‹ Les Écrivains latins de l'EmpireChapitre 5 sur 9 · IL A LAISSÉ TRENTE MILLIONS DE SESTERCES · texte numérisé non relu

IL A LAISSÉ TRENTE MILLIONS DE SESTERCES

ET N’A JAMAIS ASSISTÉ AUX LEÇONS DES PHILOSOPHES. PASSANT JE TE SOUHAITE LE MÊME SORT.

En achevant cette lecture, Trimalchion se mit à verser un torrent de larmes; Fortunata pleurait aussi ; enfin tous les esclaves, comme s’ils eussent assisté au convoi de leur maître, remplissaient la salle de leurs lamentations.

N’est-ce pas là une image fidèle de la Société ro* maine sous les empereurs ? N’est-elle pas saisie, au milieu de ses joies et de ses pompes, d’une secrète et profonde mélancolie? N’attend-elle pas une vie

PÉTRONE

nouvelle, une vie spirituelle, à la place de cette vie des sens, de cette vie toute matérielle qui, avec toutes ses magnificences, laisse l’âme triste et vide ? D’autres signes paraissent encore dans ce festin d’un mouvement secret, d’une régénération sociale. Les esclaves y sont traités avec plus de douceur. Il y a sur eux, de la part de Trimalchion, des paroles pleines d’une égalité chrétienne : « Mes amis, les esclaves sont des hommes comme nous; ils ont sucé le même lait, quoique la fortune les ait traités en marâtre. » Ces paroles sont contemporaines de celles de Sénèque sur la servitude, et répondent à ces sympathies populaires qui , dans tous ces mouvements d’esclaves rappelés par Tacite, prenaient partie , malgré le Sénat , pour l’esclave contre le maître. Partout, sous la société païenne, on sent le bouillonnement de la société chrétienne, comme à la sourde agitation des mers, on devine ces îles soudaines qui en doivent jaillir.

Veltes eum suo ingenio Dixissc, aliène judicio.

(Quintilien, Inst, oral., X.)

Sénèque était d’origine espagnole. Il naquitl’an 3 de Jésus-Christ. Son père vint à' Rome sous Auguste, et y ouvrit une école célèbre de rhétorique. Grâce aux leçons de son père, Sénèque apprit de bonne heure tous les secrets de l’art oratoire; il se livrait à l’étude avec une ardeur excessive, et, trèsjeune encore, il parut avec éclat au barreau. Caligula, qui avait des prétentions à l’éloquence, prit ombrage de ses débuts. Pour se faire oublier, Sénèque étudia la philosophie et s’attacha d’abord à la secte du Portique ; puis la secte pythagoricienne eut ses préférences, et il en pratiqua l’abstinence avec

une sévérité que lui rendait plus facile et plus nécessaire sa constitution maladive. Il avait alors trentecinq ans. Celte frugalité inquiéta, Sénèque le crut du moins, comme avait inquiété son éloquence. Craignant d’être confondu avec les sectateurs du judaïsme, du christianisme probablement, sur les instances de son père, il se mit à vivre comme tout le monde. Mais il conserva toujours quelque chose de sa première sobriété : tempérant au sein même de l’opulence, il s’interdit constamment l’usage du vin, des parfums, des bains délicats, des mets recherchés.

Caligula n’était plus. Sénèque rentra dans la carrière politique d’où il s’était un moment retiré ; il brigua et obtint la questure, et ouvrit en même temps une école que fréquentèrent les premiers personnages de l’empire. Les honneurs et l’art oratoire n’occupaient cependant pas, à ce qu’il paraît, toutes ses pensées et tous ses moments ; de plus tendres soins y trouvaient place. Sénèque aimait Julie, fille deGermanicus et s’en fit aimer; cette liaison lui fut fatale : Sénèque fut exilé en Corse, l’an 41 .

Cependant Agrippine gouvernait sous le nom de Claude, son oncle, qu’elle venait d’épouser. Jalouse de donner à son pouvoir, doublement usurpé, l’éclat et le prestige d’un nom célèbre, elle fit rappeler de l’exil Sénèque, et l’attacha comme précepteur à Néron, son fils, adopté par Claude. Sénèque lui

resta fidèle jusqu’au moment où il lui sembla que la mère de l’empereur ne devait pas toujours être la maîtresse de l’empereur et de Rome. Il obtint, l’an 50 de Jésus-Christ, les honneurs de la préture ; il avait alors quarante- huit ans. Appelé à cultiver dans Néron des espérances plus tard cruellement démenties, Sénèque ne manqua-t-il ni à son caractère de philosophe ni à une si haute mission? Nous examinerons plus loin cette question. Quoi qu’il en soit, devenu ministre de Néron, Sénèque fut mis à de rudes épreuves ; il lui fallut défendre son élève et des séductions de la cour et des séductions d’Agrippine, ainsi (jue de ses projets ambitieux. La crainte des desseins de cette femme impérieuse et vindicative alla-t-elle dans le précepteur jusqu’à donner à Néron le conseil de la faire mourir? On l’ignore ; mais il fera l’apologie de ce parricide : tache indélébile dans sa vie.

