‹ Les écrivains havraisChapitre 4 sur 6 · BIQUET · texte numérisé non relu

BIQUET

(LéonAlexandriî.j

Né le 21 Mai 1808.— iMort le 26 Mai 18J0.

Au grand éiocnemeat de louie une ville, il s'est trouvé un homme pour proposer de donner à une rue le nom de Léon Buquet, et nul n'a su ce que voulait dire cet homme étrange qui se souvenait des n;orts dédaignés ! 0 stupide injure du temps aveuglé ! — Celui qui naquit dans nos murs, à notre porte, sous ne s yeux, celui qui soutint la lutte et mourut de fatigue, celui qui nous fit l'aumôDe de son cœur; de son esprit, de son âme, celui-là dort oublié ; la pierre de son tombeau chancelle et nul ne daigne la redresser. — La sombre poussière de l'oubli se pose !-ur une gloire et nul ne daigne d'un souflla chasser cette poussière injurieuse! — Pardon de cette amertume, il est douloureu.x à ceux qui aiment de voir l'indifférence de la foule. — Ainsi donc, on se jette dans la grande et sublime lutte de 1830, on pense, en souffre, on chante, on meurt et nul ne se souvient ! En vérité, cela est inju&te et cela est horrible. — Quoi ! le Havre n'a pas un souvenir, pas un marbre, pas une pierre, pas une larme pour son fils éprouvé ? Quoi ! le vent seul murmure sur la tombe du poète brisé ? Est-ce donc qu'il s'agit d'un inconnu, d'un homme faible, d'un écrivain médiocre ? — E'i bien ! non, il s'agit d'un homme de talent, d'un auteur que Paris a souvent applaudi, d'un poëtej:}ui a chanté son pays, il s'agit de Léon Buquet, du chantre de la Normandie poétique, de celui qui écrivit les Miscellances , de celui qui fît David Bizzio, La Morte, Le Cadet de Gascogne et dix autres pièces applaudies ; il s'agit d'un poëte que plus d'une ville nous envierait. — Est ce que cous sommes si riches qu'il faille dédaigner Léon Buquet, — qui vaut

vingt autres é-crivains de qui j'ai vu les noms gravés dans le marbre !

Que l'iDdifférent au cœur froid passe, je m'arrête devant Léon Buquet, certain que tous ceux qui ont un peu de justice et de pensée vont s'arrêter avec moi.

Il est né d'une noble famille , ce Buquet que l'on oublie ; son père était cet honnête homme de qui les vieux marms se souviennent et qui &e nommait Joseph Buquet. — Sa léputation était telle qu'il fut nommé pour conduire en Angleterre la députation havraise chargée de prier S. A. R. M"^^ la duchesse d'Angoulême de rentrer en France par le Havre. Que devait être ce capitaine d'un passager entre le Havre et Hon fleur, pour mériter cet honneur ! — Commander une députation où des capitaines au long-cours s'engagèrent comme simples marins ! — Et ses frères, les descendaus d'une famille qui commandait les bateaux passagers depuis leur fondation, sous Louis XIV, une noblesse qui en vaut bien une autre ., n'étant héréditaire que par droit de mérite : — L'aîné , désigné pour succéder à Joseph Buquet, eut bien vite dépassé le but paternel ; il devint officier de la frégate la Gloire, sous les

ordres du capitaine Hamehn, qui depuis — Hélas! que

je connais de brillans officiers qui sont morts de la fièvre jaune. — Son autre frère, reçu à l'Ecole polytechnique , fut forcé de chercher une autre carrière au licenciement de cette Ecole en 1814; il s'en fut en Angleterre, et ceci est une gloire, il occupa le premier la chaire de langue française créée à l'Université d'Edimbourg par sir Walter Scott.

Voici quel était le père, voici ce que furent les frères de Léon Buquet.

Léon Buquet est digne de sa famille, il a droit à notre souvenir, il adroit à notre amitié. — Comme tant d'autres, il abandonna l'administration où il était entré (la m;irine) pour se jeter à plein corps dans la grande bataille : il fut pour Victor Hugo contre M. Viennet, pour la raison contre la routine.

