M DCC LXIX
iVotice«u recueil des épigrammiiistes français, par B. L. M., 2tomes, à Amsterdam,
chez les frères Wetstbin, M DCC XX.
il faut bien se garder de la vouloir imiter servilement et d'aller lui emprunter jusqu'à ses dieux rachitiques et risiLles,
Madeleine de Scudéry me semble avoir eu un juste sentiment de la nature, et je l'estime fort d'avoir trouvé que les forêts et les fleuves étaient poétiques sans dryades et sans naïades. J'ai une haine féroce pour tout ce qui ressemble à la mythologie usée, fardée, enrubannée, décrépite, hors d'âge, hors de sens ; quand je regarde le monde, je ne vois ni dryades, ni naïades, ni océanides, ni déesses, ni dieux ; je vois des arbres, des eaux, des étoiles, et derrière toutes ces choses sublimes, je vois un Dieu plus sublime.
Il est à croire que je suis un Welche ou un Patagon ; mais, quoi qu'il en soit, je juge des gens d'après mes principes et je pardonne à Madeleine les quelques rares quatrains où elle se souvient du fatras soi-disant poétique. Je ne connais d'elle qu'une seule poésie où il est parlé des fictions d'un autre âge, c'es^ sa réponse à une épitre de Sabathier :
Ne vous y trompez pas, votre illustre fontaine
C'est la véritable Hippocrène ; Votre chant me surprend, il est charmant et doux.
Et tous les cygnes de la Seine
Ne peuvent chanter comme vous.
C'est la pire de toutes les poésies de Madeleine. Son inspiration l'a punie de son mauvais bon-gcùt en lui dictant ces cinq vers, où se trouvent deux mauvaises choses : la véritable Hippocrène qui est du jargon de pédant et du poétique de convention et le chant du cygne qui est plus pardonnable sans être plus vraisemblable. Ce qui me plaît dans Homère me semble ridicule dans mon contemporain, et je veux bien qu'Horace me parle des nymphes, mais je ris au nez d'un poète mythologique en habit noir. A chacun ses dieux ; chacun doit être de son siècle et de sa civilisation, sous peine de ridicule et de sottise.
J'ai cru devoir dire tout ceci afin qu'on ne s'étonnât pas de me voir rire des choses que d'aucuns admirent et de m'entendre louer ce q-je d'autres méprisent ou calomnient. Je tiens essentiellement à ne duper personne; c'est pourquoi je dis toui
haut que je me défie des jugemens tout faits, parce qu'ils émanent de gens à systèmes ou de pédans. Boileau a tort de rire de Madeleine de Scudéry ; il n'a pas dans toutes ses œuvres un quatrain qui soit naïf et grand comme celui-ci :
Vous avez beau charmer, vous aurez le destin
De ces fleurs si fraîches, si belles,
Qui ne vivent qu'un seul matin :
Gomme elles vous plaisez, vous passerez comme elles !
Il est impossible de donner une leçon plus grave et plus douce en un moindre nombre de vers , et de vers charmans. — Beaucoup vont s'écrier que l'idée n'est pas neuve et que Malherbe a dit :
Elle était de ce monde oii les plus belles choses
Ont le pire destin ; Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin !
Par malheur, s'il est un imitateur, celui-là ne peut être que Malherbe, car la poésie de Madeleine est bien antérieure à celle qui, plus célèbre, n'est ni plus gracieuse, ni plus poétique.
Mais revenons aux poésies adressées à Louis XIV, et disons tout d'abord qu'elles ont l'immense mérite d'être courtes. Or, à notre avis, les meilleures flatteries senties plus courtes, et pour preuve :
Sur la frm de Luxembourg.
Fier Luxembourg, maintenant pitoyable, Contre Louis vous n'avez pu tenir ; Consolez-vous d'un sort inévitable; Vous vous trompiez de vous croire imprenable : Mais en ses mains vous l'allez devenir.
Encore qu'elle aime à célébrer les exploits guerriers, Madeleine exprime bien mieux l'admiration qu'elle ressent en face d'une noble action. Ainsi Louis XIV vient à juger contre luimême un procès où il ne s'agit de rien moins que de deux
millions ; alors Madeleine improvise pour chanter une si belle action :
Faut-il donc toujours vaincre et forcer des murailles ? N'aurons-nous des héros que par des funérailles ? Non, pour vous, grand Louis, tout devient glorieux Et le monde étonné doute lequel vaut mieux Ou de perdre un procès ou gagner des batailles.
Que Louis XIV consente à vivre en paix, et Madeleine, toute joyeuse, va sentir sa verve s'échauffer ; elle comprend qu'il faut louer la paix sans froisser les instincts guerriers et les vanités du triomphateur ; elle commence sur le ton emphatique auquel le grand roi est habitué, mais elle termine d'une façon poétique et superbe :
Dès que tu fais un pas l'Europe est en alarmes
Et contre l'effet de tes armes,
Rien ne pouvait la soutenir ; Mais dans un calme heureux tu gouvernes la terre.
Quand on peut lancer le tonnerre,
Qu'il est beau de le retenir !
Lorsqu'on lit ce sixain, on commence par sourire pour finir par songer. On a d'abord une envie furibonde de jeter au panier une poésie qui commence par quatre vers si pitoyables, et lorsqu'on a lu les derniers vers, on met précieusement ce sixain en un lieu sûr afin de le relire à satiété, tant cette platitude des premières pensées fait ressortir et rayonner la beauté des deux derniers vers.
Madeleine sait prendre tous les tons, elle tourne un madrigal, elle rime une flatterie , elle aiguise une épigramme ; au besoin, elle fait le couplet comme nos plus célèbres chansonniers ou vaudevillistes, et plus d'un parolier serait jaloux du couplet suivant :
Tircis vous apprend des chansons
Où le cœur s'intéresse ; On dit qu'il y joint des leçons
Qu'inspire la tendresse ;
Craignez ce charme suborneur ,
C'est un appât funeste :
L'oreille est le chemin du cœur
Et le cœur l'est du reste !
Rien n'y manque, le couplet a son exposition, son nœud, sa péroraison et son Irait final. Désaugiers n'est qu'un disciple.
Il est incontestable que ces vers sont pleins de charme, et ce charme cous fait regretter plus vivement encore l'impossibilité de parler de ses Fables. Le volume des Fables nouvelles de M"* de Scudéry est pour ainsi dire introuvable , et c'est dommage ; elle doit avoir des fables excellentes, si l'on augure de ces compositions nécessairement naïves d'après ce que l'on connaît des vers de Madeleine.
Encore une poésie , et je termine , mais lisez bien cette poésie, c'est la plus charmante et la plus belle que toutes celles que j'aie jamais trouvées, signées du nom de Madeleine de Scudéry :
La fleur que vous avez ^u naître , Et qui va tantôt disparaître , C'est la beauté qu'on vante tant ; L'une brille quelques journéf s , L'autre dure quelques années Et diminue à chaque instant.
L'esprit dure un peu davantage ; Mais à la fin il s'affaiblit .
Et s'il se forme d'âge en âge, Il brille moins, plus il mûrit.
La vertu, seul bien véritable , Nous suit au delà du trépas ; Mais ce bien solide et durable , Hélas ! on ne le cherche pas .
Tout le cœur de Madeleine est là. — Laide, elle se console de sa disgrâce en songeant combien est frivole cette beauté qu'on vante et qui afiole ; spirituelle, elle se fait souvenir à elle-même que l'esprit vaut mieux que la beauté , encore
qu'il paraisse moins lorsqu'il est plus parfait ; chrétienne , elle termine en proclamant la suprématie de la vertu.
Tout le grand problème de la vie est contenu dans celte petite poésie : ne pas s'adorer pour ses perfections corporelles, ne pas s'enorgueillir de ses perfections morales , mais songer à se rendre digne d'une grande destinée dans le libre royaume du créateur :
Sursum corda !
Ifladaine d« liafayette.
I Marie-Madeleixs Pioche de la Vergne, Née en 1633. — Morte en 1693.
Instruite par son père, Aymar de la Vergne, lieutenant au gouvernement du Havre, M"** de Lafayette reçut des leçons comme si elle eût été toute autre que jeune fille; oui, M"'' de Lafayette fut une femme savante, parlant latin et raisonnant philosophie, ce qui ne l'empêcha point d'être modeste, et bonne épouse, et véritablement femme. Il est si vrai qu'elle fut modeste et bonne, qu'elle n'a pas d'histoire ; toute sa vie se résume en quatre dates : 1633, sa naissance; 1655, son mariage; la publication de ses romans ; 1693, sa mort.
On l'a insultée en vain, car M"« de Sévigné la venge en écrivant : « M""» de Lafayette est une femme aimable et estimable, que vous aimiez dès que vous aviez le temps d'être avec elle, et de faire usage de son esprit et de sa raison ; plus on la connaît, plus on s'y attache. » (1)
(1) Biographie des Femmes célèbres, à Paris, Lebigre , 1830, 4 toI. petit in- 8°,
Et sa modestie était si réelle que, redoutant le bruit autour de son nom, elle emprunte le nom de Segrais pour publier ses romans, et ses romans sont de petits chefs-d'œuvre, et je vous en donnerai la preuve en vous faisant souvenir qu'on lit et qu'on réédite encore, après deux siècles, la Princesse de Clèves^ Zaide et la Princesse de Montpensier.
W^e (Je Lafayette, en se masquant du nom de M, de Segrais, obéissait à sa modestie d'abord et à la crainte du ridicule ensuite, car il était de mode alors de ridiculiser tout ce qui était femme auteur. Il est écrit qu'éternellement on ne comprendra que peu ou mal tout ce qui est chef-d'œuvre. — Molière, en ridiculisant les femmes savantes, ne s'adressait évidemment qu'à celles qu'il nomme Précieuses ridicules, et il était bien loin de sa pensée de refuser à la femme un droit à l'instruction. — Il ridiculisait les femmes qui cessent d'être femmes pour être savantes, et non les femmes qui sont savantes en restant femmes. Voilà ce qu'il ne faut pas oublier, voilà ce qu'on a beaucoup trop oublié .
Les femmes ont droit à l'instruction large et humaine, ceci est une vérité que méconnaissait le passé, mais qui est en train de rayonner sur l'avenir. L'honneur immortel du dix-neuvième siècle sera dans l'inslruction exigée pour lous, pour la femme comme pour l'homme, et nous dirons toujours haut et ferme, qu'il faut du savoir pour tout ce qui est humain, comme il faui du soleil pour tout ce qui est vivant.
M"^ de Lafayette peut servir de preuve à notre parole. Elle était savante, ce qui ne l'a pas empêchée d'être une femme vertueuse, honorable, aimable ; ce qui, nous l'affirmons, l'a facilitée dans sa tâche féminine, et l'a soutenue dans ses épreuves intimes.
Mais, incorrigible rêveur, je suis toujours sur le point d'oublier que je n'écris ni une œuvre philosophique, ni une thèse sociale, et je me laisse aller à parler de ce qui est dans mon esprit, alors qu'il ne faut que dire ce qui est dans la réalité.
Jeune et presque inconnu, mon jugement pourrait pasiser pour suspect aux yeux de bien des gens. .Je tiens à convaincre un chacun du mérite véritable de M™'= de Lafayette. Pour ce
faire, je livre aux méditations du public ce jugement qui est d'un écrivain estimé :
« En considérant les talens et les qualités de cette femme illustre, l'admiration se partage entre son esprit et son cœur. Ses ouvrages sont des modèles de goût et des leçons de mœurs. En peignant l'amour, elle inspire l'honnêteté. » Et plus loin :
« Il est assez naturel que M""" de Lafayette, liée intimement avec des hommes tels que la Ptochefoucault et Segrais, ait quelque fois écrit d'après leurs inspirations, et qu'ils aient eu même quelque part à ses ouvrages : mais son style, sa philosophie douce, sa morale aimable et son honnêteté lui appartiennent uniquement. Il y a des dons que la société de tous les esprits rassemblés ne pourrait jamais faire (1). » Plus loin encore :
« M. de Voltaire a dit, en parlant de M™^ de Lafayette, qu'elle avait écrit les premiers romans où l'on vit les mœurs des honnêtes gens, et des aventures naturelles, décrites avec grâce. Avant elle, on écrivait, d'un style empoulé, des choses peu vraisemblables. »
C'est appuyé de ces autorités, et de bien d'autres, que je vous prie de considérer M"^ de Lafayette dans toute sa gloire : elle a écrit d'un bon style de bons romans, dans un siècle où toutes les femmes étaient précieuses ou maniérées ; elle est la véritable fondatrice du roman de mœurs ; c'est donc comme la glorieuse aïeule de nos glorieux romanciers qu'il faut l'honorer,
Zaide, le premier roman de M""' de Lafayette, a servi plus d'une fois : Bret en a tiré le caractère principal et les épisodes les plus remarquables de sa comédie le /a^owa; (Théâtre-Français, 15 mai 1745). Il y a aussi un opéra de Zaide dont nous n'avons pu découvrir ni la date, ni les auteurs. Enfin, l'Amour, maître de langues, comédie de Fuzelier, est tout entière imitée de Za;id6 {Théâtre lialien, 1718). C'est que rien ne prête plus à l'imagina
(1) Biblictbëque des Romans. Didot l'atué. T. II, p. 326 327. (Edition déjà
lion das dramalargas que celte histoire espagnole, un peu romanesque, mais toujours vraisemblable, qui 'a conquis les suffrages des critiques les plus hargneux, comme La Harpe, et les éloges des écrivains les plus difficiles, comme d'Alembert. — Voici l'analyse de cette première œuvre :
Consalve fuit le monde et rencontre dans un lieu désert et sauvage un inconnu avec lequel il S3 lie d'amitié. Ces deux misanthropes sont deux victimes de l'amour ; Consalve a vu son ami intime lui enlever sa maîtresse, Alphonse a perdu sa maîtresss par ses excès jaloux. Et tous deux se disputent la palme du malheur, Consalve soutenant que le comble de la douleur est dans une souffrance qu'on n'a pas méritée ; Alphonse prétendant que rien n'est plus accablant qu'un malheur qu'on s'est • préparé soi-même ; l'un fuit ceux qui l'ont trahi , l'autre ne peut se fuir lui-même ! — Consalve accepte l'hospitalité que lui offre Alphonse.
Sur la fin de l'automne, une tempête jette une chaloupe sur la plage et Consalve recueille une étrangère que ce naufrage livre à sa charité. Et pour cette inconnue, Consalve oublie sans le savoir sa douleur et son amour d'autrefois ; et, devenu amoureux, il devient jaloux, jaloux d'un rêve, car Zaïde le regarde et semble retrouver en lui les traits d'une autre personne, ce qui attriste Consalve, alors qu'il croit ressembler à un amant perdu et ijleuré. — Hélas ! Consalve ne peut rien apprendre de Zaïde, qui parle un langage inconnu, qui ne compreni ni l'espagnol, ni l'arabe, ni l'italien. — Qu'importe, l'amour est tout-puissant dans le cœur de ConsaWe ; il éclate, il se dévoile. Zaïde contemple Consalve avec étonnemenl ; Consalve voit bien qu'il lui rappelle quelqu'un, et le désespoir le reprend : il aime, et celle qu'il adore ne voit que son rival, même en le regardant. — Enfin, Consalve trouve une lettre de Zaïde. On la lui reprend; mais il a cru reconnaître les lettres grecques; il part pour la ville deTarragone, désireux de trouver un interprète , résolu à savoir quelle langue parle Zaïde. — A son retour , Zaïde et sa suivante sont parties ; une chaloupe est venue les chercher : elles sont en mer. — Consalve est persuadé que son rival inconnu, invisible, lui vient enlever son bonheur. — La colère
ie prend ; il veut retrouver sa chère Zaïde, il veut anéantir son rival, et le misanthrope retourne à la cour, demande un commandement, jure de se venger et part. — I! apprend que Zaïde, fiancée au prince de Tlinrse Alamir, résiste, ne voulant pas épouser un musulman, elle chrétienne; mais il croit, cependant, que cet Alamir est sou rival. Alors il le rencontre dans une bataille, il le provoque et le blesse, le prend, lui fait grâce de la vie et se désespère, croyant toujours être dédaigné, car Féhme, suivante de Zaïde, demande grâce pour Alamir. — Tout s'explique bientôt : Zaïde n'aima point Alamir ; c'est Félime qui l'aime. — Ne croyez pas pour cela le bonheur de Gonsalve assuré : on a prédit à Zaïde qu'elle épouserait l'original d'un portrait , et Zaïde n'épouse Consalve qu'en ayant la certitude que ce portrait est celui de Consalve. —Heureux eucore que l'amour da'goe s'accommoder des exigences de l'astrologie.
