‹ Les écrivains français du xvie siècle: choix de morceaux avec une introduction, de brèves notices et des notesChapitre 7 sur 60 · PAR DIVERS MOYENS ON ARRIVE A PAREILLE FIN · texte numérisé non relu

PAR DIVERS MOYENS ON ARRIVE A PAREILLE FIN

La plus commune façon d'amollir les cœurs de ceulx qu'on a offensez , lors qu'ayants la vengeance en main ils

nous tiennent à leur mercy, c'est de les esmouuoir par submission à commisération et à pitié: toutesfois la brauerie, la constance et la resolution, moyens touts contraires, ont quelquesfois seruy à ce mesme effect. Edouard, prince de Galles, celuy qui régenta si longtemps nostre Guienne, personnage duquel les conditions et la fortune ont beaucoup de notables parties de grandeur, ayant esté bien fort offensé par les Limosins, et prenant leur ville par force, ne peut estre arre^té par les cris du peuple, et des femmes et enfants abandonnez à la boucherie, luy criants mercy, et se jectants à ses pieds, iusqu'à ce que, passant tousiours oultre dans la ville, il apperceut trois gentilshommes françois qui, d'une hardiesse incroyable, soustenoient seuls l'effort de son armée victorieuse. La considération et le respect d'vne si notable vertu reboucha premièrement la poincte de sa cholere, et commencea par ces trois à faire miséricorde à touts les aultres habitants de la ville. Scanderberch, prince de l'Epire, suyuant vn soldat des siens pour le tuer, et ce soldat ayant essayé, par toute espèce d'humilité et de supplication, de l'appaiser, se résolut à toute extrémité de l'attendre l'espee au poing : cette sienne resolution arresta sus bout lalurie de son maistre, qui, pour luy auoir veu prendre vn si honnorable party, le receut en grâce. Gest exemple pourra souffrir aultre interprétation de ceulx qui n'auront leu la prodigieuse force et vaillance de ce prince là. L'empereur Conrad troisiesme, ayant assiégé Guelphes, duc de Bauieres, ne voulut condescendre à plus doulces conditions, quelques viles et lasches satisfactions qu'on luy offrist, que de permettre seulement aux gentilsfemmes qui estoient assiégées auecques le duc, de sortir, leur honneur sauue, à pied, auecques ce qu'elles pourroient emporter sur elles. Elles, d'vn cœur magnanime, s'aduiserent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs enfants, et le duc mesme. L'Empereur print si grand plaisir à veoir la gentillesse de leur courage, qu'il

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en pleura d'ayse, et amortit toute ceste aigreur d'inimitié mortelle et capitale qu'il auoit portée contre ce duc; et des lors en auant tiaicta humainement luy et les siens. L'vn et l'aultre de ces deux moyens m'emporteroit aiseement; car i'ay vue merueilleuse lascheté vers la miséricorde et mansuétude. Tant y a, qu'à mon aduis le serois pour me rendre plus naturellement à la compassion qu'à l'estimation : si est la pitié passion vicieuse aux stoïcques; ils veulent qu'on secoure les affligez, mais non pas qu'on fléchisse et compatisse auecques eulx. Or ces exemples me semblent plus à propos, d'autant qu'on veoit ces âmes, assaillies et essayées par ces deux moyens, en soustenir l'vn sans s'esbranler, et courber soubs Faultre. Il se peult dire que, de rompre son cœur à la commisération, c'est l'effect de la facilité, debonnaireté et mollesse, d'où il adulent que les natures plus faibles, comme celles des femmes, des enfants et du vulgaire, y sont plus subiectes; mais (ayant eu à desdaing les larmes et les prières) de se rendre à la seule reuerence de la saincte image de la vertu, que c'est l'effect d'vne ame forte et imployable, ayant en affection et en honneur vne vigueur maie et obstinée. Toutesfois ez âmes moins généreuses, l'estonnement et l'admiration peuuent faire naistrevn pareil effect : tesmoin le peuple thebain, lequel ayant mis en iustice d'accusation capitale ses capitaines, pour auoir continué leur charge oultre le temps qui leur auoit esté prescript et preordonné, absolut à toute peine Pelopidas qui plioit soubs le faix de telles objections, et n'employoit à se garantir que requestes et supplications : et, au contraire, Epaminondas, qui veint à raconter magnifiquement les choses par lui faictes, et à les reprocher au peuple d'vne façon fiere et arrogante, il n'eut pas le cœur de prendre seulement les balotes en main; et se départit l'assemblée, louant grandement la haultesse du courage de ce personnage. Dionysius le vieil, aprez des longueurs et difficultez extrêmes, ayant prins la ville de Rege, et en

