‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 9 sur 60 · DE L INSTITVTION DES ENFANTS · texte numérisé non relu

DE L INSTITVTION DES ENFANTS

A Madame Diane de Foix, comtesse de Ourson.

Madame, c'est vn grand ornement que la science, et vn outil de merueilleux seruice, notamment aux personnes esleuees en tel degré de fortune comme vous estes. A la vérité, elle n'a point son vray visage en mains viles et basses : elle est bien plus fiere de prester ses moyens à

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conduire vne guerre, à commander vn peuple, à practiquer l'amitié d'vn prince ou d'vne nation estrangiere, qu'à dresser vn argument dialectique, ou à plaider vn appel, ou ordonner vne masse de pilules. Ainsy, madame, parce que ie croy que vous n'oublierez pas ceste partie en l'institution des vostres, vous qui en auez sauouré la

doulceur, et qui estes d'vne race lettrée ie vous veulx

dire là dessus vne seule fantasie que i'ay, contraire au commun vsage; c'est tout ce que ie puis conférer à vostre seruice en cela.

La charge du gouuerneur que vous luy donnerez, du chois duquel despend tout l'effect de son institution, elle a plusieurs aultres grandes parties; mais ie n'y touche poinct, pour n'y sçauoir rien apporter qui vaille; et, de cest article sur lequel ie me mesle de lui donner aduis , il m'en croira autant qu'il y verra d'apparence. A vn enfant de maison qui recherche les lettres, non pour le gaing (car vne fin si abiecte est indigne de la grâce et faueur des Muses, et puis elle regarde et despend d'aultruy), ny tant pour les commoditez externes que pour les siennes propres, et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plustost enuie d'en réussir habile homme qu'homme sçauant, ie vouldrois aussi qu'on feust soigneux de luy choisir un conducteur qui eust plustost la teste bien faicte que bien pleine; et qu'on y requist tous les deux, mais plus les mœurs et l'entendement que la science; et qu'il se conduisist en sa charge d'vne nouuelle manière. On ne cesse de criailler à nos aureilles, comme qui verseroit dans vn entonnoir; et nostre charge, ce n'est que redire ce qu'on nous a dict : ie vouldrois qu'il corrigeast ceste partie, et que, de belle arriuee, selon la portée de l'ame qu'il a en main, il commenceast à la mettre sur la montre, lui faisant gouster les choses, les choisir et discerner d'elle mesme; quelquesfois lui ouurant chemin, quelquesfois le luy layssant ouurir. le ne veulx pas qu'il inuente et

parle seul; ie veulx qu'il escoute son disciple parler à son tour. Socrates, et depuis Archesilaùs, faisoient premièrement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eulx. Il est bon qu'il le face trotter devant luy pour iuger de son train; et iuger iusques à quel poinct il se doibt ravaller pour s'accommoder à sa force. A faulte de ceste proportion nous gastons tout, et de la sçauoir choisir et s'y conduire bien mesureement, c'est vne des plus ardues besongnes que ie sçache; et est l'effect dVne haulte ame et bien forte, sçauoir condescendre à ces allures puériles, et les guider. le marche plus seur et plus ferme à mont qu'à val. Geulx qui, comme porte nostre vsage, entreprennent, d'vne mesme leçon et pareille mesure de conduicte, régenter plusieurs esprits de si diuerses mesures et formes, ce n'est pas merueille si, tout en vn peuple d'enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui rapportent quelque iuste fruict de leur discipline. Qu'il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance : et qu'il iuge du proufict qu'il aura faict, non par le tesmoignage de sa mémoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le luy face mettre en cent visages, et accommoder à autant de diuers subiects, pour veoir s'il l'a encores bien prins et bien faict sien : prenant l'instruction de son progrez, des paidagogismes de Platon....

La vérité et la raison sont communes à vn chascun, et ne sont non plus à qui les a dictes premièrement, qu'à qui les dit aprez : ce n'est non plus selon Platon que selon moy, puisque luy et moy l'entendons et veoyons de mesmes. Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs; mais elles en font, aprez, le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thym ny mariolaine : ainsy les pièces empruntées d'aultruy, il (le disciple) les transformera et confondra pour en faire vn ouurage tout sien, à sçauoir son iugeraent : son institution, son trauail et estude ne vise

qu'à le former. Qu'il celé tout ce de quoy il a esté secouru, et ne produise que ce qu'il en a faict. Les pilleurs, les emprunteurs mettent en parade leurs bastiments, leurs achapts; non pas ce qu'ils tirent d'auUruy : vous ne voyez pas les espices d'vn homme de parlement; vous voyez les alliances qu'il a gaignees et honneurs à ses enfants : nul ne met en compte publicque sa recepte; chascun y met son acquest. Le gaing de nostre estude, c'est en estre deuenu meilleur et plus sage. C'est, disoit Epicharmus, l'entendement qui veoid et qui oyt; c'est l'entendement qui approfile tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui règne; toutes aultres choses sont aveugles, sourdes et sans ame. Certes nous le rendons seruile et couard, pour ne luy laysser la liberté de rien faire de soy. Qui demande iamais à son disciple ce qu'il luy semble de la rhétorique et de la grammaire, de telle ou telle sentence de Cicero? On nous les placque en la mémoire tout empennées, comme des oracles où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçauoir par cœur n'est pas sçauoir; c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa mémoire. Ce qu'on sçait droictement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeulx vers son liure. Fascheuse suffisance qu'vne suffisance pure liuresquel le m'attends qu'elle serue d'ornement, non de fondement; suyuant l'aduis de Platon qui dit « la fermeté, la foy, la sincérité estre la vraye philosophie; les aultres sciences, et qui visent ailleurs, n'estre que fard ». Je vouldrois que le Paduel ou Pompée, ces beaux danseurs de mon temps, nous apprinssent des caprioles, à les veoir seulement faire, sans nous bouger de nos places; comme ceulx cy veulent instruire nostre entendement sans l'esbranler, ou qu'on nous apprinst à manier vn cheual, ou vne picque ou vn luth, ou la voix, sans nous y exercer; comme ceulx icy nous veulent apprendre à bien iuger et à bien parler, sans nous exercer ny à parler ny à iuger

