‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 25 sur 60 · SVR LA MORT DE LA TRES SAINGTE VIERGE · texte numérisé non relu

SVR LA MORT DE LA TRES SAINGTE VIERGE

On dit d'vn costé que Nostre Dame reuela à saincte Mathilde que la maladie de laquelle elle mourut, ne fut autre chose qu'vn assaut impétueux du divin amour; mais saincte Brigide et sainct lean Damascene tesmoignent qu'elle mourut d'vne mort extrêmement paisible : et l'vn et l'autre est vray.

Les estoilles sont merueilleusement belles à voir, et iettent des clartez agréables; mais si vous y auez pris garde, c'est par brillemens, estincellemens et eslans qu'elles produisent leurs rayons, comme si elles enfantoient la lumière auec effort à diuerses reprises; soit que leur clarté estant foible ne puisse pas agir si continuellement auec esgalité, soit que nos yeux imbecilles ne fassent pas leur veuë constante et ferme, à cause de la grande distance qui est entre eux et ces astres : ainsy pour l'or dinaire les saincts qui moururent d'amour, sentirent vne grande variété d'accidens et simptomes de dilection auant que d'en venir au trespas, force eslans, force assauts, force extases, force langueurs, force agonies; et sembloit que leur amour enfantast par effort et à plusieurs re-

prises leur bienheureuse mort : ce qui se fit à cause de la débilité de leur amour, non encore absolument parfaict, qui ne pouuoit pas continuer sa dilection auec vne esgalle fermeté.

Mais ce fut tout autre chose en la très saincte Vierge; car, comme nous voyons croistre la belle aube du iour, non à diuerses reprises et par secousses, ains par vne certaine dilatation et croissance continue, qui est presque insensiblement sensible; en sorte que vrayement on la void croistre en clarté, mais si esgallement que nul n'apperçoit aucune interruption, séparation ou discontinuation de ses accroissemens : ainsy le diuin amour croissoit à chaque moment dans le cœur virginal de nostre glorieuse Dame, mais par des croissances douces, paisibles et continues , sans agitation , ny secousse , ny violence quelconque. Ah! non, il ne faut pas mettre vne impétuosité d'agitation en ce céleste amour du cœur maternel de la Vierge; car l'amour de soy mesme est doux, gratieux, paisible et tranquille. Que s'il fait quelquesfois des assauts, s'il donne des secousses à l'esprit, c'est parce qu'il y trouue de la résistance. Mais quand les passages de Famé luy sont ouuerts sans opposition ny contrariété, il fait ses progrez paisiblement, auec vne suauité nompareille. Ainsy donc la saincte dilection employoit sa force dans le cœur virginal de sa mère sacrée, sans effort ny violente impétuosité, d'autant qu'elle ne trouuoit ny résistance ny empeschement quelconque; car comme l'on void les grands fleuues faire des bouillons et reiaillissemens auec grand bruit, es endroits rabouteux, esquels les rochers font des bancs et escueils, qui s'opposent et enipeschent l'escoulement des eaux; ou, au contraire, se trouuans en la plaine, ils coulent et flottent doucement sans effort; de mesme le diuin amour trouuant es âmes humaines plusieurs empeschemens et résistances, comme à la vérité toutes en ont, quoique différemment, il y fait

des violences, combattant les mauuaises inclinations, frappant le cœur, poussant la volonté par diuerses agitations et differens efforts, à fin de se faire faire place, ou du moins outrepasser ces obstacles. Mais en la Vierge sacrée, tout fauorisoit et secondoit le cours de l'amour céleste; les progrez et accroissemens d'iceluy se faisoient incomparablement plus grands qu'en tout le reste des créatures, progrez neantmoins infiniment doux, paisibles et tranquilles. Non, elle ne pasma pas d'amour ny de compassion auprès de la croix de son fils, encor qu'elle eust alors le plus ardent et douloureux accez d'amour qu'on puisse imaginer; car bien que l'accez fust extrême, si fut il toutesfois esgallement fort et doux tout ensemble, puissant et tranquille, actif et paisible, composé d'vne chaleur aiguë, mais suaue.