icelle le capitaine Phyton, grand homme de bien, qui Fauoit si obstineement deffendue, voulut en tirer vn tragique exemple de vengeance. Il luy dit premièrement comment, le iour auant, il auoit faict noyer son fils et touts ceulx de sa parenté : à quoi Phyton respondit seulement, qu'ils en estoient d'un iour plus heureux que luy. Aprez il le fait despouiller et saisir à des bourreaux, et le traisner par la ville, en le fouettant très ignominieusement et cruellement, et en oultre le chargeant de félonnes paroles et contumelieuses : mais il eut le courage tousiours constant, sans se perdre; et, d'vn visage ferme, alloit au contraire ramenteuant à haulte voix l'honnorable et glorieuse cause de sa mort, pour n'auoir voulu rendre son païs entre les mains d'vn tyran; le menaceant d'une prochaine punition des dieux. Dionysius, lisant dans les yeulx de la commune de son armée que, au lieu de s'animer des brauades de cest ennemi vaincu, au mespris de leur chef et de son triumphe, elle alloit s'amollissant par l'estonnement d'vne si rare vertu, et marchandoit de se mutiner, etmesme d'arracher Phyton d'entre les mains de ses sergeants, fait cesser ce martyre, et à cachettes l'enuoya noyer en la mer.

Certes c'est un subiect merueilleusement vain, diuers et ondoyant que l'homme : il est malaysé d'y fonder iugement constant et vniforme. Voilà Pompeius qui pardonna à toute la ville des Mamertins, contre laquelle il estoit fort animé, en considération de la vertu et magnanimité du citoyen Zenon, qui se chargeoit seul de la faulte publique et ne requeroit aultre grâce que d'en porter seul la peine : et l'hoste de Sylla, ayant vsé en la ville de Peruse de semblable vertu, n'y gaigna rien, ny pour soy, ny pour les aultres. Et directement contre mes premiers exemples, le plus hardy des hommes et si gracieux aux vaincus, Alexandre, forceant, aprez beaucoup de grandes difficultez, la ville de Gaza, rencontra Betis qui y commandoit,

de la valeur duquel il auoit pendant ce siège senty des preuues merueilleuses, lors seul, abandonné des siens, ses armes despecees, tout couuert de sang et de playes, combattant encores au milieu de plusieurs Macédoniens qui le chamailloient de toutes parts; et luy dit, tout picqué d'vne si chère victoire (car, entre aultres dommages, il auoit receu deux fresches bleceures sur sa personne) : o: Tu ne mourras pas comme tu as voulu, Betis; fais estât qu'il te fault souffrir toutes les sortes de tourments qui se pourront inuenter contre vn captif; » l'aultre, d'une mine non seulement asseuree, mais rogue et altiere, se teint sans mot dire à ces menaces. Lors Alexandre, voyant son fier et obstiné silence : « A il flechy vn genouil ? luy est il eschappé quelque voix suppliante? Vrayement, ie vaincqueray ta taciturnité, et si ie n'en puis arracher parole, i'en arracheray au moins des gémissements; 3) et, tournant sa cholere en rage, commanda qu'on luy perceast les talons, et le feit ainsi traisner tout vif, deschirer et desmembrer... Seroit ce que la force de courage luy feust si naturelle et commune que, pour ne l'admirer point, il la respectast moins? ou qu'il l'estimast si proprement sienne, qu'en ceste hauteur il ne peust souffrir de la veoir en vn aultre sans le despit d'une passion enuieuse? ou que l'impétuosité naturelle de sa cholere feust incapable d'opposition? De vray, si elle eust receu bride, il est à croire que, en la prinse et désolation de la ville de Thebes elle l'eust receue, à veoir cruellement mettre au fil de l'espee tant de vaillants hommes perdus et n'ayants plus moyens de deffense publique; car il en feut tué bien six mille, desquels nul ne feut veu ny fuyant, ny demandant mercy; au rebours, cherchant qui çà, qui là, par les rues, à affronter les ennemis victorieux, les prouoquants à les faire mourir d'vne mort honnorable. Nul ne feut veu si abbattu de bleceures, qui n'essayast en son dernier souspir de se venger encores, et auec les armes du desespoir, consoler sa mort en la mort de quel-

