GARNIER
Celui pourroit nombrer les célestes lumières,
Les raisins de l'automne et les fleurs printanieres,
Qui auroit peu compter les scadrons aguerris
Qui avec Agramant vindrent devant Paris.
Ils couvroient de leurs rangs la poudroyante plaine;
Leurs chevaux espuisoient les claires eaux de Seine :
L'air resonnoit des cris; les bataillons pressés
Mouvoient de toutes parts, de piques hérissés.
Le troupeau baptisé, tapi dedans la ville.
Ainsi que de moutons une bande imbécile,
Retirée en son parc de trois loups assailli,
Souspiroit vers le ciel d'un courage failli.
G'estoit faict de la France et de toute l'Earope :
Nous estions le butin de l'infidelle troppe :
La saincte loi du Christ deslaissoit l'univers.
Si Dieu n'eust dessus nous ses yeux de grâce ouverts,
Et, pitoyable père, en nostre mal extresme,
N'eust à nostre secours levé sa main supresme.
Comme une mère tendre à son enfant petit.
Apres l'avoir tancé pour quelque sien delict.
Le voyant larmoyer, de pitié se transporte.
L'embrasse, le caresse et son deuil reconforte;
Ainsi son peuple ayant nostre Dieu chastié
De ses nombreux mesfaicts, il en a pris pitié.
( Bradamanle.)
Le 21 décembre lo73, naquit à Chartres, de Jacques Régnier et de Simone Desportes, un poC'te de génie, un penseur du premier ordre, un satirique immortel, le précurseur de Molière, Mathurin Régnier. Son père le destinait à l'état ecclésiastique, et il fut tonsuré dès l'âge de treize ans. En lo93, Régnier suivit à Rome le cardinal de Joyeuse. Il profita de son séjour dans la Ville éternelle pour étudier les conteurs et les poètes italiens. Puis il revint en France et s'abandonna au penchant qui l'entraînait vers la poésie, et malheureusement aussi vers le plaisir. En IGOl , il fit un nouveau voyage à Rome, y séjourna peu de temps, revint à Paris, reprit ses habitudes de débauche , tomba malade des suites de ses excès , et mourut le 22 octobre 1613 , à peine âgé de quarante ans.
Régnier n'a certes pas le goût exquis de Boileau, mais il possède* au suprême degré l'imagination, la verve, la sensibilité, toutes qua lités qui font le grand pocte. De plus , on trouve souvent chez lui, et le fait est intéressant à noter, de mélancoliques réHexions sur l'inconstance des choses humaines, sur la brièveté de la vie, sur la vanité des plaisirs, sur les espérances déçues et les illusions envolées, et l'on songe involontairement à certaines plaintes touchantes de Lamartine et d'Alfred de Musset. Régnier imite les anciens , mais c'est à la façon de la Fontaine. 11 leur prend une scène ou une idée, et il la fait sienne, grâce aux développements qu'il lui prête et à la saveur qu'il lui donne. Boileau a fait de Régnier le plus magnifique éloge. « Le célèbre Régnier, dit -il, est le poëte français qui, du consentement de tout le monde, a le mieux connu, avant Molière, les mœurs et le caractère des hommes. » Nous ajouterons que, comme Molière, il a créé des types qui ne mourront pas. Du reste, notre grandcomiquel'avait beaucoup étudié et l'imite souvent. Son Tartufe, par exemple, ressemble en bien des points à celte Macclle que Régnier eut le courage de peindre dans toute son effroyable laideur. En résumé, malgré une trop grande exubérance d'imagination, des
nuances heurtées, des crudités de langage, Régnier demeure un des plus beaux génies poétiques que noire France ait produits.
Pourquoi faut-il qu'un si grand poiUe ait été un sujet de scandale , en même temps qu'un sujet d'admiration? Jamais existence ne fut plus désordonnée que la sienne. Ses poésies malheureusement se ressentent des hontes de sa vie privée, et il traîne trop souvent sa Muse dans tous les mauvais lieux qu'il fréquentait lui-même. Aussi, la lecture de Régnier ne saurait- elle être que dangereuse pour la jeunesse, et il y a toute une bonne moitié de son œuvre qu'il faut passer sous silence.
Œuvres de Régnier : des satires , des épîtres, des élégies, des sonnets, des poésies diverses.