LETTRE AV PRESIDENT FREMYOT
Monsieur, la charité est esgallement facile à donner et à receuoir les bonnes impressions du prochain; mais si à sa générale inclination on adiouste celle de quelque particulière amitié, elle se rend excessiue en ceste facilité. Monsieur de Bourges et M"' de Chantai, vos chers et dignes enfans, m'ont sans doubte esté trop fauorables en la persuasion qu'ils vous ont faicte de me vouloir du bien, car ie voys bien, Monsieur, par la lettre qu'il vous a pieu de m'escrire, qu'ils y ont employé des couleurs desquelles
ma chetiue ame ne fut oncques teinte. Et vous, Monsieur, n'auez pas esté moins aisé, ny, comme ie cognois, moins aise de leur donner vne ample et libérale créance. La charité, dit TApostre, croit tout et se resiouit du bien. En cela seul ils n'auront pas sceu passer la mesure à dire, ny vous, Monsieur, à croire, que ie leur ai voué toutes mes affections, qui vous sont, par ce moyen, acquises, puisqu'ils sont vostres auec tout ce qu'ils ont. Permettez moi. Monsieur, que ie laisse courir ma plume à la suite de mes pensées, pour respondre à vostre lettre. C'est bien la vérité que i'ay recogneu en Monsieur de Bourges vne si naïfve bonté et d'esprit et de cœur, que ie me suis relasché à conférer auecluy des offices de nostre commune vacation, auec tant de liberté, que, reuenant à moy, ie n'ay sceu qui auoit usé de plus de simplicité, ou luy à m'escouter, ou moy à luy parler.
Or, Monsieur, les amitiez fondées sur lesus Christ ne laissent pas d'estre respectueuses, pour estre vn peu simples et à la bonne foy. Nous nous sommes bien coupé de la besoiigne l'vn à l'autre : nos désirs de seruir Dieu et son Eglise (car ie confesse que l'en ay, et luy ne sçauroit dissimuler qu'il n'en soit plein) se sont, ce me semble, aiguisez et animez par la rencontre. Mais, Monsieur, vous voulez que ie continue de mon costé ceste conuersation, et sur ce subiect, par lettres. le vous asseure que, si ie voulois, ie ne m'en saurois empescher; et de faict, ie luy enuoie vne lettre de quatre fueilles et toute de ceste estoffe. Non, Monsieur, ie n'apporte plus nulle considération à ce que ie suis moins que luy, ny à ce qu'il est plus que moy, et en tant de façons : amor œquat amantes. le luy parle fidellement et auec toute la confiance que mon ame peut auoir en celle que i'estime des plus franches, rondes et vigoureuses en amitié. Et quant à M""' de Chantai, i'aime mieux ne rien dire du désir que i'ay de son bien éternel, que d'en dire trop peu. Mais Monsieur le président des
comptes, vostre bon frère, ne vous a il point dit qu'il m'aimoit aussi bien fort? le vous dirai bien au moins que le m'en tiens pour tout asseuré. H n'est pas iusque au petit Celse-Benigne, et à votre Aymee, qui ne me cognoisse, et qui ne m'ait caressé en vostre maison. Voyez, Monsieur, si ie suis vostre, et par combien de liens. l'abuse de vostre bonté à vous desploier si grossièrement mes affections; mais, Monsieur, quiconque me prouoque en la contention d'amitié, il faut qu'il soit bien ferme, car ie ne l'espargne point.
Si faut il que ie vous obeysse encore en ce que vous me commandez de vous escrire les principaux poincts de vostre debuoir. l'ayme mieux obeyr, au péril de la discrétion, que d'estre discret, au péril de l'obeyssance. Ce m'est à la vérité vne obeyssance vn petit aspre ; mais vous ingérez bien qu'elle en vaut mieux. Vous excédez bien en humilité à me faire ceste demande; pourquoi ne me sera il loisible d'excéder en simplicité à vous obeyr?
