‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 12 sur 60 · LE REGNE DE NVMA · texte numérisé non relu

LE REGNE DE NVMA

Durant le règne de Numa le temple de lanus ne fat iamais ouuert vne seule iournee, ains demeura fermé continuellement l'espace de quarante trois ans entiers, tant estoient toutes occasions de guerres et par tout esteintes et amorties : à cause que non seulement à Rome le peuple se trouua amolly et addoucy par l'exemple de la iustice, clémence et bonté du roy, mais aussi es villes d'alenuiron commença vne merueilleuse mutation de mœurs, ne plus ne moins que si c'eust esté quelque douce haleine d'vn vent salubre et gratieux qui leur eust soufflé du costé de Rome pour les rafreschir : et se coula tout doucement es cœurs des hommes vn désir de viure en paix, de labourer la terre, d'esleuer des enfans en repos et tranquilité, et de seruir et honorer les dieux : de manière que par toute l'ItaUe n'y auoit que festes, ieux, sacrifices et banquets. Les peuples

hantoient et trafficquoient les vns auec les autres sans crainte ne danger, et s'entreuisitoient en toute cordiale hospitalité, comme si la sapience de Numa eust esté vne viue source de toutes bonnes et honnestes choses, de laquelle plusieurs ruisseaux se fussent deriuez pour arrouser toute l'Italie, et que la tranquillité de sa prudence se fust de main en main communiquée à tout le monde, tellement que les excessiues figures de parler dont les poètes ont accoustumé d'vser ne seroient pas encore assez amples pour suffisamment exprimer le repos de ce règne là.

Harnois de guerre en ce pays là sont Tous pleins de rets que les araignes font : La rouille y mange espees esmoulues A deux trenchans , lances sont vermoulues ; Et n'y oit on iamais ne iour ne nuict Des hauts clairons et trompettes le bruict, Qui en sursaut rauit aux panures yeux Le doux repos du sommeil gratieux.

FABIVS MAXIMVS

Fabius fut surnommé Ouicuïa, qui vaut autant à dire comme brebiette pour la douceur, tardité et pesanteur de ses façons de faire, des qu'il estoit encore enfant. Car sa nature lente, coye et reposée, auecqucs vne taciturnité, et ce qu'on le voyoit peu souuent et reseruement s'esbattre à ieux d'enfans : et aussi qu'on le voyoit dur d'entendement, et qu'il auoit peine à comprendre ce qu'on luy enseignoit; ioint qu'on en faisoit ce que l'on vouloit, tant il estoit obéissant à tous ceux auec qui il hantoit : le tout ensemble faisoit que plusieurs qui ne le cognoissoient que par dehors,

iugeoient qu'il ne seroit iamais qu'vn lourdaut et vn niais. Mais il y en auoit d'autres qui, le considerans de plus près, apperceuoient en sa nature vne constance immuable et vne magnanimité de lyon. Et luy mesme depuis estant excité par les alTaires, donna bientost à cognoistre que ce qu'on estimoit en luy bestise, estoit granité qui ne s'esmouuoit de rien; et que ce qu'on iugeoit timidité estoit prudence; ce qu'il n'estoit point hàstif ne remuant en chose quelconque estoit fermeté et constance. Parquoy considérant la grandeur de la seigneurie de leur chose publique, et les continuelles guerres qu'ils auoient, il endurcit et exercita son corps comme vnes armes nées auec luy, pour s'en pouuoir mieux seruir à la guerre, et son éloquence aussi comme vn instrument de persuasion, pour en pouuoir mener le peuple à la raison. Si estoit son langage conforme et conuenable à ses mœurs et à sa manière de viure : car il n'y auoit fard ny afféterie quelconque; ains estoit toute substance auec poids et profondeur de sentences et de conceptions singulières et propres à luy, sinon que l'on dit qu'elles ressembloient fort à celles de Thucydides.

^^E RVSE DE HANNIBAL

Il auint que Hannibal tomba en vn erreur bien grand, pourcè que voulant s'esloigner de Fabius, et par mesme moyen mener son armée en pays plain, où il y eust viures et fourrages pour les bestes, il commanda à ses guides qu'ils le conduisissent incontinent après souper en la plaine de Gasinum. Les guides n'ayans pas bien entendu ce qu'il leur auoit dict, à cause qu'il prononçoit

barbarement le langage italien, prirent l'vn pour l'autre, et l'allerent ietter luy et son armée en vn bout de la Campagne, près la ville de Gasilinum, par le milieu de laquelle passe la riuiere que les Romains appellent Vulturnus, et le pays 4'alentour est vne vallée ceincte et enuironnee de montagnes tout à l'entour, excepté qu'elle s'estend deuers la mer là où ceste riuiere se respandant hors de son lict, fait des marests et des bancs de sable fort profonds, et finalement se va descharger en ceste coste de mer qui est fort dangereuse, et où il n'y a nul abry. Estant donc Hannibal descendu en ce fond de sac, Fabius, qui cognoissoit le pays et sçauoit les adresses des chemins, suyvant ses brisées, lui serra le pas par où il pouuoit sortir de ceste vallée, auec quatre mil hommes de pied qu'il y ordonna, et disposa le demeurant de son armée sur les croupes des montagnes, aux endroicts plus opportuns tout à l'enuiron, puis auec ses coureurs et les plus dispos et légèrement armés de ses gens, fit charger la queue des ennemis : ce qui mit toute leur armée en desordre, et y en eut bien huit cens de tuez.

