qui a marché, en son entreprinse, d'une si franche naïfueté, qu'ayant faict vne faulte, il ne craint aulcunement de la recognoistre et corriger en Fendroict où il en a esté aduerty; et qui nous représente la diuersité

mesme des bruicts qui couroient et les différents rapports qu'on luy faisoit. C'est la matière de l'iiistoire nue et informe; chascun en peut faire son proufict, autant qu'il a d'entendement. Les bien excellents ont la suffisance de choisir ce qui est digne d'estre sceu; peuuent trier, de deux rapports, celuy qui est plus vraysemblable; de la condition des priaces et de leurs humeurs, ils en concluent les conseils, et leur attribuent les paroles conuenables : ils ont raison de prendre l'auctorité de régler nostre créance à la leur; mais certes cela n'appartient à gueres de gents. Geulx d'entre deux (qui est la plus commune façon), ceulx là nous gastent tout; ils veulent nous mascher les morceaux : ils se donnent loy de iuger, et, par conséquent, d'incliner l'histoire à leur fantasie; car, depuis que leur iugement pend d'vn costé, on ne se peut garder de contourner et tordre la narration à ce biais : ils entreprennent de choisir les choses dignes d'estre sceues, et nous cachent souuent telle parole, telle action priuee, qui nous instruiroit mieulx; obmettent pour choses incroyables celles qu'ils n'entendent pas, et peut-estre encores telle chose, pour ne la sçauoir dire en bon latin ou françois. Qu'ils estaient hardyment leur éloquence et leur discours, qu'ils iugent à leur poste; mais qu'ils nous layssent aussi de quoi iuger aprez eulx; et qu'ils n'altèrent ny dispensent, par leurs raccourcimens et leurs chois, rien sur le corps de la matière, ains qu'ils nous la r'enuoyent pure et entière en toutes ses dimensions. Le plus souuent on trie, pour ceste charge, et notamment en ces siècles icy, des personnes d'entre le vulgaire, pour ceste seule considération de sçauoir bien parler; comme si nous cherchions d'y apprendre la grammaire : et eulx ont raison, n'ayant esté gagés que pour cela, et n'ayant mis en vente que le babil, de ne se soucier aussi principalement que de ceste partie; ainsin, à force beaux mots, ils nous vont pastissant une belle contexture des bruits qu'ils ramassent ez carrefours des villes. Les seules

bonnes histoires sont celles qui ont esté escriptes par ceulx mesmes qui commandoient aux affaires, ou qui estoient participants à les conduire, ou au moins qui ont eu la fortune d'en conduire d'aultres de mesme sorte; telles sont quasi toutes les grecques et romaines; car plusieurs tesmoings oculaires ayants escript de mesme subiect (comme il aduenoit en ce temps là que la grandeur et le sçauoir se rencontroient communément), s'il y a de la faulte, elle doibt estre merueilleusement legiere et sur vn accident fort douteux. Que peut on espérer d'vn médecin traictant de la guerre, ou d'vn escholier traictant les desseings des princes?

(Liv. II,-chap. x.)

INCONVENIENTS DES GRANDS CHANGEMENTS DANS L'eSTAT

Rien ne presse vn Estât que l'innouation; le changement donne seul forme à l'iniustice et à la tyrannie. Quand quelque pièce se desmanche, on peut l'estager; on peut s'opposer à ce que l'altération et corruption naturelle à toutes choses ne nous esloingne trop de nos commencements et principes : mais d'entreprendre à refondre vne si grande masse, et à changer les fondements d'vn si grand bastiment, c'est à faire à ceulx qui pour descrasser effacent, qui veulent amander les defaults particuliers par vne confusion vniuerselle, et guarir les maladies par la mort, non tam commutmidarum quant euertendarmn rerum cupidi. (Gicero.) Le monde est inepte à se guarir; il est si impatient de ce qui le presse qu'il ne vise qu'à s'en desfaire, sans regarder à quel prix. Nous voyons par mille exem-