Il y a dans Zaïde des scènes charmantes, mais la plus charmante de toutes est peut-être celle-ci :
« Ils s'avancèrent l'un vers l'autre, et, prenant tous deux la parole, Consalve se servit de la langue grecque pour lui demander pardon de paraître devant elle comme un ennemi , dans le même moment que Zaïde lui disait en espagnol qu'elle ne craignait plus les malheurs qu'elle avait appréhendés , et que ce ne serait pas le premier péril dont il l'aurait garantie. Ils furent si étonnés de s'entendre parler leurs langues , et leur surprise leur jeta si vivement dans l'esprit les raisons qui les avaient obhgés de les apprendre , qu'ils en rougirent, et demeurèrent quelque temps dans un profond silence . 1'
Je ne connais rien de plus naïf et de plus vrai , et cette adorable scène ne pouvait être trouvée que par une femme au cœur aimant comme à l'esprit délicat.
Je bornerai là ce que je veux dire de Zaïde, non pas que cette œuvre me semble indigne d'un long examen , mais parce que c'est le seul de ses ouvrages où M"^ de Lafayette ne se soit point proposé pour but une leçon morale; Zaïde est écrite pour amuser, et Zaïde amuse en restant toujours vraisemblable et toujours
compréhensible ; mais il me semble qu'il faut attacher une plus grande importance aux œuvres amusantes et moralisatrices qu'à toute œuvre si belle qa'elle soit, dès qu'elle n'est qu amusante. J'affirme, en toute sincérité , que celui qui voudra lire Zàide, passera quelques heures agréables, et fermera le livre en disant avec La Harpe : « Rien n'est pliis attachant ni plus original que )a situation de Gonsalve et de Zaïde. » Oj. avec d'Alembert : « L'écrivain qui a imaginé cette situation si neuve et si touchante, et qui n'a pu la trouver que dans son cœur, a montré qu'il savait aimer, et ceux qui le sauront comme lui sentiront, en lisant Zaide, combien cette expression simple et vraie d'un sentiment doux et profond est préférable à la nature factice ou exagérée de tant de romans modernes. »
La Princesse de CIcves , qui est le chef-d'œuvre de l'auteur, acheva de désiller les yeux du public, et de prouver à tous combien le véritable auteur était supérieur au prête nom , en montrant quelle distance sépare Zaide et la Princesse de Clèves , de M"^ de Lafàyette, des Illustres françaises, de M. de Segrais. Ici tout est féminin, charmant, adorable; tout est plein de fraîcheur et d'honnêteté.
M°" de Chartres , désireuse de marier sa fille bien aimée , vient se fixer à Paris, où M"' de Chartres rayonne comme une belle et chaste femme qu'elle est. Tout d'abord , le prince de Clèves et le duc de Guise , amis intimes , ressentent un violent amour pour cette beauté qui force la cour et la ville à l'admiratio'j comme au respect. Mais le prince de Clèves a un immense avantage : il a vu le premier M"^ de Chartres , alors qu'elle choisissait quelques diamans chez un joaillier. M. de Clèves recherche aussitôt toutes les occasions de revoir celle qu'il adore déjà, et se désole au refus de son père, ambitieux d'une haute alliance. Cependant, ]\I""'de Chartres, remarquant l'assiduité du prince de Clèves, et sachant les volontés de son père, s'efforce de trouver un noble époux à celte fille trop aimée. Etle croit enfin l'avoir trouvé dans la personne du fils de M. de Montpensier, autant par orgueil d'une si belle alliaiiceque par dépit des volontés contraires aux projets de MM. de Clèves et de Guise, îîélas ! M™* de Valentinois, Diane de Poitiers, redoute l'union
projetée et use de tout son ascendant sur l'esprit du roi pour enlever à M™* de Chartres l'espoir d'une alliance avec les Montpensier. Pendant ces intrigues, le duc de Nevers, père de M. de Clèves, rend l'âme à Dieu, et le prince de Clèves, libre après son deuil, demande et obtient la main de M"'' de Chartres. Le mariage a lieu, voici Ja mère satisfaite, pa fille est princesse de Clèves.
M. de Clèves aime passionnément sa femme . f^ar le mari doit rester un amant pour cette honnête et fière beanlè qui n'a dans l'âme que de l'estime et de la reconnaissance pour son époux. Cet amour qu'il ne peut obtenir entretient la passion de M. de Clèves.— Il semble écrit que la princesse ne saurait aimer d'amour. Cependant les événemens marchent. M. de Nemours revient à la cour de France pour se marier, et dès leur première entrevue, M. de Xemours et M'"'= de Clèves ressentent un je ne sais quoi qui leur remplit l'âme et l'esprit. — Ils se recherchent. M°"^ de Clèves agit ainsi sans le savoir, ingénuement, et cache pourtant ces choses à cette mère qui fut toujours son guida et son amie. — M"'' de Chartres est clairvoyante, elle ruse, elle accuse M. de Xemours de passions peu respectueuses pour M"* la dauphine. Hélas ! la princesse de Clèves, jalouse sans le savoir, cherche et trouve les preuves d'une innocence funeste. — Tout à coup, M""^ de Chartres, vieille et faible, tombe malade : elle s'affaiblit, elle se meurt, elle fait venir sa fille et : — « Il faut nous quitter ma fille, lui dit-elle, en lui tendant la main ; le péril où je vous laisse, et le besoin que vous avez de moi, augmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez de l'inchnation pour M. de Nemours ; je ne vous demande point de me l'avouer : je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité pour vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de celte inchnation , mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord, de peur de vous en faire apercevoir vous même. Vous ne la connaissez que trop présentement ; vousêtes sur le bord du précipice : il faut de grands efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez à ce que vous devez à votre mari ; songez à ce que vous vous devez à vousmême, et pensez que vous allez perdre cette réputation que
VJU3 VOUS êtes acquise, et que je vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille ; retirez vous de la cour; obligez votre mari de vous eoimener ; ne craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles : quelque affreux qu'ils vous paraissent d'abord, ils seront plus doux dans la suite que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres raisons que celles de la vertu et du devoir vous pouvaient obliger à ce que je souhaite, je vous dirais que si quelque chose était capable de troubler ce bonheur que j'espère en sortant de ce monde, ce serait de vous voir tomber comme les autres femmes ; mais, si ce malheur doit arriver, je reçois la mort avec joie, pour n'en être pas le témoin. »
Et M"« de Chartres morte, M'"'= de Glèves s'enfuit à la campagne cacher sa douleur et son amour.
Aveugle, hélas ! M. de Clèves ramène sa femme à la cour, et l'amour endormi se réveille plus fort : M. de Nemours est assidu, empressé, charmant ; la pauvre princesse sent que son cœur se remplit d'amour. Un malentendu vient la rendre jalouse en lui faisant penser que M. de Nemours recherche d'autres bonnes grâCes. — Un jour enfin, M"^ de Gièves étant à la campagne et son mari étant à Paris, M. de Nemours se résout à courir auprèa de celle qu'il aime ; il pénètre dans un pavillon ; il espère voir la princesse ; tout à coup M""^ de Clèves arrive avec son mari, et le couple conjugal s'assied auprès de ce pavillon, où se cache le duc amoureux. Alors se déroule l'admirable scène que voici :
« Il (M. de Nemours) ne put résister à la curiosité d'écouter sa conversation avec un mari qui lui donnait plus de jalousie qu'aucun de ses rivaux. »
« Il entendait que M. de Clèves disait à sa femme : <- Mais pourquoi ne voulez-vous point revenir à Paris? Qui peut vous retenir à la campagne? Vous avez depuis quelque temps un goût pour la solitude qui m'étonne et qui m'afllige, parce qu'il nous sépare. Je vous trouve même plus triste que de coutume, et je crains que vous n'ayez quelque sujet d'affliction. — Je n'ai rien de fâcheux dans l'esprit, répondit-elle avec un air embarrassé ; mais le tumulte de la cour est si grand, et il y a toujours un si
grand monde chez vous, qu'il est impossible que le corps ei l'esprit ne se lassent, et que l'on ne cherche pas le repos. — Le repos, répliquat-il, n'est guère propre pour une personne de votre âge. Vous êtes chez vous et dans la cour de manière à ne vous pas donner de lassitude, et je craindrais plutôt que vous ne fussiez bien aise d'être séparée de moi. — Vous me feriez une grande injustice d'avoir cette pensée , reprit-elle avec un embarras qui augmentait toujours ; mais je vous supplie de me laisser ici. Si vous y pouviez demeurer , j'en aurais beaucoup de joie , pourvu que vous y demeurassiez seul , et que vous voulussiez bien n'y avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent presque jamais. — Ah ! Madame ! s'écria M. de Glèves , votre air et vos paroles me font voir que vous avez des raisons pour souhaiter d'être seule ; je ne les sais point , et je vous conjure de me les dire. » Il la pressa longtemps de les lui apprendre sans pouvoir l'y obliger , et , après qu'elle se fut défendue d'une manière qui augmentait toujours la curiosité de son mari , elle demeura dans un profond silence , les yeux baissés ; puis tout d'un coup, prenant la parole et le regardant : « Ne me contraignez point , lui dit-elle , à vous avouer une chose que je n'ai pas la force de vous avouer , quoique j'en aie eu plusieurs fois le dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de mon âge , et maîtresse de sa conduite , demeure exposée au milieu de la cour. — Que me faites vous envisager , Madame , s'écria M. de Glèves ! Je n'oserais vous le dire de peur de vous oja'enser. » M™^ de Glèves ne répondit point , et son silence achevant de convaincre son mari dans ce qu'il avait pensé : « Vous ne me dites rien , reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe pas. — Eh bien, Monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux , je vais vous faire un aveu qu'on n'a jamais fait à un mari ; mais l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il est vrai que j'ai des raisons pour m'éloigner de la cour , et que je veux éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai jamais dooné nulle marque de faiblesse , et je ne craindrais pas d'en laisser paraître si vous me laissiez la liberté de me retirer de la cour , ou si j'avais
encore M"" de Chartres pour aider à me conduire. Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie pour GQe conserver digae d'être à vous. Je vous demande mille pardons, si j'ai des sentimens qui vous déplaisent ; du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que , pour faire ce que je fais , il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on n'en a jamais eu ; conduisez-moi , ayez pitié de moi, et aimez-moi encore , si vous pouvez. »
Et M. de Clèves, ému, vaincu, relève sa sublime épouse, sans pouvoir obtenir d'elle le nom de ce rival qu'on aime et qu'on fuit.
Cependant, M. de Nemours, spectateur de cette scène, comprend à dea riens qu'il est cet amant redouté. L'ivresse et la douleur l'affolent ; il ne peut se taire ; il cache les noms, mais il raconte l'aventure, et M. de Clèves, jaloux, clairvoyant, éclairé par mille indices, devine son ennemi dans M. de Nemours. — Forcé de s'éloigner, il fait espionner sa femme; un espion se trompe, hélas ! et trompe ce mari à qui tout devrait apprendre à compter sur son épouse, la douleur le dompte ; il tombe malade et M"'^ de Clèves prévenue à la hâte, arrive au chevet d'un mourant. Elle s'agenouille et pleure auprès de son époux, alors :
« Vous versez bien des pleurs , Madame , lui dit-il, pour une mort que vous causez, et qui ne peut vous donner la douleur que vous faites paraître. — Je ne suis plus en état de vous faire des reproches, continua-t-il d'une voix affaiblie par la maladie et par la douleur, mais je meurs du cruel déplaisir que vous m'avez donné. •>
Et tout au long, il lui reproche un crmie qu'elle n'a pas commis. M"" de Clèves ne comprena pas d'abord, puis elle jette une exclamation superbe dans sa concision : Moi, des crimes I Et sur de nouvelles accusations, elle se défend, elle ramène la joie dans le cœar du mourant, elle force son époux à voir son âme pure briller au travers de ses regards.
Et quand M. de Clèves est mort, M. de Nemours cherche en vain à vaincre les résolutions d'une veuve fidèle jusque dans r éternité.
Telle est cette admirable histoire qui est un chef-d'œuvre de
sentimenl, de grâce et d'honnêteté. — Je connais bien des familles qui cherchent un livre digne d'être lu le soir, à la veillée. Qu'elles prennent cela, car cela est une œuvre superbe, et morale, et navrante, et rayonnante; qu'elles prennent cela, et pas une de ces têtes charmantes penchées autour de la lampe ne saurait échapper au charme honnête comme à l'intérêt ingénu de cette œuvre. La Princesse de Clcves doit être dans toutes les bibliothèques havraises, à la place d'honneur, à côté de Paul et Virginie. C'est un beau livre qui sort d'une belle âme.
Ceux qui voudront descendre plus avant et se rendre compte de toute la supériorité de M"^ deLafayette, ceux-là, dis-je, pourront prendre l'Histoire de Sibylle, d'Octave Feuillet. Qu'ils ouvrent alors les deux œuvres et qu'ils comparent cette scène où M""^ de Clèves avoue son amour à une autre scène toute pareille du moderne romancier, et qu'ils voient si M'^^ de Lâfayette n'est pas plus grande dans sa naïveté sublime ! qu'ils voient si l'imitation n'est pas au-dessous du modèle, qu'ils voient si la Princesse de C/èues n'est pas un de ces romans sincères et originaux, émus et sublimes, qu'on imite, mais qu'on n'égale point, en dépit qu'on ait du talent.
La Princesse de Montpmsier et la Comtesse de Tende, qui sont les derniers romans de M""' de Lâfayette, sont loin d'être indignes d'une telle plume. Ce sont plutôt des nouvelles que des romans, mais quelles nouvelles !
M"« de Mezières était aimée du duc de Guise, et partageait cet amour, lorsque la maison royale de France, toujours effrayée de la puissance des Guise, résolut de rompre une alliance qui augmentait l'ascendant des Guise ; elle sut donc forcer le marquis de Mezières à prendre pour gendre le prince de Montpensier. Malheureusement, le prince, instruit de cet amour, délaisse sa femme et la donne à garder à son intime ami, le comte de Chabannes. Le comte devient amoureux de M"^ de Montpensier. Ne croyez pas qu'il va trahir l'amitié. Le comte de Chabannes est une âme fidèle et noble. Cependant, le duc de Guise revient soupirer auprès de celle qui l'aimait jadis, qui l'aime encore. Apiès d'admirables combats, dignes de la princesse de Clèves, M"^ de Montpensier ne peut plus résister à cette
passion ; elle ordonne au comte de Chabannes d'introduire le duc de Guise auprès d'elle, et le comte de Chabannes, blessé jusqu'au fond du cœur, désolé, mais vaincu, ouvre à son rival les portes de la demeure seigneuriale.— La princesse reçoit le duc de Gruise ; alors se déroule une scène fort belle. La princesse prie le comte de Chabannes de rester présent à cet entretien. Elle a peur d'elle-même, elle veut un témoin qui sera un sauveur. Le comte sent qu'il souffrirait trop d'écouter ces causeries pleines de souvenirs et d'amours, chastes sans doute, mais douloureux pour sa jalousie ; il refuse, il se tiendra dans la chambre à côté; cependant le prince de Montpensier, soupçonneux et jaloux, descend jusqu'à la chambre de sa femme, il frappe, le duc de Guise s'enfuit, et lorsque le prince entre dans la chambre, il trouve sa femme seule avec son ami. Et le comte de Chabannes qui comprend que la vérité est un arrêt de mort pour la princesse, s'accuse et s'enfait. Alors l'expiation commence : le prince abandonne le toit conjugal , le duc de Guise s'adresse à une dame de qui la conquête est plus facile et moins dangereuse, le comte de Chabannes tombe dans la nuit de la Saint-Barthélémy, et M"* de Montpensier, innocente d'action et non de pensée, se meurt de tristesse, de honte et de remords.
Dans sa simplicité , celte nouvelle est d'une haute moralité qui nous étonne , tant cette moralité ressort plus des événemens que des paroles. Dans la Comtesse de Tende, la moralité va s'élever plus haut encore.
La comtesse de Tende trompe son mari ; cet époux outragé permet à sa femme de couvrir de son nom la preuve de son crime et la honte tue M"« de Tende.
En trois lignes, voilà toute cette histoire qui , naturellement, sans effort, progressivement, arrive à frapper l'esprit et à serrer le cœur. Jamais, avant M"* de Lafayette, rarement depuis elle, le roman n'a produit tant d'effets et fait penser tant de choses si simplement et si naïvement. M"^ de Lafayette arrive à l'émotion par la vérité et à la grandeur par la simplicité.
