LA PRISE DE GAZAL
M. de Saluoyson, gouuerneur de Verriie, guieres loing de Gazai, auoit, par sa libéralité et industrie, gaigné quelques vns de ceste ville qu'il auoit muguetee et veillée de long temps, de sorte qu'ils alloient et venoient vers luy et luy donnoient aduis de toutes choses, et en tira d'eux si bonne langue, et principalement d'vn foucterol, les vns disent vn maistre d'escolle, qu'il trouua fort propre de faire son faict vn iour de nopces solennelles et d'estoffe qui s'y faisoient, auxquelles y eut grandes assemblées de seigneurs et dames tant du pays que d'Espagnols, et par conséquent force dances, festins, courrement de bagues, masquarades, tournois, combatz, que don Loppez de Figarot, gouuerneur de la ville, et force capitaines espa-
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gnols et seigneurs italiens auoient dressé en grandes magnifficences. La nuict estant venue, que tout le monde estoit las et endormy, M. de Saluoyson, qui ne dormoit pas, voulut auoir part de sa liuree; et, pour ce, ayant mandé à M. le mareschal (de Brissac) quelques iours auant (à qui il auoit confié son entreprise) qu'il luy fist couler sept ou huict cens soldats des mieux choisis, le plus secrettement et coyement qu'ils pourroient, et arriuassent la nuict, et que cependant il se tint prest auecques de bonnes forces au matin à sept ou huict heures aux portes de Gazai, pour le fauoriser à son escallade et entreprise s'il trouuoit résistance, à quoy M. le mareschal ne faillit. Mais voicy le meilleur : afin que ceux de Verrue ne se doublassent de quelque chose, et les espions s'en aduisassent, il contrefit du malade, et en diligence enuoya quérir les médecins à Gazai pour le secourir, faignant estre en grand danger de sa personne. Les médecins estant arrivez sur le tard, leur visite fut remise au lendemain, les priant d'aller soupper et reposer; et cependant qu'ils sont dans le lict, reposent et dorment bien, il part auec ses gens et eschelles, et auec le moindre bruict qu'il peut tire vers Gazai prendre sa médecine, où il se trouue une heure après minuict précisément, que ceux de la ville et garde, las du iour, dorm oient leur premier et plus profond sommeil. Il commença donc à faire dresser ses eschelles le plus coyement qu'il peut; et les premiers qui descendirent dans le fossé fut le capitaine Gluzeau, de Sarlat en Perigord, et le capitaine Pontd'Asture, dudict heu de Pont-d'Asture, auxquels M. de Saluoyson se fioit fort, pour estre braues et vaillans et aduisez, lesquels auoient plusieurs fois auant sondé le fossé et faict vn très bon rapport.
Geux là donc sont les premiers qui entrent et mettent les eschelles auec leurs gens , et si prestement et tout bellement tuent les sentinelles, que le corps de garde n'en
sentit rien iiisques à ce que le reste, auec M. de Saluoyson montant à la haste, fut sur eux, et à tuer qui peut, les vns dormans, les autres à demy veillans et my dormans. Sy bien que les François estans maistres de la muraille et du rempart, le bruict s'esleua par la ville; l'allarme se donne, l'on se rend en la place en armes qui peut; mais ils y trouuent nos François brauement campez, et desià pris leur lieu de combat.
Don Loppez, qui estoit là auprès logé, pensant que ce fussent quelques yurongnes qui se battissent, sans auoir loisir de s'habiller autrement, ne prend que sa robbe de nuict et vne halebarde au poing, et va pour estriller ces gallands; mais qui fut estonné? ce fut luy, quand il ouyt crier : France! France! tue! tue! Enfin les nostres, menans les mains de touttes parts, et combattans brauement et repoussans les Espagnols, ils furent maistres et suiuirent leur victoire iusques au chasteau, où s'estoient iettez ceux qui auoient peu, et mesme don Loppez.
