‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 37 sur 60 · A PIERRE LESCOT · texte numérisé non relu

A PIERRE LESCOT

Puisque Dieu ne m'a fait pour supporter les armes Et mourir tout sanglant au milieu des alarmes. En imitant les faits de mes premiers ayeux. Je ne veux cependant demeurer ocieux; Mais, comme je pourray, je veux laisser mémoire Que j'allai sur Parnasse acquérir de la gloire, Afin que mon renom, des siècles non vaincu. Rechante à mes neveux qu'autrefois j'ai vécu Caressé d'Apollon et des Muses aimées, Que j'ai plus que ma vie en mon âge estimées. Pour elles à trente ans j avois le chef grison. Maigre, pâle, défait, enclos en la prison D'une mélancolique et rhumatique estude, Renfrogné, mal courtois, sombre, pensif et rude,

Afin qu'en me tuant je pense recevoir Quelque peu de renom pour un peu de sçavoir.

Je fus souventefois retancé de mon père, Voyant que j'aimois trop les deux filles dllomère Et les enfants de ceux qui doctement ontsceu Enfanter en papier ce qu'ils avoient conceu; Et me disoit ainsi : Pauvre sot! tu t'amuses A courtiser en vain Apollon et les Muses. Que te sçauroit donner ce beau chantre Apollon? Qu'une lyre, un archet, une corde, un fredon, Qui se répand au vent ainsi qu'une fumée, Ou comme poudre en l'air vainement consumée. Que te sçauroient donner les Muses, qui n'ont rien, Sinon autour du chef, je ne sçais quel lien De myrte, de lierre, ou d'une amorce vaine Rallécher tout un jour au bord d'une fontaine, Ou dedans un vieil antre, afin d'y reposer Ton cerveau mal rassis, et béant composer Des vers qui te feront, comme plein de manie, Appeler un bon fol en toute compagnie?

Laisse ce froid mestier, qui jamais en avant N'a poussé l'artizan, tant y fust-il sçavant; Mais avec sa fureur, qu'il appelle divine, Meurt toujours accueilly d'une palle famine. Homère, que tu tiens si souvent en les mains, Qu'en ton cerveau mal sain comme Dieu tu te peins, N'eust jamais un liard : si bien que sa vielle Et sa muse qu'on dit qui eust la voix si belle, Ne le sceurent nourrir, et falloit que sa fain D'huis en huis mendiast le misérable pain.

Laisse-moy, pauvre sot, ceste science folle, Hante -moy le palais, caresse-moy Barthole, Et d'une voix dorée au milieu d'un parquet Aux dépens d'un pauvre homme exerce ton caquet;

Et fumeux et sucux, d'une bouche tonnante, Devant un président, mets -toi la langue en vente. On peut, par ce moyen, aux richesses monter, Et se faire du peuple en tous lieux bonneter.

Ou bien embrasse-moy l'argenteuse science Dont le sage Hipocras eut tant d'expérience. Grand honneur de son isle; encor que son mestier Soit venu d'Apollon, il s'est fait héritier Des biens et des honneurs; et à la poésie Sa soeur n'a rien laissé qu'une lyre moisie.

Ainsi, en me tançant, mon père me disoit, Tantost que le soleil hors de l'eau conduisoit Ses coursiers galoppant par la pénible trelte, Tantost quand vers le soir il plongeoit sa charrette, Ou la nuit quand la lune avec ses noirs chevaux, Creuse et pleine, reprend Ferre de ses travaux.

0 qu'il est malaisé de forcer la naturel Toujours quelque génie, ou l'influence dure D'un astre, nous invite à suivre maugré tous Le dessein qu'en naissant il versa dessus nous. Pour menace ou prière, ou courtoise requeste Que mon père me fist, il ne sceut de ma teste Oster la poésie, et plus il me tançoit. Plus à faire des vers ma fureur me poussoit.

Je n'avois pas douze ans qu'au profond des vallées, Dans les hautes forest des hommes recullées, Dans les antres secrets de frayeur tout couverts, Sans avoir soin de rien, je composois mes vers. Echo me répondoit, et fantastiques fées Autour de moy dansoient, à costes dégrafées.

Je fus premièrement curieux du latin; Mais voyant par effet que mon cruel destin Ne m'avoit dextrement pour le latin fait naistre.

Je me fis tout François, aimant certes mieux estre En ma langue ou second, ou le tiers, ou premier, Que d'estre sans honneur à Rome le dernier.

Donc suivant ma nature aux Muses inclinée. Sans contraindre ou forcer ma propre destinée, J'enrichy notre France, et pris en gré d'avoir. En servant mon pays, plus d'honneur que d'avoir.

(11" livre des poèmes.)

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