‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 16 sur 60 · DV CHOIS D VNE TERRE · texte numérisé non relu

DV CHOIS D VNE TERRE

Il faut monstrer au père de famille l'ordre qu'il a à tenir pour bien choisir la terre, et s'en bien seruir, entendant lui mesme ce qu'il achepte, sans s'en rapporter du tout au iugemcnt d'autrai...

Nostre intention n'est pas d'imaginer ici des champs Elisees ou des isles Fortunées; ains de monstrer simplement le moien de distinguer d'entre le fonds qu'on peut auoir, le plus commode, pour se l'acquérir, et en après le cultiuer auec tel profit qu'on doit raisonnablement espérer. Au chois des terres et en leur culture, nous cerclions qui se peut treuuer et faire. Mais comme en establissant vue republique il en faut représenter, pour vn préalable, vne idée et patron parfait, où nous rapportions Testât sous

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lequel nous prétendons heureusement viure : aussi en descriuant nostre communauté champestre, qui nous empeschera de monstrer en ce commencement, ce qu'on peut souhaiter auec raison j et tellement espérer, que nous regardions ce que nous pouuons et deuons, pour approcher par ce moien, le plus près qu'il sera possible, de la perfection que nous promet nostre agriculture? Ce n'est pas donc pour fantastiquer quelque chose impossible, par vne vaine curiosité, ou ramener à nostre siècle, rie à rie, tout ce qu'ont escrit les anciens, mais bien pour mettre deuant les yeux ceste belle ordonnance, qui nous serue, auec ce iusques où que nostre terre nous permet. C'est ici donc le dessein du terroir que peut souhaiter nostre mesnager.

Que le domaine soit posé en bon et salutaire aer, en terroir plaisant et fécond, pourueu de douces et saines eaux, tout vni, et ioint, en vne seule pièce, de figure quarree ou ronde. Noble, auec toute iurisdiction, à elle subiets les habitans plus prochains : près de bons voisins, et non esloignee d'vn grand et profitable chemin. Diuisee en montaigne, coustau et plaine; la montaigne aiant en dos la bize, regardant le Midi, reuestue d'herbages pour la nourriture du bestail, et de bois de toutes sortes, pour le chauffage et bastiment. Le coustau, en semblable aspect, au dessous de la montaigne, pour par elle estre en abri: en fonds propre à vignoble, iardin, verger, et semblables gentillesses. La plaine non trop platte, ains vn peu pendante pour vuider les eaux de la pluie; large, de terroir gras et fertil, doux et facile à labourer : arrousee d'eau douce et fructifiante, venant de haut, pour estre despartie par tous les endroicts du domaine; afin d'y accommoder les prairies, viuiers, estangs, arbres aquatiques : la plaine despartie en deux, l'vne à ces vsages là, et l'autre à la culture de la terre à grain. Qu'en quelque endroict du domaine y ait des quarrieres et perrieres, afin d'y tirer de la pierre pour

bastir. Aussi qu'il s'y treuue de la terre propre à faire des thuiles, pour les couuertures des logis; à ce qu'on ne soit en peine d'aller cercher loin ces tant nécessaires matières. Que ce fonds ne soit loin de la mer ou de riuiere nauigable, mais sans rauage; ne de bonne ville, pour débiter les denrées, construire des moulins, et tirer autres commoditez : et en gênerai, d'aisé charroi, et le païs non trop pierreux.

On pourroit remarquer plusieurs autres singularitez et pour la commodité, et pour le plaisir : mais afin que ce discours n'outre -passe pas les limites de raison, monstrant plustost des souhaits que des effects, restreignons toutes ces commoditez que nous recerchons en nostre lieu, à cinq, comme aux principales, nécessaires et suffisantes pour le sovstien de ceste vie : à Faer, à l'eau, à la terre, au voisin, et au chemin. C'est à dire, en la santé de l'aer, en la bonté de l'eau, en la passable ou moienne fertilité de la terre, au bon voisin, et au profitable ou non dommageable chemin : et que, pour en recueillir les fruicts, on ne soit contraint bailler tousiours le domaine à ferme, ains, quand l'on voudra, le pouuoir commodément tenir à sa main, le faisant cultiuer par seruiteurs domestiques. Qu'il ne soit aussi totalement dénué de bois; qu'au moins il y en ait de quelque espèce, pour aider au chauffage, en attendant qu'on y ait édifié abondamment.

Ce sont les commoditez nécessaires pour le mesnage champestre, les vues plus, les autres moins : mais si elles défaillent ensemble, le seiour des champs ne peut estre qu'vne prison, au lieu d'vne plaisante demeure que nous demandons. Ce seroit aussi tesmoignage de peu de iugement, ou d'achepter des incommoditez et pertes toutes notoires, ou de s'opiniastrer en vne peine pernicieuse.

[Thcalve d'agvicvUm'c, liv. I, cliap. ii.)

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