M. le mareschal, de son costé, ioue sy bien son ieu, qu'à poinct nommé (comme aduisé et vigilant capitaine) il arriue à la porte, qui luy fut ouuerte par nos gens, où estant entré se rendit maistre absolu de tout le reste de la ville, et assiégea aussi-tost le chasteau, et sur tout la citadelle, et le bâtit si promptement et furieusement, que don Loppez se rendit par composition, combien que le capitaine Sallines, parti d'Ast, où estoit sa garnison, pour le secourir, parust en criant pour donner courage : A gui sta el capitan Salines con su bandera^? Mais M. le mareschal et M. de Saluoyson y auoient mis si bon ordre, qu'il ne fit que cela, et puis s'en aller.
Par ainsy ceste belle ville, et à mon gré des belles de ce quartier, assise sur le Pau, le roy des fleuues de par delà, et qui auoit tousiours esté si bonne françoise, fut
1 Cest-à-dire : Voici le capitaine Salines et son enseigne.
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remise en son premier et désiré estât; et M. de Saluoyson (comme la raison vouloit) en fat gouuerneur, et les capitaines Gluzeau et Pont-d'Asture, du chasteau, et chascun d'eux recompensez de mille escus, comme on leur auoit promis auant le coup s'il se faisoit : qui estoit peu certes pour tel hazard et péril de vie; mais de ce temps l'auarice n'estoit si grande parmy nos gens de guerre, l'honneur les maistrisoit du tout.
{Vies des grands Capitaines français, discours lxxiii".)
FRAXCOIS DE GYYSE
Ce grand duc de Guyse, duquel nous voulons parler, fut grand certes; il le faut appeler grand parmy nous autres, aussi bien que plusieurs estrangers ont appelé des leurs par ce surnom et tiltre, et ainsy que moy mesme j'ay veu et ouy les Italiens et Espagnols plusieurs fois l'appeler el grau clucque cli Guysa, et el (jran capitan cH Guy sa. Sy que ie me souuiens qu'à l'entreuuë de Bayonne et grands et petits faisoient vn cas inestimable de feu M. de Guyse son fils, qui estoit encor fort ieune, et ne Fappelloient autrement qu'eZ hijo del gran clucque di Guysa; et entroient aussi en grande admiration de Madame de Guyse sa femme, autant pour sa beauté et belle grâce que pour porter tiltre de femme de M. de Guyse, et ne Fappelloient que la muger d'aquel gran ducque di Guysa , et pour ce luy portoient vn grand honneur et respect, et sur tout ce grand duc d'Albe, qui sçauoit bien priser les choses et les personnes qui le valoient.
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Or, tout ainsy qu'on loue et admire fort vn excellent artizan et bon ouurier qui aura faict vn beau chef d'œuure, mais d'adiiantage et plus celuy qui en aura faict plusieurs, de mesmes faut louer et estimer ce grand capitaine dont nous parlons, non pour vn beau chef d'œuure de guerre, mais pour plusieurs qu'il a faict: et pour les principaux faut mettre en aduant et admirer le siège de Metz soustenu, la bataille de Ranty, le voyage d'Italie, la prise de Calais, Guynes et liâmes; celle de Thionuille, le camp d'Amiens; en la guerre ciuille, les prises de Bourges, Rouan, la bataille de Dreux, et puis le siège d'Orléans.