A ceste cause, le commerce des hommes y est merueil-

leusement propre, et la visite des pays estrangiers

pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer nostre ceruelle contre celle d'aultruy. le vouldrois qu'on commenceast à le promener des sa tendre enfance; et premièrement, pour faire d'vne pierre deux coups, par les nations voisines où le langage est plus esloingné du nostre, et auquel, si vous ne la formez de bonne heure, la langue ne se peut plier

On luy apprendra de n'entrer en discours et contestation que où il verra vn champion digne de sa luicte; et, là mesme, à n'employer pas touts les tours qui luy peuuent seruir, mais ceulx là seulement qui luy peuuent le plus seruir. Qu'on le rende, délicat au chois et triage de ses raisons, et aymant la pertinence et, par conséquent, la briefueté. Qu'on l'instruise surtout à se rendre et à quitter les armes à la vérité, tout aussitost qu'il l'apperceura; soit qu'elle naysse ez mains de son aduersaire, soit qu'elle naysse en lui mesme par quelque raduisement

Si son gouuerneur tient de mon humeur, il luy formera la volonté à estre très loyal seruiteur de son prince, et très affectionné et très courageux : mais il luy refroidira l'enuie de s'y attacher aultrement que par vn debuoir publicque. Oultre plusieurs aultres inconuenients qui blecent nostre franchise par ces obligations particulières, le iugement d'vn homme gagé et achepté, ou il est moins entier et moins libre, ou il est taché et d'imprudence et d'ingratitude. Vn courtisan ne peut auoir ny loy ny volonté de dire et penser que fauorablement d'vn maistre qui, parmy tant de milliers d'aultres subiects, l'a choisi pour le nourrir et esleuer de sa main; ceste faueur et vtilité corrompent, non sans quelque raison, sa franchise, et l'esblouïssent : pourtant veoid on coustumierement le

langage de ces gents là diuers à tout aultre langage d'vn Estât, et de peu de foy en telle matière. Que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler, et n'ayent que la raison pour guide. Qu'on luy face entendre que de confesser la faulte qu'il descouurira en son propre discours, encore qu'elle ne soit apperceue que par luy, c'est vn effect de iugement et de sincérité qui sont les principales parties qu'il cherche; que Fopiniastrer et contester sont qualitez communes, plus apparentes aux plus basses âmes; que se raduiser et se corriger, abandonner vn mauuais party sur le cours de son ardeur, ce sont qualitez rares, fortes et philosophiques. On l'aduertira, estant en compaignie, d'auoir les yeulx partout; cas ie treuue que les premiers sièges sont communément saisis par les hommes moins capables, et que les grandeurs de fortune ne se treuuent guère meslees à la suffisance : i'ay veu, ce pendant qu'on s'entretenoit au hault bout d'vne table de la beauté d'vne tapisserie, ou du goust de la maluoisie, se perdre beaucoup de beaux traicts à l'aultre bout. Il sondera la portée d'vn chascun : vn bouuier, vn masson, vn passant, il fault tout mettre en besongne, et emprunter chascun selon sa marchandise, car tout sert en mesnage; la sottise mesme et foiblesse d'aultruy lui sera instruction : à contrerooller les grâces et façons d'vn chascun, il s'engendrera enuie des bonnes, et mespris des mauuaises.

Qu'on luy mette en fantasie vne honneste curiosité de s'enquérir de toutes choses; tout ce qu'il y aura de singulier autour de luy il le verra : vn bastîment, vne fontaine, vn homme, le lieu d'vne bataille ancienne, le passage de Gesar ou de Charlemaigne il s'enquerra des

mœurs, des moyens, et des alliances de ce prince et de celuy là : ce sont choses très plaisantes à apprendre et très vtiles à sçauoir. En ceste practique des hommes, l'entends y comprendre, et principalement, ceulx qui ne

viuent qu'en la mémoire des liures : il practiquera par le moyen des histoires ces grandes âmes des meilleurs siècles. C'est vn vain estude, qui veult; mais, qui veult aussi, c'est vn estude de fruict inestimable, et le seul estude, comme dit Platon, que les Lacedemoniens eussent reserué à leur part. Quel proufict ne fera il, en ceste part là, à la lecture des Vies de nostre Plutarque! Mais que mon guide se souuienne où vise sa charge; et qu'il n'imprime pas tant à son disciple la date de la ruyne de Garthage, que les mœurs de Hannibal et de Scipion; ny tant où mourut Marcellus, que pourquoy il feut indigne de son debuoir qu'il mourust là. Qu'il ne luy apprenne pas tant les histoires qu'à en iuger.

(Liv. I, chap. xxv.)

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