pies qu'il se guarit ordinairement à ses despens. La descharge du mal présent n'est pas guarison, s'il n'y a en gênerai amendement de condition : la fin du chirurgien n'est pas de faire mourir la mauuaise chair; ce n'est que l'acheminement de sa cure; il regarde au delà, d'y faire renaistre la naturelle, et rendre la partie à son deu estre. Quiconque propose seulement d'emporter ce qui le masche, il demeure court, car le b.ien ne succède pas nécessairement au mal; vn aultre mal luy peut succéder, et pire; comme il adueint aux tueurs de Gesar, qui iectérent la chose publique à tel poinct- qu'ils eurent à se repentir de s'en estre meslez. A plusieurs depuis, iusques à nos siècles, il est aduenu de mesmes : les François mes contemporains sçauent bien qu'en dire. Toutes grandes mutations esbrgyilent l'Estat et le desordonnent.

Qui viseroit droict à la guarison et en consulteroit auant toute œuure, se refroidiroit volontiers d'y mettre la main. Pacuuius Galauius corrigea le vice de ce procéder par vn exemple insigne. Ses concitoyens estoient mutinez contre leurs magistrats : luy, personnage de grande auctorité en la ville de Gapoue, trouua un iour moyen d'enfermer le sénat dans le palais ; et, conuoquant le peuple en la place, leur dit que le iour estoit venu, auquel en pleine liberté ils pourroient prendre vengeance des tyrans qui les auoient si longtemps oppressez, lesquels il tenoit à sa mercy seuls et desarmez : feut d'aduis qu'au sort on les tirast hors, l'vn aprez l'aultre, et de chascun on ordonnast particulièrement, faisant sur le champ exécuter ce qui en seroit décrété : pourueu aussi que, tout d'un train, ils aduisassent d'establir quelque homme de bien en la place du condamné, afin qu'elle ne demeurast vuide d'officier. Ils n'eurent pas plustost ouï le nom d'vn sénateur, qu'il s'esleua vn cri de mescontentement vniversel à rencontre de luy : « le veois bien, dit Pacuuius, il fault desmettre cettuy-cy; c'est vn meschant : ayons en vn bon en change. >> Ce feut

vn prompt silence; tout le monde se trouuant bien empesché au chois. Au premier plus effronté qui dit le sien, voylà vn consentement de voix encores plus grand à refuser celuy là; cent imperfections et iustes causes de le rebuter. Ces humeurs contradictoires s'estant eschauffees, il adueint encores pis du second sénateur et du tiers : autant de discorde à l'eslection que de conuenance à la desmission. S'estant inutilement lassez à ce trouble, ils commencent, qui deçà, qui delà, à se desrobber peu à peu de l'assemblée, rapportant chascun en son ame « que le plus vieil et cogneu mal est tousiours plus supportable que le mal récent et inexpérimenté. »

Jacques Amyot naquit à Melun, en 1313, de parents obscurs et pauvres. On ne sait quel protecteur ou quelle occasion le conduisit à Paris. Une dame qui lui trouva une figure aimable le prit à son service pour accompagner ses enfants.au collège. Amyot fut si attentif aux leçons que recevaient ses jeunes maîtres, .qu'il fît des progrès rapides dans la langue grecque. Les leçons terminées, il travaillait encore dans la salle du collège à la lueur mourante du feu d'un poêle. Il devint précepteur de Guillaume de Saci-Boucherel , puis lecteur public de langue grecque à l'université de Bourges; il était entré dans les ordres sacrés. Il traduisit les Amours de T/iéagène et de Charidéc , ce qui lui valut l'abbaye de Bellozane; et sous Charles IX il fut fait évêque d'Auxerre. Il mourut en 1393. Son titre à la gloire est sa traduction de Plutarque. Les fautes n'y manquent pas; mais, au dire de Racine, cette traduction a une grâce qui ne saurait être égalée dans notre langue moderne. La douceur et la naïveté du style d'Amyot sont toujours goûtées : à notre sens, l'œuvre de Plutarque leur doit un nouveau charme, ou, pour mieux dire, le parfum d'une autre antiquité.

Page 1