que ennemy. Si ne trouua l'affliction de leur vertu aulcune pitié, et ne suffit la longueur d'vn iour à assouvir sa vengeance : ce carnage dura iusques à la dernière goutte de sang espandable, et ne s'arrêta que aux personnes désarmées, vieillards, femmes et enfants, pour en tirer trente mille esclaues.

{Essais, liv. î, chap. i.) ,

DES MENTEVRS

Il n'est homme à qui il siese si mal de se mesler de parler de mémoire, car ie n'en recognois quasi trace en moy, et ne pense qu'il y en aye au monde vne aultre si monstrueuse en défaillance. l'ai toutes mes aultres parties viles et communes; mais, en ceste là, ie pense estre singulier et très rare, et digne de gaigner nom et réputation. Outre l'inconuenient naturel que i'en souffre, car certes, veu sa nécessité, Platon a raison de la nommer vne grande et puissante déesse; si, en mon païs, on veult dire qu'vn homme n'a point de sens, ils disent qu'il n'a point de memoiie; et quand ie me plains du deffiiult de la mienne, ils me reprennent et mescroyent, comme si ie m'accusois d'estre insensé : ils ne veoient pas de chois entre mémoire et entendement. C'est bien empirer mon marchél Mais ils me font tort ; car il se veoid par expérience, plustost au rebours, que les mémoires excellentes se ioignent volontiers aux iugements débiles. Ils me font tort aussi en cecy, qui ne sçay rien si bien faire qu'estre amy, que les mesmes paroles qui accusent ma maladie représentent l'ingratitude : on se prend de mon affection à ma mémoire; et d'vn default naturel, on en fait vn default de conscience : ce II a oublié,

dit-on, ceste prière ou ceste promesse : Il ne se souuient point de ses amys : Il ne s'est point souuenu de dire, ou faire, ou taire cela, pour l'amour de moy. » Certes, ie puis aiseement oublier; mais de mettre à nonchaloir la charge que mon amy m'a donnée, ie ne le fay pas. Qu'on se contente de ma misère, sans en faire une espèce de malice, et de la malice autant ennemye de mon humeur!

le me console aulcunement : premièrement sur ce que c'est vn mal duquel principalement i'ay tiré la raison de corriger vn mal pire, qui se feust facilement produict en moy, sçauoir est l'ambition; car ceste défaillance est insupportable à qui s'empestre des négociations du monde : que, comme disent plusieurs pareils exemples du progrez de nature, elle a volontiers fortifié d'aultres facultez en moy, à mesure que ceste cy s'est affoiblie; et irois facilement couchant et alanguissant mon esprit et mon iugement sur les traces d aultruy comme fait le monde, sans exercer leurs propres forces, si les inuentions et opinions estrangieres m'estoient présentes par le bénéfice de la mémoire : que mon parler en est plus court; car le magasin de la mémoire est volontiers plus fourny de matière que n'est celuy de l'inuention. Si elle m'eust tenu bon, l'eusse assourdi touts mes amys de babil, les subiects esueillants ceste telle quelle faculté que i'ay de les manier et employer, eschauffants et attirants mes discours. C'est pitié : ie l'essaye par^la preuue d'aulcuns de mes priuez amis; à mesure que la mémoire leur fournit la chose entière et présente, ils reculent si arrière leur narration, et la chargent de tant de vaines circonstances, que si le conte est bon, ils en estouffent la bonté, s'il ne l'est pas, vous estes à mauldire ou f heur de leur mémoire, ou le malheur de leur iugement. Et c'est chose difficile de former vn propos, et de le coupper depuis qu'on est arrouté : et n'est rien où la force d'vn cheual se cognoisse plus qu'à faire vn arrest rond et net. Entre les pertinents mesmes, i'en veoy qui veulent et ne se peuuent

