‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 27 sur 60 · ESLEVATION SVR LE MESME MYSTERE · texte numérisé non relu

ESLEVATION SVR LE MESME MYSTERE

Ceux qui contemplent vn rare et excellent obiect, se trouuent heureusement surpris d'estonnement et d'admiration à la première veuë d'iceluy, auant mesme qu'ils recognoissent {>ar le menu les particularitez du subiect qu'ils contemplent. Et cest estonnement qui semble imprimer vne foiblesse en l'ame, luy donne force et vigueur : car, tirant des forces de ses foiblesses, elle s'esleue à vne

plus grande lumière et à vne plus haute et parfaite cognoissance. Le mesme nous arriue en la première veuë et pensée de l'excellence, rareté et singularité de lesus Christ nostre Seigneur, et du sacré mystère de l'Incarnation; car estans viuement et sensiblement touchez de la grandeur de ce rare obiect, nous croyons estre obligez de nous esleuer à Dieu, et de le louer en son vnique ouurage, remettans par après à considérer dauantage l'estat et les grandeurs de lesus, et à pénétrer les secrets et la profondité de ce très haut mystère. En quoy nous sommes semblables à celuy qui, sortant d'une cauerne et obscurité profonde, posé sur vne haute montagne, verroit le soleil, ne l'ayant iamais veu auparauant, et le verroit en la sérénité d'vn beau iour, s'esleuant en nostre hémisphère, ornant et embellissant l'vniuers, et le viuifiant de ses rayons et de sa lumière : car, touché de l'aspect d'vn si bel obiect, sans doute il seroit surpris et rauy en ceste veuë, et obligé d'honorer Dieu en ce sien œuure, sans se donner loisir de mesurer la grandeur et les dimensions de ce grand astre par les règles et les principes de l'astronomie, et sans s'arrester curieusement à rechercher et obseruer les proprietez de sa lumière, l'efficace de son influence..., et les autres perfections de ce grand corps celeste. Ainsi nous, sortans hors de l'obscurité des choses terrestres , et venans à contempler le vray soleil du monde, le soleil de ce soleil qui nous esclaire, le Soleil de iustice qui donne sa lumière à tout homme venant au monde, nous sommes comme surpris d'estonnement et espris d'amour et d'admiration au premier esclat et à la première veuë de ceste splendeur, et obligez d'interrompre nos discours pour, à l'entrée de ceste œuure et des la première pensée d'vn si digne subiect, nous esleuer à Dieu sur les grandeurs de son Fils vnique et sur Testât de ce très sainct mystère. Esleuons nous donc à la contemplation de Dieu fait homme, et approchons ce sanctuaire auec esprit

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d'humilité et de pieté, recerchans beaucoup plus d'entrer par reuerence et par amour en ses lumières que par lumière en son amour : encores que nous desirions receuoir de luy l'vne et l'autre qualité et impression en la conduite de nos mouuemens et affections vers vn obiect et vn mystère d'amour et de lumière tout ensemble.

Les Egyptiens adoroient le soleil, et l'appeloient, par excez, le fils visible du Dieu inuisible. Mais lesus est le vray soleil qui nous regarde des rayons de sa lumière, qui nous bénit de son aspect, qui nous régit par ses mouuemens : soleil que nous deuons et tousiours regarder et tousiours adorer. lesus est vrayement le Fils vnique de Dieu; et ny le soleil ny autre chose créée, soit au ciel soit en la terre, ne luy tient compagnie en ceste qualité. lesus est le Fils vnique et le Fils visible du Père inuisible... Il est le soleil non des Egyptiens deceus en leurs fables, mais des chrestiens instruits en l'eschole de vérité, et en la lumière de ee soleil qui est le soleil du monde surnaturel, et vn soleil qui a voulu se peindre et se représenter en celuy ci, qui n'est que son ombre et sa figure. Car le soleil est l'image de Dieu, le père de la nature, le principe uniuersel de la vie : et lesus est la vraye et la viue image du Père éternel; il est son image et en sa personne diuine, et encor en son humanité sacrée comme vnie à la diuinité. Il est l'autheur du monde, le père de la nature humaine, et par sa puissance en la produisant, et par son amour en la rachetant. Il est la source de la grâce et le principe de la vraye vie, en la terre et au ciel, au temps et en l'éternité, dans les hommes et dans les anges, dans la grâce et dans la gloire. Le soleil est formé au milieu des iours dédiez à la création du monde et posé au milieu des créatures... pour les esclairer toutes : et lesus, la splendeur du Père, se fait voir au monde et vient dans le monde de la grâce, au milieu des- temps, à l'issue de la loy ancienne et au commencement de la loy nouuelle, illuminant de la lu-

miere de sa grâce et les Pères qui l'ont précédé, et ceux qui l'ont suyui : les vns et les autres estans, selon l'Escriture, comme des astres luisans de la clarté de ce soleil, au milieu desquels il s'esleue et paroist au monde...

