‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 17 sur 60 · LE BON MESNAGER · texte numérisé non relu

LE BON MESNAGER

Ces choses seroient vaines sans bon gouuernement, ne pouuant en ce monde rien subsister sans police. En quoi reluit la prouidence diuine d'autant plus, qu'on void l'ordre qu'elle a establi en nature marcher continuellement son train sans interruption : aiant donné à aucuns le sçauoir commander, et à autres, l'obeïr; dont par ce moien chacun est retenu en office, pour la conseruation du genre humain.

Pour vn préalable donques, nostre père de famille sera auerti de s'estudier à se rendre digne de sa charge; afin que sçachant bien commander ceux qu'il a sous soy, en puisse tirer l'obeïssance nécessaire (ce qui est l'abrégé du mesnage); taschant, pour en venir là, de changer, ou du moins d'adoucir, les humeurs qu'il pourroit auoir contraires à tant louable exercice, par n'y estre né...

le m'adresse au gentil -homme, et à autre vertueux personnage, capable de raison, qui aiant délibéré faire valoir le bien que Dieu lui a donné, ou par ses antecesseurs, ou par ses honnestes acquests, se resoult à prendre ioieusement la peine de le faire cultiuer, par seruiteurs domestiques, ou par fermiers : pour, sur telle matière, lui donner des auis du tout nécessaires, qu'il amplifiera lui mesme par son bon sens et ses expériences.

Ce lui sera vn grand support et aide, que d'estre bien marié et accompagné d'vne sage et vertueuse femme, pour faire leurs communes affaires auec parfaite amitié et bonne intelligence. Et si vne telle lui est donnée de Dieu, que celle qui est descrit par Salomon, se pourra dire heureux, et se vanter d'auoir rencontré vn bon thresor : estant la femme l'vn des plus importans ressorts du mesnage, de

laquelle la conduite est à préférer à toute autre science de la culture des champs. Ou l'homme aura beau se morfondre à les faire manier auec tout art et diligence, si les fruicts en prouenans, serrez dans les greniers, ne sont par la femme gouuernez auec raison. Mais au contraire, estans entre les mains d'vne prudente et bonne mesnagere, auec honorable libéralité et louable espargne, seront conuenablement distribuez : si qu'auec toute abondance les vieux se ioindront aux nouueaux, auec vostre grand et commun profit, et louange... Par telle correspondance la paix et la concorde se nourrissans en la maison, vos onfans en seront de tant mieux instruicts, et vous rendront tant plus humble obéissance, que plus vertueusement vous verront viure par ensemble.

Cela mesme vous fera aussi aimer, honorer, craindre, obeïr, de vos amis, voisins, subiets, seruiteurs. Et par telle marque estant votre maison recogneuë pour celle de Dieu, Dieu y habitera, y mettant sa crainte : et la comblant de toutes sortes de bénédictions, vous fera prospérer en ce monde, comme est promis en l'Escriture... Hésiode, Caton, Varron, Golumelle et autres anciens autheurs de rustications, quoique païens, ne se peuuent soûler de nous recommander d'implorer l'aide de Dieu en toutes nos affaires, comme article fondamental du mesnage. Et puis qu'en nostre agriculture nous recerchons leurs enseignemens pour nostre vtilité, à plus forte raison deuons nous faire profit de leurs sainctes amonitions, conformes à la pieté et religion chrestienne. Par là nous apprendrons de policer nostre maison, spécialement d'instruire nos enfans en la crainte de Dieu, nos seruiteurs aussi; afin qu'auec la reuerence qu'ils nous doiuent chascun fasse sa charge, sans bruit, viuans honnestement et religieusement, sagement se comportans auec les voisins. Et pareillement d'aimer les panures, pour exercer charité enuers eux, leur despartans de nos biens, selon nos moiens et

leurs nécessitez, desquelles nous nous enquerrons, sur tout en temps de famine et de cherté. Gomme aussi en toute saison des panures malades, nécessiteux et désolez, pour leur assister opportunément, de viures, d'habits, de deniers, de consolations; aians au cœur,

Que Dieu accroist et bénit la maison Qui a pitié du pauurc misérable.

Sera honnesteenuers tous, mesmes^ enuers ses parents, amis et voisins; les caressant de toutes sortes d'amitiez et bons offices; leur faisant bonne chère estant par eux visité, de visage, de courtoisie, de viures, auec toute liberaUté : de quoi il aura tousiours très bon moien, le tirant de son mesnage.