Je voudrais bien convaincre le public du mérite de M"* de Lafayette, et je n'ose croire que j'atteindrai ce but avec quelques extraits nécessairement trop courts et des analyses inévi-
tablement très sèches. — Donner un fragment , si beau qu'il soit, c'est détacher une figure d'un tableau, c'est couper l'œuvre, c'est évidemment ôter des beautés au passage même que l'on transcrit ; une analyse , même parfaite , ne saurait être qu'une pâle image de l'œuvre : elle omet les détails, elle retranche les scènes secondaires qui sont charmantes, mais de moindre importance, elle ôte au roman tout ce qui fait sa beauté. Triste nécessité de la critique 1 il faut enlever toutes les draperies, toutes les guipures, tous les ornemens, sous peine de faire une analyse aussi longue que l'œavre elle-même. Pardon de la comparaison que je vais faire, mais elle me semble juste dans sa trivialité : un flacon de cristal plein d'essence ne vaut pas un bouquet de roses emperlées et frémissantes ; une critique toute remplie du parfum de l'œavre ne saurait donc valoir l'œuvre elle-même, avec ses couleurs, avec sa rosée, avec ses épines, avec ses feuilles, avec sa splendeur.
Ce que je puis affirmer, c'est que mon travail s'est changé en plaisir ; je n'avais point lu les œuvres de M™« de Lafayette et j'ai pris le volume, et je l'ai lu tout entier, et je ne l'ai fermé qu'après l'avoir relu en plus d'un endroit, et je l'ai envoyé bien vite au relieur, afin de l'avoir sous la main, et, lorsqu'il m'est revenu paré d'une robe élégante, je ne l'ai pas relégué aux derniers rayons de ma bibliothèque, ce volume désormais mon ami, je l'ai gardé près de moi ; si bien que lorsque j'ai quelques instaDS de liberté, le volume se présente et s'ouvre, car il est des volumes qui s'ouvrent d'eux-mêmes et qu'on a de la peine à refermer. — Lisez donc ce volume, et vous le relirez, et vous le donnerez à ceux qui vous entourent, et vous serez les amis de celle qui la première sut amuser en moralisant.
N'allez pas croire que Zaïde, la Princesse de Clèves^ la Princesse de Montpensier et la Comtesse de Tende soient tout ce qui est digne d'honorer M""® de Lafayette. Son Histoire de il/™^ Henriette est d'un style charmant, d'une justesse d'observation remarquable et d'une exactitude précieuse. Il faut porter le même jugement sur ses Mémoires de la cour de France pour les années 4688 et 1689, qui reD ferment les renseignemens les plus curieux sur l'histoire politique et privée de cette époque. Ces Mémoires étaient
beaucoup plus longs et beaucoup plus considérables. Malheureusement ces manuscrits, précieux à tant de titres, sont à jamais perdus, et par la négligence de l'abbé de Lafayette, son fils ! On prétend en outre qu'il existe un roman inédit de M""* de Lafayette, intitulé Caraccio , mais nr^ ne sait ce qu'est devenu ce manuscrit précieux à plus d'un titre. On possède de M""* de Lafayette un Portrait de 3/"« de Sévigné^ qui est un des meilleurs qu'on ait écrits, et quelques lettres charmantes.
Voici le commencement d'une de ces lettres adressées à M°" de Sévigné. M"« de Lafayette est malade, vous croyez qu'elle va se plaindre dolentement ? Lisez :
« Paris, 14 juillet 1673.
» Voici ce que j'ai fait depuis que je vous ai écrit : J'ai eu deux accès de fièvre; il y a six mois que je n'ai été purgée ; on me purge une fois, on me purge deux ; le lendemain de la deuxième, je me mets à table : Oh ! oh ! j'ai mal au cœur, je ne veux point de potage. Mangez donc un peu de viande : Non, j^ n'en veux point. Mais vous mangerez du fruit : Je crois qu'oui. Hé bien ! mangez-en donc. Je ne saurais, je mangerai tantôt : que Ton m'ait ce soir un potage et un poulet. Voici le soir, voilà un potage et un poulet ; je n'en veux point, je suis dégoûtée, je m'en vais me coucher, j'aime mieux dormir que de manger. Je me couche, je me tourne, je me retourne, je n'ai point de mal, mais je n'ai point de sommeil aussi. J'appelle, je prends un livre, je le referme -, le jour vient , je me lève, j'ouvre la fenêtre ; quatre heures sonnent , cinq heures, six heures ; je me recouche, je m'endors jusqu'à sept ; je me lève à huit, je me mets à table à douze inutilement, comme la veille; je me remets dans mon lit le soir inutilement, comme l'autre nuit. Etes-vous malade? Nenni. Etes-vous plus faible? Xenni. Je suis dans cet état trois jours et trois nuits : je redors présentement; mais je ne mange encore que par machine, comme les chevaux, en me frottant la bouohe avec du^ vinaigre. »
N'est-ce pas là du style familier, et du plus charmant ? Jamais on n'a si bien décrit un état de malaise irritant ; précise comme une consultation de médecin, cette lettre est amusante comme une tirade de Molière : il me semble que Toinette ne raillerait pas d'une autre façon les insomnies capricieuses de ce pauvre Argan, si malade et si bien portant. Lisez La Bruyère, c'est de ce style-là qu'il se sert pour esquisser ses portraits les plus vivans et les plus comiques .
S'il en est qui doutent encore du mérite de M°" de Lafayette, que ceux-là veulent bien songer qu'on n'accorde point son amitié, quon ne vit pas en intimité avec des gens indignes de vous lorsqu'on n'est lié par aucune parenté avec ces gens, et ces malveillans jugeront alors qu'il faut bien que M'^e de Lafayette soit une femme d'esprit, afin qu'elle fût intimement liée avec le duc de la Rochefoucault, Tauteur des Maximes, et avec M"^ de Sévigné. Le premier l'estimait au dernier point et lui décernait la plus belle épithète qui soit en la nommant : Vraie ; la seconde l'aimait d'amitié tendre, l'avouait à qui voulait et écrivait d'elle : il faut la croire sur sa parole.
Il n'est pas une bibliothèque du Havre qui doive être privée des œuvres de la plus grande de nos compatriotes. Mais déjà les gens de bon sens et de jugement sont de cet avis , avant moi, car je n'ai pas la prétention d'avoir été le seul à voir la vérité ; il ne reste plus queles récalcitrans quand même ; à ceux-là, je n'ai rien à dire. Oh ! si, j'ai une histoire à leur raconter.
n était une fois un homme qui possédait un diamant de la plus belle eau, et qui montrait ce diamant à deux personnages de ses amis. L'un, connaisseur et raisonnable , tournait et retournait le diamant, admirant sa pureté, louant sa taille, faisant scintiller ses facettes. L'autre, désireux de faire l'amateur, lorgnon sur l'œil, examinait le diamant et secouait la tête, prétendant que le strass n'était pas invanté pour rien , que ceci, que cela, bref , soutenant que le diamant était faux. Le connaisseur essayait en vain de convaincre l'amateur ; le possesseur protestait en vain; l'homme au lorgnon ne prétendait point revenir sur son opinion parce qu'il était de ces gens qui ne veulent pas ignorer ou se tromper. Lassé enfin , celui à
qui était le diamant se prit à dire : « Votre assurance m'impose, et je crains fort d'avoir été trompé. Parbleu , voici là un défaut, il me semble. — L'autre enchanté trouve que le défaut existe en vérité. — Diable ! reprend le possesseur , votre lorgnon peut servir de loupe , voyons donc. » Et prenant le lorgnon de l'amateur, il appliqua son diamant sur les verres et s'escrima d'une si belle façon que les verres furent coupés comme ne le fut jamais aucun verre du monde : « Alors vous avez raison, dit-il, ce diamant est du strass. » Et il lui rendit son lorgnon.
Bernardin de Saint-Pierre (Jacques Henri). Né le 19 janvier 1737. — Mort le 21 janvier 1814.
Quel est cet homme ? Un savant ? Non , malgré la science qu'il déploie dans ses écrits ; mais qu'importe , la terre a bien assez de savans arides et pédans. Cet homme est un rêveur, un philosophe, un poëte. Il perd chaque jour dans l'opinion des gens qui veulent qu'un naturaliste soir ennuyeux ; il gagne chaque jour dans l'amour des gens qui admettent que l'on regarde la nature et que l'on songe.
Autrefois, on voyait en Bernardin de Saint-Pierre un naturaliste et un romancier ; on voit en lui maintenant un philosophe et un poëte. Cette perspective, qui se nomme la postérité, a grandi le rêveur. Gloire qui s'éparpille pour les uns, sa renommée est une gloire qui se condense et gagne en intensité, selon les autres, et, disons-le, ce sont ces autres là qui ont raison .
Quelle vie simple et honnête I Quelle pensée naïve et généreuse !
Forcé d'abandonner ses études, par suite du licenciement de
l'école des ponts et chaussées, il entre dans l'armée. La calomnie s'acharne après lui ; il quitte son poste et revient à Paris. Là, il rêve, dans la misère. L'occasion aidant, il parcourt la Hollande, la Russie, la Pologne et l'Allemagne , puis rentre en France, puis obtient un brevet d'ingénieur pour l'Ilede-France. A l'Ile-de-France , il étudie; de retour à Paris, il devient l'ami de J.-J. Rousseau, publie ses livres , vit dans la pauvreté, subit la révolution, aime, rêve, espère et meurt doucement, naïvement. Voilà toute sa vie en quelques lignes.
Voulez- vous connaître l'homme à présent : autant la vie est simple, autant l'homme est grand.
On brise sa carrière, on le calomnie, on l'envie. Savez-vous ce qu'il fait? Il revenue république fondée sur les lois les plus simples etles plus fortes. Oh! pour ce rêve sublime, je l'aime et je l'honore. Par C9 rêve, il s'élève jusqu'au-dessus des hommes; il cesse d'être d'un parti, il entre dans les rêveurs immenses qui sont au sommet, il pénètre tout au fond de l'avenir impassible et serein , il trône dans l'éternelle vérité. Il cesse d'être prosateur, voyageur, philosophe, pour devenir poëte et prophète. — Nous avons, parmi nos compatriotes, des royalistes , des républicains, des hommes de parti ; chapeau bas , voici un homme, voici un rêveur, voici un archange. Je ne sais rien de plus haut, de plus noble, de plus juste que ce rêve divin de l'homme gouverné par lui-même, Dieu régnant ! Et ce rêve est l'immuable idéal qui rayonne dans les cieux , il est dans l'âme du poëte, dans la tête du rêveur, dans le cœur du juste, dans la conscience du monde. Les projets, les événemens, les révolutions, les ambitions l'obscurcissent, et c'est en vain ; le passé s'enfuit, le présent se déchire , et l'on voit rayonner encore cet avenir superbe. Ainsi, la nuit est noire et sombre , tout à coup le souffle de Dieu disperse les nuages, et le grand firmament scintille, tout frissonnant d'astres et de soleils ! — Sois vénéré, poëte, après que tu l'as entrevu cet idéal lumineux où va l'humanité.
Autre chose de noble : il était dans la misère , on lui donne un brevet d'ingénieur, on l'embarque pour l'Ile-de-France , il
est heureux. — Voilà qu'en chemin il apprend la vérité : on va faire la traite des noirs ! — Il sent en lui sa grande âme qui se soulève , indignée; alors plus de capitulation de conscience : il déchire son brevet; il s'indigne , il ordonne sa mise à terre ; il refuse à ces marchands de chair la présence d'un homme ; il les laisse dans leur enrichissement et dans leur fange. — Merci, cœur d homme, de t'être souvenu des armes de ta ville natale : la salamandre vit dans la flamme, dans la lumière, dans l'honneur et non dans la boue, dans la richesse , dans la honte !
Plus de maître sur l'homme ; mais d'abord plus d'esclave sous l'homme ; la fraternité avant la liberté. Merci !
Autre chose de grand : au contraire de ceux qui n'ont regardé que l'homme, il disait en mourant : « C'est une séparation de quelques heures, ne me la rendez pas douloureuse. Je sens que je quitte la terre et non la vie ! » Merci toujours d'avoir proclamé l'éternelle vie, car l'éternelle vie est encore la vérité que chantent et chérissent les poëtes, car il n'y a pas d'éternelle mort ni d'éternel enfer.
Ceux qui ont dit le contraire en ont menti , je le leur affirme au nom du Dieu sublime de qui le nom est miséricorde 1
Ah ! qu'il était bien l'inspiré, le poëte, la créature de ce Dieu, celui qui fit tant de rêves superbes et tant de naïves grandes actions ! — Pour son rêve chéri de « la Uberlé dans la lumière , » il faut le placer tout en haut de l'idéal, à côté de celui qui a rêvé l'abolition de l'esclavage, auprès de celui qui a crié: Plus d'échafaud ! au-dessus de cet autre saint Pierre qui a voulu la paix universelle ; dans la sainte phalange des chercheurs de soleil et des semeurs d'aurore. Pour sa vie simple et noble , il faut le placer sur un immense piédestal, au milieu de l'humanité, afin que le père puisse dire à ses iils : « Voici celui qui est grand par l'àme, voici celui qui est l'exemple et l'honneur ! » — Pour ses œuvres, il faut le placer parmi les grands écrivains. Salut jusqu'au-delà des éternités à celui qui fut trois fois noble et trois fois grand !
Mais vous savez tous, ô mes concitoyens ! le respect qu'il faut à ce front de penseur. Vous avez ses œuvr- .s , vous avez sa statue, vous avez £oa rayonnement. — Qu'ils jettent à tout jamais
ces lignes, ceux-là qui n'ont jamais relevé le front pour contempler l'image du grand Havrais ; ils sont indignes de lire ces louanges d'un admirateur, indigne lui-même !
Crions-le sans relâche à la ville bourdonnante, à la terre impassible, à l'Océan tumultueux, au vent rapide : Bernardin de Saint-Pierre est un homme de génie ; il convient qu'il ait ses prêtres, celui qui eut ses iosulteurs ; car Bernardin de Saint- Pierre fut méconnu, raillé, insulté ; il reçut le baptême glorieux de l'injustice des pédans ; il fut sacré par la sottise des vaniteux et des envieux.
Un Jour qu'il fit à M"^ Necker, àBuffou, à Thomas, l'honneur insigne de leur lire son chef-d'œuvre, Paul et Virginie , ces trois personnes s'endormirent. — Voyez- vous , le naturaliste à manchettes, le philosophe à jabot, bâiller devant -Bernardin-de-Saint-Pierre , et trouver bon de dormir les pieds sur les chenets et la tête dans l'atmosphère frissonnante au souffle du génie ! — Pardieu , je connais des gens qui préfèrent à une mère allaitant son enfant, chose auguste et sacrée, une coquette précieuse et fardée ! Tous les goûts ne sont pas dans la nature, ce sont toutes les sottises qui sont dans l'humanité .
Dors, Buffon, dors : ton glorieux vainqueur reste debout, serein dans la postérité.
n est bien véritablement le vainqueur de Buffon , ce Bernardin de Saint-Pierre ; car il aie sentiment profond de la nature, sentiment qui manque à son rival , car il décrit ce qu'il voit et ce qu'il sent dans un style simple , naïf, naturel , alors que Buffon se perd dans son interminable phraséologie ; rêveur sublime, l'auteur des Harmonies de la Nature entend les voix intérieures, que tout homme possède.qui chantent dans son âme. Voyez quel admirable tableau , quel concert grandiose , quel sentiment profond :
« Combien de fois, loin des villes , dans le fond d'un vallon solitaire couronné d'une forêt , assis sur le bord d'une prairie agitée des vents, je me suis plu à voir les mélilots dorés, les trèfles empourprés, et les vertes graminées, former des ondulations semblables à des flots , et présenter à mes yeux une
mer agitée de fleurs et de verdure. Cependant, les vents balançaient sur ma tête les cimes majestueuses des arbres. Le retroussis de leur feuillage faisait paraître chaque espèce de deux verts différens. — Chacun a son mouvement. Le chêne au tronc roide ne courbe que ses branches ; l'élastique sapin balance sa haute pyramide ; le peuplier robuste agite son feuillage mobile , et le bouleau laisse flotter le sien dans les airs comme une longue chevelure. Ils semblent animés de passions. — L'un s'incline profondément auprès de son voisin, comme devant un supérieur ; l'autre semble vouloir l'embrasser comme un ami ; un autre s'agite en tous sens , comme auprès d'un ennemi. Le respect, l'amitié, la colère semblent passer tour à tour de l'un à l'autre comme dans le cœur des hommes, et ces passions versatiles ne sont au fond que les jeux des vents. Quelque fois un vieux chêne élève au milieu d'eux ses lungbras immobiles dépouillés de feuilles. Comme un vieillard, il ne prend plus de part aux agitations qui l'environnent, il a vécu dans un autre siècle. Cependant ces grands corps insensibles font entendre des bruits pi <; fonds et mélancoliques. Ce ne sont point des accents distincts : ce sont des murmures confus, comme ceux d'un peuple qui célèbre au loin une fête par des acclamations. Il n'y a point de voix dominante ; ce sont des sons monotones, parmi lesquels se font entendre des bruits sourds et profonds qui nous jettent dans une tristesse pleine de douceur. Ainsi les murmures d'une forêt accompagnent les accens du rossignol, qui de son nid adresse des vœux reconnaissans aux amours. C'est un fond de concert qui fait resortir les chants éclatans des oiseaux, comme la douce verdure est un fond de couleur sur lequel se détache l'éclat des fleurs et des fruits.