Alors il lutta, et peu de gens savent ce que c'est que cette lutte. — On voit passer un pcëie, suuriant au ciel bleu ou par-

lant aux oiseaux, et l'on murmure : — Faioéant ! Fainéant toimême, pardieu ! — Que j'en connais de ces gens à jugement téméraire qui fuiraient épouvantés devant la vérité ! — Avoir une pensée et manquer de tout moyen de livrer sa pensée au public, n'avoir à soi ni un imprimeur, ni un théâtre, ni même un journal, et vouloir cependant ! — Alors on assiège, on lutte, on souffre. Ce sont des rebuis après des rebuts, des ironies après des ironies, des doutes après des doutes. — Un commis se présente, on lui fait écrire une page pour voir son écriture ; on lui donne une addition à faire, une phrase à traduire, et il est jugé. Que voulez-vous qu'on fasse faire à un pcële? Il faut lire son œuvre, quel ennui ! Il est inconnu, on n'a pas coofiance. Ah ! n'avoir pas confiance : tout l'obstacle est là. — Je sais plus d'un qui fuirait devant cette impossibilité : forcer un directeur, un imprimeur ou un journaliste à vous trouver du talent, et, plus fort, à vous le dire franchement, et, plus fort encore, à vous présenter au public ! — Ceux qui savent, et qui sont justes, ont une estime profonde et une amitié sincère pour ceux qui ont vaincu ces invincibles obstacles.

Léon Buquet fut vainqueur. On publia ses vers, on fit représenter ses pièces, on inséra ses articles. Il fut le collaborateur assidu d'une excellente publication, le Monde dramatique (1), et je trouve son nom auprès de noms célèbres : A. Rarr, Louis Lurine, A. Dumas, Roger de Beauvoir, rédacteurs comme lui de celte feuille précieuse et curieuse à plus d'un titre. — Vous voyez que Léon Buquet était admis à parler en assez bonne compagnie.

Il était vainqueur, mais épuisé. — Eternelle confiance de l'homme dans son pays natal ; Léon Buquet revint chercher la santé dans son cher berceau ; une horrible et implacable maladie l'avait saisi, la phtisie pulmonaire brisait son corps sans briser son espoir, son âme, et le 26 mai 1840 , le poëte succombait. La Société d'Etudes diverses lui fit une oraison funèbre. Ses parens et ses amis pleurèrent. Ce fut tout. Hélas ! ce qui

(1) Le Monde dramaliqM, histoire des théâtres anciens et modernes. Paris, 1835-

m'attriste, ce n'est pas la mort du poëte, c'est l'injurieuse indifférence des vivans.

Mais il est quelque chose qui est plus fort qu'un plaidoyer chaleureux, plus irrésistible qu'un serment sur l'honneur, et celte chose s'appeile la vérité. Or, la vérité est facile à démontrer parce qu'elle s'affirme d'elle-même, parce qu'elle rayonne étant flamme et perfore étant boulet, donc la vérité sera dite, rien que la vérité, mais aussi toute la vérité. Pour rendre juslice, empruntons les paroles de la justice même.

Le talent de Léon Buquet est incontestable, encore qu'il soit imparfait. L'œuvre du poëte prête flanc à la critique, soit ; mais elle n'est vulnérable que parce qu'elle est vivante ; on critique tout ce qui vit , on laisse dédaigneusement dormir tout ce qui est fausse chair et faux esprit. Ceux donc qui ont cru n'être en présence que d'une œuvre morte se sont trompés, l'œuvre vit ; elle dort, mais elle vit ; elle attend que quelqu'un lui crie : Lazare !

Je n'ai pas l'autorité du génie, qu'importe si j'ai l'autorité de la conscience. Voici donc ce que je dis à ceux qui m'écoutent : Il est indigne de nous d'oublier ceux qui méritent notre souvenir. Justice pour le poëte, et si d'autres lui refusent une épilaphe et un souvenir, qu'il reçoive de nous le respect et l'amitié.