Rome, alors pourtant si dégradée, flétrit de son indignation cette odieuse complaisance, qui ne put d’ailleurs sauver Sénèque du ressentiment qui s’amassait secrètement contre lui au cœur de Néron, et que le philosophe du reste ne chercha pas à conjurer, bien qu’il le prévit. Ce naturel féroce de Néron ne s’était pas en effet longtemps contenu , même sous la main habile et légère de son précepteur : dès la seconde année de son règne, Néron avait empoisonné Britannicus. La sagesse de Sénèque, obligée de

combattre constamment de telles violences, tantôt y cédait pour en mieux triompher, tantôt s’y opposait ouvertement. Toutefois son influence et auprès de Néron et dans l’opinion des Romains s’affaiblissait des dignités mêmes qui lui étaient prodiguées. Les plaintes ne manquèrent point, et Suilius, personnage méprisable du reste, s’en rendit l’interprète. Sénèque luttait ainsi avec désavantage contre les vice3 et les cruautés de Néron, quand vint à lui manquer l’appui qui jusque-là l’avait soutenu : Burrhus mourut. Les favoris dont s’entoura alors l’empereur ne négligèrent rien pour perdre Sénèque, qui voulut, en le prévenant, conjurer l’orage. Il demanda à son maître la faveur de se retirer, faveur que, dans une réponse perfidement respectueuse, celui-ci lui refusa. Il fut donc contraint de rester à la cour; mais, dès ce moment, il y vécut comme dans une solitude. Il congédia cette foule de courtisans qui remplissaient sa maison ; il renonça à son brillant train de vie, voyant néanmoins Néron quelquefois encore, et se mêlant de l’administration. Mais bientôt ce reste de déférence et d’assentiment donné au prince qui avait été son élève ne fut plus possible. Néron marchait de crimes en crimes. Sénèque , qui jusque-là prolongeait, autant que faire se pouvait, son séjour à la campagne, demanda une seconde fois à se retirer dans une terre éloignée. Sur un nouveau refus du

prince, il prétexte une maladie pour ne point sortir de chez lui. Néron comprit cet éloignement de Sénèque ; il voulut le faire empoisonner. Sauvé de ce danger par la fidélité d’un affranchi, Cléonicus, Sénèque désormais se borna, pour toute nourriture, à quelques fruits de son jardin, et pour toute boisson,

. à de l’eau courante. Il ne put toutefois échapper à la cruauté de Néron. Compromis, nommé du moins, dans la conspiration de Pison, il moùrut de cette mort admirable que Tacite, qui pourtant n’aimait point trop notre philosophe, a si bien retracée. Quelles que soient la mobilité et la contradiction des maximes de Sénèque avec plusieurs actes de sa vie, n’oublions point une telle mort ; elle compense , si elle ne les absout, bien des faiblesses.

Rhéteur, philosophe, précepteur, ministre et victime de Néron, telles sont les circonstances principales de la vie de Sénèque ; nous y rattacherons l’examen de ses ouvrages. Prenons d’abord Sénèque dans son exil ; voyons-le dans la Consolation à Helvie, qui en est la date et le fruit. Ne saisit-on pas dans ce traité le germe et comme les ébauches des pensées philosophiques de Sénèque ? N’y trouvet-on pas quelques-unes de ces influences qui devaient donner à son imagination, déjà si vive et si originale, une teinte forte et mélancolique? Cette solitude dans une contrée rude et sauvage n’a pu être perdue pour Sénèque ; il a évidemment puisé

dans la contemplation du ciel ces grandes et vives images sous lesquelles il aime à peindre le cours régulier des astres et les beautés de la nature, magnifiques descriptions que sa plume ne se lassera pas de reproduire. Du reste ces sublimes spectacles ne le consolaient pas aussi efficacement qu’il le dit, sans doute pour ne point attrister Helvie, s’il faut du moins lui attribuer cette autre consolation si peu digne de lui, la Consolation à Polybe, affranchi de Claude, dont il cherche, par les plus basses adulations, à obtenir son rappel. Rattachons à ces deux traités, personnels en quelque sorte à Sénèque, une autre et plus noble et plus désintéressée Consolation qu’il adresse à Marcia, production d’une date antérieure aux deux ouvrages que nous venons de rappeler, car elle est dédiée à une dame qui avait été en faveur auprès de Fimpératrice Livie. Jusqu’ici Sénèque, à proprement parler, ne s’érige point en philosophe ; il écrit pour les siens , pour lui-même, pour ses amis, pour se consoler et les consoler de son exil, pour chercher à en obtenir la fin. C’est là la première partie de la vie de Sénèque, et comme la jeunesse et le naturel de son talent et de son ûme; désormais il va jouer un rôle, et revêtir le manteau de philosophe ; nous ne retrouverons guère plus l’homme qu’à la fin de sa carrière et de ses ouvrages, dans ses Lettres.

