‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 18 sur 60 · AGREMENS ET AVANTAGES DE LA VIE RVSTIQVE · texte numérisé non relu

AGREMENS ET AVANTAGES DE LA VIE RVSTIQVE

La cognoissance des biens que Dieu nous donne est voirement le plus important article de nostre- mesnage, moiennant laquelle nous mesnagerons gayement, tant pour l'utilité que pour l'honneur, guerdon de ceux qui

font bien leurs affaires. Et de là auiendra à nostre père de famille ce contentement que de treuuer sa maison plus aggreable, et son vin meilleur que ceux de Fautrui. Ces contentemens ont induit plusieurs grands personnages à chanter le plaisir des champs, s'esgaians sur tant riche subiet..., et beaucoup d'illustres hommes à se retirer en la solitude de la campagne, pour, hors du bruit, iouïr en repos des aises dont elle abonde. La sérénité du ciel, la santé de l'air, le plaisant aspect de la contrée, montaignes, plaines, valons, coustaux, bois, vignobles, prairies, iardins, terres à bleds, riuieres, fontaines, ruisseaux, estangs; les beaux promenoirs es iardins, prairies, et ailleurs, la contemplation des belles tapisseries de fleurs, les beaux ombrages des arbres; la ioyeuse musique des oyseaux, les diuers chans et langages dubestail, gros et menu, louans le Créateur, en sont les principales causes : y en ayant d'autres infinies, qui ne se peuuent reciter, pour le viure, vesture, port et plaisir de l'homme, dont Dieu a rempli la terre... Entre lesquelles plaisantes commoditez ceste ci est remarquable, qu'es champs, vous n'y voyez que de vos amis, vos ennemis ne vous allant iamais visiter. Et si bien vous n'y estes pas beaucoup accompagné de vos semblables, vous y esprouuez véritable ce commun dire, q\iHl vaut mieux estre seul que mal accompagné; se pratiquant tous les iours es villes combien fascheuse y est la foule du peuple, parmi lequel sont contraints de viure ceux qui y habitent, estans sonnent forcez de faire bonne mine à tels dont ils ne sont guieres aimez : au lieu de la saincte liberté en laquelle vit nostre noble mesnager. Pour de laquelle iouïr, Giceron auoit ses belles maisons de Guman, Formian, Tusculan, où il se pleut tant, mesme en ceste ci, qu'il y composa ses Questions tusculanes, ainsi dites de ce beau lieu; Pline le leune, son Laurentin, d'où escriuant à Fondanus, lui recite les grandes délices dont il iouïssoit aux champs.

OLIVIER DE SERRES 18o

Entre autres, il recognoissoit n'y auoir fait, dit, ni ouï chose qui lui eust despieu, n'aiant eu peur d'estre accusé ou calomnié que de soy mesme, viuant en tel lieu sans passion, sans crainte, sans espérance, et sans avoir la teste trauaillee du bruit commun et nouuelles de ville; Caton le Censeur, son Sabinus, qu'il appeloit père de sa vie, soustenant que la vie champestre estoit la chose du monde la plus honorable que l'homme eust peu choisir. Seneque estoit de telle opinion, n'estimant aucune volupté pareille à celle de sa maison des champs, après auoir treuué moien d'y faire descendre par canaux, des eaux viues pour arrouser ses iardins et prairies. Dioctétien remit le sceptre es mains de la Republique, désirant d'estre à soy, se retira en son païs de Saldine fort content, usant des champs et iardinages. Puis importuné, par lettres et ambassades, de reprendre la charge de l'Empire, n'y voulut oncques entendre. Ces bons pères chrestiens, sainct Augustin, sainct Hierosme, sainct Basile ont aussi recogneu la vie rustique estre la moins importune, pour d'icelle pénétrer plus commodément à la celeste que par autre plus enueloppee. Barthole escriuit ses doctes Commentaires sur le droict, en vn lieu distant de Boulongne enuiron demi -lieue, basti au sommet d'vne plaisante montaignette; Pétrarque à Vaucluse, près d'Auignon, ses poésies italiennes, contenans entre autres belles choses la louange de la vie solitaire. C'a esté de tout temps l'humeur de la noblesse françoise que d'habiter aux champs, n'allans aux villes que pour faire seruice au roy, et pouruoir à leurs affaires pressées, aians en tant de recommandation la liberté, qu'il n'y a gentil -homme qui ne se conforme à l'auis de Gesar, qui estoit d'aimer mieux estre le premier au village, que le second à Rome. De tous lesquels contentemens et plaisirs iouïra nostre père de famille, s'il mesnage si bien, qu'aucune chose ne défaille à sa maison, et que de toutes, il en ait de reste