]\Iettre ses affaires en tel poinct, qu'il soit plustost en commodité de prester à ses voisins, qu'en nécessité d'emprunter d'eux : et si d'auenture il emprunte, que ce soit des moindres choses, lesquelles neantmoins leur seront tost rendues; croyant que qui bien rend, emprunte deux fois. A quoi paruiendra il, si tousiours il void à l'œil trois cueillettes de son bien, l'vne dans la bource, l'autre es greniers et caues, et la dernière en la campagne : et qu'il aiouste à son mesnage quelque honneste négociation, laquelle, compatible auec la culture de ses terres, fortifiera la récolte de ses fruicts, d'où sortiront des moiens à suffisance pour exercer tous offices honnestes, de charité, de libéralité, d'acquests, de réparations. En somme, parla se rendra il tel que Gaton désire le père de famille : asçauoir, plus vendeur qu'achepteur.

Encores que ce ne soit sans louanges que de sçauoir seulement bien cultiuer la terre, pour en tirer l'ordinaire

1 Plusieurs fois dans ce morceau mesmes signifie surtout ^ particulièrement.

OLIVIER DE SERRES iTô

rapport, nostre père de famille, surpassant le vulgaire, ne s'arrestera en si beau chemin : ains, par nouuelles et bien choisies fondations et réparations, taschera d'augmenter son reuenu, sans toutesfois s'abandonner à l'immodeié désir d'acquérir et reparer. A ce qu'estans ses affections bridées par la raison, il reiette toutes autres inuentions quoique subtiles, et dont plusieurs abondent, pour s'arrester à l'affection propre du bon mesnager, qui est de conseruer et aualuër son bien : ce que ne se pouuant faire sans despence, se mocquera de ceux qui sans distinction abhorrent toutes sortes de melioremens; par là manifestans leur iugement estre offusqué d'auarice : retenant ceste maxime, que celuy n'a que faire de terres, qui n'aime les réparations.

Est requis à tout bon mesnager d'estre hasardeux à vendre, hastif à planter, tardif à bastir; diligent neantmoins à édifier, après auoir planté, non deuant, si nécessité ne le presse, ou quelque bonne occasion ne le pousse.

N'entrera iamais en querelle auec aucun, s'il est possible, pour le péril de l'issue, semblable aux excez des guerres ciuiles, tirans en ruine le vainqueur auec le vaincu. Mais, au contraire, enuers vn chascun sera humain et courtois, non cholere, non vindicatif, en tout raisonnable, de facile convention et loial compte en ses négoces, exact paieur de ses debtes, prompt à satisfaire le salaire de ses seruiteurs et manœuures. Sera véritable, continent, sobre, patient, prudent, prouident, espargnant, libéral, industrieux et diligent. Parties nécessaires à l'homme qui désire bien viure en ce monde, mesmes au mesnager; estans leurs contraires ennemies formelles de nostre profit et bon heur; Dieu maudissant le labeur des vicieux et faineans, et les hommes les aians en exécration.

Ces belles vertus seront à nostre père de famille des

asseurez guides et adresses à la vraie science d'agriculture; moiennant laquelle noblement il augmentera son bien, dont il receura d'autant plus grand profit et honneur, qu'auec plus d'industrie et de diligence il se gouuernera en ses affaires. Et comme oracle de ses voisins sera imité d'eux; voiant son labeur prospérer; faisant devenir bonnes les mauuaises terres, et meilleures les bonnes : voire, de rien (sans mettre en compte les bleds, vins, et autres communes denrées) tirer grands reuenus, par aqueducts, moulins, prairies, minières, soies, herbes , racines , pour diuers vsages ; et autres choses perdues, que l'homme d'entendement met en euidence, pour son profit particulier et utilité publique. En somme , d'vn désert et misérable heu, laissé en friche plusieurs siècles (comme, à la honte de leurs possesseurs et interests publics, de tels se treuuent beaucoup en ce roiaume) sera il vne très plaisante, riche et commode demeure.

Orné que soit le père de famille de telles qualitez, et rendu sçauant en tous les termes du mesnage; commandera hardiment ses gens, lesquels lui obéiront d'autant plus volontiers, que par expérience cognoistront ses ordonnances estre et raisonnables et profitables : et pour la bonne opinion qu'ils auront conceuë de sa suffisance, trauailleront de bon cœur et sans murmure; ce qui communément n'auient, quand les mercenaires sont sous la charge d'vn qui n'entend ce qu'il veut faire, ains s'en rapporte à autrui; des commandemens duquel ont accoustumé de se moquer.