Parquoy Hannibal, voulant tirer son camp hors de là, et cognoissant la faute que ses guides auoient faicte, en prenant l'vn pour l'autre, et le danger auquel ils l'auoient mis, les fit pendre. Mais, au demeurant, de forcer ses ennemis, qui tenoient les cimes des costaux, et les en deschasser à force, il n'y voyoit point de moyen ny n'en auoit point d'espérance : à l'occasion de quoy ses gens estant effroyez et descouragez, pource qu'ils se voyoient de tous costez enfermez, sans ordre d'en pouuoir eschapper, il se délibéra d'affiner son ennemy par vne telle ruse. C'est qu'il fit choisir enuiron deux mil bœufs, de ceux qu'on auoit pris au pillage, et leur fit attacher à chasque corne des flambeaux, ou des fagots de saule, et des iauelles de sarment, et ordonna à ceux qui en auoient

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la charge, que la nuict, quand il leur hausseroit vn signe en l'air, ils missent le feu en ces fagots et chassassent les bœufs contremont les costaux vers les pas et les endroicls que les ennemis auoient occupez. Pendant que cela se preparoit, luy de son costé ordonna son armée en bataille, puis, quand la nuict fut venue, la fit marcher le petit pas. Or les bœufs, tant que le feu qui brusloit ce qu'ils auoient attaché aux cornes, fut petit, cheminèrent tout bellement contremont le pied des montagnes, là où on les chassoit, dont les bergers et bouuiers qui estoient sur les cimes des costaux s'esmerueillerent fort de voir ainsi des flammes et des feux attachez aux cornes de ces bœufs, comme si c'eust esté vne armée marchant en ordonnance aux lumières des torches. Mais quand les cornes vinrent à estre bruslees iusques à la racine, et que le sentiment du feu fut passé iusques à la chair viu.e, adonc commencèrent les bœufs à se desbattre, et à secouer leurs testes, et en ce faisant se couurirent de feu les vns les autres de plus en plus; si ne cheminèrent plus bellement, ny en ordre, ains, pour la frayeur qu'ils auoient et la douleur qu'ils sentoient, se prirent à courir çà et là à trauers les montagnes, portans de la flamme à leurs cornes et à leurs queues, dont ils mettoient le feu es bois et buissons par lesquels ils passoient. Gela sembloit bien estrange à voir, et estonnoit fort les Romains qui gardoient les pas des montagnes, car ils cuidoient que ce fussent hommes qui courussent ainsi çà et là auec des torches aux mains : au moyen de quoy ils en estoient tout effroyez et troublez, pensant que ce fussent les ennemis qui accourussent ainsi contre eux pour les enuironner de tous costez, tellement qu'ils n'osèrent plus s'arrester aux passages où ils auoient esté ordonnez, ains, abandonnant les destroits, se mirent à fuir vers leur grand camp, et aussi tost les auant- coureurs de Hannibal, armez à la légère, se saisirent de ces pas, de manière

que le reste de l'armée eut tout loisir de marcher à soa aise iusque là, sans crainte ny péril, encore (ju'elle fust chargée et empeschee d'vne quantité grande de toute sorte de butin.

QVELQVES FAICTS ET DIGTS DE l'eNFANGE D'aLGIBIADES

Entre plusieurs grandes passions auxquelles Alcibiades estoit subiet, de sa nature, l'ambition de vouloir en toutes choses auoir le dessus et estre partout le premier estoit la plus forte et la plus véhémente qui fust en luy, comme il appert par quelques faicts et dicts notables de son enfance, qu'on a recueillis par mémoire.

Gomme vn iour qu'il s'esbattoit à la lucte, il se trouua d'auanture fort pressé par son compagnon, et en grand danger d'aller par terre : mais il fit tant qu'il approcha de sa bouche le bras de celuy qui l'estreignoit, et le mordit si serré, quïl sembloit qu'il luy voulust manger la main. L'autre, se sentant ainsi mordu, lascha incontinent sa prinse et lui dict : ce Quoyl tu mords comme vue femme, Alcibiades I — Non fay, respondit il, mais comme vn lyon. »

Vne autre fois, estant encore petit garçonnet, il iouoit auecques quelques autres siens compagnons au ieu des osselets au beau milieu d'vne rue, et quand ce vint à son tour à ieter les osselets, il suruint d'auanture vn chariot chargé. Il pria le chartier qui le conduisoit d'attendre vn peu que son ieu fust acheué, pource que les osselets estoient tombés iustement en la place par où il falloit que le chariot passast. Le chartier fut si mal

gratieux qu'il n'en voulut rien faire, et ne laissa pas pour ses prières de chasser ses cheuaux, de manière que les autres enfans se fendirent pour le laisser passer. Mais Alcibiades se ietta tout de son long emmy la place au deuant du chariot, et dit au chartier qu'il passast donc ainsi s'il vouloit. Le chartier tout eifroyé retira incontinent ses cheuaux en arrière; et les voisins qui apperceurent cela accoururent tous esperdùs celle part, en criant.

