DE LA TEMPERANCE AV PARLER
Cecy est vn grand poinct de sagesse : qui règle bien sa langue, en un mot il est sage. Cecy vient de ce que la laugue est tout le monde, elle est le bien et le mal, la vie et la mort. Or voicy les aduis pour la bien régler :
Que le parler soit sobre et rare. Sçauoir se taire est vn grand aduantage à bien parler, et qui ne sçait bien l'vn ne sçait l'autre. Bien dire et beaucoup n'est pas le faict du mesme ouurier. Les meilleurs hommes sont ceux qui parlent le moins, disoit vn sage. Qui abondent en paroles sont stériles à bien dire et à bien faire; comme les arbres qui iettent force fueilles ont peu de fruicts; force paille, peu de grain...
Véritable l'vsage de la parole est d'ayder à la vérité, et luy porter le flambeau pour la faire voir, et, au contraire, descouurir et reietter le mensonge; d'autant que la parole est l'outil pour communiquer nos volontez et nos pensées, elle doit bien estre véritable et fidelle, puisque nostre intelligence se conduit par la seule voye de la parole. Celuy qui la fausse trahit la société publique, et si ce moyen nous fault et nous trompe, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entrecognoissons plus.
Naïf, modeste et chaste, non accompagné de véhémence et contention : il sembleroit qu'il y auroit de la passion; non artificiel, ny affecté, non desbauché et desreglé, ny licentieux.
Sérieux et vtile, non vain et inutile : il ne faut pas s'amuser à compter ce qui se fait en la place ou au théâtre, ny à dire sornettes et risées : cela tient trop du bouffon, et monstre vn trop grand et inutile loysir. Il n'est pas bon aussi de conter beaucoup de ses actions et fortunes :
les autres ne prennent pas tant de plaisir à les ouïr que nous à les conter; mais surtout non iamais offensif : la parole est l'instrument et le courretier de la charité..., toute sorte de mesdisance, detraction, moquerie est très indigne de l'homme sage et d'honneur.
Facile et doux, non espineux, difficile et ennuyeux : il faut esuiter, en propos communs, les questions subtiles et aiguës, qui ressemblent aux escreuisses, où il y a plus à esplucher qu'à manger; la fin n'est que cris et contention.
Ferme, nerueux et généreux, non mol, lasche et languissant : et par ainsi faut esuiter le parler des pedans, plaideurs et des filles.
A ce poinct de tempérance appartient celuy de garder fidellement le secret, non seulement qui a esté recommandé et donné en garde, mais celuy que la prudence et discrétion dicte deuoir estre supprimé.
{De la Sagesse, liv. III, chap. xLiii.)
Pierre de Bourdeilles, seigneur de Brantôme, naquit en lo2T. Il fut gentilhomme de la chambre des rois Charles IX et Henri 111 , et chambellan du duc d'Alençon. Il eut les caresses des rois, des princes et des grands seigneurs, et ne fit pas d'autre furlune. Il mourut en 1614.
Il a laissé des Mémuircs dont la valeur historique n'est pas élevée; on y trouve les pensées et le langage d'un libertin. Ces mémoires renferment d'ailleurs des portraits, des récils qui ont l'agrément d'un style plein de vivacité.