Et si nul n'entend ma voix, poëte brisé, tu l'entendras du moins prier et chanter, car je mêlerai mes accens aux murmures de la brise marine et du saule échevelé.

Oui, fallùt-il n'éveiller aucun écho, je proclamerai bien haut qu'il était poëte, celui que la mort nous a pris, celui qui est parti à l'âge où l'on commence à être grand, celui qui, se sentant mourir, a chanté courageusement. Et comme il comprend la muse, comme il est poëte, comme il avoue sa gloire naïvement dans une préface pensée et écrite, comme il défend la grande immortelle : « La poésie est une chose impérissable, qui peut se modifier, comme tout ce qui est du domaine de l'ar.t, mais qui ne peut ni se perdre, ni mourir. . . Quoi ! parce que nul ne formule sa pensée à la manière de Ronsard, attendu que depuis son époque la langue est devenue plus correcte ; ni

à la manière de Racine, attendu que son moule est usé, selon les uns, et sa perfection trop difficile, selon les autres, s'ensuit-il qu'il n'y a plus de poésie?. . . Les formes de chaque chose sont muables ; l'art seul est immuable comme Dieu, dont il émane. »

Rien qu'à ces phrases on reconnaît un pcëte, et ces phrases ne sont que la préface d'une œuvre toute parfumée et toute fleurie. Ah ! que je suis heureux d'avoir feuilleté, presque seul à cette heure, hélas ! ce volume premier du poëte, où l'on met tout ce qu'on a d'inexpérience, de naïveté, de ferveur et d'espoir. Ecoutez, le rêveur aspire au sommet, l'homme pressent sa fin précoce, le poëte tressaille :

Jeune encore et les pieds attachés au rivage. Je regardais glisser la vague sur la plage

Et me disais souvent :

Qu'il fallait de bonne heure affronter les tempêtes, Et que la gloire aus-i m'invitait à .«es fêtes

Et j'implorais le vent.

J'ai senti dans mon cœur une volont» ferme ; S'il arrive pourtant que mon aile se ferme.

Si je plie à mon tour.

De ma jeunesse au moins faisant le sacrifice, J'aurai porté ma pierre au sublime édifice

Et travaillé mon jour.

Dans la mer vierge encore où son bâtiment flotte, Qu'importent le naufrage et la mort, au pilote,

Qui dénonce, un écueil ?

Que son sort soitlemien, j'y consens ! qu'on me voie Tomber avec honneur dans cette noble voie !

Je n'ai pas d'autre orgueil !

Comme le poëte est là tout entier : aspiration à la gloire, dévouement à la poésie, abnégation de soi-même, volonté d'éclairer en brûlant. Il est bien jeune encore, il a vingt-cinq ans, il est déjà maître du vers ; car son vers est net, précis, ferme, vigoureux, libre ; pas d'hémistiches de remplissage, peu ou prou de chevilles ; la pensée est nette et son éacncé remplit le vers.

Et tout le volume dénonce le versificateur habile et le poëte ému. Feuilletons ce volume : Miscellanées (1), urne d'or où tombent goutte à goutte l'espérance et la foi du rêveur. Léon Buquet met toute son âme dans ses vers ; aus?i comme il fait de beaux vers. Connaissez vous rien de plus beau que cette péroraison d'une pièce adressée à un jeune ménage :

Seulement je suis l'ombre au tableau, le nuage Que chasse quelquefois la brise qui voyage

Au milieu de l'azur ; Mais il passe, et ce ciel éclatant qu'on admire, Où montent vos élans, où votre amour se mire,

Bientôt redevient pur. Oh ! comme ce nuage égaré sur vos têtes, Laissez-moi, jeunes gens, a.5sister à vos fêtes

Quand m'y conduit le vent ; Et si le sort jaloux, triste de votre joie, Vous désiguait un jour du doigt comme sa proie.

Qu'il me trouve devant!