» Ce bruissement des prairies, ces gazouillemens des bois ont des charmes que je préfère aux plus brillaus accords ; mon âme s'y abandonne ; elle se berce avec les feuillages ondoyans des arbres, elle s'élève avec leur cime vers les cieux, elle se transporte dans les temps qui les ont vus naître et dans ceux qui les verront mourir : ils étendent dans l'infini mon existence circonscrite et fugitive. Il me semble qu'ils me parlent, comme
ceux de Djdone, un langage mystérieux ; ils me plongent dans d'inéffdbles rêveries, qui souvent ont fait tomber de mes mains les livres des philosophes. Majestueuses forêts, paisible solitude, qui plus d'une fois avez calmé mes passions, puissent ces cris de la guerre ne troubler jamais vos résonnantes clairières ! » Celui qui écrit ainsi, celui qui voit et qui ressent ainsi est un homme complet à qui ne manque nul sens intellectuel. On croit le voir assis, pensif et rayonnant, sous les grajads arbres majestueux, il regarde, il contemple, il écoute, il pense, et toute la nature entre joyeusement dans son cœur, pour en sortir transformée, agrandie, mais naturelle encore : le murmure devient hymne, la fleur devient rayonnement, et le poëte mêle ce qu'il a pensé avec ce qu'il a va. Rien ne manque a ce tableau, ni le sentiment profond de la nature, ni les rayons superbes de la pensée, ni le cri sublime de l'âoie, cri de paix et d'amour, cri d'espérance et de foi ! Et toujours ce cœur humain, tout rempli de divine poésie, vibre comme une urne d'or ; écoutez :
« Bientôt des étoiles innombrables et d'un éclat éternel brillèrent au sein des ténèbres. Oh! si le jour n'est lui-même qu'une image de la vie, si les heures rapides de l'aube, du matin, du miji et du soir, représentent les âges si fugitifs de l'enfance, de la jeunesse, ae la virilité et de la vieillesse, la mort, comme la nuit, doit nous découvrir aussi de nouveaux cieux et de nouveaux mondes. »
Après a pensée sublime et colossale, la pensée morale et profonde :
« Qui est-ce qui peut reconnaître dans une rose sèche la reine des fleurs ? Pour qu'elle soit à la fois un objet d'amour et de philosophie, il faut la voir lorsque, sortant des fentes d'un rocher humide, elle brille sur sa propre verdure, que le zéphyr la balance sur sa tige hérissée d'épines, que l'aurore l'a couverte de pleurs, et qu'elle appelle par son éclat et par ses parfums la main des amans. Quelquefois une cantharide nichée dans sa corolle en relève le carmin par son vert d'émeraude : c'est alors que cette fleur semble nous dire que, symbole du plaisir par
ses charmes et par sa rapidité, elle porte comme lui le daoger autour d'elle et le repentir dans son sein. •
Voyez comme toujours la description juste et frappante est accompagnée d'un commentaire naïf et naturel, et suivie d'une pensée si bien mise en sa place qu'elle semble partie inhérente au sujet dont elle nait de l'alliance, par l'objet observé avec l'impression ressentie. C'est ce perpétuel mélange de la pensée intime ou personnelle avec la nature extérieure qui fait le charme et l'immense supériorité de Bernardin de Saint- Pierre. Alors qu'un autre regarde, il contemple ; alors qu'un autre décrit longuement et minutieusement, il peint d'un trait. Il y a entre la nature observée de Bernardin de Saint-Pierre et celle des naturalistes de la même époque , la même différence qu'entre une peinture et une photographie. La seconde est plus exacte, la première est plus puissante ; la seconde ne reproduit que le réel, la première reproduit la partie essentielle du réel avec l'idéal. Bernardin de Saint-Pierre n'est plus alors ce qu'une comique coterie nomme un écrivain sérieux , mais il devient un écrivain sublime ; la nature est plus belle après qu'elle a passé par son regard pour s'offrir au nôtre , la pensée est plus puissante après qu'elle s'est irradiée en passant par son cerveau pour entrer dans le nôtre ; il ajoute à la nature sa pensée et son âme, il cache l'homme derrière les arbres et Dieu derrière les hommes ; il vous présente une fleur et, lorsque vous l'avez écouté, vous êtes tout étonné de penser à l'être innommé ; c'est que l'œuvre de Bernardin est plus que l'œuvre d'un naturaliste, c'est celle d'un observateur et d'un poète.
Bernardin de Saint-Pierre est un des sommets du grand triangle lumineux qui plane à l'horizon du progrès. Avec Voltaire, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, le XYIII, siècle est complet ; ôtez un de ces génies il se fait un vide immense ; vous enlevez à la révolution ce qu'elle a de plus pur, vous décapitez la liberté. Toute la révolution est dans ces trois hommes qui contiennent chacun une des grandes essences du progrès.
Rousseau, d'humeur taciturne, d'esprit maussade, ne comprend ni la liberté, ni la fraternité ; son contrat social, ses projets de gouvernement sont le renversement de l'ordre établi au profit d'un autre ordre de choses plus démocratique sans être plus libéral : il ôte des chaînes pour redonner des chaînes , il est bourru, intolérant, rude, mais il a la compréhension de l'égalité. Voltaire est railleur et mordant; il veut la liberté ; il veut l'affranchissement, mais il ne comprend guère l'égalité qu'en ce qu'elle ôterait aux grands seigneurs le droit de bâtonner les grands penseurs; il veut la destruction de tout ce qui pèse sur l'homme, aristocratie, cléricature, pouvoir absolu. Au fond de sa pensée, la liberté seule rayonne dans toute sa splendeur, tandis que l'égalité n'est qu'une lueur à peine, tandis que la fraternité n'apparaît jamais. Bernardin de Saint-Pierre est plus humain et plus juste : il n'a pas la raillerie mordante de Voltaire; il n'a pas la vigueur revêche de Roasseau : il a le calme rayonnant et la force convaincue ; il est, dans toute sa grandeur, la fraternité sublime, et comme il comprend mieux la fraternité, il comprend mieux aussi l'égaUté dans la liberté. S'il faut caractériser ces trois génies pat leur dominante, Voltaire se nomme liberté ; Rousseau , égalité ; Bernardin de Saint-Pierre , fraternité.
Bernardin de Saint-Pierre est moins célèbre que Voltaire et que Rousseau, par cela même qu'il est plus humain. L'immense raillerie de Voltaire remplit son œuvre d'une vigueur saisissante qui, faisant rayonner les côtés saillans de sa pensée, laisse dans l'ombre et fait disparaître les taches qu'il possède. La rude parole de Rousseau est pleine d'une véhémence qui entraîne les auditeurs et leur fait oublier les graves objections qu'on pourrait faire au genevois. Bernardin de St-Pierre n'éblouit ni n'entraîne, il fait penser, il fait rêver et lorsqu'on le quitte, on n'est ni railleur , ni étonné , mais on se sent calme , meilleur , humain ; on ne veut pas la liberté parce que la liberté supprime des abus, mais bien parce qu'elle ouvre de meilleurs horizons ; on ne veut pas l'égalité parce que l'égalité détruit les privilèges et les servitudes , mais bien parce qu'elle élève les hommes d'en bas en les relevant à leurs propres yeux. Lorsque Voltaire et Rous-
seau proclament la liberté et l'égalité , ils De font pas aimer la fraternité j lorsque Bernardin de Saint-Pierre proclame la fraternité , il fait songer à l'égalité et désirer la liberté.
Voilà pourquoi Bernardin de Saint-Pierre , moins brillant que Voltaire et moins vigoureux que Rousseau , doit être regardé comme leur égal. La foule , à qui les qualités excessives font oublier les défauts , aimera mieux Voltaire et Rousseau longtemps encore. Au jour marqué dans les temps pour l'éclosion sublime des sociétés libres et calmes , Bernardin de Saint- Pierre reprendra son rang, parce qu'il est calme et fraternel, parce qu'il n'a pas crié : maudissons , ni détruisons ; parce qu'il s'est contenté de jeter à pleines mains les pensées libérales et superbes au milieu de ses œuvres, comme Dieu jette les étoiles au sein des fîrmamens bleus !
Poursuivons le génie jusque dans sa splendeur.
Toute l'âme de Bernardin de Saint-Pierre est parfumée d'amour ; il aime la nature , il aime l'homme , il aime Dieu ; pour lui , tout est harmonie. Aussi comme il était peu compris de son temps , ce cœur immense tout constellé de paix et d'indulgence ! La foule inattentive passait auprès de lui sans daigner l'écouter , les philosophes et les réformateurs souriaient à son nom , ils ne comprenaient pas. 0 génie, amour , ailes sublimes qui portez les hommes jusques au delà des choses humaines» vous l'emportiez tout frissonnant d'inspiration pour le jeter sur les sommets impassibles d'où l'on voit la postérité. Bernardin de Saint-Pierre est grand. Bernardin de Saint-Pierre est immense ; il n'eut pas l'admiration du passé aveugle, il aura l'admiration de l'avenir. Il sera le bien- aimé des hommes au siècle de la liberté fraternelle et sereine ; il sera l'immortel rêveur baigné dans la lumière , parce que l'avenir est plein de paix et d'amour , parce que l'avenir est à ceux qui crient : Aimons-nous les uns les autres ! comme criait Jésus.
Fermons à tout jamais l'oreille aux calomnies : ouvrons à tout jamais notre cœur aux espérances ! Respect aux semeurs d'amours.
Il y avait ces jours passés l'empreinte d'une main boueuse sur le jjiédestal de Bernardin de Saint-Pierre. Celui-là qui a
trempé sa main dans le ruisseau n'est digne que de pitié ou de mépris : digne de mépris s'il est un méchant, et digne de pitié s'il n'est qu'un ignorant. Que ceux qui ont un peu de lumière dans la tête et un peu d'amour dans le cœur n'imitent pas ces insulteurs de qui la main reste sale à jamais.
Assez ; je sens que mon esprit tout bouillonnant d'admiration va m'emporter au delà de ma voie et va transformer ma prose incolore en strophes étincelantes ; mais, domptant ma pensée, je m'arrête. Que pourrai-je dire de plus? Rien. Aussi je termine cet hommage sans même parler de Paul et Virginie, rroyanl que faire l'éloge de ce chef-d'œuvre ce serait faire injure même aux petits enfans.
Gloire éternelle à ceux dont l'âme est pleine d'amour, car la foi, la charité, l'espérance, la fraternité, l'aspiration, tout ce qui est grand, tout ce qui est beau, tout ce qui est sublime, tout est dans ce seul mot : — Amour !
;.Iean -Baptiste-François -Xavier de Grainyille.) Né le 3 avril 1746. — Mjrt le 1" février 1805.
Que tous ceux qui ont au cœur un peu d'amoui et de pitié se découvrent, voici un homme qui a souffert.
Oh ! l'histoire sombre et lamentable que cette histoire vécue et soufferte par ce doux rêveur, faible comme un enfant et croyant comme un homme ! Il ne sait pas vouloir ; il subit toutes les fatalités , il obéit à tous les ordres, à ceux de son père comme à ceux de la révolution , à ceux de son esprit comme à ceux delà folie. — Son père lui ordonne d'être prêtre, il obéit ; son pays lui demande un serment, il obéit ;
ses tyrans lui commandent un mariage, il obéit ; sa folie lui montre un fleuve, et lui dit : meurs! il obéit. — Que ceux qui restent froids devant l'épreuve des faibles et des bons te jugent froidement, s'ils ont cette force de ne pas tressaillir. Je t'aime et je te bénis , ô pauvre cœur endolori, cœur depoëte et cœur d'enfant !
Le premier talent qui naquit en Grainville, ce fut le talent de l'orateur. — Prendre une multitude inerte, somnolente parfois, souvent ennemie , et ranimer l'intelligence qui sommeille ! Monter progressivement du calme à la tempête, échauffer les cœurs aux éclairs de la pensée ; saisir toutes les intelligences et les emporter vaincues, croyantes, enflammées ; voilà ce que doit faire l'orateur, voilà ce que faisait Grainville. Oq était venu méchant, on partait bon ; et, tandis que les fidèles, pensifs, s'éloignaient, Grainville descendait de sa chaire et rentrait dans sa maison, dans sa chère maison, calme, ouverte à la misère , ouverte à la muse. Et alors il songeait, il écoutait ces conversations étranges, où nul être n'a la parole, où deux êtres parlent pourtant. Il tressaillait au choc de Ja pensée comme les grands chênes pensifs tressaillent sous le vent du soir. Et tout enfiévré °d'espérance, il jetait ses premiers vers , ses premières œuvres .
Comme il était heureux! comme il se croyait à l'abri des orages ! comme il avait l'âme parfumée d'espérance et de ferveur. C'est à cette époque , trop courte , hélas ! qu'il publia ses premiers ouvrages : Epître sur les progrès et la décadence de la poésie (1). L'épitre ne fut guère remarquée, et, comme tous les ouvrages de début, n'obtint justice qu'après une longue attente de sept années. — Qu'importe ! il avait foi . — Sans se décourager, il travaillait. — Un concours s'ouvre; Grainville croit à la gloire des concours; aussitôt il écrit son Discours sur l'influence de la philosophie dans la litlérature et dans les sciences (^), et l'Académie de Besançon couronne l'œuvre.
Enfin voilà le succès. — Alors Grainville entreprend une tâche
(1) Paris, 1762, iD-12.
<2) Paris, 1772, in 8°.
terrible , la plus rude des taches : celle de poser son talent. Acquérir les premières notions , emporter un premier succès, qu'est cela auprès de ce labsur incessant qui consiste à se rendre maiîre de soi-même ! — Avoir du talent? — La belle affaire, en vérité ! Le difficile est d'avoir un talent, un talent désiré , envié, un talent personnel. — Car Grainville avait compris qu'il est beau d'imiter les maîtres , mais qu'il est plus beau de n'être ni un reflet ni un écho. — Le voici donc tout entier courbe sur sa tâche ; lorsqu'il se relève , il tient en main un nouveau manuscrit, une comédie : le Jugement de Paris.
Ici commence la lugubre épopée. — Jusqu'à cette heure douloureuse , il n'avait eu d'épreuves que dans les mille déboires des débuts littéraires ; à présent, la fatalité se lève et l'entraîne. — Il va faire recevoir sa chère coméd'e , il étend la main , il touche au but. — Yoilà que tout à coup le peuple se lève rugissant et brise l'antique sceptre royal comme ferait un enfant de la baguette qui l'a frappé. — Et maintenant , pcë'e , que vienstu nous dire ? As-tu pas autre chose à chanter que ton Jugement de Paris? Crois-tu que nous allons écouter,ta comédie à présent? Tiens, voilà ton œuvre, ta pensée, ta vie; rentre dans le néant, et, pygmée , laisse faire aux titans ! — Plus de comédie, plus de rire : il nous faut la tragédie politique , le sanglot , la terreur !
Vaincu, éperdu, lénifié, Grainville, le doux et faible Grainville, mit la tête dans ses mains et pleura. Avoir péniblement creusé son sillon, avoir dix ans lutté contre soi, contre les autres, contre tout, toucher au but et retomber, voiîà de quoi pleurer ! C'était beaucoup, c'était trop déjà pour Grainville. Hélas ! Et ce n'était pas tout ce que lui réservait le destin. Frappé dans sone-pérânce, il fut frappé dans sa personne : on le mit en prison.
Pourquoi? Ne savez-vous pas qu'il était prêtre !
Dans un é!at physique et moral des plus déplorables, triste, désolé, aba'.tu, il fut obligé de choisir entre la mort et la vie, entre la résistance et l'obéissance. Son pays lui demandait un serment , il donna le serment! N'en déplaise à d'aucuns, il fit bien; il crut rester û èle à son D eu. en obéissant à son
pays, il eut raison.Le prêtre humain n'est pas celui qui, dépouillé de ses biens terrestres, spol é de ses privilèges, maudit S3n pays, abandonne son troupeau et cahe son intérêt lésé derrière sa croyan:e offeasée. Celui-là n'est pas le bon pasteur ; il ne donne pas sa vie pour ses brebis. Ah î qui sait ce que nous ont coûté les refus des prêtres? Pourquoi abolir larel'gion, si les religieux ne cotnbatlent point la révolution? Pourquoi la peisécution en face de l'obéissance? Gomment eût-on établi la terreur au milieu des prêtres restés fidèles à leurs autels, debout dais leurs chaires , prêchant la paix dans l'E-ï ise au heu de prêcher la gueire dans les bjis? Ah I fol orgueil, triste ég/iime, qui sait ce que tu nous as fait verser de sang et de larmes ! Paix et r specl aux hommes de bonne vo lonié ! Donc, paix et respecta Grainville.