Monsieur, ie sçay que vous auez faict vne longue et très honnorable vie, et tousiours très constante en la saincte Eglise catholique; mais au bout de là c'a esté au monde et au maniement de ses affaires. Chose estrange, mais que l'expérience et les auteurs tesmoingnent, vn chenal, pour braue et fort qu'il soit, cheminant sur les passées et alleures du loup, s'engourdit et perd le pas : il n'est pas possible que, viuans au monde, quoique nous ne le touchions que des pieds, nous ne soyons embrouillez de sa poussière. Nos anciens pères , Abraham et les autres, presentoient ordinairement à leurs hostes le lauement des pieds : ie pense, Monsieur, que la première chose qu'il faut faire, c'est de lauer les affections de nostre ame , pour receuoir l'hospitalité de nostre bon Dieu en son paradis. Il mê semble que c'est tousiours beaucoup de reproche aux mortels sans y auoir pensé; mais il est double à ceux que nostre Seigneur a fauorisez du bien de la vieillesse. Ceux qui s'arment
auant que l'alarme se donne, le sont tousiours mieux que les autres qui, sur l'effroy, courent çà et là au plastron, aux cuissars, au casquet. 11 faut tout à l'aise dire ses adieux au monde, et retirer petit à petit ses affections des créatures. Les arbres que le vent arrache ne sont pas propres pour estre transplantez, parce qu'ils laissent leurs racines en terre; mais qui les veut porter en vne autre terre, il faut que dextrement il desengage petit à petit toutes les racines l'vne après l'autre; et puis que de ceste terre misérable nous deuons estre transplantez en celle des viuans, il faut retirer et desengager nos affections l'vne après l'autre de ce monde : ie ne dis pas qu'il faille rudement rompre toutes les alliances que nous y auons contractées (il faudroit à Taduenture des efforts pour cela), mais il les faut descoudre et desnouer. Ceux qui partent à l'improueuë sont excusables de n'auoir pas pris congé des amis, et de partir en mauuais équipage; mais non pas ceux qui ont sceu l'enuiron du temps de leur voyage : il se faut tenir prest, ce n'est pas pour partir deuant l'heure, mais pour l'attendre auec plus de tranquillité. A cest effect, ie croy. Monsieur, que vous aurez une incroyable consolation de choisir de chaque iour vne heure pour penser deuant Dieu et vostre bon ange, à ce qui vous est nécessaire pour faire vne bienheureuse retraicte. Quel ordre à vos affaires, s'il falloit que ce fust bientost? le sçay que ces pensées ne vous seront pas nouuelles; mais il faut que la façon de les faire soit nouuelle en la présence de Dieu, auec vne tranquille attention, et plus pour esmouuoir l'affectiue que pour esclairer l'intellectiue...
l'ay veu et iouy de vostre belle bibliothèque; ie vous présente pour vostre leçon spirituelle sur ce propos sainct Ambroise de Bono Mortis, sainct Bernard de Interiori Domo, et plusieurs homélies de sainct Ghrysostome. Vostre sainct Bernard dit que l'ame qui veut aller à Dieu doit premièrement baiser les pieds du Crucifix, purger à ses
affections, et se résoudre à bon escient de se retirer petit à petit du monde et de ses vanitez : puis baiser les mains , pour la nouueauté des actions, qui suit le changement des affections : et enfin le baiser en la bouche, s'vnissant par un amour ardent à ceste suprême bonté. C'est le vray progrez d'vne honneste retraicte.
On dit qu'Alexandre le Grand cinglant en haute mer descouurit luy seul et premièrement l'Arabie Heureuse, à l'odeur des bois aromatiques qui y sont; aussi luy seul y auoit sa prétention. Ceux qui prétendent au pays éternel, quoique cinglant en la haute mer des affaires de ce monde, ont vn certain pressentiment du ciel, qui les anime et encourage merueilleusement; mais il faut se tenir en proue, et le nez tourné de ce costé là.
Nous nous debuons à Dieu, à la patrie, aux parens, aux amis : à Dieu premièrement, puis à la patrie, mais premièrement à la céleste, secondement à la terrestre; après cela à nos proches : mais nul ne vous est si proche que vous mesme, dit nostre Seneque chrestien; enfin aux amis : mais n'estes vous pas le premier des vostres? Il remarque que sainct Paul dit à son Timothée : Attende tibi' et gregi : primo tïbi, inde gregi, dit il.
C'est bien assez. Monsieur, si ce n'est trop pour ceste année, laquelle s'enfuit et s'escoule de deuant nous, et, dans ces deux mois prochains, nous fera voir la vanité de sa durée, comme ont faictes toutes les précédentes qui ne durent plus. Vous m'auez commandé que toutes les années ie vous escriue quelque chose de ceste sorte : me voilà quitte pour celle cy, en laquelle ie vous supplie d'oster le plus de vos affections de ce monde que vous pourrez , et à mesure que vous les arracherez, de les transplanter au ciel.