De vouloir descrire et spécifier menu par menu tout cela, ce seroit vne chose superflue, puis que nos historiographes en ont assez remply leurs liures : mais pourtant qui considérera la grande force qu'y mena ce grand empereur douant Metz, dont iamais de pareille il n'en peupla et couurit la terre, la foiblesse de la place, qui n'auoit garde d'estre la quatre partie forte comme auiourd'huy; qui considérera aussi la grande preuoyance dont il vsa pour l'amunitionner et y establir viures, munitions, reglemens, poUices et autres choses nécessaires pour soustenir vn long siège, et le peu de temps qu'il eut à faire tout cela auant la venue du siège; qui mettra aussi deuant les yeux le bel ordre de guerre qu'il y ordonna, la belle obeyssance sur tout qui luy fut rendue d'vne si grande principauté et noblesse, capitaines et soldats, sans la moindre mutination du monde ny le moindre despit; puis les beaux combatz et les belles sorties qui s'y sont faictes; qui considérera tout cela et d'autres choses qui seroient longues à spécifier, et puis la belle et douce clémence et bénignité qu'il vsa enuers ses ennemis demy morts, et morts, et mourans de faim, de maladies, de pauuretez et de misères, que leur auoit engendré la terre et le ciel; bref, qui voudra bien mettre
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en ligne de conte tout ce qui s'est faict en ce siège, dira et confessera que c'a esté le plus beau siège qui fut iamais, ainsi que i'ay ouy dire à de grands capitaines qui y estoient, fors les assaultz, qu'on n'en liura iamais, bien que l'Empereur le voulust fort; et pour ce en fit vn iour faire le bandon pour en donner vn gênerai, auquel M. de Guyse se prépara si brauement et y mit vn si bel ordre, auec tous ses princes, seigneurs, gentils-hommes, capitaines et soldatz, et se presentarent tous si determinement sur le rempart à receuoir l'ennemy et soustenir la bresche, que les plus vieux, braues et vaillans capitaines de l'Empereur, voyans si belle et asseuree contenance des nostres, luy conseillarent de rompre cesie entreprise d'assault, car ce seroit la ruyne de son armée; ce qui fascha pourtant fort à l'Empereur; mais, pour l'apparence du danger eminent, il creut ce conseil.
A propos de ceste clémence, courtoisie, douceur et miséricorde vsee par ce grand duc à ces panures gens de guerre, voyez de quelle importance elle seruit quelque temps après à nos François au siège de Theroùanne, à laquelle vn rude assault estant donné et nos gens par luy faucez et emportez, estans prests à estre tous mis en pièces, comme l'art et la coustume de la guerre le permet, ils s'aduisarent tous à crier : « Bonne, bonne guerre, compagnons; souuenez vous de la courtoisie de Metz. » Soudain les Espagnols courtois, qui faisoient la première poincte de l'assault, sauuarent les soldatz, seigneurs et gentils -hommes, sans leur faire aucun mal, et receurent tous à rançon. Ce grand duc, par sa clémence, sauua ainsy la vie à plus de six mille personnes
Or, sy ceux de dedans Metz n'eurent occasion de monstrer leurs courages et valeurs à soustenir des assaultz (fort attristez de n'en receuoir pour mieux monstrer
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leurs valeurs), ils en prindrent bien d'eux mesmes à assaillir les ennemis; car à toute heure ils faisoient des plus belles sorties du monde , qui valoient bien des soustenemens d'assaultz, et donnoient bien à songer et accroire aux ennemis que s'ils fussent allez à eux auecques assaultz, autant de perdus y en eust il eu. Ces saillies se faisoient, et à pied, iusques à fausser les trenchees souuent, et à cheual, bien loing encor de la ville, et surtout sur le camp du marquis Albert, à qui M. de Guyse en vouloit pour auoir faucé la foy donnée au roy et auoir deffaict M. d'Aumale son frère, et pris prisonnier
Ce siège dura iusques à ianuier enuiron le vingtiesme ou plus. L'Empereur s'en leua de là fort à regret et à grand creuecœur; car il auoit promis aux Allemans, pour se faire mieux aymer d'eux que par le passé, de remettre Metz, Toul et Verdun à l'Empire, et les y réunir mieux que iamais; ce qu'ils desiroient plus que chose du monde, car elles leur estoient de bonnes clefz; mais sa bonne destinée luy faillit là
Or, entre autres beaux traicts que i'ay ouy raconter et remémorer qu'aye faict M. de Guyse leans (ie mets les combatz à part), ce fut celuy touchant la courtoisie qu'il fit à l'endroit de don Louys d'Auilla, gênerai pour lors de la cauallerie légère de l'Empereur, à qui vn esclaue more ou turc ayant desrobbé vn cheual d'Espagne, se sauua auec luy dans Metz et s'y ietta. Dom Louys, ayant sceu qu'il s'estoit allé ietter leans, enuoya vn trompette vers M. de Guyse le prier de luy rendre par courtoisie vn esclaue qui luy auoit desrobé vn cheual d'Espagne et s'estoit allé ietter et reffugier dans sa ville, pour le punir de son forfaict et larcin aisy qu'il le meritoit, sçachant bien qu'il ne le refuseroit, pour le tenir prince valeureux et généreux , et qui ne voudroit pour tous les biens du monde receller nv soustenir les larrons et meschans.