Depuis, quand on commença à le faire apprendre, il obéit volontiers à tous autres maistres qui luy voulurent enseigner quelque chose, excepté qu'il desdaigna d'apprendre à iouer des flustes, disant que ce n'estoit point artifice honneste, ne digne d'vn gentilhomme : pource, disoit il, que l'vsage de la viole et de l'archet ne gaste rien ny de la contenance, ny de la forme de visage conuenable à vn gentilhomme, là où quand on souffle dedans vne fluste, le visage s'en altère et s'en change si fort, que ses plus familiers ne le peuuent à peine pas recognoistre. Dauantage la lyre ne la viole n'empeschent point çeluy qui en ioue de chanter et de parler en louant, là où la fluste ferme tellement la bouche de celuy qui en ioue, qu'elle lui oste non seulement la parole, mais aussi la voix. Pourtant, disoit il, laissons iouer de la fluste aux enfans des Thebains, qui ne sçauent parler : car nous autres Athéniens, ainsi que nous enseignent nos pères, auons pour protecteurs et patrons de nostre pays la déesse Pallas et le dieu Apollo, dont l'vne anciennement, comme on dit, ietta la fluste, et l'autre escorcha le flusteur. Ainsi Alcibiades, alléguant ces raisons, partie en ieu et partie à bon escient, non seulement se déporta d'apprendre à iouer des flustes, ains en destourna aussi semblablement ses compagnons; car ce propos courut incontinent de main en main parmy les ieunes enfans, qu'Alcibiades, auec bonne raison, hayssoit et mesprisoit

le ieu des flustes, et se mocquoit de ceux qui en apprenoient; tellement qu'il en aduint que depuis cest artifice fut à Athènes mis hors du nombre des arts honnestes et exercices libéraux, et en fut la fluste dehonoree, et tenue pour instrument infâme.

DISCOYRS DE VOLVMNIA A SON FILS CORIOLANVS

Volumnia prit sa belle fille et ses enfans quant et elle, et auec toutes les autres dames romaines s'en alla droict au camp des Volsques, lesquels eurent eux mesmes vne compassion meslee de reuerence quand ils la virent; de manière qu'il n'y eut personne d'eux qui lui osast rien dire. Or estoit lors Martius assis en son tribunal auec les marques de souuerain capitaine, et de tout loin qu'il apperceut venir des femmes, s'esmerueilla que ce pouuoit estre : mais puis après recognoissant sa femme qui marchoit la première, il voulut du commencement perseuerer en son obstinée et inflexible rigueur; mais à la fin, vaincu de l'affection naturelle, et estant tout esmeu de les voir, il ne peut auoir le cœur si dur que de les attendre en son siège; ains, en descendant plus viste que le pas, leur alla au deuant et baisa sa mère la première, et la tint assez longuement embrassée, puis sa femme et ses petis enfans, ne se pouuant plus tenir que les chaudes larmes ne luy vinssent aux yeux, ny se garder de leur faire caresses, ains se laissant aller à l'affection du sang, ne plus ne moins qu'à la force d'un impétueux torrent.

Mais après qu'il leur eut assez faict d'amiable recueil.

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et qu'il apperceut que sa mère Volumnia vouloit commencer à luy parler, il appela les principaux du conseil des Yolsques, pour ouyr ce qu'elle proposeroit; puis elle parla en ceste manière :

« Tu peux assez cognoistre de toy mesme, mon fils, encore que nous ne t'en disions rien , à voir nos accoustrements et Testât auquel sont nos panures corps, quelle a esté nostre vie en la maison depuis que tu en es dehors; mais considère encore maintenant combien plus malheureuses et plus infortunées nous sommes ici venues, que toutes les femmes du monde, attendu que ce qui est à toutes les autres le plus doux à voir, la fortune nous l'a rendu le plus effroyable, faisant voir à moy mon fils, et à celle cy son mary assiégeant les murailles de son propre pays, tellement que ce qui est à toutes autres le souuerain reconfort en leurs aduersitez , de prier et inuoquer les dieux à leur secours, c'est ce qui nous met en plus grande perplexité, pource que nous ne leur sçaurions demander en nos prières victoire à nostre pays et preseruation de ta vie tout ensemble; ains toutes les plus grieues malédictions que sçauroit imaginer contre nous vn ennemy sont nécessairement encloses en nos oraisons, pource qu'il est force à ta femme et à tes enfans qu'ils soient privez de l'vn des deux, ou de toy ou de leur pays. Car, quant à moy, ie ne suis pas délibérée d'attendre que la fortune, moy viuante, décide l'issue de ceste guerre; car si ie ne te puis persuader que tu vueilles plustost bien faire à toutes les deux parties que d'en ruiner et destruire l'vne, en préférant amitié et concorde aux misères et calamitez de la guerre, ie veux bien que tu sçaches, et le tiennes pour tout asseuré que tu n'iras iamais assaillir ny combattre ton pays, que premièrement tu ne passes par dessus le corps de celle qui t'a mis en ce monde, et ne doit point différer iusques à voir le iour ou que mon fils prisonnier soit mené en triomphe par ses

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citoyens, ou que luy mesme triomphe de son pays. Or si ainsi estoit que ie te requisse de sauuer ton pays en destruisant les Vôlsques, ce te seroit certainement vne délibération trop malaisée à résoudre; car comme il n'est point licite de ruiner son pays, aussi n'est il point iuste de trahir ceux qui se sont fiez en toy. Mais ce que ie te demande est vne deliurance de maux, laquelle est également profitable et salutaire à Fvn et à l'autre peuple, mais plus honorable aux Vôlsques, pource qu'il semblera qu'ayant la victoire en main, ils nous auront de grâce donné deux souuerains biens, la paix et l'amitié, encore qu'ils n'en prennent pas moins pour eux, duquel bien tu seras principal autheur s'il se fait, et s'il ne se fait tu en auras seul le reproche et le blasme total enuers l'vne et l'autre des parties : ainsi estant l'issue de la guerre incertaine, cela neantmoins est bien tout certain que si tu en demeures vainqueur, il t'en restera ce profit que tu en seras estimé la peste et la ruine de ton pays; et si tu es vaincu, on dira que, pour vn appétit de venger tes propres iniures, tu auras esté cause de tes grieues calamitez à ceux qui t'auoient humainement et amiablement recueilly. »