DE QYELQVES VAILLANS
Monsieur de la Trimouille a esté en son temps vn très bon et vn très sage capitaine; et pour ce il eut cest honneur et bonheur d'auoir porté le tiltre de cheualier sans peur et sans reproche. Beau tiltre certes, qui le peut garder et entretenir iusqu'à la mort! Mais ce maudict honneur est tant subiect à se casser qu'il n'y a verre qui le soit dauantage; de sorte qu'encor après le trespas il est disputable, et sur tout celuy des gens de guerre : ie m'en rapporte à eux pour voir ce qu'ils en diront. Ah! combien s'en est il veu, et de nos pères et de nos temps, que l'on a tenu les plus braues et les plus Vaillans du monde, et portans le tiltre de gens sans peur et sans
reproche, qui les ont bien effacez par grandes fautes et poltronneries, et auoir eu telle appréhension quelque fois du danger, qu'ils s'en sont fuis vilainement pour en eschapperl
le ne veux point parler des morts; car l'offense seroit trop grande de les perturber en leur repos par vne mesdisance. Mais cognois ie encor auiourd'huy plusieurs grands capitaines qui font bien des braues et vaillans, qu'on tenoit des Gsesars, fuir aussi viste les dangers et moucher comme le moindre pionnier des armées. Il me souuient qu'au siège de Rouan, aux premières guerres, vn capitaine qu'on tient pour très grand auiourd'huy, et qui a grand grade (mais des lors il n'estoit que simple gentil -homme seruant de guerre), vn iour que la tresue auoit esté faicte pour capituler, s'esmeut quelque différent entre le baron de Neubourg, qui estoit haut à la main et iniuriant; il se mit à iniurier vn gentil-homme sien voisin qui estoit léans, et luy donna vn desmenty : qui, ne le voulant endurer, se mit aussi-tost à crier, Tire! Tire! pensant le tuer; car il estoit sur la contrescarpe du fossé, non pas seulement luy, mais plus de six mille, ou sur le haut de la tranchée. Soudain voylà vne salue- d'harquebuzerie si menue que ce fut à qui se sauueroit, ou dans la trenchee, ou à l'escart, comme on pouuoit; mais on vit ce grand, monté sur vne petite hacquenee blanche, qui n'eut pas l'assurance de se ietter dans la trenchee comme nous autres, mais se mit à la fuite à si grand erre deuant tout le monde et auec si grand peur, qu'il saulta vn canon, cas estrange! et fuit iusques à vn cart de lieue de là. Auiourd'huy il est estimé le plus vaillant homme du monde. Vn braue capitaine des nostres, Prouençal, qui s'appeloit Cabazzole, y fut tué auec d'autres ainsy à l'improuiste, dont fut grand dommage ; et IM. de Guyse se fascha fort audict baron d'auoir esté cause de tout ce desordre.
A la bataille de Dreux fuyrent aussi auec plusieurs
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autres deux très grands capitaines qu'on tenoit des Cassars et très vaillans, entr'autres vn qu'on tenoit sans peur, et gaignerent le haut fort vilainement.
A la grande escarmouche qui fut faicte le iour de la my-caresme à la Rochelle (qui fut des belles qu'on eust sceu voir), M. de la Noue la conduisit, et certes très bien auec ses capitaines et douze cens soldats sortis, sans ceux de la muraille , qui en estoit toute bordée et en feu. Nous y perdismes là force capitaines et soldats, où ce braue M. de Grillon, qui n'y estoit que pour son plaisir, fit très bien et fut blessé. Mais ie vis vn très grand, qui se disoit estre le vaillant du monde, ainsy qu'il estoit au conseil auec M. de Strozze de ce qu'on deuroit faire la nuict suiuante, et que M. de Gossains, qui estoit de garde ce iour, et qu'il manda à son couronnel de le venir secourir, car il auoit toutes les forces de la Rochelle sur les bras; soudain M. de Strozze y accourut, et moy auec luy; et ce galland que ie dis, faisant de l'eschauffé, m'ayant demandé vn espieu que ie lui fis donner, il fit cinq ou six pas auec nous; il ne vit pas plustost le capitaine lohannes blessé à la teste (qui despuis fut capitaine de la garde de M. de Guyse), qu'il s'en va viste à la font, et faisant de l'eschauffé et bonne mine d'enuoyer des soldats au secours. Au bout d'vn peu, M. de Strozze et moy aduisasmes derrière, et n'y vismes point nostre homme ny nostre braue. Alors me dit M. de Strozze : « Branthome, nostre homme craint les coups; il les eschappe bien : il n'est pas sy hardy comme il fait et qu'il nous disoit tantost en la chambre du conseil, et qu'il vouloit prendre la Rochelle dans vn mois par assault, et qu'il y iroit le premier. A ton aduis, s'il y ira, et s'il nous en monstrera le chemin, puisqu'il ne nous suit point? » Encore auiourd'huy fait il bonne mine nonobstant cela, etvne infinité d'autres poltronneries qu'il a faictes, disant que c'est luy qui scait faire la guerre, et nul autre.
le pense que l'en nommerois vne milliasse de pareils. Ahl que tous ceux qui se disent braues, vçiillans et hardis, qui ne le sont pas! Mais si l'on me disoit qu'ils fussent hypocrites de guerre, et gauchans aux coups, ouy bien cela. Et telles gens les ay ie veus comparer à plusieurs catholiques qui font bonne mine et semblant de l'estre par leurs gestes extérieurs; mais au dedans ils ne le sont point, ains hayssent nostre religion autant que ces braues hayssent et fuyent les coups.