M. de Guyse lui manda, pour luy enuoyer l'esclaue, il ne pouoit et en auoit les mains liées par le privilège de la France, de temps immémorial là dessus introduict, qu'ainsy que, toute franche qu'elle a esté et est, elle ne veut receuoir nul esclaue chez soy; et tel qui le seroit, quand ce seroit le plus barbare et estranger du monde, ayant mis seulement le pied dans la terre de France, il est aussi-tost libre, et hors de toute exclauitude et captiuité, et est franc comme en sa propre patrie; et pour ce, qu'il ne pouuoit aller contre la franchise de la France : mais pour le chenal, il le luy renuoyoit de courtoisie. Beau traict certes, et monstroit bien ce prince et grand capitaine, qu'il sçauoit encore plus que de faire la guerre, comme certes il faut qu'vn grand capitaine soit vniuersel.
( Vies des grands Capitaines français , discours lxxviii^.)
Jacques Davy du Perron, né en looG, de parents calvinistes, abjura l'hérésie et entra dans les ordres sacrés. Il devint évoque d'Évrcux, puis archevêque de Sens et cardinal de la sainte Eglise romaine; il mourut en ltjl8. Il fut un des controvcrsistes les plus éminents de son temps.
Nos critiques de littérature paraissent avoir négligé ses œuvres oratoires : non-seulement on y admire une haute raison , mais on y trouve déjà plein d'élévation et d'harmonie ce style périodique qui devait se développer dans toute sa majesté chez les grands écrivains du xvii° siècle.
PAR LES CREATVRES, ON s'ESLEYE VERS DIEV
Les moyens qui nous sont donnez pour paruenir à la bienheureuse cognoissance de Dieu, telle que nous la pouuons espérer icy bas, sont de deux sortes : les vns sont escrits dedans le liure de ses œuureï et de ses merueilles, qui est le monde; les autres sont contenus dans sa parole, laquelle il nous a baillée par le moyen de ses prophètes et de ses apostres : s'estant daigné humilier et abaisser iusques à ce poinct, que de se communiquer à nous par la bouche de ces saincts personnages, lesquels il a diuinement et miraculeusement inspirez pour cest effect, quand il a veu que ses œuures estoient muettes en
nostre endroict, et que nous estions possédez d'vne telle stupidité, qu'elles ne nous touchoient ny ne nous esmouuoient non plus que si nous eussions esté des créatures insensibles et inanimées. Gomme aussi, à la vérité, il faut bien que ce soit vn estrange, ie ne sçay si ie dois dire eblouïssement ou plustost aueuglement, et vn merueilleux sommeil d'ignorance, que d'auoir continuellement vn si bel exemplaire deuant les yeux, voir les effects admirables de tant de choses créées, voir la disposition inimitable de laquelle elles sont liées et conioinctes les vues auec les autres, voir la fm parfaicte et excellente à laquelle elles sont ordonnées et dédiées, et ne recognoistre point en toutes ces belles contemplations la puissance, la sapience et la bonté de leur Créateur.