Donc, il prête serment, il croit bien faire , mais il est faible -, ceux de sa caste s'abstiennent ; il s'étonne ; devait-il sitôt passer pour faible ! L'emportement et la résistance des uns fait douter des autres; on persécute Grainvi.le ; il est forcé de quitter son église. Eperdu et quasi-fou, il disparaît, il plonge. Nous le perdons de vue pour le retrouver plus tard enseignant des petits enfans. Ah ! cœur dévoué, qu'il te soit beaucoup pardonné pour avoir songé à l'enfance dans ces temps de tourmente.
N'al!ez pas croire qu'il va rester eu paix. Les lois sur l'enseignement sont contre lui. On le persécute ; le clergé fidèle le repousse; le clergé rallié le repousse; sa famille ne voit en lui qu'un membre indigne, et le voilà de nouveau triste et seul, et de nouveau, il disparaît. Lorsque nous le retrouvons , il est plus avant dans h haine : il est marié. Quelle main l'a poussé? Oaelle bouche l'a conseillé? Est-ce un ami? Est-ce un ennemi? Est-ce la misère, l'isolement, la faim? Rien. Le mystère est là, qui sourit gravement à que'qu'uo qu'on ne voit pas, à la fatalité peut-être.
Et Grainville espérait encore. Siinte espérance , fille de Dieu, sois à jamais chantée par tout ce qui pense et par tout ce qui aime 1 Auprès de sa chère compagne , douce et faible comme lui. , il écrivait, soutenu par sa foi , car il était fervent / soutenu
par sa muse , car il était poëte ! Mais il voulait fa're tine œuvre belle et grande , il voulait créer ce rêve qu'il avait en lui depuis longtemps, et, se prenant corps à corps avec une idée digne de Klopstock ou de Milton , il voulait écrire d'abord son pcëme en prose , c'est-à-dire faire un plan détaillé, ornementé, tout prêt à recevoir l'ample velours des vers brodés de rimes.
Lorsqu'il eut achevé ce poëme en prose , ses amis , Bernardin de Saint-Pierre entre autres , le poussèrent à publier cet embryon , espérant qu'un succès doublerait son courage en diminuant sa misère ; car il était misérable , étant trop doux pour violer la fortune , étant trop fier pour réclamer même ce qui lui était dû — Comme toujours il laissa faire , il obéit ; mais pendant qu'on préparait l'édition de son œuvre , il mettait en vers le premier chant de son Dernier homme.
Hélas ! il avait tout subi , il avait courbé la lête sous toutes les volontés , il devait subir une dernière pression. La mi'adie le prit. Il eut la fièvre, le délire, la folie, et le 1" février 1(S05, à deux heures du matin , il se précipitait dans le canal de la Somme , à Amiens. La fièvre chaude l'avait emporté tout frémissant et l'avait jeté dans le fleuve , dans la mort , dans la vie !
Il fut pleuré par celle qui l'avait aimé , soutenu , consolé ; disons son nom , afin qu'il ne périsse pas : Catherine Raynaud (1) (1794). On doit son admiration à ceux qui ont soufTert et pensé , cru et chanté , mais on doit son amour à celles qui ont aimé et consolé, soutenu et pleuré.
C'est donc une œuvre inachevée, une esquisse, que ce poëme du Dernier homme ? — Quelle eût été cette œuvre? — Nul ne le sait ? — Quelle est-elle ? — Elle est belle , elle est forte , elle est fervente. — Si elle ne mérite pas des couronnes d'or , elle mérite du respect. Il suffit.
Il existe trois éditions du Dernier homme : Première édition : Paris, 1805, 2 vol. in- 12, chez Déterville. — Dôuxième édition :
(1) Et non Geneviève Masselin , comme on l'a imprimé dans l'éloge couronné par la Société havraisî d'Etndes diversiâ. Jcanne-Geoeviève Maseeliii est la mèr« €t non la femma de Grainville, oomme on le verra plus loin.
Paris, 181 1, 2 vol. iD-12 , Ferra jeune , Déterville. — Troisième édition : Paris, 1859, 1 vol. in-18 anglais, M"^ veuve Barlh.
L'œuvre de Grainville prouve que son auteur possédait une imagination vive et originale , un style puissant et coloré , une entente remarquable de la conduite et de la pensée générale. Souvent on rencontre des pages superbes , souvent aussi on trouve des pages charmantes. — Tel qu'il est, le poëme en prose de Grainville est un bel antécédent : si vous en doutez , relise» les Martyrs, de Chateaubriand.
Avant d'analyser le Dernier /lojnme, quelques mots encore.
L'oubli qui entoure Grainville est tellemeci injuste, que je ne puis résister au désir d'ajouter quelques mots après ce que j'ai dit. Au rebours de cet auteur qui, recevant des documens , refusait de refaire son siège, je recommencerais tout mon travail plutôt que de ne pas donner à mon lecteur les renseiguemens nouveaux que j'ai recueillis. J'ai entre les mains l'acte de mariage de messire Guillaume Cousin, écuyer , sieur de Grainville , fils de feu Jacques Cousin , écuyer, sieur d'Annelle , et de feu noble dame Marguerite de Brébceuf (1), avec Madeleine Genneviève (sic) Masselin , mariés à Saint-François, du Havre, le 1" juillet 1743. Leur premier fils naquit le 27 mars 1745 et reçut les noms de Guiljaume-Bàltazard ; ils eurent enfin un second fils, Jean- Baptiste-François-Xavier (notre Grainville) , le 2 avril 1746. Ces deux fils sont nés sur la paroisse de Saint-François , et j'ai en main leurs certificats de naissance, relevés aux registres des déclarations.
Il y a longtemps que quelques justes esprits se sont indignés du mépris et de l'oubli qu'on a pour l'auteur du Dernier homme. Le premier de tous fut le chevalier Croft, anglais qui rend justice à Grainville dans son Horace éclairci par la ponctuation (Paris, A. -A. Renouard, 1810, in 8°), livre bizarre, mais curieux et remarquable. Est-ce que, d'ailleurs,
(1) DêSCfudante du ftirenx Brébœuf , qui traduisit La Pharsale , à ca que je crois du moins. — Les nïeux de taleut sont aussi respectables que les iiï<-ux de noblesse, et plus peut-être : M. de "* transmet une noblesse, Molière ennoblit, e» qai est plus beau.
il faudrait jnger sans le lire, un écrivain honoré de l'estime et de la protection de Bernardin de Saint-Pierre ? Et lorsque l'univers y consentirait, y devons-nous consentir nous , Havrais , nous compatriote du génie acclamé et du génie dédaigné.
Mais ce n'est pas tout : Charles Nodier parle ainsi du Dernier homme : « Publié peu de temps après la mort de M. de Grainville, sur des papiers assez mal en ordre et sans aucune des piè:es préliminaires , les uns n'y ont vu qu'un roman, et il est tombé dès lors à la merci d'une classe de lecteurs incapables de le juger ; les autres ont dû y apercevoir l'esquisse d'une belle épopée, mais qui, telle qu'elle était, laissait trop à désirer à une critique sévère. Je suis convaincu que si l'on avait dit alors ce qui est parfaitement vrai , que M. de Griinvil'e , qii avait conçu le Dernier homme à seize ans, s'occupait sealement de son esécaùoa qianiune m^rt terrible l'a frappé ; que^ l'ouvrage publié n'en était qu'une grande et superbe ébauche qu'il commençait à mettre en vers (I). Et que ce que nous ea lisons est tout ce qui reste d'un grand homme méconnu, qu'une affreuse catastrophe a ravi à la Iiltéraïu^e, je suis convaiacn, dis-je, que M: de Grainville aurait été aljrs mis à sa place, que je n'ose pas déteroiiner, mais qu'une sensibilité éclairée ne fixerait peut-être pas fort au-dessous de celle de Klopslock. »
Il e&tà croire que Bernardin de Saint-Pierre et Charles Xodier n'étaient pas dépourvus de jugement.
Michelet lui-même s'est occupé de Grainville, car il annonçait une étude sur cet écrivain dans V Evénement.
Et tant d'esprits d'élite auraient loué, critiqué, acclamé Grainville, lorsque Grainville ne serait qu'un poëte en délire, bon à dormir dans l'oubli !
Et non-seulement il a été loué , mais, autre symptôme digne d'être noté, il a été imité, volé, spoliémême : Imité par A. Creuzé de Lesser, qui a cru pouvoir modifier le poëme de Grainville ;
(1) Le premier cLant était achevé. Je Cai eu entre Us mains . (Note de Ch. Nodier. ) — Edition Dêtârville, 2 -vol. ia-12, 1811, pages vu, viu du tome I.
vo!é parM°" Elisa Gagne, qui, aiiée de son époux, a travesti Ile Dernier Homme; spolié par Alexandre Soumet, qui a pris les plus belles pagea du poëte dédaigné pour embellir sa Divine Epopée^ et n'a point mêmefaic mention de ses larcins! (1)
En vérité, voici trop d'injustice et voici trop d'insultes.
Terminons. — A la fin du p ëme, une voix mystérieuse tirdonne à Grainville d'écrire ce qu'il a vu d'Omégare et lui dit :
« Je rendrai les heures de ton travail si douces, qu'elles seront les plus heureuses de ta vie ! »
Hélas! il savait bien que la voix lui disait la vérité. — Mais qu'importe? la souffrance, la douleur, la maladie, tous les maux humains peuvent s'abattre sur le penseur : je les défie, au nom de sa pensée, de rendre douloureuses les heures douces et sublimes du travail et du rêve.
Et maintenant, le respect à l'âme, pénétrons dans l'œuvre dé Grainville, voyons quel est ce poème : le Dernier homme.
Le poëte, poussé par une main invisible, s'avance vers une caverne redoutée des humains. Sitôt, un génie armé d'un flambeau vient lui servir de guide. Il traverse l'ombre, il demeure immobile tout à coup ; puis la lumière se fait, et alors il regarde l'avenir dans de grands miroirs mystérieux. Quelqu'un lui ordonne de retenir ce qu'il va considérer pour fixer à jamais ces images fugitives. Le mouvement lui est rendu, il renaît à la vie ordinaire, il regarde, il écoute.
Il voit d'abord Ooiégare, le dernier homme, et Sydérie, sa compagne. L'émotion le gagne, il appelle la muse, il veut connaître la cause de cette tristesse qu'il voit en ces êtres qu'il aime déjà, et alors il invoque l'esprit céleste :
« 0 toi qui me fais assister au dernier âge de la terre, je te rends grâce de m'avoir choisi pour célébrer Omégare et Syderié, j'y veux consacrer le reste de mes jours ! Inspire-moi ton esprit et tes pensées, verse dans mon âcae le feu des prophètes, et
(l)Ces ouvrages sont : 1' Omégar on le dernier Somme, par E. Gcgne, Paris 1859; .
2» Le Dernier Homme, poëme imité de Grainville, par A. Crenzé de Lesser, Pans, 18 2;
3« La Divine Epopée, jar A. Soumet, Paris.
donne à ma voix les fiers accens de la trompette. Mais que disje? Aurai-je besoin de tes secours pour me faire écouter des hommes, quand je leur apprendrai quels seront un jour les destins de la terre et de leurs descendans ! Ah ! si le sort d'objets si chers a quelquefois inquiété leur cœar sensible, s'ils ont aimé dans la terre la douce patrie qui les a nourris, si l'espérance de vivre dans leur postérité les a consolés d'être mortels, ils viendront me demander cette histoire, ils passeront les jours à l'entendre, et je ne me lasserai point de la répéter.
» Cependant, ôtoi que j'invoque ! apprends-moi la cause des peines d'Omégare et de Sydérie. Si jeunes, ils connaîtraient l'infortune ! le malheur poursuivra donc les hommes de race en race, jusque dans leurs derniers enfans, et, comme leurs pères, ils arroseront la terre de leurs larmes !
» Tandis que j'invoquais l'esprit céleste qui préside à l'avenir, Omégare, Sydérie et le palais qu'ils habitent disparaissent. Je vois à leur place succéder une île environnée d'une eau fangeuse et dormante, couverte de soufre et de bitume, et si voisine des portes des enfers, que de ce triste lieu l'œil les distinguait sans peine : la lumière du firmament et des astres n'y pénétrait point ; elle était éclairée par des feux sombres qui s'exhalaient sans cesse de ses entrailles brûlantes ; la douce verdure n'y croissait jamais ; on n'y trouvait aucun être vivant, pas même les hiboux et les serpens,qui la fuyaient.
» Cette île solitaire n'avait pour habitant qu'un vieillard malheureux, dont la présence inspirait le respect et la pitié. Là, pour expier une faute qu'il avait commise, le ciel le condamnait à voir tous les hommes coupables entrer dans les enfers, supplice qu'il eudurait depuis la naissance du monde, et qui n'avait rien perdu pour lui de sa vivacité. Quand il entendait les portes infernales tourner sur leurs gonds, tout son corps frissonnait, ses cheveux blancs se hérissaient, il s'agitait pour s'enfuir et détourner la tête ; mais une force invincible le tenait immobile, il restait courbé, les yeux attachés sur la victime tremblante, jusqu'au moment où les démons la jetaient dans les feux dévorans.
» Qe vieillacd vénérable était Adam, le premier père des
homme, relégué dans celte île par la justice divine ; il fut, par sa désobéissance, l'auteur des crimes de sa race. Dieu, pour l'en punir, vculal qu'il vit les châiimens de sa coupable postérité dont il avait causé le malh?ur. »
L'ange du Paradis vient vers Adam et le charge d'une mission divine. Adam se réjouit de revoir la terre et les hommes vivans ; il accf pte sa mission et l'ange le transporte sur la terre.
« A peine Adam a-t -il reconnu la terre, que, dans le transport de sa joie, il se jette sur son sein ; ill'embrasse, il la presse de sa poitrine, de ses lèvres, de ses bras qu'il étend sur sasu'face. 0 ma patrie ! dit-il ; ômon premier séjour ! est-ce toi que je touche ! Ensuite, impatient de lavoir, il se lève promptement, et jette autour de lui des regards avides. Le soleil commençait sa carrière. De quel étonnement le père des humains est frappé, lorsqu'il voit lesplàices et les montagnes dépouillées de verdure, stériles et nues comme un rocher ; les arbres dégénérés et couverts d'une écorce blanchâtre ; le soleil, dont la lumière était affaiblie, jeter sur ces oï jas un jour pâle et lugubre ! Ce n'était point l'hiver et sesfrimats qui répandaient cette horreur sur la nature. Jusque dans cette saison cruelle, elle conservait une beauté mâ'e, et cette vigueur qui promet une fécondité prochaine ; mais la terre avait subi la commune destinée. Après avoir lutté pendant des siècles contre les efforts du temps et des hommes qui l'avaient épuisée, elle portait les tristes marques de sa caducité.
» Tel un fils qu'une longue absence a séparé de sa mère Jeune encore, et qui, la retrouvant courbâe sous le poids des années, sent à cette vue son cœur se serrer de tristesse et l'embrasse en lui cachant ses pleurs ; ainsi lo père des humains ne peut considérer sans douleur celte décalence de la terre. 0 terre, dit-il, que j'ai vue sortir si belle des mains du Créateur ! que sont deveuus les riants coteaux, tes prés émaillés de fleurs et tes berceaux de verdure ? Tu n'es plus qu'une ruine immense : la vieillesse a pâli le front du soleil lui-même, dont l'éclat semblait immortel ; je soutiens ses regards. A ces mots, il se tait comme frappé par de grandes pensées qui l'occupent ; bientôt, levant ses mains vers le ciel, il s'écrie : 0 vous dont la jeu.
nesse survil; à vos ouvrages , votre gloire m'accable ! Qae l'homme est petit, et qa'ua Diea paraît grand au milieu des débris du monde ! Vous êtes le seul être , et je ne vois plus que vous dans l'univers ! »
Adam, soutenu par Dieu, guidé par l'inspiration, Adam parvient au palais d'Omégare. Il se présente à lui ; il lui dépeint l'état de son âme en proie à un mal inconnu, au remords peutêtre ; il force Omégare à lai avouer ses craintes secrètes, à lui dévoiler ses pensées, à lui raconter son histoire.
Un jour qu'Omégare allait prier sur les tombeaux de ses parens , le génie de la terre lui apparaît, le poursuit, le force à l'entendre, lui annonce la des(raction prochaine de la terre. — Grrand émoi d'Omégare. — Le génie doit mourir avec l'astre qu'il protège , il faut reculer la catastrophe, n faut sauver la terre , Omégare seul peut changer les destins ; qu'il aille trouver Idamas, un sage , et Idamas lui dira ce qu'il faut faire et le monde vivra.