desfaire de leur course : cependant qu'ils cherchent le poinct de clorre le pas, ils s'en vont baliuernant et traisnant comme des hommes qui défaillent de foiblesse. Surtout les vieillards sont dangereux, à qui la souuenance des choses passées demeure, et ont perdu la souuenance de leurs redictes : i'ay veu des récits bien plaisants deuenir très ennuyeux en la bouche d'un seigneur, chascun de l'assistance en ayant esté abbruué cent fois.

Secondement qu'il me souuient moins des offenses receues, ainsy que disoit cet ancien : il me fauldroit un protocolle; comme Darius, pour n'oublier l'offense qu'il auoit receue des Athéniens, faisoit qu'vn page, à touts les coups qu'il se mettoit à table, luy veinst rechanter par trois fois à l'aureille : Sire, souuienne vous des Athéniens : et que les lieux et les liures que ie reueoy me rient tousiours d'une fresche nouuelleté.

Ce n'est pas sans raison qu'on dit que qui ne se sent point assez ferme de mémoire ne se doibt pas mesler d'estre menteur. le sçay bien que les grammairiens font différence entre dire mensonge et mentir; et disent que dire mensonge c'est dire chose faulse, mais qu'on a prins pour vraye; et que la définition du mot de mentir en latin, d'où nostre françois est party, porte autant comme aller contre sa conscience; et que par conséquent cela ne touche que ceulx qui disent contre ce qu'ils sçauent, desquels ie parle. Or ceulx icy, ou ils inuentent marc et tout, ou ils déguisent et altèrent vn fons véritable. Lorsqu'ils déguisent et changent, à les remettre souuent en ce mesme conte, il est malaysé qu'ils ne se desferrent; parce que la chose comme elle est s'estant logée la première dans la mémoire, et s'y estant empreinte par la voie de la cognoissance et de la science, il est malaysé qu'elle ne se représente à l'imagination, deslogeant la faulseté qui n'y peut auoir le pied si ferme ni si rassis, et que les circonstances du premier apprentissage, se coulant à touts coups dans

l'esprit, ne facent perdre le souuenir des pièces rapportées aXes ou abastardies. En ce qu'ils inuentent tout a fa.ct, Sutant qu'il n'y a nulle impression contraire qui choque feur Îul'eté, ils'semblent auoir d'autant moins à cra.ndre de se mesco^ter. Toutesfois encores cecy parce que cest vn corps vain et sans prinse. eschappe volontiers a la mémoire, si elle n'est bien asseuree : de quoy l'ay souuen ^e^ 1' xperience, et plaisamment aux dépens de ceulx qu fo"t profession de ne former aultrement eur parole que selon qu'il sert aux affaires qu'ils négocient, et qu .1 plaist aux^ands à qui ils parlent; car ces circonstances, a qu y ils veulent asseruir leur foy et leur conscience, estai t subiectes à plusieurs changements il ff ^^^ '^ ^f t se diuersifie quand et quand : d'où .1 a^u en tq'ie de mesme chose, ils disent tantost gns, tantost laune a tel homme d'vne sorte, à tel dVne aultre; et si, par fortune, ces hommes rapportent en butin leurs i- -«'-"?;' ^°";^ traires, que deuient ce bel art? oultre ce qu'imprudemment is se desterrent eulx mesmes si —;;-'•. ^^"^ moire leur pourroit suffire à se souuemr de tant d diuerses formes qu'ils ont forgées en un mesme subiect? lay veu plusieurs de mon temps enuierla réputation de cesteb Ue sorte de prudence; qui ne veoyent pas que, si la réputation Y est, l'effect n'y peut estre.