Car, en premier lieu, si nous les voulons considérer selon elles mesmes, c'est à dire considérer l'essence et les effects de chascune d'elles en particulier, et nous les proposer comme si elles auoient esté produictes séparément, sans auoir esgard aux enchesnements, despendances et habitudes qu'elles ont les vues auec les autres, quelle obscurité et quelles ténèbres pourront estre suffisantes pour empescher que la puissance et la gloire de Celuy qui les a créées n'y soit plus claire que la lumière du soleil? attendu que de rien il a faict qu'elles soyent quelque chose, et a conioinct et assemblé deux extremitez si esloignees l'vne de l'autre, comme sont le non estre et l'estre : efîect sans doute qui ne peut procéder que d'vne puissance et d'vne opération infinie; d'autant qu'entre deux choses qui sont, quelque grande différence que nous y puissions imaginer, encor, si ce sont créatures, il y a tousiours quelque proportion. Mais entre ce qui n'est point et ce qui est la distance est infinie, et la proportion excède toute mesure et toute appréhension. Et cela c'est seulement pour le faict de leur essence. Car si nous venons puis après à considérer les proprietez
singulières et admirables desquelles il les a accomplies, les vertus secrètes et particulières desquelles il les a douées, les estranges et aggreables diuersitez desquelles il les a embellies, nous trouuerons que ce sera assez non seulement pour occuper toutes les puissances et les operations de nostre ame, mais mesme tout le temps et l'espace de nostre vie, à ne faire autre chose que les observer et admirer.
Premièrement, si nous esleuons nos yeux vers le soleil.... si nous considérons les qualitez et perfections admirables desquelles il est accompagné; si nous observons l'estendue de sa lumière... et les effects de sa chaleur; si nous considérons Tififluence de la lune, les vertus des planettes, la nature, la distance et la grandeur des estoilles; que remporterons nous autre chose de toute ceste obseruation, sinon que c'estoient des œuures qu'il estoit non seulement impossible de parfaire et d'accomplir, mais mesme impossible de conceuoir et d'entreprendre, à toute autre cause qu'à celle qui les a créées, accomplies etparfaictes?
Les cieux annoncent la gloire de Dieu, et le firmament raconte les œuures de ses mains. Les cieux, c'est à dire les créatures les plus merueilleuses d'entre toutes les visibles, et les plus visibles d'entre toutes les merueilleuses, qui nous accuseront au iour du iugement, et nous feront conuenir deuant le throsne de la Diuinité, pour rendre compte de tant d'aduertissemens, d'enseignemens et d'admonitions qu'elles nous auront données si libéralement, et que nous aurons mesprisees et reiettees si indignement. Et alors, misérables que nous serons, toutes les excuses que nous pourrons auoir en la bouche, ce sera d'auoir fermé les yeux volontairement à des instructions si claires, si manifestes.
Descendons au dessoubs des cieux, et abaissons nostre entendement et nostre cognoissance parmy les choses
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inférieures et élémentaires; considérons l'action du feu, l'estendue de l'air, le llus et reflus de l'eau,... la stabilité de la terre , et comme elle est assise et balancée sur sa propre pesanteur.... Regardons les choses meslees et composées, leurs qualitez et proprietez incompréhensibles et inexplicables : les vertus des métaux, des pierres, des liqueurs, des herbes, des arbres et des animaux, et nous trouuerons que depuis les plus excellentes créatures iusques aux moindres, depuis le cèdre du Liban iusques à l'hyssope qui croist parmy les champs, et depuis l'homme iusques au ver de la terre, reluit ie ne sçay quelle estincelle et ie ne sçay quel rayon de la Diuinité, et que toutes les choses qui sont au monde, qiri viuent et qui cognoissent, portent sur le front la marque et le charactere de leur Auteur et de leur Créateur.
Aussi voyons nous que les anciens, n'estant conduicts et esclairez que par vne lumière naturelle, ont esté neantmoins incitez de dire, parlant en leur paganisme, que les dieux estoient espaiidus par tout le monde, que toutes choses estoient pleines des dieux, que nous en respirions continuellement les images et les simiUtudes par les yeux, par les oreilles et par les autres sentimens; d'autant que la représentation de la Diuinité est si inséparablement conioincte auec l'estre de ces créatures, et les traicts de sa puissance et de sa grandeur si bien marquez et imprimez sur la face de ses ouurages , qu'il n'est possible de les en oster en façon du monde, sans gaster et corrompre entièrement toute leur beauté et perfection.