Il sent vivement tout ce qui est grand : L'amour aprè' l'amitié :

Avant que je m'en aille en terre, où l'on repose, Je veux goûter aussi des parfums de la rose, Auprès de quelque vierge, et le soir, en riant, Respirer cet air pur qui souffle d'Orient, Caresser de mes mains sa chevelure noire, Me mirer à ses yeux, baiser ses dents d'ivoire, Et. noyant dans l'oubli les ennuis du chemin, Reposer sur son cou plus blanc que le jasmin ; Puis, lorsque l'alouette en chantant se réveille, Recommencer gaiement les fêtes de la veille ; Oh! des rêves du cœur, que c'est bien le plus beau ! Mais vivre sans amour, c'est vivre en un tombeau.

Le sentiment est poétique, chaste, profond ; mais avez- vous remarqué les vers? Ils sont pleins et sonores, riches de rime sans recherche, francs d'allure sans mollesse ; ce sont bien là des

(1) Mis ellanées, poésies par L. Baquet. Paris, 6. H. Krabbe, 1833.

vers ; il y a là tout autre chose qu'un jeu de versificateur, et J'ai cité coup sur coup ces fragmeus pour montrer à tous combien est injuste l'oubli qui environne un tel poëte. Ah ! si la foule affairée t'oublie encore , nous penserons à toi , nous autres, afin que tu nous consoles et que tu nous fortifies.

Marchons donc vers le but d'un pas plus affermi ; Puis, en nos mauvais jours, souvenons-nous, ami, Qu'en jetant le poëte aux serres de l'envie, Le Dieu qui l'envoyait sur les flots de la vie Le marqua de son sceau, l'aguerrit aux combats, Et mesura son ame aux peines d'ici-bas !

Celui qui parle ainsi doit être à tout jamais debout dans la souvenance des rêveurs et des poètes, s'il n'est pas dans celle des autres. Tout ce qui pense doit lui dire merci.

En vérité, c'est une œuvre charmante que celle où je puise ; à tout instant, on y voit briller l'âme de celui qui la fit, et cette âme est toute constellée de senlimens purs ; elle a des chants, pour l'aspiration, pour l'amitié, pour l'amour, pour la poésie, pour la douleur. Console-toi, dit le poëte à sa sœur en deuil :

Car il est dans les cieux auprès du Dieu qui crée. L'ange venu de toi.

Et quand de cette vie, hélas ! si tourmentée. Ta pauvre âme, victime au sort fatal jetée.

Aura bu tout le fiel ; Quand la mort dans ses bras te prendra faible et lasse, L'ange-enfant descendra, pour te montrer la place

Qui t'est gardée au ciel !

Quoi de plus simple, de plus beau et de plus consolant ? Et quelle admirable expression : L'ange-enfant ! Ceci sera compris de toutes les mères éplorées, et le poëte aura du moins pour lui un tressaillement de celles qui savent bien qu'il a dit vrai et qu'ils sont bien réellement des anges, ces en fan s que l'on pleure et qui vous attendent.

La science fait aussi songer Léon Buquet : alors il s'adresse à Jacques Arago, et il lui dit :

Et voufc fûtes, ô Jacque, en votre vie ardente.

D'amour et de science également épris ;

Or, par lequel des deux avez-vous plus appris,

El lequel, répondez, vous a mis avant l'âge

Des cheveux blancs au front, des rides au visasse?

Hehs ! on peut répondre au poëte que tout ce qui est un combat rend vieux avant le temps, et que c'est un combat que l'amour, et que la science, et que la poésie.

Oui , la poésie tue quelquefois , et je te trouve bien fou d'aspirer à la vie et d'oser dire aux autres :

Riez , je vous verrai riie , sans jalousie ; Soyez heureux, amis ; défiez les chagrins ; Jamais d'ombre à vos fronts ! — Moi, j'ai la poésie ; La poésie est douce et fait les jours sereins !

Mais non , tu dis la vérité , la poésie est douce , même lorsqu'elle tue ! et la poésie tuait celui qui s'écriait :

Mourir jeune, mourir avec ses passions, Mourir le cœur avide et plein d'illusions ! Voir tomber devant soi ses parfums de jeunesse, Dans l'âge où tout sourit, tout est joie et promesse, Quand nul orage au ciel ne souille l'horizon, Mon Dieu ! se voir mourir dans sa belle saison !