Martius escouta ces paroles de Volumnia sa mère sans l'interrompre : et après qu'elle eut acheué de dire, demeura longtemps tout piqué sans luy rien respondre. Parquoy elle reprit la parole, et recommença à luy dire :

« Que ne me respons tu, mon fils? Estimes tu qu'il soit licite de concéder tout à son aise et à son appétit de vengeance, et non honneste de condescendre et incliner aux prières de sa mère en si grandes choses? et cuides tu qu'il soit conuenable à vn grand personnage se souuenir des torts qu'on luy a faicts et des iniures passées, et que ce ne soit point acte d'homme de bien et de grand cœur, recognoistre les bienfaicts que reçoiuent les enfans de leurs pères et mères, en leur portant honneur et

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reuerence? Si n'y a il homme en ce monde qui deust mieux obseruer tous les poincts de gratitude que toy, veu que tu poursuis si asprement vne ingratitude : et si y a dauantage, que tu as là faict payer à ton pays de grandes amendes pour les torts que l'on t'y a faicts, et n'as encore faict aucune recognoissance à ta mère : pourtant seroit il plus que honneste que sans aucune contrainte i'impetrasse de toy vne requeste si iuste et si raisonnable : mais puisque par raison ie ne le te puis persuader, à quel besoin espargne ie plus et diffère ie la dernière espérance? »

En disant ces paroles elle se ietta elle mesme, auec sa femme et ses enfans à ses pieds. Ce que Martius ne -pouuant supporter, la releua tout aussi tost en s'escriant : « 0 mère, que m'as tu faict? » et en lui serrant estroitement la main droicte : « Ha, dit il, mère, tu as vaincu .vne victoire heureuse pour ton pays, mais bien malheureuse et mortelle pour ton fils; car ie m'en reuois vaincu par toy seule. 3)

DEFAIGTE DE PERSEVS

Le roy Perseus , voyant qu'^mylius ne se remuoit point du lieu où il estoit, ne se doutoit point aussi de la venue qu'on luy brassoit, iusqu'à ce qu'il y eust vn traistre Gandiot qui, se desrobant de la troupe par le chemin, luy alla descouurir le tour et circuit que faisoient les Romains, dont il se trouua fort estonné : et toutesfois ne remua point encore son camp de là où il estoit, ains depescha seulement vn de ses capitaines nommé Milon auec

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dix mille estrangers et deux mille Macédoniens, lui enioignant très expressément de faire la plus extrême diligence qui lui seroit possible pour saisir le premier le haut de la montagne. Si dit Polybius que les Romains les allèrent charger, qu'ils dormoient encore : mais Nasica escrit qu'il y eut Une fort aspre et douteuse rencontre à la cime de la montagne, et dit notamment qu'vn soldat thracien s'adressa à luy, auquel il donna un coup de iaveline dedans l'estomach, dont il le porta mort par terre, et que finalement les ennemis estant forcez, et le capitaine mesme Milon s'estant honteusement mis à fuir en sayon sans armes, il le suyuit, sans plus de danger, et descendit auec toute sa troupe en la plaine à sauueté. Gela estant ainsi auenu, Perseus deslogea à grand haste du lieu où il estoit, et se retira arrière tout etïroyé, voyant son espérance confuse, et ne sçachant où il en estoit : toutesfois si ialloit il nécessairement ou qu'il s'arrestast là deuant la ville de Pydne, pour y prendre le hazard de la bataille, ou bien qu'il departist son armée par les villes et fortes places en receuant la guerre dedans son pays, laquelle y estant vne fois entrée n'en pouuoit plus sortir sans grand meurtre et grande effusion de sang : à l'occasion de quoy ses amis luy conseilloient qu'il choisist plustost le hazard de la bataille, en luy alléguant qu'il estoit plus fort de nombre d'hommes, et que les Macédoniens s'esuertueroient de faire tout l'effort qu'ils pourroient, attendu qu'ils auroient à combattre pour sauuer leurs femmes et leurs enfans, et qu'ils auroient leur roy présent, et voyant le deuoir que chascun d'eux feroit, et combattant luy mesme en personne pour eux. Le roy, meu de ces remonstrances, se résolut et prépara pour essayer la fortune du combat, si planta son camp, considéra l'assiette des lieux à Fenuiron, et départit les charges entre ses capitaines, en délibération d'aller tout chaudement charger les ennemis ainsi qu'ils arriueroient.