Mais laissons l'obseruation des effects de Dieu en particulier, et venons à la contemplation vniuerselle de l'ordre et de la disposition qui est entre ses créatures. Considérons les loix et les reglemens inuiolables qu'il a establis entre les parties du monde : les rapports, les habitudes et les connexions des choses, les sympathies et antipathies, les despendances et nécessitez, les chaisnes inuisibles et
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mutuelles qui les obligent à conspirer toutes ensemble, comme membres et parties d'vne mesme repui)lique, au salut, à l'ornement et à la perfection de l'vniuers. Et alors nous recognoistrons que la gloire de l'auteur reluira trop plus clairement en ceste conférence vniuerselle que nous ferons de ses œuures les vues auec les autres, que si nous les considérions seulement en elles mesmes et selon leur propre substance; et que, comme le crystal d'vn miroir, quand il est diuisé en plusieurs autres miroirs, il n'y a si petite partie qui ne représente séparément l'image de la chose qui luy est opposée, mais quand la glace est toute plaine et qu'elles sont vnies et conioinctes les vnes auecques les autres en vne mesme continuité de superficie, alors elles représentent ceste mesme image par ensemble, et la font paroistre beaucoup plus grande et plus recognoissable qu'elle ne se monstreroit autrement : ainsy les œuures et les merueilles de Dieu, quand nous les obseruons chascune à part soy, représentent bien particulièrement en leurs essences et en leurs proprietez le charactere de Celuy qui les a créées; mais quand nous venons à les rapporter les vnes auecques les autres, et que nous nous remettons deuant les yeux ceste face vniuerselle du monde, ceste conuenance et correspondance de toutes ses parties, alors l'image et la splendeur de la Diuinité y est sans comparaison plus visible et apparente, et sa gloire plus luisante et manifeste que quand nous les considérons particulièrement et séparément.
... Considérons comme la Sapience de Dieu s'est peincte et figurée en la disposition de ses créatures, comme les parties du monde sont régies et administrées auecques vne merueilleuse prouidence, et comme elles se rapportent toutes à Celuy qui est le bien et le salut de l'vniuers, ainsy qu'à vn certain centre d'excellence et de perfection ; comme les elemens, encores qu'ils soyent directement opposez les vns aux autres, si est ce qu'ils s'accordent vnanimement
en cest article, asçauoir qu'ils tendent tous ensemble à la conseruation du monde et de la nature : et encores qu'ils prennent diuers chemins, si ne laissent ils pas toutesfois de paruenir à vne intention à laquelle leurs contrarietez mesmes seruent de fondement et d'establissement.
Voyons donc comme ils exercent naturellement leurs offices les vns à l'endroict des autres, et comme chascun d'eux contribue quelque eîTect à la génération et à la conseruation des choses composées : comme la terre leur cause la fermeté et la consistance, par le moyen de sa sécheresse et de sa solidité; comme l'eau leur donne la continuité et l'adhérence, et fait que leurs parties sont liées et conioinctes parle moyen de son humidité; comme l'air sert de corps interposé pour leur apporter les impressions des choses extérieures, d'autant qu'il est extrêmement deslié, et se coule fort aysement dedans leurs veines, à cause de sa subtilité, et aussi qu'il est quasi destitué naturellement de toutes les qualitez qui peuuent tomber sous l'opération des sentimens, et, par mesme moyen, d'autant plus propre à les receuoir en soy, et à les communiquer aux autres choses...
Gomme le soleil... purifie la nature de l'air, rechauffe la froideur de la terre et dissipe la superfluité de l'eau; comme il consume ce que les fleuues et les riuieres emportent continuellement en la mer, de peur qu'à la fin elle n'excède ses limites, et ne rende les autres parties du monde inutiles pour la demeure et pour l'habitation des hommes : comme ceste humeur exhalée se resoult en vapeurs et en nuées qui s'esleuent soudainement en la moyenne région, afin de ne corrompre point la pureté de l'air inférieur qui est ordonné pour la vie et pour la respiration des animaux : et puis comme la nature de ces nuées est légère et mobile, afin que le vent les puisse agiter et séparer facilement, et que, quand elles viendront à se conuertir en pluyes, elles ne retombent pas toutes directe-
ment dedans la mer, dont elles estoient sorties, mais s'espandent vniuersellement sur les lieux auxquels elles sont nécessaires, tant pour entretenir le cours des fleuues et des rivières qui tariroient incontinent, que pour abbreuuer la superficie de la terre, et apporter du suc et de la nourriture aux plantes, sur lesquelles aussi elles descendent par gouttes, et en distillent afin d'en humecter doucement les racines, et non pas de les noyer et les suffoquer...