Distinguer l'ouurier d'auec l'ouurage, pour conuenablement les approprier, est vn notable article de mesnage. A telle cause doncques, aux plus robustes de nos seruiteurs seront commises les œuures les plus grossières : aux plus spirituels, celles où l'engin est plus requis que la force; et les autres meslees de ces deux

qualitez, à ceux qui ont et du sçauoir et du pouuoir. Aussi est de grande efficace pour se faire seruir, que de discerner les humeurs des mercenaires; pour, selon icelles, commander les vns doucement, et les autres rudement. Toutesfois en nommant par nom celuy ou ceux auxquels Ton s'adresse : car de commander confusément à toute la trouppe de faire ceci ou cela, auantque d'y mettre la main, se regardent l'vn l'autre; à l'interest de l'ouurage, qui en reste en arrière, ou se fait mal. En vain tout cela, sans continuelle solicitation à leur deuoir, par régner presques en toute sorte de mercenaires vne générale brutalité, qui les rend sots, negligens, sans conscience, sans vergongne, sans amitié : n'aians autre soin que de faire bonne chère, et d'obseruer le temps de toucher argent. Pour lesquelles causes il est force que le père de famille s'accoustume à se leuer ordinairement de grand matin, à telle heure se faisant voir à ses domestiques : à ce qu'estant exemple de diligence, des lors chacun se renge à sa besongne : pour iouïr de l'effect de ces maximes, que la matinée auance la iournee; que le leuer matin enrichit, et le leuer tard apauurit.Pour ce faire se couchera il de bonne heure.... Ne se mesle doncques de mesnage celuy qui ne se résoudra à ce poinct, que de conduire lui mesme ses domestiques et manœuures, comme le capitaine ses soldats; de peur que, cuidant espargner sa peine, il ne tumbe en honteuse confusion; car, non seulement au mesnage telle grande solicitude et vigilance est requise, mais aussi en toutes actions du monde : n'estans mesmes les rois exempts de s'emploier en personne en leurs affaires, qu'ils font d'autant mieux aller, que plus curieusement les voient et entendent; ainsi que ceste maxime se treuue utilement vérifiée au restablissement de ce roiaume par la vertueuse conduite de nostre roy Henry IV, heureusement régnant. Mais comme le capitaine a des lieutenans pour le seconder; aussi,

pour son soulagement nostre père de famille se pouruoira de quelque habile homme, homme de bien, de moien aage, comme de trente à cinquante ans (vn plus ieune ou plus vieil ne lui est propre; à Tvn défaillant le sens, à l'autre la force), sur lequel il se reposera aucunement, non entièrement, de toutes ses affaires, desquelles retiendra pour soy la principale administration; mais lui commettra les choses qu'il ne pourroit exécuter lui mesme sans trop de trauail : dont souuent se fera rendre compte, et auec lequel conférera tous les iours de ses besongnes, afin qu'aucune chose n'en demeure en arrière, par faute de preuoiance. Et gardant son authorité sur tous les siens, parlera souuent avec ses mercenaires, plus priuement toutet^fois aux iournaliers qu'aux domestiques : louant ceux qui auront bien fait, et redarguant les autres. Discernera les occasions de se gaudir et courroucer auec eux, pour faire reuenir à son profit et l'vn et l'autre. Meslera la rigueur auec la douceur, les rudoiant à propos et non continuellement; tant de peur d'estre estimé chagrin, que de les accoustumer à ne craindre; comme, par le contraire, ne sera trop facile à contenter en son seruice, treuuant tout bon et bien fait; ains y remarquera quelque cas à redire, prenant par là occasion de les exhorter à mieux faire : afin qu'ils en soient plus obeïssans; et se defians de leur suffisance, moins glorieux, taschent à se rendre meilleurs seruiteurs. Ne se mettra en cholere iusques là que de renuoier et donner congé à aucun de ses seruiteurs, à toute désobéissance, ou autre légère occasion, mesmes à ceux qui sont les plus suffisans, et es temps les plus nécessaires, esquels difficilement treuue l'on gens pour faire les besongnes. Aussi se gardera tant qu'il pourra de les iniurier et menacer, et iamais d'en venir . jusques aux coups, surtout auec ses grands seruiteurs .-lesquels plustost, ne faisans pour lui, il congédiera, après les auoir paiez : mais aux petits, ne laissera rien passer