Or estoit le lieu et le pays tel qu'il y auoit de la plaine pour y dresser vn bataillon de gens de pied armez, qui demande la campagne rase et vnie : et si y avoit des motes et costaux tenans les vns aux autres, qui estoient propres pour gens de traicts, nuds ou armez à la légère, pour se retirer quand ils se sentiroient pressez^ et pour aller enuironner à couuert les ennemis par derrière : et si y auoit deux petites riuieres, ^son et Leucus, qui couroient à trauers; lesquelles, encore que pour lors elles ne fussent pas gueres profondes, à cause que c'estoit sur la fin de l'esté, estoient neantmoins pour donner encore quelque empeschement aux Romains. Et quant à ^Emylius, si tost qu'il se fut reioint auec Nasica, il tira droict marchant en bataille contre ses ennemis; mais il apperceut de loin la bonne ordonnance de leur bataille, et le grand nombre des combattans qu'il y auoit. Dont il s'esmerueilla et fit arrester son armée tout court, pensant vn petit en soy mesme à ce qu'il auoit à faire : et adonc les ieunes hommes ayant charge sous luy, desirans que l'on combattist vistement, s'en vindrent deuers luy le prier qu'il ne dilayast point, mesme Nasica, entre autres, se confiant en la prospérité qu'il auoit eue à la première rencontre, ^mylius luy respondit en riant : « le le ferois aussi si i'estois en ton aage; mais plusieurs victoires que i'ai gagnées par le passé m'ayant enseigné les fautes que commettent les vaincus, me deffendent d'aller ainsi chaudement, sans reposer mes gens qui ne font qu'arriuer, assaillir vne armée toute rangée et ordonnée en bataille. » Ayant faict ceste responce, il commanda que les premières bandes qui estoient ià en veue des ennemis se rangeassent en bataille, monstrans à l'ennemi contenance de vouloir combattre : et que cependant ceux qui estoient derrière se logeassent et fortifiassent le camp. Ainsi se retournans tousiours de mains en mains ceux qui estoient les plus prochains des derniers, les vns après

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les autres, on ne se donna garde qu'il eut peu à peu deffaict sa battaille, et logé tous ses gens dedans son camp fortifié, sans bruit ny tumulte quelconque, et sans que les ennemis s'en apperceussenfc.

Mais la nuict venue, quand chascun eut soupe, ainsi qu'on se vouloit mettre à dormir et reposer, la lune qui estoit au plain, et desià haut esleuee, se commença à obscurcir et noircir, et à changer de toutes sortes de couleurs en perdant sa lumière, iusques à ce qu'elle disparut et eclypsa entièrement. Si commencèrent adonc les Romains à faire bruire des bassins et autres vaisseaux de cuyure, comme est leur façon de faire en tel accident, cuidans par ce son la rappeler et faire reuenir sa lumière, en haussant quant et quant vers le ciel force flambeaux ardens et force tisons de feu. Mais les Macédoniens, au contraire, ne firent rien de semblable dedans leur camp, ains furent tous espris d'une frayeur et horreur : et courut incontinent vn bruit sourd parmy le peuple, que ce signe céleste signifioit l'eclypse du roy

Cependant ^mylius se reposoit dedans sa tente, laquelle estoit tout arrière ouuerte du costé qui regardoit en la plaine, où estoit le camp des ennemis. Quand ce vint sur le soir, pour faire que les ennemis commençassent à assaillir, les vns disent qu'il vsa d'vne telle ruse : qu'il fit chasser vers eux vn cheual débridé, et qu'il y eut quelques vns des Romains qui coururent après, comme pour le reprendre, et que cela fut cause d'attacher l'escarmouche : les autres disent que les soldats thraciens estant sous la charge du capitaine Alexandre, chargèrent quelques fourrageurs des Romains, qui portoient du fourrage au camp, duquel il sortit enuiron sept cens Lyguriens qui coururent vistement à la recousse, et que suruenant tousiours renfort aux vns et aux autres, finalement la bataille entière s'en ensuyuit. Parquoy .Emy-

lius, comme sage pilote, preuoyant, par l'esbranlement de ceste escarmouche et l'esmeute des deux camps, quelle seroit la tourmente de la battaille, sortit adonc hors de la tente, et passant au long des bandes les alloit exhortant et preschant de bien faire leur deuoir. Cependant Nasica, picquant iusques au lieu où se faisoit l'escarmouche, apperceut l'armée des ennemis marchans en battaille, tous prests à chocquer. Les premiers qui marchoient estoient les Thraciens, qui luy semblèrent, à ce qu'il escrit luy mesme, fort effroyables à voir; car c'estoient de grands et puissans hommes qui portoient devant eux des escus de fer bien fourby et luisant, les iambes armées de greues et de cuissots, vestus de hocquetons noirs, et branlans sur leurs espaules droictes des pesantes et massiues halebardes. A costé des Thraciens marchoient puis après les autres estrangers prenant solde du roy, accoustrez et armez diversement, pource que c'estoient gens ramassez de toutes pièces, et parmi eux y avoit des Paeoniens meslez. Le troisiesme squadron estoit des naturels Macédoniens, tous hommes choisis, tant en fleur d'aage qu'en preuue de hardiesse, armez de beaux harnois dorez, et par dessus, de beaux hocquetons de pourpre tous neufs; au dos desquels venoient puis après à se monstrer hors du camp les vieilles bandes aux escus de cuyure, qui remplirent toute la plaine d'vn esclair d'acier et d'vne lueur de cuyure. Et toutes les montagnes et les costaux d'al'enuiron retentirent du bruit et de la clameur de tant de combattans qui s'entredonnoient courage les vns aux autres : et en ceste ordonnance marchèrent si fièrement, de si grande ardeur et auec telle vitesse, que les premiers qui furent tuez en la rencontre tombèrent morts à demy quart de lieue seulement du camp des Romains.