Regardons comme les plantes, estant nourries et sustentées de ceste humidité, produisent leurs fueilles, leurs fleurs et leurs fruicts pour l'aliment des animaux, et particulièrement pour la commodité et pour la délectation des hommes : et derechef, comme les animaux s'engendrent pour la nourriture, pour l'vtilité et pour le contentement de celuy qui est la fin et le but de toutes les créatures visibles, et n'a point d'autre fin ny d'autres perfections que la cognoissance de son Créateur : « Tu l'as faict vn peu moindre que les anges; tu l'as constitué sur les œuures de tes mains, et as soubmis toutes choses soubs ses pieds, les brebis et les bœufs, et les animaux des champs, les oyseaux du ciel, et les poissons de la mer, qui cheminent par les sentiers des eaux. »
Voyons puis après comme la nature ne voulant pas que ce bel ordre, auquel il ne manquoit rien que la perpétuité, fust interrompu par aucun accident ny par aucune mutation, a si bien pourueu à la conseruation des espèces, et disposé les choses pour ce regard auecques tant de iuge- "ment, qu'il n'est pas possible d'en désirer dauantage : comme elle a donné aux plantes des fruicts et des semences dans lesquelles repose la vertu de leur génération, afin que, les indiuidus perissans, les espèces ne périssent pas : lesquelles aussi naturellement et sans aucune industrie, par vne certaine prouidence cachée, elles sont plus curieuses de conseruer et de garantir, comme celles esquelles consiste le thresor de leur immortalité, que pas vne de
leurs autres parties, iusques à ce que le temps soit venu de s'en seruir et de les employer: et comme non seulement ces semences sont enuironnees de tayes, d'escorces et d'enueloppes qui leur sont tout ainsy que des armes naturelles pour les desfendre de l'iniure et de la rigueur du temps : mais mesme comme les fueilles, lesquelles aussi, pour ceste considération, viennent vn peu auparauant que , les fruicts commencent à se former et s'en retournent incontinent après qu'ils ont esté cueillis, seruent de leur faire ombre contre l'excessiue chaleur du soleil, de les couurir contre l'inondation de la pluye, et de les tenir à l'abri contre la violence et impétuosité du vent : et au reste comme toutes ces choses qui concernent l'ordre de la génération sont si réglées, que l'ignorance et l'aueuglement de la fortune n'y peut auoir aucune part, estant leurs opérations si certainement et infailliblement disposées chascune à sa propre fm et à sa propre intention naturelle, que la vigne ne rapporte point du gland, et le chesne n'engendre point des raisins; mais chaque plante produit son fruict selon son espèce, et ne se déçoit iamais en ce qui est de l'opération de sa propre nature... Chose, sans doute, qui montre bien comme elles sont conduictes et gouuernees par vne cause vniuerselle, accompagnée de cognoissance et de ingénient qui ne bazarde pas ses effects témérairement et à la volée; mais qui rapporte et dispose toutes les actions des causes particulières à son but et à son intention...