Omégare obéit, il part, on l'accueille partout avec joie , il est le seul, l'unique enfant des hommes. Il est le seul, l'unique homme qui puisse encore procréer en ces temps extrêmes. Chacun l'héberge et le choie. Polyctecte et Géphise l'embrassent en pleurant. Palémos veut lui servir de guide. Il arrive auprès de «et Idamas. —Idamas et Omégare se rendent au temple; une voix mystérieuse leur ordonne de prendre le livre du destin, de partir par les airs, d'ouvrir ensuite le livre et d'obéir après. — On part, — En apprenant que l'homme a conquis les airs , Adam s'étonne, et dit une phrase superbe :
« Ah ! pourquoi la vertu des hommes n'a-t-elle pas égalé leur génie ! »
Pour obéir au livre, on fait voile vers le Brésil, on s'en va conquérir l'épouse d'Omégare, la seule femme capable d'enfanter, la vierge Sydérie. — On charme ce voyage par des récits. On raconte l'histoire de Philantor, et surtout l'histoire d'une de ses découvertes qui est une superbe allégorie :
« L'histoire d'une seule de ses découvertes suffira pour vous peindre ce grand homme, parmi tant d'inventions qui, chaque jour, illustraient sa vie. Il trouva le secret de prolonger le;s
jours de l'homme et de rajeunir la vieillesse. Dans les premiers transports de joie que lui causa cette découverte, il s'écria tout brûlant du saint amour de l'humanité : « S'il est un mortel qui » désire renaître à la vie, c'est moi, sans doute, qui touche au « dernier terme de mes jours, moi qu'une force irrésistible va » précipiter dans la tombe qui s'ouvre scus mes pas. Je la » ferme aujourd'hui. Le feu de la jeunesse et des passions va » circuler dans mes veines. Cependant, j'en atteste le ciel, ce » n'est pas de mon bonheur que je suis le plus heureux. 0 » hommes ! ô mes frères ! vous faites en ce jour ma joie la plus » vive : vous avez reçu de vos pères quelques jours d'existence, » je vous donnerai l'immortalité ! »
» C'est avec délices qu'il se disposait à révéler son secret ; il voulait en rendre la pratique si facile qu'elle devînt tout à coup universelle et populaire, quand un doute vint l'affliger, et suspendit son projet. Il craignit, s'il donnait à l'homme le pouvoir de prolonger ses jours, que la terre ne pût nourrir l'immense population qui la couvrirait. Il s'enferme dans la solitude, où, séparé de tout commerce ave les humains, il calcule les forces de la nature. On dit qu'après avoir terminé ses travaux, il se prosterna devant le Créateur; et lui rendit grâces d'avoir donné des limites si courtes aux jours de l'homme. Il reconnut que l'espace de la vie humaine fut réglé par l'Eternel sur la grandeur dugbbe et la fécondité de ses habitans ; que si cet ordre était troublé, si les hommes multipliaient leur jeunesse, la terre ne pourrait plus porter leurs enfans trop nombreux, qui s'égorgeraient pour le seul intérêt de vivre. Phiiantor jura de taire un secret dont les suites seraient si funestes. Il sort de sa retraite, la pâleur sur le front, déchiré par la douleur de voir sa plus chère espérance trompée. Il renonce à ses travaux, aux fruits les plus heureux de son génie. Il ne veut plus se dépouiller de sa vieillesse, s'il ne partage le môme bonheur avec ses contemporains, et, n'aspirant qu'à terminer sa vie, il tombe dans une langueur mortelle. Gauche sur un lit de douleur, près de rendre les derniers soupirs, il croit entrevoir le moyen de rendre son secret utile au genre humain. Cette seule espérance lui rend aussitôt les forces de la santé. Phiiantor, re-
venu des portes du tombeau, obtient les îles Fortunées du monarque qui les possédait, y fait élever un temple, qu'il environne d'une triple muraille, haute de quinze coudées et fermée avec des porles de bronze. Cet ouvrage terminé, Philantor comprime dans une urne d'or le feu régénérateur des vieillards et convoque les aaabassadeurs de tous les rois au Ténériffe,dont il changea le nom pour l'appeler File delà Jeunesse.
» Sur le nom seul de Philantor, et sans vouloir s'informer de ses desseins, les rois commandèrent le départ de ces ambassadeurs. Les mers que vous voyez étaient couvertes de leurs vaisseaux. L'ile de la Jeunesse pouvait à peine contenir la foule des spectateurs. Accourus de tous les climats, ils y dressèrent des tentes qui, par leur nombre et la diversité de leurs couleurs, formaient un spec:aole magQJfiqae. Sitôt qu'il fut arrivé, ce jour marqué par Philantor, où ce grand homme devait s'expliquer, le salpêtre enflammé tonna de tous les vaisseaux pour l'annoncer. Les ambassadeurs s'assemblent , et marchent au temple au son des instrumens, et suivis d'un peuple immense. 0 moment à jamais mémorable dans l'histoire des hommes, et qui n'a pu périr ! Philantor, assis sur la tribune du temple, l'urne à SG-s côtés, attendait les représentans des rois. Dès qu'ils sont arrivés, il remet entre les mains d'un jeune homme dont la voix est agréable et sonore, ce discours qu'il prononce :
« 0 peuple, dit-;l, au nom de ce vieillard vénérable, quand » le ciel voulut dévouer un mortel à l'infortuiie, il le créa pour » être un grand homme ! Le sage qui préféia "s bonheur à la » gloire refusa de remphr cette destinée, et cacha son génie . » La société, lyran des grands hommes pendant leur vie, se crut » quitte envers eux pour les placer dans l'Olympe après leur » mort; facile récompense qui ne leur coûtait qu'une apo- » théôse. Commençons par être justes, reconnaissans , et ne » laissons pas au ciel le soin d'acquitter les dettes de la terre. » Cette île que je dois à la bienfaisance du monarque qui la » possédait, placée entre les deux mondes, je la donne au genre » humain. Elle est propre à réunir les ambassadeurs de tous " les empires de la terre. C'est ici que je les appelle à décerner » aux grands hommes une récompense digne de leur ambition.
Cttav;e«s^
» Jetez les yeux sur celte urne d'or qui conlient un amas de » feux, dont la moindre étincelle suffit pour rajeunir le vieil- » lard le plus caduc. Décernez ce prix au génie embelli par la » vertu ; mais qu'il ne suffise pour le mériter d'un grand talent » ou de quelque action d'un éclat passager. Exigez une \ieen- » tière de travaux ; un mérite si rare qu'il ne puisse pas être » remplacé. Cette urne s'épuisera. Soyez plus avare de la flam- » me qu'elle renferme que de toutes les richesses du nouveau » monde. 0 peuple ! vous possédez des vieillards qui remplis- » sent la terre du bruit de leurs travaux et de leurs vertus ! Hâ- ■ tez-vousde prévenir la mort quiles menace : ce sont deshom- » mes que le ciel accorde rarement à la terre. Soyez généreux » envers vous-mêmes, en vous les conservant. Je mourrai sa- » tisfait, si je vois mes illustres contemporains rentrer pour » vous dans la carrière de la vie . »
» Pendant ce discours de Philantor, et longtemps après, l'étonnement suspendait avec tant de force tous les mouvemens de l'assemblée, qu'elle était immobile, et paraissait ne former qu'un seul corps. Ce fat un ambassadeur indien qui le premier rompit le silence, et qui s'écria : Oui, il est un vieillard qu'il faudrait rendre immortel, s'il était possible, et ce vieillard, c'est toi. Que sans sortir de ce temple, dans l'instant même, sous nos yeux, tu reprennes l'éclat de tes premiers jours. Oui, répondirent tous les ambassadeurs, nous le voulons ajnsi. »
Et, ce que n'avait pas prévu Philantor, on force le bienfaiteur à jouir du bienfait. — Et c'est aux génies rendus immortels ainsi que l'homme doit sa science, sa vertu, sa vie même, car le génie a lutté contre la décrépitude du monde. — Un de ces génies propose de forcer la mer à changer de lit pour livrer à l'homme un sol vierge et fécond (1).
Enfin, on arrive. — Tout le monde est dans la joie, Omégare, guidé par l'instinct et les miracles, reconnaît celle qui doit être sa compagne. — En vain on veut s'opposer au mariage, en vain on jette prédictions sur prédictions, le devoir aidé par l'amour
(1) To^f cet épiiode est fort beau, le style en est sobre et digne, la pensée en est magnifique et profonde. Ce qne le poëte a cru être une allégorie sera une Térité.
doit être le vainqueur, et Omégare, époux enfiu, enlève son épouse à ceux qui, effrayés par les oracles, veulent les désunir , les tuer, les immoler, croyant que les enfans qui pourraient leur naître seront des monstres et non des hommes.
Le voici donc de retour dans sa patrie, plus belle depuis qu'elle a reçu son épouse. Mais, ô douleur ! Sydérie croit aux fatales prédictions. Sydérie croit aux avis de son père, et, pour ne pas enfanter de monstres, elle repousse un époux qu'elle adore, cependant ! Hélas ! Omégare désire en vain. — Mais un songe vient tout réparer ; une vision vient tout changer, et, comme elle avait obéi aux oracles, elle obéit au miracle, cette Sydérie tant désirée. — Elle fait comprendre chastement son désir. — Omégare et Sydérie sont véritablement époux enfin. La terre en tressaille de joie ! 0 terreur ! les astres en pâlissent de colère. Yoilà le secret des craintes, des remords d'Omégare. Adam Fentraîne alors.
Au nom du Dieu créateur, Adam ordonne à Omégara d'abandonner Sydérie. Les oracles avaient dit vrai : Si Omégare reste auprès de son épouse, il repeuple la terre, mais il la repeuple de monstres. Les miracles sont d'infâmes détours du géaie terrestre voulant sauver son existence. — Omégare se révolte ; il maudit cet étranger porteur de la souffrance ; il se refuse à le croire ; il lui demande son nom. Adam se nomme, et Omégare se prosterne, résistant encore, mais à demi vaincu. Il veut lui faire ses adieux ; il part pour la rejoindre. Hélas ! il s'effraye, il n'ose pas. H obéit, il fuit laissant pour tout adieu une phrase qu'il grave sur une pierre. — Aussitôt, il devient plus calme, il est récompensé de sa douleur par son âme, qui chante son courage :
« Lorsque la vertu dit à l'homme : Monte sur mes autels, découvre ton sein, je veux l'immoler ; s'il résiste à ses ordres, elle l'en punit aussitôt ; elle livre son cœur à des bourreaux impérissables, aux remords qui le tourmentent, et qui, acharnés sur leur proie, y restent attachés et la suivent jusque dans les enfers ; mais s'il veut obéir à sa voix; à peine a-t-il formé ce dessein, la vertu reconnaissante conduit la paix dans son âme agitée, elle dissipe les orages, et sa voix, plus douce que celle des
flatteurs, lui donne sans cesse des éloges que la vérité répète avec elle. »
Sydérie est abandonnée ; le dernier couple est dissous ; les temps sont accomplis, et les préludes commencent, funèbres et formidables.
« Dèii des présages terribles l'annoncent. Du fond des cavernes et des antres, il sort des sons lamentables et plaintifs ; on entend dans les airs des voix nombreuses qui gémissent ; toutes les feuilles des forêts s'agitent d'elles-mêmes ; les animaux épouvantés poussent des hurlemens, prennent la fuite et se jettent dans des précipices. Les cloches ébranlées par une force incoonue, répandent au loin les accens lugubres de la mort : on dirait qu'elles sonnent le trépas du genre humain. Les montagnes s'ouvrent et vomissent des tourbillons de flamme et de famée. Les flots de l'Océan deviennent livides, et sans être soulevés par les vents et les tempêtes, ils mugissent, ils se brisent avec fureur contre les rivages, en roulant des cadavres. Toutes les comètes qui, depuis la création, avaient effrayé les hommes, se rapprochent de la terre et rougissent le ciel de leurs chevelures épouvantables \ le soleil pleure, son disque est couvert de larmes de sang.
» Ces présages ne sont point trompeurs. L'Eternel avait écrit aux livres des destinées qu'il conserverait la terre tant que le genre humain aurait la puissance de s'y perpétuer. Il voit que Sydérie ne survivra point à la faite d'Omégare, et que la seule femme féconde parmi les h-)mmes va périr. Libre de ses promesses et des lois qu'il s'imposa, Dieu donne le premier signal de la résurrection des morts. Les cieux y répondent par des cris d'allégresse ; les enfers en frémissent, ses habitans s'enfoncent dans les flammes pour s'y cacher. Das anges, placés aux pieds du trône de Dieu, sonnent les trompettes du dernier jour, dont les éclats sont entendus jusqu'aux limites de l'univers. Aussitôt les corps qui recèlent des substances de l'homme se hâtent de les rendre. Au Nord, la glace se rompt pour leur donner un passage. Sous les tropiques, l'Océan bouillonne et les vomit sur ses rives. Ils sortent des tombeaux qui s'ouvrent, des arbres qui se fendent, des rochers qui se brisent , des édifices
qui s^écroulent. La terre est un volcan immense d'où, par un nombre iafini de bouclies , s'élancent des ossemens et des cendres.
» A l'aspect des tombeaux ouverts, des ossemens sortis des entrailles de la terre, des cendres humaines éparses dans les airs. Omégare est oppressé de terreur; ses cheveux se hérissent, il s'arrête ; il craint de fouler aux pieds la poutsière qui lui parait vivante. Soulevé sans cesse par les mouvemens onduleux de la terre, comme s'il voguait sur les flots, et se soutenant à peine, il s'appuie contre un arbre, le serre dans ses bras, ferme les yeux et se résigne à la mort, ainsi que des navigateurs qui, ne pouvant plus combattre la tempête, et livrant leurs voiles à la furie des aquilons, pâles et tremblans, attendent le flot qui va les submerger ou les briser contre les rochers. »
Et Omégare poursuit sa route, errant au milieu de ces choses mystérieuses, solitaire sur l'univers dépeuplé, seul vivant sur le monde mort. — Il arrive aux heux où fut Paris ; il ne retrouve de la cité superbe qu'une statue et une cabane. La nuit vient, Omégare fait ses adieux au "soleil; il entre dans la cabaoe, il n'y trouve que des morts : l'époux et l'épouse endormis ensemble, compagnons jusque dans la mort. 0 douleur ! Sydérie est loin, il ne dormira pas auprès d'elle, — Un, écrit qu'il trouve lui rend le courage et la ferveur :
« Rien n'est digne ici des regrets du sage : pourquoi conserver des écrits sur a terre et les astres, qui bientôt ne seront plus ? sur l'homme, dont la nature va changer ? sur les langues qui ne seront plus parlées ? sur Dieu, que les plus grands génies n'ont pas compris ? Qael ouvrage plus magnifique que le soleil sortant des mains du Créateur ? il périra. Pourquoi Dieu , qui ne sauvera point de la mort ses œuvres, épargnerait il celle de l'homme ? il est la seule beauté de la nature. »
Quand il revient vers le lit où dorment les vieillards, ô surprise, il ne retrouve plus ce qu'il a quitté : les morts sont rajeunis, ils sont prêts à renaître jeunes et beaux. — Alors il espère, tout va bientôt finir. L'heure sonne ; le dernier jour, dit-il, et il prie avant de s'endormir.
Sydérie vit encore. Après avoir attendu en vain le retour
d'Omégarej elle s'est mise à la recherche de son époux ; elle a trouvé l'adieu d'Omégare.
Elle a douté, elle a pleuré; maintenaut elle erre, elle aussi, dans ce vaste désert tout frissonnant de mystérieuse attente. Elle marche, elle cherche les traces d'Omégare, elle arrive chez ce Polycléte qui reçut son époux lorsqu'il partait pour obéir au génie de la terre, elle frappe. Tout à coup, elle s'enfuit : on pourrait la secourir et retarder sa mort. Elle s'endort solitaire ; elle rêve : c'est Eve qui vient la recevoir au seuil du Paradis ; puis c'est celui qui bénissait jadis son hymen qui vient excuser Omégare ; puis c'est enfin le Jugement dernier ; puis c'est^ rêve suprême, Omégare, son époux.
Mais la mort veut frapper le génie de la terre et celui-ci se révolte : il est encore des hommes. Sydérie porte un enfant dans son sein, la terre ne peut mourir tant qu'il reste des humains. — La mort s'éloigne ; hélas ! c'est pour trouver Sydérie endormie et Sydérie mère bientôt, Sydérie, unique espoir de la terre ; Sydérie se réveillera pour mourir ! — Elle avait épargné Omégare, elle n'épagnera pas Sydérie que lui montre le dernier soleil. — Pendant cette suprême heure, le génie s'est préparé à la résistance ; il ne veut pas mourir après qu'il s'est cru immortel. Il vole auprès de Sydérie, il guide ses pas, il cherche à la cacher à la mort. . . Peine inutile ! La mort touche sa victime.