En vérité, le mentir est un mauldict vice. Nou ne sommes hommes, et ne nous tenons les uns aux aultres que par la parole. Si nous en cognoissions 1 horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu, plus lustement que d'aultres crimes. le trouue qu'on s'amuse ordinairement a chastier aux enfants des erreurs innocentes, très mal a propos, et qu'on les tormente pour des actions téméraires qui n'ont ny impression ny suitte. La menterie seule, et, un peu au dessoubs, l'opiniastreté me semblent estre cel es desquelles on deburoit à toute instance combattre la naissance et le progrez : elles croissent quant et eulx; et depui»

qu'on a donné ce faulx train à la langue , c'est merueille combien il est impossible de l'en retirer : par où il adulent que nous voyons des honnestes hommes d'ailleurs y estre subiects et asseruis. l'ay vn bon garçon de tailleur à qui le n'ouy iamais dire vne vérité, non pas quand elle s'offre pour luy seruir vtilement. Si, comme la vérité, le mensonge n'auoit qa'vn visage, nous serions en meilleurs termes; car nous prendrions pour certain l'opposé de ce que diroit le menteur : mais le reuers de la vérité a cent mille figures et vn champ indefmy... Mille routes desuoyent du blanc; vne y va. Certes ie ne m'asseure pas que ie peusse venir à bout de moy à garantir vn danger euident et extrême par vne effrontée et solenne mensonge. Vn ancien Père dit que nous sommes mieulx en la compaignie d'vn chien cogneu qu'en celle d'vn homme duquel le langage nous est incogneu : Vt externus alieno non sit hominis vice. Et de combien est le langage faulx moins sociable que le silence I

(Liv. I, chap. ix.)

DV PEDANTISME

le me suis souuent despité en mon enfance de veoir ez comédies italiennes tousiours vn pédante pour badin; et le surnom deMagistern'auoir guère plus honnorable signification parmy nous : car leur estant donné en gouuernement, que pouuois ie moins faire que d'estre ialoux de leur réputation? le cherchay bien de les excuser, par la disconuenance naturelle qu'il y a entre le vulgaire et les personnes rares et excellentes en iugement et en sçauoir; d'autant qu'ils vont vn train entièrement contraire les vns des aultres; mais en cecy perdois ie mon latin, que les plus

galants hommes c'estoient ceulx qui les auoient le plus à mespris, tesmoing nostre bon du Belloy.

Mais ie hay par sur tout vn sçauoir pedantesque ; et est ceste coutume ancienne; car Plutarque dit que grec et escholier estoient mots de reproche entre les Romams, et de mespris. Depuis auec Taage i'ay trouué qu'on auoit vne grandissime raison... Mais d'où il puisse aduenir qu'vne ame riche de la cognoissance de tant de choses n'en devienne pas plus vifue et plus esueillee; et qu'vn esprit vulgaire puisse loger en soy, sans s'amender, les discours et les iugements des plus excellents esprits que le monde ait portez, l'en suis encores en double. A receuoir tant de ceruelles estrangieres, et si fortes et si grandes, il est nécessaire (me disoit vne fille, la première de nos princesses, parlant de quelqu'vn) que la sienne se foule, se contraigne et rapetisse, pour faire place aux aultres : ie diray volontiers que, comme les plantes s'estouffent par trop d'humeur, et les lampes de trop d'huile, aussy fait l'action de l'esprit, par trop d'estude et de matière; lequel saisy et embarrassé d'vne grande diuersité de choses, perde le moyen de se desmeler, et que ceste charge le tienne courbé et croupy. Mais il en va aultrement; car nostre ame s'eslargit d'autant plus qu'elle se remplit : et, aux exemples des vieux temps, il se veoid, tout au rebours, des suffisants hommes aux maniements des choses publiques, des grands capitaines et grands conseillers aux affaires d'Estat, auoir esté ensemble très sçauants.