le ne dis pas qu'en l'ame de la très saincte Vierge il n'y eust deux portions, et par conséquent deux appétits : l'vn selon l'esprit et la raison supérieure, l'autre selon les sens et la raison inférieure; en sorte qu'elle pouuoit sentir des répugnances et contrarietez de l'vn à l'autre appétit; car ce trauail se treuua mesme en Nostre Seigneur, son fils. Mais ie dis qu'en ceste céleste Mère toutes les affections estoient si bien rangées et ordonnées, que le diuin amour exerçoit en elle son empire et sa domination très paisiblement, sans estre troublée par la diuersité des volontez ou appétits, ny par la contrariété des sens, parce que les répugnances de l'appétit naturel, ny les mouuemens des sens n'arrivoient iamais iusques au péché, non pas mesme iusques au péché véniel : ains, au contraire, tout cela estoit sainctement et fidèlement employé au seruice du sainct amour, pour l'exercice des autres vertus, lesquelles pour la pluspart ne peuuent estre practiquées qu'entre les difficultez, oppositions et contradictions.

La glorieuse Vierge ayant eu part à toutes les mi-

seres du genre humain, exceptées celles qui tendent immédiatement au péché, elle les employa très vtilement pour l'exercice et accroissement des sainctes vertus de force, tempérance, iustice et prudence, pauureté, humilité, souffrance, compassion; de sorte qu'elles ne donnoient aucun empeschement, ains beaucoup. d'occasions à l'amour céleste de se renforcer par des continuels exercices et auancemens...

C'est pourquoy, comme le fer, s'il estoit quitte de tous empeschemens, et mesme de sa pesanteur, seroit attiré fortement, mais doucement, et d'vne attraction esgalle, par l'aymant; en sorte neantmoins que l'attraction seroit tousiours plus active et plus forte, à mesure que l'vn seroit plus près de l'autre, et que le mouuement seroit plus proche de sa fin : ainsy la très saincte Mère, n'ayant rien en soy qui empeschast l'opération du diuin amour de son fils, elle s'unissoit auec iceluy d'vne vnion incomparable, par des extases douces, paisibles et sans effort; extases esquelles la partie sensible ne laissoit pas de faire ses actions, sans donner pour cela aucune incommodité à r vnion de l'esprit; comme réciproquement la parfaicte application de son esprit ne donnoit pas fort grand diuertissement aux sens. Si que la mort de ceste Vierge fut plus douce qu'on ne se peut imaginer; son fils l'attirant suauement à l'odeur de ses parfums; et elle s'escoulant très amiablement après la senteur sacrée d'iceux dedans le sein de la bonté de son fils. Et bien que ceste saincte ame aimast extrêmement son très sainct, très pur et très aimable corps, si le quitta elle neantmoins sans peine ny résistance quelconque, comme la chaste ludith, quoiqu'elle aimast grandement les habits de pénitence et de viduité, les quitta neantmoins et s'en despouilla auec plaisir, pour se reuestir de ses habits nuptiaux quand elle alla se rendre victorieuse d'Holophernes.; ou comme lonathas, quand pour l'amour de Dauid il se despouilla de ses

vestemens. L'amour auoit donné près de la croix à caste diuine espouse les supresmes douleurs de la mort; certes il estoit raisonnable qu'en fin la mort luy donnast les souueraines délices de l'amour.

[De l'Amour de Dieu, liv, VII , chap. xiv.)

DE LA LOVANGE DE DIEV

L'honneur n'est pas en celuy que l'on honore, mais en celuy qui honore ; car combien de fois arriue il que celuy que nous honorons n'en sçait rien, et n'y a seulement pas pensé? combien de fois louons nous ceux qui ne nous cognoissent pas ou qui dorment? Et toutesfois, selon l'estime commune des hommes, et leur ordinaire façon de conceuoir, il semble que c'est faire du bien à quelqu'vn, quand on luy fait de l'honneur; et qu'on luy donne beaucoup, quand on luy donne des tiltres et des louanges : et nous ne faisons pas difficulté de dire qu'vne personne est riche d'honneur, de gloire, de réputation, de louange, encor qu'en vérité nous sçachions bien que tout cela est hors de la personne honorée, et que bien souuent elle n'en reçoit aucune sorte de profit....