Estant doncques ià la charge et meslee commencée, iEmyUus, qui accourut au front de sa battaille, trouua

que les capitaines macédoniens qui estoient aux premiers rangs, auoient ia planté les fers de leurs picques dedans les larges et pauois des Romains, de manière que les Romains ne les pouuoient atteindre auec leurs espees : et apperceut aussi que les autres Macédoniens ayans tiré deuant eux leurs boucliers qu'ils portoient derrière sur leurs espaules, baissèrent semblablement les picques tous à vn coup, et en donnèrent dedans les grandes larges des Romains : et considérant de quelle force estoit celle haye de pauois rangez de si près qu'ils se touchoient les vns les autres, et l'horreur que faisoit à voir vn front de battaille dont il sortoit tant de fers de picques et si drues, il s'en trouua plus estonné et effroyé que de chose qu'il eut oncques veue : ce que depuis il raconta par plusieurs fois et en plusieurs lieux, confessant la frayeur qu'il en auoit eue, et ce qu'il y auoit veu; raais toutesfois il la sceutbien dissimuler à l'heure, et passant au long des compagnies à cheual, sans corps de cuirasse ni armet en teste, montra une chaire gaye et dehberee à ceux qui combattoient... Estans doncques les Romains arrestez tout court par la battaille macedonique, sans qu'ils la peussent aucunement forcer, il y eut vn capitaine des Peligniens nommé Salius, qui prit l'enseigne de sa bande et la ietta dedans la foule des ennemis, et adonc ces Peligniens se ruèrent tous ensemble de grande impétuosité en cest endroict, pource que tous Italiens estiment estre vne trop grande honte et vn grand crime à gens de guerre de perdre ou abandonner leur enseigne : si y eut d'vne part et d'autre des efforts merueilleux en ce lieu là; car les Peligniens taschoient à couper avec leurs espees les picques des Macédoniens, ou à les repousser arrière auec leurs grands escus, ou bien à les destourner et entr'ouvrir en les prenant auec les mains. Mais les Macédoniens, au contraire, tenans leurs picques fermes à deux mains^, en perçoient d'outre en outre ceux qui s'approchoient trop d'eux, sans que la large

ni le lialecret peussent résister à la violence et faussée du coup de picque, et portoient par terre les pieds contremont ces Peligniens et Terraciniens , qui sans raison quelconque, comme bestes effarouchées, s'alloient eux mesmes enferrer, et se iettoient la teste baissée à la mort toute certaine, de manière que leur premier rang y fut entièrement deffaict; à l'occasion de quoy ceux de derrière reculèrent vn petit, non qu'ils fuissent les dos tournez à val de route, ains se retirèrent en reculant vers le mont qui se nomme Olocrus.

Ce que voyant JEmylius, ains comme escrit Posidonius, deschira de courroux sa cotte d'armes, à cause que de ses gens les vns reculoient, les autres n'osoient affronter ce battaillon de Macédoniens, lequel estoit si bien serré de tous costez, et si bien remparé d'vne cloison de picques qui presentoient les fers en tout sens qu'on l'eust sceu prendre, qu'il estoit entièrement impossible de pouuoir entrer dedans ny en approcher seulement : toutesfois, pource que la campagne n'estoit pas bien partout plaine ny vnie, le battaillon, qui estoit large de front, ne peut pas bien tousiours entretenir ceste haye continuée de bouchers ioignans l'vn à l'autre; ains fut force qu'ehe se rompist et entr'ouurist en plusieurs endroicts, comme il auient en toutes grandes battailles, selon les diuers efforts des combattans, qu'en vn endroit elles se poussent en auant, et en vn autre elles s'enfoncent et reculent en arrière : parquoy iEmilius, saisissant soudain ceste occasion, départit ses gens par petites troupes, et leur enioignit qu'ils se iettassent habilement es entredeux, et qu'ils occupassent les espaces qu'ils apperceuroient vuides au front du battaillon des ennemis, et qu'ils s'attachassent ainsi à eux, non point par vne charge continue d'vn tenant par tout, ains çà et là, par diuerses troupes et en plusieurs endroicts. ^Emylius donna cest auertissement aux particuliers capitaines et chefs de bandes, et les ca-

pitaines de main en main ii leurs soldats, qui le sceurent bien exécuter; car ils se coulèrent incontinent es endroicts où ils virent places vuides, et y estans vne fois entrez, assaillirent les Macédoniens les vns par les flancs, où ils estoient nuds et desarmez, et les autres par derrière, de sorte que la force de tout le corps du battaillon, qui consiste à se tenir bien ioint et chocquer tout ensemble, quand il fut ainsy entr'ouuert, se perdit incontinent. Et au demeurant, quand ce vint à combattre d'homme à homme, ou de petite troupe contre autre petite troupe, les Macédoniens, auec leurs petites espees courtes, vendent à frapper sur les grandes targes des Romains qui estoient fortes, et qui les couuroient tout le corps iusques aux pieds : et au contraire, il falloit qu'ils soutinssent auec leurs boucliers, qui estoient petis et foibles, les coups des espees fortes et massiues des Romains, tellement que, tant pour leur pesanteur que pour la force dont elles estoient ramenées, il n'y auoit bouclier ni harnois qu'elles ne faussassent, et penetroient iusques au vif : au moyen de quoy ils ne purent pas longuement résister, ains se tournèrent incontinent en fuitte.