Voylà donc pourquoy i'estime ces bons cheualiers qui sont sans peur et sans reproche, très Jieureux et dignes de grande gloire, s'ils peuuent franchir la carrière, sans ybruncher; mais ils sont rares. Sy ena-t-il eu pourtant d'autrefois, il y en a encores, et plusieurs en ay ie veu; si vaillans, que ie crois qu'ils n'ont iamais sceu ce que c'est de la peur, et de grands, et de moyens, et de petits, de toutes sortes. Certes y en a il qui se soucient autant des hazards que rien : et pour le reproche, il y en a eu, et y en a tous les iours, auxquels on ne sçauroit iamais reprocher qu'ils eussent fuy d'vn combat, d'vne bataille et autres dangereux exploicts de guerre; car pour vn homme qui lait profession des armes , c'est le plus grand reproche qu'on lui sçauroit faire et dire que de l'accuser de poltronnerie et d'auoir fuy d'vn combat ou d'vne bataille.
[Vies des grands Capitaines français, discours xii^.)
MONSIEVR DESTREE
Monsieur d'Estree a esté l'vn des dignes hommes de son estât, despuis qui ait esté possible iamais, sans faire tort aux autres, et le plus asseuré dans ses tranchées et batteries; car il y alloit la teste leuee comme si ce fust esté dans les champs à la chasse : et la pluspart du temps y alloit à cheual, monté sur vne grande hacquenee alezanne qui auoit plus de vingt ans, qui estoit aussi asseuree que le maistre; car, pour quelques canonnades ny harquebuzades qui se tirassent dans la trenchee, ny l'vn ny l'autre n'en baissoient iamais la teste; et si le monstroit par dessus la trenchee la moictié du corps, car il estoit grand, et elle grande.
G'estoit l'homme du monde qui connoissoit le mieux les endroicls pour faire une batterie de place, et qui l'ordonnoit le mieux : aussi estoit ce l'vn des confidens que M. de Guyse souhaittoit auprès de luy pour faire conquestes et prendre villes, comme il fit à Calais. C'a esté luy qui le premier nous a donné ces belles fontes d'artillerie que nous auons auiourd'huy, et mesmes de nos canons, qui ne craindront de tirer cent coups l'vn après l'autre (par manière de dire) sans rompre, ny sans s'esclatter ni casser; comme il en donna la preuue d'vn au roy quand le premier essay s'en fit. Mais on ne les veut gourmander tous de ceste façon, car on en mesnage la bonté le mieux qu'on peut.
Auant ceste fonte nos canons n'estoient de beaucoup si bons, mais cent fois plus fragiles, et subiects à estre souuent raffraischis de vinaigre et autre chose, où il y auoit plus de peine, et qui plus desbauchoit la batterie. Celle qui fut faicte deuant Yuoy ne donna tant de peine,
loO BRANTOME
comme i'ai ouy dire à M. de Guyse, que ce fut la plus belle et plus prompte batterie qu'il auoit veu ny ouy dire; et on louoit fort M. d'Estree, qui auoit ordinairement son faict et son attirail si lestes quand il marchoit, que iamais rien ne manquoit : tant il estoit prouident et bien expert en sa charge. Surtout il auoit de très bons canonniers et bien iustes, et luy mesme les y dressoit et leur
monstroit
G'estoit vn fort grand homme, et beau et vénérable vieillard, auec vne grande barbe qui luy descendoit très bas, et'sentoit bien son vieux aduenturier de guerre du temps passé, dont il auoit faict profession, où il auoit appris d'estre vn peu cruel.
( Vies des grands Capitaines franrois, discours xxxvii.