Dieu, comblé d'vne bonté qui surmonte toute louange et tout honneur, ne reçoit aucun aduantage ny surcroist de bien pour toutes les bénédictions que nous luy donnons; il n'en est ny plus riche, ny plus grand, ny plus content, ny plus heureux : car son heur, son contentement, sa grandeur et ses richesses ne sont ny ne peuuent estre que la diuine infinité de sa bonté. Tou-

SAINT FRANÇOIS DE SALES 24t

tesfois parce que, selon nostre appréhension ordinaire, l'iionneur est estimé l'vn des plus grands effects de nostre bien-vueillance enuers les autres, et que par iceluy non seulement nous ne présupposons point d'indigence en ceux que nous honorons, mais plustost nous protestons qu'ils abondent en excellence : partant nous employons ceste sorte de bien-vueillance enuers Dieu, qui non seulement l'agrée, mais la requiert, comme conforme à nostre condition, et si propre pour tesmoigner l'amour respectueux que nous lui debuons, que mesmeil nous a ordonné de luy rendre et rapporter tout honneur et gloire.

Ainsy donc, Famé qui a pris vne grande complaisance en l'infinie perfection de Dieu, voyant qu'elle ne peut lui souhaitter aucun agrandissement de bonté, parce qu'il en a infiniment plus qu'elle ne peut désirer, ny mesme penser, elle désire au moins que son nom soit beny, exalté, loué, honoré et adoré de plus en plus. En commençant par son propre cœur, elle ne cesse point de le prouoquer à ce sainct exercice : et, comme vne auette sacrée, elle va voletant çà et là sur les fleurs des œuures et excellences diuines, recueillant d'icelles vne douce variété de complaisances desquelles elle fait naistre et compose le miel céleste de bénédictions, louanges et confessions honorables, par lesquelles, autant qu'elle peut, elle magnifie et glorifie le nom de son bien-aymé, à l'imitation du grand Psalmiste, qui, ayant enuironné et comme parcouru en esprit les merueilles de la diuine bonté, immoloit sur l'autel de son cœur l'hostie mystique des eslans de sa voix, par cantiques et psalmes d'admiration et bénédiction. •

Mais ce désir de louer Dieu, que la saincte bien-vueillance excite en nos cœurs, est insatiable : car l'ame qui en est touchée voudroit auoir des louanges infinies pour les donner à son bien-aymé, parce qu'elle void que ses

perfections sont plus qu'infinies : si que se trouuant bien esloignée de pouuoir satisfaire à son souhait, elle fait des extrêmes efforts d'affection, pour en quelque sorte louer cette bonté toute louable, et ces efforts de bien-vueillance s'agrandissent admirablement par la complaisance : car à mesure que l'ame trouue Dieu bon, sauourant de plus en plus la suauité d'iceluy et se complaisant en son infinie beauté, elle voudroit aussi relever plus hautement les louanges et bénédictions qu'elle luy donne. Or à mesure aussi que l'ame s'eschauffe à louer la douceur incompréhensible de son Dieu, elle agrandit et dilate la complaisance qu'elle prend en icelle; et par cest agrandissement, elle s'anime de plus fort à la louange. De sorte que l'affection de complaisance, et celle de louange, par ces réciproques poussemens et mutuelles inclinations qu'elles font l'vne à l'autre, s'entredonnent des grands et continuels accroissemens

Le cœur atteint et pressé du désir de louer plus qu'il ne peut la divine bonté, après diuers efforts, sort maintesfois de soy mesme pour conuier toutes les créatures à le secourir en son dessein. Gomme nous voyons auoir faict les trois enfans en la fournaise, en cest admirable cantique des bénédictions, par lequel ils excitent tout ce qui est au ciel, en la terre et sous terre, à rendre grâces à Dieu éternel, en le louant et bénissant souuerainement : ainsy le glorieux Psalmiste, tout esmeu de la passion sainctement desreglée qui le portoit à louer Dieu, va sans ordre, sautant du ciel à la terre, et de la terre au ciel, appelant pesle-mesle les Anges, les poissons, les monts, les eaux, les dragons, les oyseaux, les serpens, le feu, la gresle, les brouillars, assemblant par ses souhaits toutes les créatures; afin que toutes ensemble s'accordent à magnifier pieusement leur Créateur : les vues celebrans elles mesmes les diuines louanges, et les autres donnans le

subiect de le louer par les merueilles de leurs différentes proprietez, lesquelles manifestent la grandeur de leur facteur; si que ce diuin Psalmiste royal, ayant composé vne grande quantité de pseaumes, auec ceste inscription, Louez Dieu ; après auoir discouru parmy toutes les créatures, pour leur faire les sainctes semonces de bénir la maiesté céleste, et parcouru vne grande variété de moyens et instrumens propres à la célébration des louanges de ceste éternelle bonté, en fin, comme tombant en deffaillance d'haleine, il conclud toute sa sacrée psalmodie par cest eslan : Tout esprit loue le Seigneur, c'est à dire, tout ce qui a vie, ne viue ny ne respire que pour bénir le Créateur!....