Et quant aux philosophes retirez de toute occupation publique, ils ont esté aussi quelquesfois à la vérité mesprisez par la liberté comique de leur temps; leurs opinions et façons les rendant ridicules. Les voulez vous faire iuges des droicts d'vn procez, des actions d'vn homme? ils en sont bien prestsl ils cherchent encores s'il y a vie, s'il y a mouuement, si l'homme est aultre chose qu'vn bœuf; que c'est qu'agir et souffrir, quelles bestes ce sont que loix et

justice. Parlent ils du magistrat ou parlent ils à luy? c'est d'vne liberté irreuerente et inciuile. Oyent ils louer leur prince ou vn roy? c'est vn pastre pour eulx, oysif comme vn pastre, occupé à pressurer et tondre ses bestes, mais bien plus rudement qu'vn pastre. En estimez vous quelqu'vn plus grand pour posséder deux mille arpents de terre? eulx s'en mocquent, accoustumés d'embrasser tout le monde comme leur possession. Vous vantez vous de vostre noblesse, pour compter sept ayeulx riches? ils vous estiment de peu, ne conceuant l'image vniuerselle de nature, et combien chascun de nous a eu de prédécesseurs riches, panures, roys, valets, grecs, barbares; et quand vous seriez cinquantiesme descendant des Hercules, ils vous trouuent vain de faire valoir ce présent de la fortune. Àinsy les desdaignoit le vulgaire, comme ignorants les premières choses et communes, et comme presumptueux et insolents.

Mais ceste peincture platonique est bien esloingnee de celle qu'il fault à nos gents. On enuioit ceulx là comme estant au dessus de la commune façon, comme mesprisants les actions publiques, comme ayant dressé vne vie particulière et inimitable, réglée à certains discours haultains et hors d'usage : ceulx cy on les desdaigne comme estant au dessoubs de la commune façon, comme incapables des charges publiques, comme traisnants vne vie et des mœurs basses et viles aprez le vulgaire ;

Odi homines ignava opéra, philosopha sententia '.

Quant à ces philosophes, dis ie, comme ils estoient grands en science, ils estoient encores plus grands en toute action. Et tout ainsy qu'on dit de ce geometrien de Syracuse, lequel ayant esté destourné de sa contemplation pour en mettre quelque chose en pratique à la def-

1 Pacuv. ap. Aul. Gell.

fense de son pais, qu'il meit soudain en train des engins espouuantables et des effects surpassants toute créance humaine; desdaignant toutesfois luy mesme toute cette sienne manufacture, et pensant en cela auoir corrompu la dignité de son art, de laquelle ses ouurages n'estoient que l'apprentissage et le jouet : aussi eulx, si quelquesfois on les a mis à la preuue de l'action, on les a veu voler d'vne aisle si haulte, qu'il paroissoit bien leur cœur et leur ame s'estre merueilleusement grossie et enrichie par l'inteUigence des choses. Mais aulcuns voyants la place du gouuernement politique saisie par hommes incapables, s'en sont reculez; et celuy qui demanda à Grates iusques à quand il fauldroit philosopher, en receut cette response : « Iusques à temps que ce ne soient plus des asniers qui conduisent nos armées. •» Heraclytus resigna la royauté à son frère : et aux Ephesiens qui luy reprochoient à quoi il passoit son temps à iouer auecques les enfants deuant le temple, « Vaut il pas mieulx faire cecy que gouuerner les affaires en vostre compaignie? y> D'aultres, ayant leur imagination logée au dessus de la fortune et du monde, trouuerent les sièges de la iustice, et les throsnes mesmes des roys bas et vils; et refusa Empedocles la royauté que les Agrigentins lui offrirent. Thaïes accusant quelquesfois le soing du mesnage et de s'enrichir, on luy reprocha que c'estoit à la mode du regnard, pour n'y pouuoir aduenir : il lui print enuie pour passetemps^ d'en montrer l'expérience; et, ayant pour ce coup raualé son sçauoir au seruice du proufit et du gaing, dressa vne traficque qui, dans vn an, rapporta telles richesses qu'à peine en toute leur vie les plus expérimentez de ce mestier là en pouuoient faire de pareilles. Ce qu'Aristote recite d'aulcuns qui appeloient et cettuy là et Anaxagoras, et leurs semblables, sages et non prudents, pour n'auoir assez de soing des choses plus vtiles; oultre ce que ie ne digère pas bien cette différence de mots, cela ne sert point d'excuse