Il voulait vaincre ; il voulait surgir , rayonnant , au grand soleil ; alors il mit toute son ardeur dans la lutte ; il jeta les bribes de son esprit dans des journaux, il sema les fleurs de son âme dans des poésies, il ensemença ses drames en y jetant ses pensées et son style , il fut le collaborateur des feuilles jeunes encore et ouvertes aux jeunes talens , il chercha l'appui d'Ancelot pour pénétrer dans cette inabordable forteresse qui se nomme un théâtre , il soutint la grande lutte , il s'épuisa , il revint à son berceau , vainqueur, mais brisé , et son dernier chant fut pour son pays natal. Toutes les bibUothèques havrai-

ses devraient posséder la S or mandie poétique ; j'aitnf mieux les Miscellmiées , mais la Normandie poétique (1 ) esi le dernier hommage du pcëte épuisé au pays indifférent , et je prends en main cei hommage poétique , et je l'élève bien haut , et je crie : — Voici 1 héritage du poëte , le legs du rêveur , qu'avez-vous fait de ce livre ? — Vous l'avez oublié , jeté dans la pou^iére ; vous avez mal fait , vous êtes des ingrats et des mauvais cœurs. Le Havre pouvait oublier les poésies publiées à Paris , il n'avait pas le droit d'oublier les chants écrits à sa gloire par boa fils mourant.

Voyez pourtant comme il aime son berceau, ce pcëte outragé ; il soutire, mais il est heureux :

C'est que je suis allé, joyeux, après sept ans

De luttes, de travaux et de jours mécontents ,

Revoir mon beau pays aux grèves inondées

De soleil, de ciel pur, poétiques ondées ,

Qui versaient le baptême à mes jeunes amours

Et qui , dans la candeur de mes premiers beaux jours ,

Dressaient, comme un décor dont la vue est ravie ,

Les mirages trompeurs du désert de la vie ;

C'est que j'ai retrempé mes forces dans cet air,

Tout aromatisé des parfums de la mer.

Où se mêlent toujours, en soufflant vers la ville,

Les senteurs des jardins du coteau d'Ingouville;

C'est qu'à l'aspect du ciel de mon pays natal ,

Je n'ai plus rien senti d'un destin trop fatal ;

Et qu'il n'est plus resté dans mon àme charmée

Que le bonheur de voir la terre bien aimée,

Plus belle encor qu'aux jours où, fier et triomphant,

J'en tourmentais le sol avec mon pied d'enfani!

Noble terre où jadis, Scudéry qn'on dédaigne ,

Mais qui n'en eut pas moins son éclat et son règne ,

Du cœur et de l'esprit amassa tous les dons ,

Fatalement jetés au goût des céladons ;

(l) La Normandie poetigu* , poëme par [.. Baquet, 1 volume in 12. Le Havre, Chapelle, 1838.

Léon Buquet est le fondateur du journal le Ceurrier du Havre.

Noble terre , où l'auteur de Paul et Virginie Des merveilles du monde a surpris l'harmonie. En écoutant le vent qui passe sur ces bords Souffler dans les rochers ses robustes accords ; Terre féconde , où , fleur qui renaît de sa graine , La gloire du passé revit contemporaine, Où naguère , en pleurant sur d'augustes revers , La muse d'Ancelot chanta ses premiers vers ; Où Delavigne, avant que d'envahir la scène, Retrouva tout à coup la lyre de Messène , Que le flot poétique, à-nos sables poussé. Lui porta » rouge encor d'un sang presque effacé , • N'ayant plus qu'une corde à demi détendue, » Mais qui, du monde entier, fut alors entendue!

C'est à bon escient que je cite toute cette belle tirade , pleine de Famour du pays natal, pleine du souvenir des beautés et des gloires de la patrie, — Mais, pour revenir au Havre, le poëte traverse toute la Normandie, admirant ses paysages, chantant ses gloires, récitant ses légendes comme un barde voyageur ; il admire, mais il passe, il a hâte d'arriver au but de son pèlerinage; il arrive, voici le Havre, enfin !