de trauers, les chastiant selon leurs démérites, pour leur faire entendre par force ce que la raison ne leur peut persuader. Deux diuers temps recognoist on en l'année, esquels le flatter- seruiteurs est requis, pour abattre de leur peruerse humeur ce qui lors surabonde au détriment des affaires : c'est, entrant en seruice, et quand la cueillette des bleds approche. En cestuy là, pour le changement d'habitation, et pour la nouuelle habitude, peu de chose les fait desdire; si qu'à la moindre occasion qui s'offre, impudemment se retirent, auec ou sans congé, mesme que cela est sans aucune de leur perte, pour le peu de temps qu'ils vous ont serui : en cestuy ci, à cause de la générale desbauche de toutes sortes de panures gens emploiez es moissons, ou auec la bonne chère; pour le naturel de l'œuure, quelquesfois les gages de leurs iournees sont grands, ce qui les fait repentir de s'être asseruis à vous, et louez à prix qu'ils estiment petit, dont ils recerchent occasion pour cause de vous quitter, ce que volontiers ils feroient sans la crainte de perdre ce que leur deuez de leurs salaires. Par douces paroles donques les retiendrez en office, à vostre utilité, les repurgeans de telles folles fantasies, et ainsi leur ferez passer ces pas glissans.

Ordonnera le mesnager tous les soirs de ce qui appartiendra pour ses affaires du lendemain, à ce que chascun sçache où, et en quoi il doit s'emploier la prochaine iournee, et que des le poinct du iour se renge à l'ouurage qui lui aura esté commandé. Conférera souuent auec ses seruiteurs de ce qui est requis à ses affaires, soit ou pour la culture ordinaire du fonds, ou pour quelque nouuelle réparation : faisant semblant de suiure leurs auis en ce qu'ils se rencontrent conformes à son intention; car, par telle ruse, ils trauailleront de meilleure volonté, cuidans cela estre de leur inuention. Aussi c'est vn article de preuoiance, que de se résoudre le samedi au soir de ce

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qu'on a à faire pour la semaine prochaine, mesmes es nouuelles réparations : à ce que des le dimanche l'on se pouruoie d'ouuriers et autres choses requises : donnant ce iour là plus de moien de communiquer auec les personnes, qu'aucun autre de la semaine.

Selon la portée de leur esprit, le père de famille exhortera ses domestiques à suiure la vertu et fuir le vice, afin que, bien morigénez, viuent ainsi qu'il appartient, sans faire tort à personne. Leur defenderales blasphèmes, larcins et autres vices, ne souffrant iceux pulluler en sa maison, pour demeurer tousiours maison d'honneur. Leur remonstrera aussi combien la diligence apporte de profit en toutes actions, spécialement au mesnage, moiennant laquelle plusieurs pauures personnes ont fait de bonnes maisons : comme au contraire, par neghgence, infini nombre de riches familles est tumbé en extrême ruine : et qu'en toutes affaires la négligence est de plus grand labeur que la diligence, les paresseux estans trompez par les choses rustiques.

De la bouche (du père de famille) ne sortira iamais

aucune parole blasphématoire, lasciue, sotte, ni mesdisante; afin qu'il soit miroir de toute modestie. Et à l'exemple de Gaton, se patronant à Manius Gurius, reformera sa maison, reordonnant les choses destraquees, chassant tous vagabonds, bouffons, et autres gens de néant, à ce qu'aucun inutile, ne de mauuaise vie, ny mange le pain. Apprendra aussi à mesurer le temps, l'vne des principales sciences de la conduite des affaires du monde, pour de rang et en saison expédier ses ouurages; dont sera prévenue et euitee la confusion , ruine de tout négoce.

Fera bien nourrir ses domestiques et manœuures, selon leur estât, qu'il continuera tousiours d'vn train, ou ce sera quand à la maison se fera quelque extraordinaire honneste, ils participent à la bonne chère. Pouruoira que