Mais quand ce vint au squadron des vieux routiers macédoniens, là fut le plus fort de la meslee, où l'on dit que Marcus Gaton, fils du grand Gaton, et gendre d'^Emylius, en faisant toutes les prennes de sa personne qu'il est possible à vn vaillant homme de faire, y perdit son espee qui luy tomba du poing : et comme ieune homme de grand cœur, qui auoit esté bien nourry en bonne discipUne, et qui, pour ressembler à son père, si excellent personnage que chascun sçait, auoit à monstrer de grands actes et exemples de vertu, il pensa qu'il valloit mieux mourir que de souffrir que luy viuant les ennemis eussent aucune despcuille de luy. Si courut incontinent parmy l'armée romaine, pour y trouuer aucuns de ses amis, auxquels il conta le cas qui luy estoit auenu, et les pria de

lai aider à recouurer son espee : ce qu'ils firent, et estans bonne troupe de hardis et vaillans hommes, se ruèrent sur l'endroict des ennemis où il les conduisit, par tel effort et d'vne telle impétuosité qu'ils fendirent la presse, et auec grand meurtre et grande effusion de sang, firent tant qu'ils esclaircirent la place; pais, quand elle fat toute vuide, se mirent à chercher l'espee, laquelle ils retrouuerent à la fin, à grande peine, sous des monceaux d'autres armes et de corps morts; dont ils démenèrent grande ioye. Et en chantant vn chant de victoire, allèrent derechef plus furieusement que douant charger sur ceux des ennemis qui faisoient encore teste, iusques à ce que finalement les trois mille Macédoniens d'eslite combattans vaillamment iusques au dernier souspir, sansiamais abandonner leurs rangs, furent tous mis en pièces.

Pierre Charron naquit à Paris en 1541 et mourut en 1605. Il fut d'abord avocat au parlement, puis il embrassa l'élat ecclésiastique. Ses principaux ouvrag-es sont : les Trois Vérités, que les protestants attaquèrent vainement, et le Traité de la Sagesse. Dans ce traité, où il ne se contente pas d'imiter Montaigne son maître, il ne cache point son amour pour les singularités. Son livre a été mis à l'index de Rome.

Le style de Charron n'est pas d'un goût très-pur; mais il est parfois plein de force et de netteté.

DE LAMBITION

^ambition, qui est vne faim d'honneur et de gloire, vn désir glouton et excessif de grandeur, est vne bien douce passion, qui se coule aisément es esprits plus généreux, et ne s'en tire qu'à peine. Nous pensons deuoir embrasser le bien, et entre les biens nous estimons l'honneur plus que tout : voylà pourquoy nous le courons à force. L'ambitieux veut estre le premier, iamais ne regarde derrière, mais tousiours deuant, à ceux qui le précèdent, et luy est plus grief d'en laisser passer vn deuant, qu'il ne prend de plaisir d'en laisser mille derrière...

L'ambition a sa semence et sa racine naturelle en nous; il y a vn prouerbe qui dit que Nature se contente de peu,

et vn autre tout contraire, que Nature n'est iamais saoule ny contente, tousiours désire, veut monter et s'enrichir, et ne va point seulement le pas, mais court à bride abattue et se rue à la grandeur et à la gloire. Et de force qu'ils courent, souuent se rompent le col, comme tant de grands hommes à la veille et sur le poinct d'entrer et iouïr de la grandeur qui leur auoit tant cousté...

La force et puissance (de l'ambition) se monstre en ce ce qu'elle maistrise et surmonte toutes autres choses, et les plus fortes du monde, toutes autres passions et cupiditez...

Elle foule et mesprise encor la reuerence, et le respect de la religion, tesmoing Hieroboam, Mahumet... et tous les heresiarches, qui ont mieux aimé estre chefs de parts en erreur et menterie, auec mille desordres, qu'estre disciples de vérité : dont a dict l'Apostre que ceux qui se laissent embabouïner à ceste passion et cupidité font naufrage, et s'esgarent de la foy, et s'embarrassent en diuerses peines.

Bref elle force et emporte les propres loix de nature; les meurtres des parens, enfans, frères sont verms de là : tesmoing Absalon, Abimelech, Athalia,Romulus, Seï, roy des Perses, qui tua son père et son frère; Soliman, Turc, ses deux frères...

C'est vne vraye folie et vanité qu'ambition-; car c'est courir et prendre la fumée au lieu de la lueur, l'ombre pour le corps, attacher le contentement de son esprit à l'opinion du vulgaire, renoncer volontairement à sa liberté pour suyure la passion des autres, se contraindre à desplaire à soy mesme pour plaire aux regardans, faire prendre ses affections aux yeux d'autruy, n'aymer la vertu qu'autant qu'elle plaist au vulgaire; faire du bien non pour l'amour du bien, mais pour la réputation; c'est ressembler aux tonneaux qu'on perce, on n'en peut rien tirer qu'on ne leur donne du vent.

L'ambition n'a point de bornes ; c'est vn gouffre qui n'a ny fond, ny riue; c'est le vuide que les philosophes n'ont encor peu treuuer en la nature; vn feu qui s'augmente auec la nourriture que l'on luy donne. En quoy elle paye iustement son maistre; car l'ambition est iuste seulement en cela, qu'elle suffit à sa propre peine, et se met elle mesme au tourment. La roue d'Ixion est le mouuement de ses désirs, qui tournent et retournent continuellement de haut en bas, et ne donnent aucun repos en son esprit.

[De La Sagesse, liv. I, chap. xx.)

LE VVLGAIRE

Le peuple, nous entendons icy le vulgaire, la tourbe et he populaire... est vne beste estrange, à plusieurs testes, et qui ne se peut bien descrire en peu de mots; inconstant et variable, sans arrest non plus que les vagues de la mer, il s'esmeut, il s'accoise, il approuue et reprouue en vn instant mesme chose : il n'y a rien plus aysé que le pousser en telle passion que l'on veut. Il n'ayme la guerre pour sa fin, ni la paix pour le repos, sinon en tant que de Tvn à l'autre il y a tousiours du changement. La confusion luy fait désirer l'ordre, et quand il y est, il luy desplaist. Il court tousiours d'vn contraire à l'autre; de tous les temps, le seul futur le repaist.