Voici le Havre, enfin ! dominateur des eaux ,

Grâce à François preiiier, qui la fondair, hier, Entre les eaux d'un fleu\e et les eaux de la mer, Et delà capitale à peine séparée , Pour qu'en elle, plus tard, Paris eût sou Pirée.

Que de nos autres ports, avec orgueil cités , La fortune pâlit, moins vaste et moins féconde ! Bayonne a le Midi, qui tremble à ses côtés; Marseille a l'Orient, et le Havre a le monde !

Et le voilà qui s'élance tout joyeux dans sa ville natale, qui monte sur cette côte d'Ingouville si chère aux artistes ; le voilà -qui admire la ville, le port, la rade :

C'est la rade, au flot tiède, où s'ébat, chante et joue La troupe des baigneurs, sur qui l'onde secoue ,

Avec sa blanche écume aux vaporeux ferons , La force et la vigueur de ses rudes tritons!

n décrit toute cette côte qu'il adore, et le pcële cesse d'êtro géographe pour s'écrier : — Pour rendre ce paysage sublime et sans pareil ,

Quoiqu'il ait fait beaucoup, l'homme encore a tnit peu :

L'artiste souverain, je vous l'ai dit, c'est Dieu!

Dieu, le grand architecte et le peintre sublime ,

Qui créa ces rochers, ce fleuve, cet abîme ,

Et ce soleil qui meurt en nous jetant encor

L'éclat du diamant, de. la pourpre et de l'or !

Non comme les rayons d'un astre incendiaire,

Mais entons délicats nuançant la lumière,

Et commit enveloppant tous les plans du tableau

Des diaphanes plis d'un lumineux manteau.

De respect et d'amour l'âme est ici remplie ;

Tremblant, ému, troublé, jusque-là qu'on oublie

Ce lâche sentiment nommé respect humain,

Et qu'on tombe à genoux sur le bord du chemin ;

La voix n'a plus de son, la langue plus de phrase.

Notre esprit tout entier s'abîme dans l'extase,

Et cet hommage intime, ensemble et .solennel.

Est comme un hymne saint au cœur de l'Eternel.

Merci, mon Dieu ! merci, vous qui m'avez fait naître

Au milieu des beautés qui vous font mieux connaître.

J'aime à laisser monter, ô maître tout-puissant,

Au pied de votre trône un vers reconnaissant.

Vous m'avez fait, Seigneur, une rude carrière.

Mais si vous exaucez ma plus chaude prière,

Et si je ne suis pas de vous abandonné,

Jerevjpndrai mourir aux lieux où je suis né !

Dieu daigna exaucer le poëte, Léon Buquet mourutau Havre, après avoir connu :

Le bonheur que l'on trouve à chanter sa patrie.

Et c'est cette patrib tant aimée qui oublie et dédaigne ! Pas de dissertations, pas de raisonnemens, pas de phrases ; servons la

justice en jetant aux vents les plus belles strophes du poëte, lançons aux échos les vers les plus harmonieux du rêveur. — Voici une poésie tout entière de Léon Buquei ; personne n'osera se plaindre de son étendue, parce qu'elle est charmante d'abord, parce qu'elle est inédite ensuite, parce qu'elle fut une des dernières œuvres du poëte. — Si les hommes jettent crs feuilles, que les mères les ramassent, elles comprendront et diront merci à celai qui chante les Petits Enfans :

Mon Dieu ! laissez venir dans notre aride voie

Vos petits anges radieux.

Trésors de pureté, d'innocence et de joie,

Qui vivent de fleurs dans les cieux .

Laissez, laissez le vent guider avec mystère

Leur vol si léger et si doux :

Sous des formes d'enfant qu'ils visitent la terre

Et que leur voix chante pour nouî !

Vous en avez là-haut d'innombrables pTialangt;-,

Quelques-uns de moins, c'est bien p<=u ! Laissez-les accourir vers nous, vos jeunes anges

Au corps diaphane, à l'œil bleu.