(Car) il faut nécessairement confesser de deux choses l'vne, ou que les causes particulières de tous ces effects naturels sont pourueuës de cognoissance et de discrétion, qui est vn priuilege que nous ne voudrions pas concéder à tant de créatures inanimées, ny ne voudrions pas nous l'attribuer à nous mesmes pour le regard des opérations purement et simplement naturelles, comme celles de la nourriture et de l'augmentation, lesquelles se font insen-
sibleraent en nous, sans que nostre intelligence y soit aucunement appelée : ou que n'ayant pas de cognoissance d'elles mesmes, elles soient réglées par vne cause vniuerselle dont la sapience ne peut errer, et dont la lumière ne reçoit point d'obscurité. De façon qu'elles ne laissent pas de paruenir à leur fin naturelle, encores qu'elles soyent priuees de discours pour la cognoistre, y estant conduictes par l'illustration d'vne cause supérieure, pleine de cognoissance et de iugement : tout ainsy que les pierres qui sont addressees à vn certain but, encores qu'elles soyent destituées de veuë et de sentiment, ne laissent pas toutesfois d'y atteindre non pas par aucune discrétion qu'elles ayent en elles mesmes, mais par la conduicte et par le iugement de celuy qui les a poussées.
Voylà doncques comme les actions des choses naturelles, combien que leurs causes particulières soyent priuees de discours et d'intelligence, toutesfois pour ce qu'elles sont administrées tout ainsy que si elles estoient esclairees en elles mesmes d'vne lumière infinie et d'vne sapience incompréhensible, seruent merueilleusement à nous remettre deuant les yeux la souuenance de ceste Cause vniuerselle qui les conduit distinctement chascune à sa propre fin et à sa propre perfection, et leur fait annoncer sa gloire en tant de langages differens, mais tous si clairs et intelligibles, que nous ne sommes non plus excusables de prétendre de l'ignorer, que si nous la contemplions sensiblement et manifestement. Car aussi ce que nous ne la voyons pas auecques nostre veuë corporelle, c'est l'imbécillité de nos yeux, qui sont mortels et corruptibles, et ne peuuent rien apperceuoir que de sensible et de matériel, et non pas la faute de son essence, qui ne laisse pas d'estre certainement et éternellement, pour toute nostre desfiance, et pour toute nostre incrédulité. Chose que nous ne deuons trouuer aucunement estrange; car nostre ame mesme, qui est celle par laquelle nous sommes, et par laquelle nous
viuons, par laquelle nous bastissons les citez, et par laquelle nous les habitons, et enfin par laquelle nous sentons, discernons et cognoissons toutes choses, ne peut estre apperceuë par le sentiment de nos yeux : et ce que nous sçauons qu'elle est et qu'elle subsiste, c'est parce que nous la voyons dedans ses œuures, nousluy referons la culture et le labourage des champs, l'inuention des arts, des sciences, l'establissement des loix et des republiques, qui ne sont que bien petites imitations des effects de ceste suprême Cause, à l'image et à la semblance de laquelle elle a esté créée.
Il ne nous faut point doncques cercher d'autres raisons plus fortes pour vaincre la résistance de nos sens. Car si seulement nous voulons ouurir tant soit peu les yeux de l'entendement aux merueilles et aux varietez du monde, elles nous rauiront si doucement à vne confession volontaire de toutes ces choses, que nous ne nous apperceurons point qu'elles nous ayent fait aucune violence : et que comme ceux qui se mettent sur les riuieres, le fil de l'eau, qui descend continuellement, les conduit naturellement à la mer..., ainsy quand nous nous laisserons emporter à la considération des œuures de Dieu, nous trouuerons que le cours ordinaire des choses naturelles, leurs suittes, leurs liaisons et leurs despendances, disposées auecques tant de prouidence et de iugement, nous conduiront insensiblement à la cognoissance et à l'admiration de ceste cause vniuerselle qui est l'Océan et le principe de toute sapience, et de toute. intelligence, et de toute perfection.
[Discours spirituel sur le premier verset du 'psaume cxxii.)
Olivier de Serres, seigneur du Pradel, naquit en lo39 dans le Vivarais, et mourut en 10 19, Il était calviniste et prit part, avec acharnement, dit-on, aux guerres religieuses; puis il se relira dans son domaine, dont il dirigea paisiblement la culture. Ce fut un trèsexcellent agronome. Le plus célèbre des ouvrages qu'il a laissés est le Théâtre d' agriculture et mesnage des champs. Le style en est inégal, trop peu dégagé; mais il est d'une naïveté parfois éloquente,