L'ame amoureuse voyant qu'elle ne peut assouuir le désir qu'elle a de louer son bien-aymé, tandis qu'elle vit entre les misères de ce monde, et sçachant que les louanges qu'on rend au ciel à la diuine bonté, se chantent d'vn air incomparablement plus agréable : 0 Dieu! dit elle, que les louanges respandues par ces bienheureux esprits deuant le throsne de mon Roy céleste sont louables! que leurs bénédictions sont dignes d'estre bénites! o que de bon heur d'ouyr ceste mélodie de la très saincte éternité, en laquelle, par vne très souëfue rencontre de voix dissemblables et de tons dispareils, se font ces admirables accords, esquels toutes les parties auançans les vnes sur les autres, par vne suite continuelle, et incompréhensible liaison de chasses , on entend de toutes parts retentir des perpétuels AUeluyal

Voix pour leur esclat comparées aux tonnerres, aux trompettes, au bruit des vagues de la mer agitée : mais voix qui aussi, pour leur incomparable douceur et suauité, sont comparées à la mélodie des harpes délicatement et

délicieusement sonnées par la main des plus excellens loueurs. Et voix qui toutes s'accordent à dire le ioyeux cantique paschal : AUeluya, louez Dieu, amen, louez Dieu. Car sçachez qu'vne voix sort du throsne diuin , qui ne cesse de crier aux heureux habitans de la glorieuse Hierusalem céleste : Dites à Dieu louange, o vous qui estes ses seruiteurs, et qui le craignez, grands et petits: à quoy toute ceste multitude innombrable des saincts, les chœurs des Anges, et les chœurs des hommes assemblez, respond chantant de toute sa force, Alleluya, louez Dieu. Mais quel est ceste voix admirable, qui, sortant du throsne diuin, annonce les Alleluya aux esleus, sinon la très saincte complaisance, laquelle estant receuë dedans l'esprit, leur fait ressentir la douceur des perfections diuines; en suite de laquelle naist en eux l'amoureuse bien-vueillance, source viue des louanges sacrées? Ainsy par effect, la complaisance, procédant du throsne, vient intimer les grandeurs de Dieu aux bienheureux; et la bien-vueillance les excite à respandre réciproquement deuant le throsne les parfums de louange. C'est pourquoy par manière de responce ils chantent éternellement, Alleluya, c'est-à-dire, louez Dieu. La complaisance vient du throsne dans le cœur, et la bien-vueillance va du cœur au throsne.

0 que ce temple est aimable où tout retentit en louanges ! Que de douceur à ceux qui viuent en ce sacré seiour où tant de Philomeles et rossignols célestes chantent auec ceste saincte contention d'amour les cantiques d'éternelle suauitél...

Nous allons donc montans en ce sainct exercice de degré en degré, par les créatures que nous inuitons à louer Dieu, passans des insensibles aux raisonnables et intellectuelles, et de l'Eglise militante à la triomphante, en laquelle nous nous releuons entre les anges et les saincts, iusqu'à ce qu'au dessus de tous nous ayons rencontré la

très saincte Vierge, laquelle d'vn air incomparable loue et magnifie la Diuinité, plus hautement, plus sainctement et plus délicieusement que tout le reste des créatures ensemble sçauroit iamais faire...

Entre tous les chœurs des hommes, et tous les chœurs des Anges, on entend cette voix hautaine de la tressaincte Vierge, qui, releuée au dessus de tout, rend plus de louange à Dieu que tout le reste des créatures. Aussi le Roy céleste la conuie tout particulièrement à chanter...

