‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 13 sur 60 · LA PROSPERITE · texte numérisé non relu

LA PROSPERITE

La prospérité est très dangereuse : tout ce qu'il y a de vain et legier en Famé se sousleue au premier vent t'auorable. Il n'y a chose qui tant perde et fasse oublier les hommes que la grande prospérité, comme les bleds se couchent par trop grande abondance et les branches trop chargées se rompent; dont il est bien requis, comme en vn pas glissant, de se bien tenir et garder, et surtout de l'insolence, de la fierté et présomption. Il y en a qui se noyent à deux doigts d'eau, et à la moindre faueur de la fortune s'enflent, se mescognoissent, deuiennent insupportables, qui est la vraye peincture de folye.

De là il vient qu'il n'y a chose plus caduque, et qui soit de moindre durée, que la prospérité mal conseillée, laquelle ordinairement change les choses grandes et ioyeuses en tristes et calamiteuses, et la fortune, d'amoureuse mare, se change en cruelle marastre.

Or le meilleur aduis pour s'y bien porter, est de n'estimer gueres toutes sortes de prospérités et bonnes fortunes : et par ainsi ne les désirer aucunement; si elles arriuent de leur bonne giace, les receuoir tout doucement et allègrement, mais comme choses estrangeres, nullement nécessaires, desquelles l'on se fust bien passé, dont il ne faut faire mise ni recepte, ne s'en hausser ny baisser.

{De la Sagesse, livre III, chap. xxxvii.)

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