L'Eternité va commencer. Le génie tente sa dernière révolte : la mort le poursuit, il se plonge dans les abîmes, furieux, échevelé, splendide, il met le feu aux entrailles sulfureuses du monde et meurt sur son astre en débris.
« Après la mort du génie, les ténèbres dont la nature était couverte se dissipent. Un jour plus doux que celui de l'astre des nuits, et plus éclatant que la lumière du soleil, dore la voûte du firmament sans le secours d'aucun astrç : c'était l'aurore de l'éternité ! »
Et là, le poëte s'arrête, mais seulement parce que Dieu lui ferme la route .
Comme on le volt, ce poëme est bien construit et contient des beautés de premier ordre.
U ne nous reste plus qu'à demander pardon à rame de Grainville pour avoir de la sorte exposé son poëme à nu, privé de ses détails, dépouillé de son style imagé, ne laissant çà et là que quelques pans de draperies insufûsans à recouvrir le gros œuvre.
Il s'exhale de son poëme une foi vive, un peu aveugle, peutêtre, mais noble à coup sûr. Une remarque encore : on dit que l'homme se met dans son œuvre ; c'est vrai ; voyez plutôt les personnages de Grainville ; ils obéissent tous et toujours ; ils obéissent aux lois, aux conseils, aux destins, à la fatalité ; ils pleurent, ils se lamentent, ils souffrent, mais ils obéissent, comme toi, n'est-ce pas, ô poète au cœur faible !
Avant de nous séparer, pour longtemps peut-être, du poëte éprouvé, proclamons bien haut la beauté de sa pensée. Celui-là était né pour faire mentir l'adage : les Français n'ont pas la tête épique ; adage faux d'ailleurs. Ce ne sont pas les Français qui manquent d'imagination, ce sont les temps qui, changés par la marche des choses, ne sont plus propres à l'éclosion des poëmes épiques imités de l'antiquité. Si le poëme épique veut renaître, il faut qu'il se transforme et se garde bien de vouloir imiter les poëmes grecs ou latins. Malgré la Henriade^ malgré YAlaric, la Pueelle, la Madeleine, le Charles-Martel, le Clovis, la Franciade et le reste, la France n'a pas de poëme épique et je vais vous dire pourquoi. — L'art grec est sublime, l'art latin «st magnifique, mais ce qui convenait aux Grecs de Périclès ou aux Romains d'Auguste ne pouvait convenir aux Français du XVIIe siècle, et conviendrait encore moins aux Français du XIX* siècle. Or, la France a cru longtemps qu'il n'y avait d'art possible que dans l'imitation des Grecs et des Latins. Cette opinion, excusable, mais fausse, nous a privés de bien des œuvres originales, et nous aurions un peëme épique si nous avions eu depuis longtemps un art français. En imitant ce qu'ils voyaient de plus beau, les écrivains ont cru faire pour le mieux, mais s'il faut imiter le beau , il faut aussi transformer l'art pour le rendre conforme à la civilisation de son siècle. C'est ce que n'a pas compris Boileau ni son école , c'est ce que comprirent Molière et Corneille , plus grands pour avoir imité moins servile-
ment et pensé plus librement ; c'est ce que n'ont pas compris les faiseurs de poëmes épiques , qui taillaient tous leurs poëmes sur le modèle des poëmes antiques. Et la preuve de ceci nous la voyons autour de nous , à présent qu'il est passé, ce temps d'injustice orgueilleuse , où l'on refusait à tous les peuples européens le don du génie , parce qu'ils avaient eu plus que nous l'audace d'être de leur pays et de leur temps. L'Italie possède la Divine comédie^ l'Angleterre a le Paradis perdu , l'Allemagne cite la Messiade , et l'Europe met immédiatement après ces trois chefs-d'œuvre : la Jérusalem délivrée , les Lusiades et la Conquête de Grenade. Tous ces poëmes , ouvrages de poètes peu soucieux d'être grecs et latins pour chanter des sujets italiens , espagnols ou orientaux , modernes ou chrétiens , ' tous''ces poëmes sont, parce qu'ils n'ont pas été taillés sur des modèles d'un autre âge.
L'Odyssée et VIliade, VEnéide et la Tliéba'ide sont de belles choses, soit; mais la France a eu tort de penser qu'il ne pouvait y avoir de beauté que dans l'imitation. Vénus est belle, mais la beauté de Vénus ne détruit pas la beauté de Psyché, ni celle d'flélene, ni celle de Cléopâtre. Achille est grand, mais la valeur d'Achille ne détruit pas la valeur des autres héros. — C'est une sottise que de vouloir un type unique de beauté. L'art libre, c'est l'art sublime. Raphaël est beau, Léonard de Vinci est beau, le Tintoret est beau, comme Rubens, comme Rembrandt, comme Delacroix ; tous les génies se valent parce qu'ils ne s'imitent pas les uns les autres. Faisons donc l'art libre, si nous voulons des génies qui soient à nous.
La preuve que l'art libre enfante des œuvres équivalentes aux œuvres d'un autre art libre, c'est qu'au temps où la France n'avait pas encore imaginé de se mettre en servage, elle avait eu un commencement de splendeur, une épopée primitive, grande comme les Niebelungen ou le Romancero, naïve 'comme les Chants d'Ossian, la Chanson de Roland, du poëte Théroulde. La preuve qu'elle peut avoir des poëmes avec l'art libre, c'est que le Dernier homme contient l'idée d'une œuvre magnifique, la seule idée véritablement épique qui existe en France. Milton a chanta la Chute de l'homme, Klopstock a
chanté le Rachat de l'homme, Dante a chanté l'Ame de l'homme, Grainville a voulu chanter la Mort de l'homme, la floraison suprême, l'épaDouissement de l'être humain, la fusion de l'être vivant dans l'être immortel. Soyons justes et graves, disons toute notre pensée, afin qu'on sache bien que nous ne méprisons rien, ni ne flattons rien. Ce qu'il faut aux temps modernes, à l'avenir surtout, c'est la poésie éclairant l'idéal, l'irradiation du possible dans la poésie ; donc, un poëms épique moderne doit contenir autre chose qu'une glorification d'un héros ou d'un héroïsme, il doit être plein d'une pensée sociale ou philosophique, comme l'ode, comme le théâtre, comme le roman, comme tout ce qui aspire à rayonner. Eti bien ! le Dernier homme contient le germe d'un poëme épique moderne, je l'affirme.
Je le soutiendrai de'.la parole et de la plume envers et contre tous, parce que c'est justice. Voilà, pour moi, la véritable gloire de Grainville : il est jusqu'à cette heure le seul poëte qui, oubliant les poëmes d'autrefois, ait trouvé un sujet de poëme épique, profond, original et moderne.
Irai-je proclamer que, tel qu'il est, le Dernier homme doit prendre place à côté des œuvres de Dante ou de Milton, d'Homère ou de Klopstock ? Non. Je n'ai jamais songé à pareille affirmation à propos d'un poëme qui n'est que la charpente, le gros oeuvre , le fœtus d'un véritable poëme. Irai-je proclamer que Grainville vivant eût achevé son œuvre de telle sorte qu'il fallût la mettre au premier rang? Je n'ai pas accoutumé de discuter sur des suppositions vagues et sans fondement. Je soutiendrai simplement qu'il y a dans le Dernier homme un sujet neuf et puissant. Que l'idée soit incomplète , que l'œuvre n'ait pas atteint à son entier développement, que le poëme ne soit pas en pleine floraison, soit ; mais il n'en est pas moins vrai que nous devons à Grainville un poëme bon à lire, quoique incomplet, une œuvre pleine de grandeur, quoique inachevée, une idée pleine de lumière, bien qu'elle ait encore des parties sombres.
Plus grand et plus vigoureux que Tryphiodore, auquel on doit un poëme sur la Destruction de Troie, Grainville sera pillé
peut-être un jour par un poëte magnifique, comme Tryphiodore par Virgile.
En attendant le jour inévitable où l'idée de Grainville sortira triomphante d'un cerveau de poëte, conservons pieusement le souvenir de celui qui eut la gloire et la volonté d'être lui-même et d'être grand. Il s'est pris corps à corps avec une œuvre superbe, il n'a pas été vaincu : il est mort en combattant.
cAsiniiR DEiijLvienrE.
(Jean - François - Casimir Delavigne.) Né le 4 avril 1793.- Mort le 11 décembre 1843.
La vie de Casimir Delavigne fut une vie calme, simple et digne. Et l'éloge de l'homme est tout entier dans le silence de la calomnie. La calomnie, fille de l'envie, s'attache assez à tous les grands noms pour qu'on sache ce que sont les gens qu'elle respecte, après qu'on lui voit attaquer ce qui est presque inattaquable.— Donc, taisons-nous; toutes nos louanges seraient pâles auprès de cet honorable silence de l'envie. — Il aimait, il chantait, il souffrait, toute sa vie est là, simple et superbe (!}. On ne fait pas d'éloges aux gens de bien, on les imite. C'est là leurs panégyriques et leurs récompenses.
L'écrivain appartient, lui, tout entier à la critique, et j'aurais le droit d'étudier l'œuvre de Casimir Delavigne^, mais à quoi bon ? L'heure de la justice est venue. On avait placé Delavigne trop haut, à côté de Corneille ; la réaction, chose inévitable en ce monde frivole, l'a placé trop bas, à côté des comiques auteurs
(1) Il existe une assez bonne notice sur notre poëte, voici le titre de cet ouvrage : Coiimir Delavigne dtvanl ses concitoyens, par J. Morlent. Pari», Vilette,
tragiques de 1815. Aujourd'hui, les louanges excessives sont oubliées, les critiques injustes sont tombées en poussière et Casimir Delavigne occupe sa vrais place : — il a une statue, on joue ses œuvres, on lit ses poésies, on respecte sa méTioire, il a ce qu'il d<5vait avoir. Surtout, qu'on ne se trompa pas à ces lignes, qu'on ne songe pas à crier que je rabaisse un poëte que j'aime, que je li?;, que j'étudie. — Et pour preuve, je citerai donc au long le jugement d'un docteur ès-critique, d'un maître que j'estime au dernier point, d'un écrivain que vous estimez tous :
• Tl est mort le plus digne représentant des poètes d'autrefois, aux meilleurs jours de sa poésie : quelle vie plus remplie des meilleures œuvres et des plus beaux vers ! Que de gloire, et dans cette gloire que de modestie ! Quelle carrière mieux commencée et parcourue d'un pas plus honnête et plus calme ? Il a été un des premiers à tracer la carrière de la poésie nouvelle. Il s'est mêlé à toutes ces émotions populaires , et a pris sa part de toutes les justices. Le premier, avec lord Byroo, il a compris que l'Empereur, même vivant , était devenu un être poétique. Le premier il a célébré la Grèce captive et ressuscitée ; il s'est prosterné aux pieds de Jeanne d'Arc ; il a pleuré avec des larmes éloquentes sur les malheurs de Waterloo. Cette belle âme, toute française, avait en elle-même les plus vifs instincts de tout ce qui était la gloire, la piété, l'héroïsme; son coup d'essai des Vêpres siciliennes a été pour la France lettrée une grande espélance, et la France ne s'est pas étonnée quand elle a appris que ce nouveau venu était de la même province que Corneille. Rappelez-vous, vous qui étiez jeunes alors, l'enivrement que vous causaient ces beaux vers et les chœurs du Paria, et l'éclat de rire que soulevait cette charmante satire des Comédiens, et l'Ecole des Vieillards. Talma vivait encore et M*'« Mars avait conservé tout l'éclat de sa jeunesse. Il me semble que je suis encore à la première représentation de Louis XI , quand M. Casimir Delavigne voulut montrer que lui aussi savait employer à propos toutes les pompes et toutes les magnificences du drame moderne. Esprit infatigable, sourire éloquent; il était terrible, il était charmait : il jouait même avec les héros les plus dangereux. Témoins Charles-Quint et Philippe II , et cette histoire de
Do7i Juan d'Autriche que n'auraient pas reniée Calderon etLopez de Vega ; c'étaient là ses beaux jours de fêle et ses batailles gagnées. Il s'abandonnait volontiers à l'inspiration du moment ; il croyait au hasard , comme un peu tous les gens d'esprit. De même qu'il avait trouvé Don Juan d'Autriche en ouvrant aa hasard la Biographie universelle , il avait trouvé les Enfans d'Edouard dans Shakespeare, et dans la Bible une Famille au temps de Luther^ et dans le Cid de Corneille cette touchante élégie la Fille du Cid. Habile écrivain, écrivain de bon sens plus encore qu'écrivain de génie, il cédait tout à la poésie, excepté les lois de la grammaire. De bonne heure il s'était nourri des plus fortes et des plus sévères éludes. Recueilli , caché , aimant la retraite, heureux dans la solitude, charmant dans la famille, on n'ose pas dire quel âge il avait quand il est mort; on n'ose pas calculer toutes les nobles pensées que renfermait ce noble cœur , tous les beaux vers que contenait cette tête encore ombragée de cheveux noirs. Il a vécu sans autre bruit que le bruit poétique , sans autre ambition que les succès du parterre ; il est mort au milieu de sa louange et des larmes universelles : il meurt très jeune, mais la vie est remplie , mais son nom ne peut pas mourir , mais il laisse après lui des chefs-d'œuvre, et même, car dans cette Révolution de Juillet tout devait être pacifique , dans les œuvres populaires de notre poëte se rencontre le chant de gloire et de pardon de la Révolution de Juillet. Insigne honneur d'un chant de triomphe qui est allé trouver sous les ombrages le poète le plus calme et le plus loyal de la France ! »
Cela est de Jules Janin; c'est l'adieu du grand critique au poêle qui s'envole. Voici maintenant le salut du grand génie :
« Son style avait l'élévation, la précision , la maturité , la
dignité, la grâce, l'élégance, la clarté, l'éclat. Il avait
ce goût charmant de l'obscurité qui est la voix de ceux qui sont célèbres. Il composait dans la soUtude ces poëmes qui remuaient la foule Il a eu, dès le premier jour , la célébrité, il a obtenu la gloire, et n'a pas cessé un jour d'y joindre l'estime. »
C'est Victor Hugo qui a dit cela, et certes, l'éloge est glorieux lorsqu'il est fait par celui à qui nous devons vingt volumes de chefs-d'œuvre !
Et lorsque le poëte mort descend dans la terre , quel spectacle merveilleux ! Un ministre s'avance sur la tombe du poëte et parle au nom de la royauté ; un poëte, Victor Hugo encore, parle ensuite : puis viennent en foule les orateurs,. L'un le salue au nom du peuple dont il a chanté la gloire et les droits ; l'autre le salue au nom du Havre qu'il a illustré et aimé ; un autre le salue au nom des peuples asservis qu'il chantait et consolait. Oh ! celui-là fut sublime ! Il vint au nom de sa patrie opprimée remercier le poëte de la liberté ; il vint, la bouche pleine d'éloquence Jes yeux pleins de larmes, le cœur plein d'amour, les mains pleines de terre et il Jeta ses larmes, son amour, sa terre sur le cercueil ; et cette poignée de terre était de la poussière polonaise I Oh ! quel son formidable et lugubre elle a dû. produire en touchant ce cercueil, cette terre vénérable , cette terre dont on a dit : que ceux qui veulent des reliques se baissent et prennent une poignée du sol polonais, ils auront des cendres de martyrs ! Dernier salut de l'opprimé, tu es tout ce que j'envie au poëte !
Ainsi donc pas d'éloge , pas de blâme, pas de jugement ! Je répugne à tout3 critique. Soyez vous-mêmes les juges du poëte, je ne veux être que son ami ; je ne veux être que l'humble cicérone qui montre l'horizon et décrit les palais, disant : regardez.
Qu'irais-je faire , d'ailleurs , au milieu de ces œuvres superbes? Est-ce que je suis, est-ce que je veux être un de ces infimes critiques qui ne savent que chercher ce qui est à blâmer ? Dieu merci, j'ai dans l'âme autre chose que l'inimitié et je me refuse dédaigneusement au métier de Z jïle ! En ce temps d'envieux et d'insulteurs, j'admire , bénissant cette foi que j'ai dans moi-même, après qu'elle me purge de l'envie. Que ceux-là qui sont blessés de la gloire d' autrui se fassent jeteurs d'ironie, j'appelle à moi ceux qui sont orgueilleux de voir de la splendeur même au front des autres , et je leur dis ceci : — voici les Vêpres siciliennes , voici Louis XI , voici les
Enfans d'Edouard , voici la Fille du Cid , voici le Paria , voici Marino Faliero, voici Don Juan d'Autriche, coutemplons, voici les Messcniennes et les Chants sur l'Italie , admirons !