Et comme, les oiseaux qui vont parmi If s branches,

Qu'ils viennent parmi nos douleurs, Afin que nous ayons leurs petites mains blanche?

Pour essuyer nos yeux en pleurs.

Vous le savez, la vie est ténébreuse et triste,

A chaque pas nous chancelons; Si de vous un peu d'aide alors ne nous assiste,

Hors du droit chemin nous allons; Comme des voyageurs qui n'ont pas de boussole

Et que la tempête poursuit.

Sans rien qui nous éclaire et rien qui nous console.

Nous allons à travers la nuit.

Dans cette vie, hélas ! qui n'est pas un mélant^e De joie et de douleurs; mais de chagrins divers, Des caresses d'enfant et des sourires d'ange Peuvent seuls en beaux jours changer d'âpres hivers.

Car il est quelque chose au fond de ces caresses De pur cotncDC un reflet de la divinité, Quelque chose qui vient des profondes tendresses Dont l'homme fut par vous si richement doté !

Ce quelque chose, enfans, c'est comme une auréole A votre jeune front tout voilé de candeur ; Gomme un sublime écho, c'est dans votre parole; C'est dans votre soupir, comme une douce odeur ; C'est dans votre regard, comme un rayon céleste ; C'est comme un talisman dans\os débiles mains, Et rien d'amer au fond de notre cœur ne reste Quand un souffle d'en haut vous pousse en nos chemins.

Oh ! tout le monde sait que ces enfans si frêles.

Si blonds et si rosé?, aux pieds si délicats,

Ce sont presque toujours des anges moins les ailes,

Que pour nous ils font bien, mon Dieu, de n'avoir pas.

Car ils retourneraient bien vite dans les nues,

Avec les séraphins, jouer autour de vous ;

Et puis, nous n'aurions plus ct s âmes ingénues,

Lien mystérieux entre le ciel et nous !

Mais ces anges charmans qui des lyres divines Apportent ici-bas les merveilleux concerts. Heureux ceux dont ils vont relever les ruines, Heureux ceux dont ils vont réchauffer les hivers ; C'est pour ceux-là, Seigneur, que votre faveur brille ; Ils ont comme une part du bonheur des élus, Et vous êtes bénis, ô vous dont la famille S'enrichit d'un enfant et d'un ange de plus !

Après cela, je me tais ; j'ai jeté mon cri convaincu, j'ai proclamé mon amitié pour l'oubli, j'ai fait plaider la cause du poëte par l'œuvre du poole même ; j'ai pris à pleines mains, au hasard, ces perles et ces diamana dans l'écrin du rêveur, et j'ai jeté pêle-mêle ces nchesses à la foule affairée. Que ceux-là qui sont justes etmiséricordit ux réclament avec moi pour le dédaigné.

Au nom de la justice, pour l'honneur même du Havre, je réclame pour Léon Baquet une place sur le marbre de l'Hôtel-de- Ville.

Ah ! qui refusera quelques lettres d'or à celui qui mourut de fatigue et décourage? Quel est celui qui ?e lèvera pour crier : Non! lorsqu'on demande ce qui est juste? Quel est l'homme au cœur dur qui refusera au poëte endormi un peu de marbre ? — La ville du Havre ne doit pas dédaigner ceux-là qui sont nés dans son sein et qui combattent pour la pensée ; elle doit être généreuse parce qu'elle veut être grande. Elle doit être juste parce qu'elle veut être glorieuse.

Je réclame pour Léon Buquet une place sur le marbre de l'Hôlel-de-Ville.

Qu'il soit plein, ce marbre glorieux et les vivana sentiront en eux leur cœur déborder d'espérance et d'allégresse. Est-ce qu'il peutrefuser un peu de marbre aux morts, celui qui contemple le soleil et rêve sous les étoiles ? — L'honneur que l'on rend aux trépassés est une semence que l'on jette au vent et que le vent rejette sur votre propre tombe.

Je réclame pour Léon Buquet une place sur le marbre de l'Hôtel-de-Ville.

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