Mais ces louanges que ceste mère d'honneur et de belle dilection, auec toutes les créatures ensemble, donne à la Diuinité, quoique excellentes et admirables, sont neantmoins si infiniment inférieures au mérite infiny de la bonté de Dieu qu'elles n'ont aucune proportion auec iceluy; et partant quoiqu'elles contentent grandement la sacrée bien-vueillance que le cœur amant a pour son bienaymé; si est ce qu'elles ne l'assouuissent pas. Il passe donc plus auant et inuite le Sauueur de louer et glorifier son Père éternel, de toutes les bénédictions que son amour filial luy peut fournir. Et lors , l'esprit arriue en vn lieu de silence; car nous ne sçauons plus faire autre chose qu'admirer. 0 quel cantique du Fils pour le Père ! 0 que ce cher bien-aymé est beau entre tous les enfans des hommes! 0 que sa voix est douce, comme procédante des leures sur lesquelles la plénitude de la grâce est respandue! Tous les autres sont parfumez, mais luy, il est le parfum mesme; les autres sont embaumez, mais luy, il est le baume respandu : le Père éternel reçoit les louanges des autres, comme senteurs de fleurs particulières; mais au sentir des bénédictions que le Sauueur lui donne, il s'escrie, sans doute : Oh! voicy l'odeur des louanges de mon Fils, comme l'odeur d'vn champ plein de fleurs que i'ay beny. Ouy, toutes les bénédictions que l'Eglise militante et triomphante donne à Dieu sont bénédictions an-

geliques et humaines : car si bien elles s'addressent au Créateur, toutesfois elles procèdent de la créature; mais celles du Fils, elles sont diuines; car elles ne regardent pas seulement Dieu, comme les autres, ains elles prouiennent de Dieu; car le Rédempteur est vray Dieu : elles sont diuines, non seulement quant à leur fin, mais quant à leur origine; diuines parce qu'elles tendent à Dieu; diuines parce qu'elles procèdent de Dieu : Dieu prouoque l'âme et donne la grâce requise pour la production des autres louanges; mais celles du Rédempteur, luy qui est Dieu, les produit lui mesme. C'est pourquoy elles sont infinies. Geluy qui, le matin, ayant ouy assez longuement, entre les boscages voisins, vn gazouillement agréable d'vne grande quantité de serins, linottes, chardonnerets et autres tels menus oyseaux, entendroit enfin vn maistre rossignol , qui -en parfaicte mélodie rempliroit l'air et l'aureille de son admirable voix, sans doute qu'il prefereroit ce seul chantre boscager à toute la trouppe des autres. Ainsy après auoir ouy toutes les louanges que tant de différentes créatures à l'enuy les vues des autres rendent unanimement à leur Créateur; quand enfin on escoute celle du Sauueur, on y trouue vne certaine infinité de mérite, de valeur, de suauité, qui surmonte toute espérance et attente du cœur : et l'ame alors comme resueillée d'vn profond sommeil, et tout à coup rauie par l'extrémité de la douceur de telle mélodie :'Hé, ie l'entens, o la voix, la voix de mon bien-aymél voix reyne de toutes les voix, voix au prix de laquelle les autres voix ne sont qu'vn muet et morne silence. Voyez comme ce cher amy s'eslance; le voicy qu'il vient tressaillir es plus hautes montagnes, outrepassant les coUines; sa voix retentit au dessus des Séraphins et de toute créature : il a la veuë de cheureuil pour pénétrer plus auant que nul autre en la beauté de l'obiect sacré qu'il veut louer : il ayme la mélodie de la gloire et louange de son Père plus que tous. C'est pourquoy il fait

des tressaillemens de louanges et bénédictions au dessus de tous.

Toutes les actions humaines de nostre Sauueur sont infinies en valeur et mérite, à raison de la personne qui les produit, qui est un mesme Dieu auec le Père et le Sainct Esprit. Mais elles ne sont pas pourtant de nature et essence infinie. Car tout ainsy qu'estans en une chambre nous ne receuons pas la lumière selon la grandeur de la clarté du soleil qui la respand, mais selon la grandeur de la fenestre par laquelle il la communique : de mesme les actions humaines du Sauueur ne sont pas infinies, bien qu'elles soyent d'infinie valeur; d'autant qu'encor que la personne diuine les fasse, elle ne les fait pas toutesfois selon l'estendue de son infinité, mais selon la grandeur finie de son humanité , par laquelle elle les fait. De sorte que comme les actions humaines de nostre doux Sauueur sont infinies en comparaison des nostres; aussi sont elles finies en comparaison de l'essentielle infinité de la Diuinité. Elles sont d'infinie valeur, estime et dignité, parce qu'elles procèdent d'vne personne qui est Dieu; mais elles sont d'essence et nature finie, parce que Dieu les fait selon sa nature et substance humaine, qui est finie. La louange donc qui part du Sauueur en tant qu'il est homme, n'estant pas de tout poinct infinie, elle ne peut correspondre de toutes parts à la grandeur infinie de la Diuinité, à laquelle elle est destinée.