Je ne ferai pas une citalion , je ne transcrirai pas une scène, pas une strophe , pas un vers. A quoi bon , d'ailleurs? Ceux-là qui n'ont pas lu Casimir Delavigne n'ont pas besoin qu'on s'abaisse à le leur présenter; ceux-là qui l'ont lu n'ont pas besoin qu'on leur dise d'admirer.
Je me refuse à tout métier qui consisterait à prendre ces gens au collet et à les traîner aux pieds du poëte ; le bronze des grands hommes ne doit pas être un chapeau de Gessler, qu'il faut saluer malgré soi. Il n'appartient pas à celui qui aime la liberté de forcer qui que ce soit en quoi que ce soit , et , pour avoir le droit de proclamer la liberté des grandes choses, j'admets la liberté des petites : liberté du bon sens, liberté de la sottise ; mais aussi liberté de chasser la sottise en faisant de la lumière, c'est-à-dire du bon sens.
AlVCEIiOT (Jacques François Arsène).
Né la 9 janvier 1794. — Mort le 7 sopf^mbre 1854.
Il serait fastidieux, à la vérité, que je vinsse vous raconter, après l'auteur de /*iccio/a, X.-B. Sàintine, et après Morlent (1), amis d'Ancelot, les péripéties de la vie du poëte. Qui saura dire au public quels furent les incidens d'une existence , si ce n'est un ami intime, ayant vécu à côté de ce qu'il raconte? Je passe donc l'histoire toute entière d'Ancelot, histoire connue. Je ne veux raconter ni l'épisode de l'Eau bénite de cour, comédie noyée, ni l'incident de Warbecke , tragédie oubliée. — Non , je
(I) Vie a'Ancetot, par X.-B. Sàintine, en tête dos œuvras d'Ancelot; Paris . A. Delahaye, 185.. — Ancelot devant ses concitoyens, par J. Morlent; Paris, Jullien,
ferai ce qu'il est plus utile et plus raisonnable de faire , je parlerai du talent d'Ancelot , je regarderai les causes de l'iDJustice du siècle envers lui, je me ferai critique et non biographe. Quoi raconter d'ailleurs? — Il fit jouer Louis IX; il obtint une pension ; on fit de lui, malgré lui, un homme de parti; il fut destitué ; il demanda au Yaudevi'de son pain quotidien; il souffrit, voilà toute son histoire; elle est bien simple. — Parlons donc de l'écrivain.
Et d'abord , pour éviter tout malentendu , Ancelot possédait un talent réel, incontestable, incontesté.
Lisez ses épUres surtout, et vous verrez que son vers est facile, correct, élégant; mais, par maltieur, il ne suffit pas que les vers soient tout cela , et bien alignés , et bien réguliers : il fa encore qu'ils soient ailés , vigoureux , indomptables. Et c'est le point vulnérable d'Ancelot: ses vers sont bons , ils ne sonV pas puissans, ce qui n'est pas une excusa au dédain qu'on en a.
— Ancelot n'est pa^ un pcë e lyrique qui emporte son lecteur, ce n'est pas un poëte dramatique qui saisit sou auditeur, mais c'est un pcëe causeur qui fdit sourire son partenaire. Il perd ainsi son droit à l'enthousiasme, mais il conserve son droit à la sympathie.
Pourquoi Ancelot n'est-il pas lu, honoré, aimé comme il devrait l'éti e ? — La question est énorme à ce qu'il semble, — il n'en est rien ; car la réponse qu'on peut faire, qu'on doit faire, est toute simple et toute logique :
Ancelot est un auteur ce second ordre ; or, il y a toujours eu des auteurs de cet ordre là, et beaucoup sont honorés selon leur mérite; par malheur, un tel écrivain ne reçoit justice qu'à la condition de vivre eu une époque propice à sa gloire — Où sont, je vous prie, les auteurs de second ordre du XYlb siècle ?
— enfouis, disperus, éclipsés ! — Molière, Corneille et Racine absorbent tout. — Les génies disparaissent; alors les lalei s rayonnent, et nous voyons fleurir toute la pléiade des auteuis du conmencement du XVIII» siècle. Rien ne les gêne, nul génie n'absorbe leur gloire. — Voltaire, Rousseau, Beaumarchais, Bernardin de Saint-Pierie et Diderot parassent; ils absorbent toute la gloire; leurs contemporains pâhssent. — Ils
meurent, aussitôt cespuëtes de second orJre recommencent à moissonner de la célébrité, ils sont honorés. — Tout à coup, voici Chateaubriand, Victor Hugo, Lamartine, de Musset, de Vigny ; et tout ce qui n'est pas géant se perd dans la foule. — Malheur aux talens qui naissent lorsque les génies flamboient !
Mais il ne nous appartient pas à nous , compatriotes du talent , d'imiter le dédain des autres hommes , et nous devons tenir à honneur d'admirer et d'aimer ce qui est digne de notre sympathie. — Lorsque Dieu nous donne un frère, et lorsque ce frère a du talent , même à l'heure où d'autres ont du génie , il ne faut pas oublier notre frère et dire à Dieu : « Nous avons en dédain ce que tu nous a donné ! »
Et d'ailleurs nous n'avons pas tant de génies de premier ordre pour qu'il nous soit permis de dédaigner qui que ce soit. — Il n'appartient qu'aux méchans et qu'aux sots , deux sectes qui se touchent , d'être injustes envers les hommes de bonne volonté.
Ancelot mérite , et mille fois j que son pays natal conserve son souvenir.
Guidé toute sa vie par son impression première et par sa première éducation , Ancelot eut le malheur de ne point comprendre la merveilleuse révolution qui s'accomplissait autour de lui dans les lettres. Bien des gens ne se rendent pas compte de cette époque. Romantique et classique sont deux termes tombés en désuétude ; il se lève une école moderne française qui est l'amie de son siècle et l'amie des siècles passés , une génération qui n'a ni respect exagéré ni mépris inconsidéré ; et l'on ne sait pas toui ce qu'il a fallu de secousses pour frayer la route à ces intelligences de l'avenir ; mais la lutle fut grande et ce fut un malheur de ne la point comprendre lorsqu'on tenait une plume. Ancelot , dominé par le fétichisme qu'on lui inspirait dès l'enfance , Ancelot fut contre le génie et tout son talent fut perdu, emporté, brisé. Pour bien apprécier et estimer Ancelot, il faut bien connaître son époque et ses combats. Si un novateur se présente , il se trouve vingt hommes pour le combattre, et pour l'abattre si ce novateur n'agit qu'en vertu de sa propre idée ; mais nul ne saurait abattre un novateur poussé
par le souffle des temps parce qae ce novateur devient alors un invincible bélier qui frappe, qui brise, qui fait voler en éclats tout ce qui lui résiste. Ancelot voulut résister, hélas ! Il en fut de lui comme des autres. Où sont les œuvres de ces défenseurs de l'antique littérature emmaillotée ? où sont les tragédies de 1820 à 1840 ? où sont les neiges d'antan ?
Mais chose étrange et heureuse, ceux-là même qui défendent le passé au théâtre et dans les grandes œuvres, ceux-là ne peuvent s'empêcher d'être de leur temps dans les œuvres secondaires : épîtres, dithyrambes, poésies légères. Cela tient à ce que l'on peut admettre des règles surannées dès qu'il s'agit de théâtre ou de poë me , tandis que l'on sent d'instinct qu'il n'y a qu'une règle à suivre pour composer des poésies : transcrire ce que l'on sent, dire ce que l'on pense, c'est-à-dire écrire ce que ressent notre cœur au contact des choses présentes, être de son temps.
Ancelot contient dons une double personnalité , une triple personnalité même : l'auteur dramatique imbu des vieilles règles, l'auteur dramatique produisant pour vivre et faisant bon marché des régies, terrible argument qu'on forge contre ses propres convic'ions, et l'écrivain produisant au jour le jour des poésies, écloses au souffle du jour même. — Le premier Ancelot fait des œuvres qui forcent les portes de l'Académie, s'impriment, se relient et ne se jouent pas ; le second fait des pièces qui plaisent, qui suivent la mode et qui passent parce que, dédaigneux de son ouvrage, il oublie d'y mettre du style et de l'observation, réservant son style et son observation pour combattre vainement ; le troisième faildss œuvres charmantes, qu'il estime moins que ses grosses tragédies et plus que ses minces vaudevilles, et qui seules le conduiront à la postérité.
Je l'avoue, je n'aime pas qu'on veuille arrêter la liberté ; je ne parlerai donc point des tragédies classiques d' Ancelot : Louis IX, le Maire du Palais, Fiesque, Elisabeth d'Angleterre, le Roi Fainéant, Maria PadiUa ; on trouve dans ces pièces des beautés réelles, mais l'ensemble sa ressent trop du parti pris de l'auteur, qui va parfois jusqu'à la simplicité nue et déplorable, par crainte de la nouvelle école.
Et dire qa'Aoct;lot aimait Shakespeare ! incompréhensib'e illogisme : aimer le poêle libre par excellence, et combattre la liberté de la poésie, et vouloir condamner les poètes à l'éternelle imitation, et défendre les faux dieux et les fétiches, sous le prétexte de défendre les génies respectés, car oo n'a jamais attaqué ni Corneille, ni Molière, ni Beaumarchais, ni Voltaire ; ce qu'on attaquait, c'est la règle étroite, c'est DeUlle, c'est la plate littérature de l'Empire, et rien de plus ! Rlsible malentendu qui est bien dans le caractère français, car les Français, toujours d'accord au fond des choses, n'ont pas de plus grand plaisir que de feindre de ne pas se comprendre et de quereller sur les mois !
Je ne parlerai point davantage des pièces qu'Ancelot écrivait pour vivre ; ce sont des vaudevilles : Roi, Cardinal et Page, la Comtesse d'Egmont, Madame Dubarry, Père et Parrain, vniMariage raisonnable, VEscroc du grand Monde, e'c.
Je ne veux, pour être certain d'être paisible, je ne veux relire aves vous que les œuvres du véritable Ancelot, de l'homme juste, du poëte de talent. — Ancelot est clairvoyant parfois : dans son épitre à ParsevalGrandmalson, il parle ainsi du mouvement littéraire.
Pourquoi tant de querelles ?
Brûlant de s'élancer vers des routf s nouvellf s, Nos jeunes écrivains à d'autres passions Demandent aujourd'hui d'autres émotions ; Des chemins parcourus, s'ils dédaignent l'ornière, Pourquoi devant leurs pas rétrécir !a carrière? Pourquoi leur opposer d? gothiques clameurs '> Les arts doivent subir les changemens des mœurs.
Toute la justification des novateurs est dans ces vers, dans ce dernier vers surtout. — On ne fait pas mieux le plaidoyer contre ses convictions ; par malheur pour lui , Ancelot
3J0Qte :
Esclaves du bon Roût, libres par la pensée, Gardons de soulever la syntaxe offensée !
Jîalte-là, monsieur le pédant. — Offensée, et par qui, grand
Dieu? Par les disciples de troisième ordre, soit ; mais qu'il est de mauvais goût el de ma'airoite critique d'aller crier au viol de la svDtaxe pour combattre ceux qui sont plus français que nous-mêmes. — Qui est-ce qui offense la syntaxe, monsieur le rhéteur? — Ferdinand Dagué, soit; M. Cocatrix, d'accord; M. Latour Saint- Ybar, qui est des vôtres, j'en conviens ; mais Alfred de Musset, mais Alfred de Vigny, mais Lamartine, mais Auguste Barbier, mais Victor Hugo ! Allez donc étudier la règle des participes.
Plaisante accusation! Eh! morbleu, les génies ont le droit d'en user à leur guise; ce sont eux qui font, défont et refont perpétuellement les langues !
Dans ses Epltres, Ancelot a mille traits heureux qui sont d'une satire juste et d'un comique naturel : mais quoi, je ne puis lire Ancelot sans me trouver choqué à tout moment , blessé à touj instant, choqué par une phrase qui raille mes amitiés, blessé par un vers qui frappe mes convictions. Hélas ' j'en demane pardon au poëte, j'en demande pardon au publie, je ne puis pas être impartial; je souffre à vouloir me dompterpour ne pas écraser les vers d'Ancelot sous mes réponses bouillonnantes; je me tais, car en entreprenant ce travail, j'ai promis la vérité selon ma conscierce, et je saurais lire Ancelut; je lui reconnais du talent, je ne lui refuse pas de l'esprit, je ne lui conteste rien, mais il es* d'une conviction qui blesse la mienne et je ferme le volume de ses œuvres pour ouvrir un autre volume (1) où je sais qu'il y a quelque chose qui est beau : le dilhyrambe prononcé au Havre, le 9 août 1852, à l'inauguration des statues de Bernandin de Saint-Pierre et de Casimir Delavigne.
Pendant longtemps le Havre, dédaigneux injustement, sembla oublier qu'il avait un fils de talent dans Ancelot, et le poëte souffrait de celte injustice d'un pays qu'il aimait. Le 9 août 1852, Ancelot fat heureux ; il vint dans son pays natal ; il lut une poétique offrande à ses frères envolés ; il fut acclamé ; il pleura de Joie et peut-être qu'au fond de son cœur il mettait ce jour de jus-
fl) Précis historique sur les statues de Bernardin de St-Pierre et de Casimir Delavigne, par V. Toussaint, nu vol. in-S", pnblié par ordre du Conseil municipal; le Havre, mp, Carpentier, 1853.
lice bien avant le jour de son premier succès, bien avant le jour de sa réception à l'Académie : c'est qu'il est doux d'être applaudi par ceux-là qui vous ont vu grandir, c'est qu'il est plus diJDBcile d'enlever les suffrages de ses concitoyens que ceux des autres hommes, c'est que la gloire semble plus belle lorsqu'elle a été plus lente à venir.
Le Havre a bien fait d'acclamer Ancelot en ce jour à jamais glorieux ; il a bien fait, parce qu' Ancelot avait du talent, parce qu'Ancelot restait seul à soutenir haut et ferme le nom du Havre, parce qu'Ancelot venait lire des vers superbes en l'honneur de ses compatriotes. Ce dithyrambe est véritablement le chef-d'œuvre d'Ancelot, Voyez comme le poëte débute :
Où va cette foule empressée, Désertant son foyer, ses comptoirs, ses sillons "^ Pourquoi, sur cette mer parles vents caressée, A la cime des mâts ces mille pavillons ? Pour qui ces joyeuses fanfares.
Ces chants, ce pompeux appareil ?
Quels «ont, étincelans sous les yeux du soleil, Ces deux bronzes jumeaux, semblables à deux phares Rayonnant d'un éclat pareil?
De la noble cité ces enfaos immortels
Ont demandé la gloire aux combats poétiques.
Et le Havre aujourd'hui, comme aux jours olympiques.
Pare leurs fronts normands de lauriers paternels!
La mort a fait taire l'envie !
Et devant tout un peuple heureux de les fêter.
Pour louer dignement leur vie,
Il suffit de la raconter !
Ce début, plein de souffle poétique, est remarquable à plus d'un titra ; il prouve une fois de plus que l'admiration est la grande inspiratrice, et que la poésie naît tout naturellement aux cœurs pleins d'amour et d'enthousiasme. Il chante Bernardin de Saint- Pierre .
Aujourd'hui, devant cette grè/e,
Ces verts coteaux, ces heureux champs,
Ce cap sourcilleux de la Hève, Qu'illustrèrent (I) les premiers chants, Regretterais-tu d'autres plages, Et les gigantesques ombrages De leurs forêts de bananiers, Toi, dont les songes poétiques Rêvaient sous l'arbre des Tropiques La blanche fleur de nos pommiers?
Il chante Casimir Delavigne :
L'aigle était abattu ; sa patrie insultée ;
Un poëte, un enfant, prend le luth de Tyrtée.
11 console, il fait oublier !
Et du pied des vainqueurs effaçant les souillures. De la France qui saigne il cache les blessures
A l'ombre d'un jeune laurier !
Et sa ville natale aujourd'hui dit au monde : « Honorez de mon fils la devise féconde, » Gloire, — patrie et liberté ! «
Ancelot a le droit de compter sur un poëte ami qui, maître de son âme et de son esprit, oubliera ses erreurs pour ne penser qu'à ses beautés.
Le Havre n'a pas assez de respect pour le souvenir d'Ancelot, mais l'espérance suit les hommes au delà du tombeau, et celui qui fut acclamé espère encore dans la justice. — Après ce que j'ai dit, je me crois le droit de réclamer cette justice pour un homme qui, d'une autre conviction que la mienne, me force par son talent à lui rendre hommage.
(1) Le volume cité met quHlîustraient ; c'est une faate d'impression qui rend le Tera faux. Je rétablis ici le vers tel que je le trouve dans les annales Je l'Institut. (Académie française, inauguration des statuts, etc., Paris, imp.de F. Didot frères.)