à mes gents; et à veoir la basse et nécessiteuse fortune de quuy ils se payent, nous aurions plustost occasion de prononcer touts les deux qu'ils sont et non sages et non prudents.

le quitte cette première raison, et croy qu'il vault mieulx dire que ce mal vienne de leur mauuaise façon de se prendre aux sciences, et qu'à la mode de quoy nous sommes instruicts, il n'est pas merueille si ny les es^holiers ny les maistres n'en deuiennent pas plus habiles, quoiqu'ils s'y facent plus doctes. De vray, le soing et la despence de nos pères ne vise qu'à nous meubler la teste de science : du iugement et de la vertu, peu de nouuelles. Criez d'vn passant à nostre peuple : ce 0 le sçauant homme I d et d'vn" aultre : ce 0 le bon homme! » il ne fauldra pas destourner les yeulx et son respect vers le premier. Il y fauldroit un tiers crieur : ce 0 -les lourdes testes 1 » Nous nous enquerons volontiers: « Sçait il du grec ou du latin? Escrit il en vers ou en prose? » Mais s'il est deuenu meilleur ou plus aduisé, c'estoit le principal, et c'est ce qui demeure derrière. Il falloit s'enquérir qui est mieulx sçauant, non qui est plus sçauant. Nous ne trauaillons qu'à remplir la mémoire, et laissons l'entendement et la conscience vuides. Tout ainsy que les oiseaux vont quelquesfois à la queste du grain, et le portent au bec sans le taster, pour en faire bechee à leurs petits, ainsy nos pédantes vont pillotant la science dans les liures, et ne la logent qu'au bout de leurs leures, pour la dégorger seulement et mettre au vent. C'est merueille combien proprement la sottise se loge sur mon exemple : est ce pas faire de mesme ce que ie fais en la pluspart de cette composition? le m'en vais escornifflant par cy, par là, des liures, les sentences qui me plaisent, non pour les garder, car ie n'ay point de gardoire, mais pour les transporter en cettuy cy; où, à vray dire, elles ne sont non plus miennes qu'en leur première place. Nous ne

sommes, ce croy ie, sçavants que de la science présente, non de la passée aussi peu que de la future. Mais, qui pis est, leurs escholiers et leurs petits ne s'en nourrissent et alimentent non plus; ains elle passe de main en main, pour ceste seule fin d'en faire parade, d'en entretenir aullruy, et d'en faire des contes, comme vne vraie monnoye inutile à tout aultre usage et emploite qu'à compter et iecter. Apud alios loqui didicerunt^ non ipsi secum. (Cicer.)...

Dionysius se mocquoit des grammairiens qui ont soing de s'enquérir des maulx d'Ulysses, et ignorent les propres; des musiciens qui accordent leurs fleutes, et n'accordent pas leurs mœurs; des orateurs qui estudient à dire iustice, non à la faire. Si nostre ame n'en "va vn meilleur bransle, si nous n'en auons le iugement plus sain, i'aimerois aussi cher que mon escholier eust passé le temps à iouer à la paulme : au moins le corps en seroit plus alaigre. Voyez le revenir de là aprez quinze ou seize ans employez; il n'est rien si mal propre à mettre en besongne : tout ce que vous y recognoissez dauantage, c'est que son latin et son grec l'ont rendu plus sot et presumptueux qu'il n'estoit party de la maison. Il en debuoit rapporter l'ame pleine, il ne l'en rapporte que bouffie; et l'a seulement enflée au lieu de la grossir.

Ces maistres icy, comme Platon dit des sophistes leurs germains, sont de tous les hommes ceulx qui promettent d'estre les plus vtiles aux hommes; et seuls entre touts les hommes, qui, non seulement n'amendent point ce qu'on leur commet, comme fait vn charpentier et vn masson, mais l'empirent et se font payer de l'auoir empiré.

(Liv. I, cliap. XXIV.)

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