C'est pourquoy, après le premier rauissement d'admiration qui nous saisit quand nous auons rencontré vne louange si glorieuse, comme est celle que le Sauueur donne à son Père, nous ne laissons pas de recognoistre que la Diuinité est encor infiniment plus louable qu'elle ne peut estre louée ny par toutes les créatures, ny par l'humanité mesme du Fils éternel.

Si quelqu'vn louoit le suleii à cause de sa lumière, plus

il s'esleueroit vers iceluy pour le louer, plus il le trouueroit louable, parce qu'il y verroit tousiours plus de splendeur. Que si c'est ceste beauté de la lumière qui prouoque les allouettes à chanter, comme il est fort probable, ce n'est pas merueille si elles chantent plus clairement à mesure qu'elles volent plus hautement, s'esleuans esgallement en chant et en vol, iusques à tant que, ne pouuans presque plus chanter, elles commencent à descendre, de ton et de corps, rabbaissans petit à petit leur vol comme leur voix. Ainsy à mesure que nous montons par bien-vueillance vers la Diuinité pour entonner et ouyr ses louanges, nous voyons qu'il est tousiours au dessus de toute louange. Et finalement nous cognoissons qu'il ne peut estre loué selon qu'il mérite, sinon par luy mesme, qui seul peut dignement esgaler sa souueraine bonté par une souueraine louange.

Alors nous exclamons, Gloire soit au Père, et au Fils, et au Sainct Esprit : et à fin qu'on sçache que ce n'est pas la gloire des louanges créées que nous souhaittons à Dieu par cest eslan, ains la gloire essentielle et éternelle qu'il a en luy mesme, par luy mesme, de luy mesme, et qui est luy mesme, nous adioustons : ainsy qu'il l'auoit au commencement et maintenant et tousiours, et es siècles des siècles, amen : comme si nous disions par souhait : Qu'à iamais Dieu soit glorifié de la gloire qu'il aiaoit auant toute créature, en son infinie éternité et éternelle infinité. Pour cela nous adioustons ce verset de gloire à chaque psalme et cantique, selon la coustume ancienne de l'Eglise orientale, que le grand sainct Hierosme supplia sainct Damase pape de vouloir establir de deçà en occident, pour protester que toutes les louanges humaines et angeliques sont trop basses pour dignement louer la diuine bonté : et qu'à fin qu'elle soit dignement louée, il faut qu'elle soit sa gloire, sa louange et sa bénédiction elle mesme.

0 Dieu, quelle complaisance, quelle ioye à l'ame qui

ayme de voir son désir assouuy, puisque son bien-aymé se loue, bénit et magnifie infiniment soy mesme! Mais en ceste complaisance naist derechef vn nouueau désir de louer; car le cœur voudroit louer ceste si digne louange que Dieu se donne à soy mesme, l'en remerciant profondement, et rappelant derechef toutes choses à son secours pour venir auec luy glorifier la gloire de Dieu, bénir sa bénédiction infinie, et louer sa louange éternelle : si que par ce retour et répétition de louange sur louange, il s'engage, entre la complaisance et la bien-vueillance, en vn très heureux labyrinthe d'amour, tout abismé en ceste immense douceur, louant souuerainement la Diuinité de quoy elle ne peut estre assez louée que par elle mesme. Et bien qu'au commencement l'ame amoureuse eust en quelque sorte le désir de pouuoir assez louer son Dieu, si est ce que reuenant à soy, elle proteste qu'elle ne voudroit pas le pouuoir assez louer : ains demeure en vne très humble complaisance de voir que la diuine bonté est si très infiniment louable, qu'elle ne peut estre suffisamment louée que par sa propre infinité. En cest endroit, le cœur, rauy en admiration, chante le cantique du silence sacré.

[De l'Amour de Dieu, liv. V, chap. viii, ix, x, xi. xii.)

Pierre de Bérulle naquit en 157o. Il se distingua dans la conférence de Fontainebleau, où Plessis-Mornay fut réduit au silence. Il était l'ami de saint François de Sales. Il fit fleurir dans notre pays l'ordre des Carmélites , et institua la congrégation de l'Oratoire de France. Urbain VIII l'éleva à la dignité de cardinal. Bérulle mourut en 1629.

On a de lui des ouvrages de controverse, de direction spirituelle, et de la théologie la plus élevée. Son style est parfois trop abondant et ingénieux , mais souvent plein de grandeur.

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