FIN DES PROSATEURS
Le xvf siècle est grand surtout par ses prosateurs. Montaigne, et après lui Rabelais, Calvin, Amyot, saint François de Sales, ces maîtres dans Fart si malaisé du bien dire, sont en même temps, mérite plus précieux encore, des penseurs du premier ordre. C'est chez eux qu'il faut chercher la mesure de l'esprit français durant cette période de notre littérature.
Il y aurait injustice pourtant à dédaigner les poètes du xvf siècle, sous le spécieux prétexte qu'il n'y a chez eux que la forme à admirer. Si la plupart ont brillé par les charmes du style bien plus que par la profondeur des pensées, il n'en est pas moins vrai que tous ont parlé une langue merveilleuse de naïveté et de vérité. Certes, ce furent d'admirables artistes que Marot et Ronsard; et, pour Régnier, il fut mieux encore.
Marot, qui ouvre le xvi" siècle, est bien l'image la plus fidèle de la cour qu'il fréquente. Il en exprime dans ses
vers la légèreté, l'insouciance, l'élégance parfaite, le penchant à la raillerie. Il fait des élèves parmi les courtisans qui l'entourent et les protecteurs qui le choyent; et l'admiration qu'il provoque est si profonde, que son contemporain Thomas Sebilet, auteur à' un Art poétique , ne voit pas de meilleur modèle à proposer aux poètes de son temps.
Une chose pourtant manquait à Marot et à son école : la connaissance des littératures anciennes. Ronsard, et avec lui toute la pléiade, donneront dans l'excès contraire; et pour eux on ne sera vraiment poëte qu'à la condition expresse d'imiter, que dis-je? de copier avec une exactitude servile les Grecs et les Latins. Sans doute ils rendront à la langue un véritable service en créant de nouveaux mots et en essayant de nouveaux rhythmes. Mais ils ne sauront pas rester dans de justes bornes; et leur siècle, dont le goût n'est pas formé encore, se rendra complice de leurs folies en y applaudissant.
Toutefois, certains esprits indépendants, dédaignant la voix publique pour écouter simplement celle qui parlait en eux, composaient sans système, sans préjugé d'école, des œuvres d'une originalité puissante. Agrippa d'Aubigné, ivre de fanatisme et de haine, mettait un génie superbe et indompté au service d'une déplorable cause. Poëte plus étonnant encore, Mathurin Régnier écrivait comme en se jouant et pour satisfaire à un irrésistible besoin; mais sa langue est si achevée, son observation si
profonde, qu'on a pu sans exagération le comparer à Montaigne.
Le nom de Régnier rappelle inévitablement à la mémoire celui de Malherbe; et peut-être s'étonnera-t-on de ne pas voir figurer ici ce « tyran des mots et des syllabes », ce réformateur intrépide et convaincu qui détrôna Ronsard, comme Ronsard avait détrôné Marot, et fixa la langue que devaient parler Corneille et Rossuet. Si quelques-uns se montraient choqués de cette omission, nous leur ferions observer que Malherbe commença fort tard à écrire. C'est pourquoi, bien qu'il soit né vers 1555, nous n'avons pas cru devoir le ranger parmi les poëtes du xvf siècle.
Il est un autre reproche qu'on nous fera peut-être. De Marot à Régnier la poésie française a eu un nombre considérable de représentants que nous avons passés sous silence. C'est ainsi que nous avons omis Mellin de Saint- Gelais, Marguerite de Navarre, Jodelle, Vauquelin de la Fresnaye, Rertaut et quelques autres encore dont on ne saurait nier les talents poétiques. Nous répondrons que notre but n'est pas d'exposer aux regards de la jeunesse un tableau de la poésie française au xvi" siècle : nous lui offrons simplement des modèles qui formeront son esprit sans préjudice pour son âme.
Disons en terminant que nous ne nous sommes pas cru obligé à reproduire scrupuleusement l'orthographe de nos poëtes. Cette orthographe, un peu étrange au pre-
mier abord, eût effrayé les jeunes gens; le découragement les eût saisis, et ils eussent passé sans lire. Il nous a semblé que le meilleur moyen d'honorer un auteur était de le rendre intelligible pour le plus grand nombre. Ainsi avons-nous fait, et nous espérons être approuvé. Puissent ces vers, écrits dans une langue pleine de jeunesse et de sève, se graver dans l'esprit de ceux qui les liront, et y accomplir leur œuvre silencieuse! Un pareil résultat serait bien désirable à une époque où trop souvent notre langue cherche à se donner une beauté factice, comme ces femmes qui se couvrent de rouge et de blanc pour dissimuler les rides qui les défigurent et la vieillesse qui les envahit.
Algide GUÉRIN
l'^'- juin 1877.