L'vn des plus fameux astronomes de l'antiquité fut si amoureux de l'obiect principal de sa science, qui estoit le soleil, qu'il desiroit le pouuoir voir et contempler de près, et estre bruslé et consumé en le regardant. lesus est l'obiect de la science du salut et de la science des chrestiens : le docteur et apostre du monde publie hautement que sa science, c'est de sçauoir lesus. Les chrestiens doncques ne seront ils point touchez d'amour et de désir de voir et contempler cest obiect principal de leur créance, de leur science et de leur religion? N'auront-ils pas plus d'affection pour le Soleil de leurs âmes que ce philosophe n'auoit pour le soleil de la terre, soleil commun et exposé à la veuë et à l'vsage et des hommes et des bestes? Et ne seront ils point ardens à s'approcher de près de ce Soleil de iustice, pour estre non consumez, mais embrasez d'vn feu d'amour et de charité en le regardant?

{De l'Estat et des Grandeurs de lesus, discoura ii°.)

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QVE NOSTRE VIE DOIT ESTRE TOVTE A lESVS CHRIST

Vn des plus signalez philosophes de l'antiquité payenne, et vn des plus grands maistres en la doctrine des mœurs, contemplant les merueilles de la nature et la briefueté de nostre vie humaine, trouue bien estrange que les iours de l'homme soient si courts sur la terre, pour la spéculation de chose de si longue durée : et se plaint, s'estonne et s'escrie : Homo ad immortaliura cogm'tionem nimis mortalis : l'homme est trop mortel pour la cognoissance des choses immortelles : et toutesfois ce grand philosophe n'auoit lors pour obiect de sa cognoissance que la rondeur de la terre, le mouuement des cieux, la splendeur des planètes et la beauté de cest vniuers. Quel donc eust esté l'estonnement et l'esleuement de son esprit, s'il eust esté chrestien? et si, esclairé comme nous de la lumière de la foy, il eust cogneu vn nouueau monde et vne terre nouuelle, vn nouueau ciel et vn nouueau soleil, et vn Homme- Dieu, qui par son cours et par les mouuemens réglez, ou plustost sainctement déréglez de sa vie souffrante et de sa mort diuine, obscurcit le ciel, altère les elemens, esbranle la terre, espouuante les enfers, rauit les hommes et les anges, et par des voyes pleines de si grandes merueilles establit vn nouuel empire et vn empire éternel au monde? A la vérité l'obiect de la contemplation des chrestiens est bien différent de celuy des naturalistes, qui n'estudient que dans le liure du monde, et ne s'occupent que dans les sciences prophanes : lesquelles sembloient insipides à sainct Augustin parce qu'il n'y trouuoit point le Verbe incarné, qu'il n'y voyoit point lesus-Ghrist nostre souuerain

Seigneur, et qu'il n'y lisoit point l'excez de son amour, les faneurs de sa grâce et la puissance de sa croix. Et si ce philosophe auoit raison de se plaindre de la nature, qui auoit donné si peu d'années à l'homme pour contempler Testât des choses naturelles, combien plus iustement deuons nous nous plaindre de la briefueté de nos iours pour contempler vn si grand obiect? Certes la vie de l'homme est trop courte pour la contemplation d'vne si grande merueille; mais Dieu y pouruoit par sa bonté, nous faisant renaistre etreuiure par sa grâce, et nous faisant immortels pour contempler éternellement cest obiect éternel. Et nous n'auons à nous plaindre que de nous mesmes, de ce qu'estans si immortels, nous prophanons nostre immortalité en nous attachant à des choses si mortelles et périssables, et de ce que cest obiect immortel nous estant reuelé, nous y appliquons si peu nostre amour et nos pensées, et nous allons nous diuertissans à tant de choses si petites, si basses et si prophanes, en la veuë d'un subiect si haut, si grand et si diuin. Car puisque le Fils de Dieu veut penser à nous, veut traicter avec nous, veut s'abaisser iusques à nous; puisqu'il veut entrer mesme comme dans les limites de nostre estre, pour faire comme partie d'iceluy, et estre l'vn d'entre nous; puisqu^il veut estre homme comme il est Dieu; puisqu'il veut viure entre les hommes, comme il est viuant entre les personnes diuines, et qu'il veut ainsi s'appliquer, se donner, se communiquer à nous et à nostre nature en vne manière si haute, si singulière et si ineffable, nous deurions certes, d'un vouloir constant et ardent, penser à luy, traicter auec luy, nous esleuer à luy : nous deurions entrer en l'abysme de ses grâces et faneurs; désirer d'estre semblables à luy, ne viure que pour luy, et nous donner à luy en l'excez de sa grâce et de sa puissance : et nostre estre estant redeuable non seulement à sa puissance, mais encore à son amour, deuroit appartenir entièrement à lesvs; son nom, sa gran-

deur et sa dignité deuroit occuper nos sens et remplir nos esprits; sa vertu et son amour deuroit animer nos puissances et pénétrer les mouëlles de nostre ame; son esprit deuroit régir nostre esprit, animer nostre vie et conduire nos actions. Nos pensées, nos paroles et nos mouuemens deuroient tendre du tout à luy. Rien ne deuroit partir de nostre esprit qui n'aspire à lesus, et ne respire son honneur et sa gloire; rien ne deuroit entrer en nostre esprit, qui ne sentist l'esprit et l'odeur de lesus ; et comme espris de son amour, nous ne deurions voir que lesus, rien ne nous deuroit contenter que lesus; tout en luy et par luy nous deuroit agréer; rien sans luy et hors de luy ne nous deuroit satisfaire.

{De l'Estat et des Grandeurs de lesus, discours vii<^.i

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