Legier à croire, recueiUir et ramasser toutes nouuelles, surtout les fascheuses; tenant tous rapports pour véritables et asseurés. Auec vn sifflet ou sonnette de nouueauté, on l'assemble comme les mouches au son du bassin.

Sans iugement, raison, discrétion; son iugement et sagesse : trois dez et l'aiienture. Il iuge brusquement et à l'estourdie de tout, par opinion, ou par coustume, ou par plus grand nombre, allant à la file comme les moutons qui courent après ceux qui vont deuant, et non par raison et vérité.

Enuieux et malicieux, ennemy des gens de bien, contempteur de vertu, regardant de mauuais œil le bon heur d'autruy, fauorisant au plus foible et au plus meschant; et voulant mal aux gens d'honneur sans sçauoir pourquoy, sinon pource que sont gens d'honneur, et que l'on en parle fort et en bien...

Mutin, ne demandant que nouueauté, que remuement; séditieux, ennemy de paix et de repos, surtout quand il rencontre vn chef; car lors, ne plus ne moins que la mer, bonasse de nature, ronfle, s'escume et fait rage, agitée de la fureur des vents, ainsi le peuple s'enfle, se hausse, et se rend indomtable : ostez luy les chefs, le voylà abattu, effarouché, et demeuré tout planté d'effroy.

Soutient et fauorise les brouillons et remueurs de mesnage; il estime modestie, poltronerie; prudence, lourdise; au contraire, il donne à l'impétuosité bouillante le nom de valeur et de force; préfère ceux qui ont la teste chaude et les mains frétillantes à ceux qui ont le sens rassis et qui pèsent les affaires, les vanteurs et babillards aux simples et retenus; ne se soucie du public, ny de l'honnesteté, mais seulement du particulier, et se picque sordidement pour le profit. Tousiours gronde et murmure contre l'Estat; tout bouffi de médisance et propos insolent contre ceux qui gouuernent et commandent...

Mais il n'a que le bec : langues qui ne cessent, esprits qui ne bougent : monstre duquel toutes les parties ne sont que langues : qui de tout parle et rien ne sçayt, qui tout regarde et rien né voit, qui rit de tout et de tout pleure, prest à se mutiner et rebeller, et non à com-

battre : son propre est d'essayer plustost à secouer le ioug qu'à bien garder sa liberté.

[De la Sagesse, liv. I , chap. lu.)

DE LA MESNAGERIE

La mesnagerie est vne belle, iuste et vlile occupation. C'est chose heureuse, dit Platon, de faire ses affaires particulières sans iniustice. Il n'y a rien si beau qu'vn mesnage bien réglé, bien paisible.

C'est vne occupation qui n'est pas difficile : qui sera capable d'autre chose le sera de celle là; mais elle est empeschante, pénible espineuse, à cause d'vn si grand nombre d'affaires, lesquels, bien qu'ils soient petits et menus, toutesfois, pource qu'ils sont drus, espais et frequens, faschent et ennuyent. Les espines domestiques picquent, pource qu'elles sont ordinaires : mais si elles viennent des personnes principales de la famille, elles rongent vlcerent et sont irrémédiables.

Auoir à qui se fier et sur qui se reposer, c'est vn grand seiour et moyen propre pour viure à son ayse : il le faut choisir loyal et entier', comme l'on peut, et puis l'obliger à bien faire par vne grande confiance.

Les préceptes et aduis de mesnagerie principaux sont ceux cy : Achepter et despendre toutes choses en temps et saison, elles sont meilleures et à meilleur prix;

Garder que les choses qui sont en la maison ne se gastent et périssent, ou se perdent et s'emportent: cecy

1 Inleger, intègre.

est principalement à la femme, à laquelle Aristote donne par preciput ceste authorito et ce soin;

Pourueoir premièrement et principalement à ces trois : Nécessité, netteté, ordre: et puis, s'il y a moyen, l'on aduisera à ces trois autres (mais les sages ne s'en donneront pas grand'peine) : Abondance, pompe et parade, exquise et riche façon. Le contraire se pratique souuent aux bonnes maisons, où il y aura licts garnis de soye, pourlilez d'or, et n'y aura qu'vne couuerture simple en hyuer, sans aucune commodité de ce qui est le plus nécessaire. Ainsi de tout le reste.

Régler sa despense, ce qui fait en ostant la superflue, sans faillir à la nécessité, deuoir de bienséance : vn ducat en la bourse fait plus d'honneur que dix mil mal despendus, disoit quelqu'vn. Puis, mais c'est l'industrie et la suffisance, faire mesme despense à moindres frais, et surtout ne despendre iamais sur le gain aduenir et espéré,

Auoir le soing et l'œil sur tout : la vigilance et présence du maistre, dit le prouerbe, engraisse le cheual et la terre. Mais pour le moins, le maistre et la maistresse doiuent celer leur ignorance et insuffisance aux aff"aires de la maison, et encor plus leur nonchalance, faisant mine de s'y entendre et d'y penser: car si les officiers valets croyent que l'on ne s'en soucie, ils en feront de belles.

[De la Sagesse, liv. III, chap. xiii.)

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