au bout de l'année... Et le preseruera telle dextre preuoiance du chagrin qui communément accompaigne ceux dont les affaires vont mal. Le faisant viure ioieusement dans sa maison, auec sa femme, en l'amitié et concorde ordonnée de Dieu. D'où sortira l'effect de cest ancien dire, que ^ar concorde les petites choses se font grandes : et ne tumberont au mal que le contraire produit, qui est que 2^(^^ discorde les grandes s'apetissent. Or puis que, selon le prouerbe, nous n'auons autre mal que celuy que voulons auoir, tascherons de nous mettre à nostre aise, surpassant les difficultez qui s'opposent à nostre repos; dont le moien n'est petit, que celuy qui sort du bon mesnage. Et comme l'homme qui combat pour la vertu, et veut viure sans reproche, abhorre les vices, ce lui est vne grande aide que d'estre logé en campagne, desueloppé d'empeschement, en lieu qui le puisse commodément nourrir : ce qu'vn de médiocre estendue et de moienhe faculté fera sous la conduite d'vn bon mesnager, puis que, selon le prouerbe, les choses ne valent que ce qu'on les fait valoir. Lequel treuuera en son agriculture le port de repos, comme estât le plus asseuré, et moins enuié, considérant les délices et repos d'esprit parmi le trauail et le soin de la conduite de son mesnage, dont l'aigreur sera vaincue par la douceur. Et que tout ainsi que les grandes et superbes villes et citez seruent de théâtre et de spectacle à nos misères et calamitez, ainsi les champs solitaires couurent nos imperfections et infirmitez^, toutes choses honnestes y estans receuës, quoique de peu de lustre. Telle franche liberté dispense nos nobles mesnagers, hommes et femmes, d'vser de tant de pompe en habit, de suite de seruiteurs, de carosses, haquenees, et autres montures, dont leurs semblables vsent es grosses villes, auec grands respects. Ains au contraire, comment qu'ils soient vestus, suiuis et montez, c'est tousiours honorablement; s'allans promener par leurs possessions et vil-

lages, seuls ou accompagnez, comme bon leur semble, sans aucun deschet de leurs authoritez; voire et en tel équipage receuoir les grands seigneurs, quand ils leur font tant d'honneur que de les visiter. Lesquelles différences nostre mesnager recognoist à l'œil, lors que, contraint d'aller poursuiure vn procez en vn parlement, ou autre affaire d'importance, ailleurs es grosses villes, change pour quelque temps sa façon de viure, libre, en vne seruile; son repos, en trauail : et aioustant à telles poursuites Fexcessiue despense, fait qu'à son retour chez luy y apporte la vraie cognoissance de son bonheur, auparauant contemplé seulement en idée...

Ainsi le père et la mère de famille viuatis et mesnageans, non seulement ils entretiendront leur maison en Testât qu'ils l'ont eue de leurs ancestres, ains l'augmenteront en reuenu : d'où sortiront les moiens de satisfaire à toutes despenses honnestes, pour eux, leurs enfans et amis. Et auec telles commoditez, passans doucement ceste vie, s'acquerront l'honneur d'auoir vertueusement vescu en ce monde : laissans à leurs enfans bien instruicts et morigénez leur terre en bon estât, auec l'exemple de leur belle vie, richesse à priser par sur toute autre. Auquel poinct les bons mesnagers paruiendront par la bénédiction de Dieu.

{Théâtre d'agriculture, liv. VIII, conclusion.)

François de Sales naquit en 1567. Il fut reçu docteur à Paris, nommé prévôt d'Annecy, puis évêque de Genève, dont les hérétiques étaient maîtres. II poursuivit avec amour leur conversion : la force et la suavité de sa doctrine, sa parole pleine d'onction, sa charité, emportèrent le cœur des prétendus réformés , dont un grand nombre guidés par lui rentrèrent dans le giron de la sainte Église. En 1610, il fonda avec M"° de Chantai l'ordre de la Visitation. 11 mourut à Lyon en 1622, et fut canonisé en 1665. Les ouvrages qu'il a laissés, outre qu'ils renferment la théologie la plus haute, sont écrits avec une clarté, une vigueur, une grâce pénétrante, qui mettent l'aimable saint au premier rang de nos prosateurs.

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