LETTRE A VNE DAME, SA MERE d'aLLIANCE, SVR LA MORT DE SON FILS
Que mon ame est en peine de vostre cœur, ma très chère mère! car ie le vois, ce me semble, ce pauure cœur maternel, tout couuert d'vn ennuy excessif: ennuy toutesfois que l'on ne peut ny blasmer ny trouuer estrange , si on considère combien estoit aimable ce fils duquel ce second esloignement de nous est le subiect de nostre amertume. Ma très chère mère, il est vray, ce cher fils estoit l'vn des plus désirables qui fust oncques : tous ceux qui le cogneurent le recogneurent et le cognoissent ainsy. Mais n'est ce pas vne grande partie de la consolation que nous debuons prendre maintenant, ma très chère mère? car en vérité il semble que ceux desquels la vie est si digne de mémoire et d'estime viuent encore après le trespas, puis qu'on a tant de plaisir à les ramenteuoir et représenter aux esprits de ceux qui demeurent.
Ce fils, ma très chère mère, auoit desià faict vn grand esloignement de nous, s'estant volontairement priué de l'aer du monde auquel il estoit né, pour aller seruir son Dieu, son roy et sa patrie en vn autre nouueau monde. Sa générosité l'auoit animé à cela, et la vostre vous auoit faict condescendre à vne si honnorable resolution, pour laquelle vous auiez renoncé au contentement de le reuoir iarnais en ceste vie; et ne vous restoit que l'espérance d'auoir de temps en temps de ses lettres. Et voilà, ma très chère mère, que, sous le bon plaisir de la prouidence diuine, il est parti de cest autre monde, pour aller en celuy qui est le plus ancien et le plus désirable de tous, et auquel il nous faut tous aller chacun en sa saison , et où vous le verrez plus tost que vous n'eussiez faict s'il fust demeuré en ce monde
SAINT FRANÇOIS DE SALES 19o
nouueau, parmy les trauaux des conquestes qu'il pretendoit faire à son roy et à l'Eglise. Eq somme il a fini ses iours mortels en son debuoir et dans l'obligation de son serment. Geste sorte de fin est excellente, et ne faut pas douter que le grand Dieu ne la luy ait rendue heureuse, selon que des le berceau il Fauoit continuellement fauorisé de sa grâce, pour le faire viure très chrestiennement.
Consolez vous donc, ma très chère mère, et soulagez vostre esprit, adorant la diuine prouidence, qui fait toutes choses très suauement : et bien que les motifs de ses décrets nous soyent cachez, si est ce que la vérité de sa debonnaireté nous est manifeste, et nous oblige à croire qu'elle fait toutes choses en parfaicte bonté. Vous estes quasy sur le despart, pour aller où est cest aimable enfant; quand vous y serez, vous ne voudriez pas qu'il fust aux Indes, car vous verrez qu'il sera bien mieux auec les anges et les saincts qu'il ne seroit pas auec les tigres et barbares. Mais en attendant l'heure de faire voile, appaisez vostre cœur maternel par la considération de la très saincte éternité, en laquelle il est, et de laquelle vous estes toute proche. Et en lieu que vous luy escrirez quelquesfois, parlez à Dieu pour luy, et il sçaura promptement tout ce que vous voudrez qu'il sçache, et receura toute l'assistance que vous luy ferez par vos vœux et prières, soudain que vous l'aurez faicte et deliurée entre les mains de sa diuine maiesté.
Les chrestiens ont grand tort d'estre si peu chrestiens comme ils sont, et de violer si cruellement les loix de la charité, pour obeyr à celles de la crainte; mais, ma très chère mère, il faut prier Dieu pour ceux qui font ce grand mal, et appliquer ceste prière là à l'ame de vostre defunct. C'est l'oraison la plus agréable que nous puissions faire ù Celuy qui en fit vne pareille sur la croix, à laquelle sa très saincte mère respondit de tout son cœur, l'aymant d'vne très ardente charité.
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Vous ne sçaiiriez croire combien ce coup a touché mon cœur; car enfin c'estoit mon cher frère, et qui m'auoit aymé extrêmement. l'ay prié pour luy et le ferai tousiours, et pour vous, ma très chère mère, à qui ie veux rendre toute ma vie vn particuher honneur et amour, de la part encore de ce frère trespassé, duquel l'amitié immortelle me vient solliciter d'estre de plus en plus, Madame ma très chère mère, vostre fils et seruiteur tout humble, tout fidelle et tout obeyssant.