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leurs viures, quoique grossiers, soient bons et francs, et distribuez par bon ordre, à ce qu'aucune partie ne s'en dissipe. Souffrira à ses gens de prendre leurs repas, à repos, sans les destourner que le moins qu'il pourra, et seulement pour affaires d'importance. Ne prendra en coustume de les regarder manger, comme semblant vouloir compter leurs morceaux, ains auec quelque liberté les laissera dans la cuisine à telles heures, pour se deslasser de leurs labeurs, se chauffans et gaudissans ensemble. Et afin qu'en telle licence n'y ait de l'excez, le père de famille les tiendra en office et subiection, les gardant de crier et folastrer, de son anti- cuisine, où il sera souuent, mesmes à l'heure de ses repas, y faisant son ordinaire : et de là se prendra garde, après honneste réfection, de les faire retourner à leur besongne. Disneront deuant le iour au temps des plus longues nuicts, quatre mois continuels, depuis la mi -octobre iusqu'à la mi-feurier : afin que des l'aube du iour chascun se renge à sa besongne, estant la matinée l'auancement de toute œuure. Et par ce moien gaignant autant de temps, sera aussi espargnee la peine de reuenir disner à la maison, ou de leur porter les viures dehors, en quoi a tousiours de l'interest. Apres leur souper, ceux qui auront charge des bestes s'en iront les panser, et souuentesfois le père de famille, en se promenant, descendra aux estables pour s'en prendre garde : tenant l'œil que le bestail soit traicté ainsi qu'il appartient, tousiours d'vn ordinaire; pour le profit qui en renient suiuant le prouerbe, que l'œil du maistre engraisse

le chenal

Tenant en besongne ses gens es iours pluuieux, neigeux et autres importuns, se soignera le père de famille de leur faire faire grandes prouisions de toutes sortes d'articles et instrumens de labourage pour s'en fournir lors à suffisance, voire de la moitié plus qu'il ne luy en faut.... Aussi en mauuais temps le mesnager fera curer ses estables et

traiiailler à autres telles œuures qui ne doiuent estre faites en bon, gardant à dessein semblables besongnes pour lors emploier ses gens....

Paiera bien et gayement les seruiteurs, afin que de mesme il soit serui d'eux, et soit argent, habits et autres choses conuenues pour leur salaire : tout cela leur sera baillé au terme arresté, sans rabais ne délai. Aussi ne leur sera rien auancé sans nécessité de maladie ou autre légitime cause, pour crainte de perte, à raison du saunage et peruers naturel des mercenaires (ou delà pluspart), qui, pleins d'inconstance et sans honneur, se sentans paiez, à la moindre occasion de mescontentement quitteroient Yostre seruice : auquel maugré eux, souuentesfois, ils s'arrestent, de peur de perdre leurs gages. Estant ce vne bonne coustume que de ne les paier qu'après le seruice et non deuant, par là les tenant bridez : autrement peu s'en trouueroient s'enfoncer guieres auant en vos affaires. Leur arriuant maladie ou blesseure, charitablement fera secourir ses seruiteurs par bons traictemens et remèdes, les faisant retirer à part en chambre à ce destinée; car c'est cruauté de les renuoyer alors ou de ne les assister; surtout s'ils sont panures, auxquels, sans autre obligation, est deu secours.

Et d'autant que c'est grand peine d'estre tousiours après les mercenaires à les faire trauailler : pour aucunement estre soulagé, le moien est de ne se charger par trop de seruiteurs louez à l'année; ains iustement pour l'ordinaire culture du domaine, conuient prendre plustost du costé d'en auoir faute, que de reste; d'autant qu'auec de l'argent treuve Ton des gens à la iournee pour auancer les affaires; et les seruiteurs, ne se voians en trop grand nombre, en trauailleront mieux, sans s'attendre que bien peu au labeur d'autrui...

Quant aux fondations et réparations nouuelles et extraordinaires, extraordinairement aussi conuient y beson-

gner, tenant autre ordre qu'à la simple culture de la terre : c'est asçauoir en choisissant les longs iours et beau temps, pour lors, auec bon nombre d'hommes louez à la iournee, parfaire vostre ouurage...

Discernera nostre mesnager la qualité de ses ouurages pour les mettre à exécution chascun selon son ordre : les nécessaires, les premiers; puis les vtiles; après les plaisans. Une ruine de feu, rauine d'eau et autres inconueniens qui quelquesfois suruiennent, contraignent d'en reparer les pertes en quelque temps que ce soit. De mesme auec grande diligence doit on mettre la main à la construction ou redressement d'vn moulin, d'vn canal de prairie, et semblables pièces de remarque, dont le retardement, compté mesme par heures, est preiudiciable, pour l'importance de leurs reuenus. Le planter des vignes et arbres en approche de près, à ce que gaignans temps, tant plustost rapporte du bien, que l'on les y aura préparez. Touchant les choses de seul plaisir, elles seront dressées les dernières. Ce qu'attendant, ne sera le père de famille sans délectation, voiant ses reuenus s'accroistre par sa diligence, emploiee es œuures susdites; le plaisir suiuant tousiours le profit.

[Théâtre d'ariricuUvve , liv. I, chap. vi.',

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