Quand Sénèque avait cru devoir, pour échapper

aux défiances et à la jalousie oratoire de Caligula, se réfugier dans la philosophie, c’étail d’abord au Portique qu’il s’était adressé; aussi cette influence est-elle manifeste dans les premiers traités de Sénèque, qui en reproduisent, en y ajoutant, toutes les exagérations. Ainsi, dans la Constance, du sage , réponse, on le croit, aux attaques de la fortune qui l’exilait en Corse, Sénèque n’a pas assez d’éloges pour l’insensibilité farouche de Stilpon. Sénèque, on le voit, est à l’état de ferveur et d’intolérance philosophiques ; les maximes qu’il prêche sont un écho des déclamations entendues à l’école et non un résultat de la réflexion ; le temps et l’expérience de la vie aidant, Sénèque les adoucira ces maximes. Dans ce traité, Sénèque se prononce pour une autre exagération de sagesse, la contemplation absolue. La contemplation est le rêve de la jeunesse, quand elle n’est pas le calcul de l’égoïsme; nul n’a le droit de se retirer de la société avant d’y avoir satisfait : dans la misanthropie il entre plus de vanité que de sagesse. Rompre avec le monde, s’absorber dans les extases de la rêverie, être à soi-même son univers, son spectacle et sa fin, ce sont là les caprices jaloux du cœur de l’homme, les décevantes fantaisies de son esprit : ainsi Rousseau, dans sa petite île et sur son lac de Bienne, dans le quiétisme solitaire et orgueilleux de sa pensée, réalisait le rêve de la contemplation sen-

sualiste, et de cette mélanc olie que Montaigne appelle friande. Du reste Sénèque ne tarda pas à adoucir la rigidité de ses maximes. Ainsi dans la Tranquillité de l’dme, adressé à Serenus, capitaine des gardes de Néron, il s’écarte plus d’une fois des principes du stoïcisme. Aussi conjecture-t-on que ce traité date des commencements de l’élévatiori de Sénèque, qui semble, au début, faire allusion à son soudain changement de fortune. S’il y parle encore avec toute la hauteur de l’école du mépris de la mort et de la pauvreté, il termine en conseillant à son ami des distractions fort profanes, entre autres, l’excès passager du bon vin. Serenus sans doute outra les conseils de Sénèque; car Pline nous apprend qu’il périt lui et tous ses convives empoisonnés par des champignons : mort plus digne d’un épicurien que d’un élève du Portique.

Dans le Repos du sage , Sénèque se prononce pour la vie active avec autant d’enthousiasme que, dans la Constance du sage, il avait fait pour la vie contemplative : aussi conjecture-t-on que le Repos du sage est de l’époque où, revenu de l’exil et porté à la cour d’Agrippine, Sénèque voyait s’ouvrir devant lui la carrière des honneurs et de la fortune.

On rattache à cette même époque, mais sans certitude aucune, le traité de la Providence, adressé à Lueilius Junior, le même auquel Sénèque a dédié ses lettres. Les critiques supposent que ce traité

formait l’un des livres d’un ouvrage complet sur la morale, auquel Sénèque travailla dans les dernières années de sa vie, et dont lui-même parle dans quelques-unes de ses lettres. Le titre de la Providence ne paraît pas être le véritable titre de cet ouvrage, dans lequel en effet Sénèque n’examine pas dans toute son étendue cette grande question. Il se demande simplement : pourquoi les gens de bien sont-ils malheureux? L’homme de bien, répond Sénèque, n’est jamais malheureux; ces disgrâces, qui à vos yeux sont des malheurs, sont en réalité des épreuves; épreuves quê Dieu réserve à ses élus, aux enfants de sa prédilection, à ces justes qu’il se prépare et se destine.

La Vie heureuse n’est, sous un autre titre, qu’une

continuation du Repos du sage ; c’est en même temps une apologie de Sénèque et un témoignage curieux de la manière dont s’étaient modifiées ses opinions. Sénèque composa sans doute ce traité dans le temps où, depuis trois ans à la cour de Néron, il éveillait par sa faveur et son opulence les plaintes dont Suilius s’était rendu l’écho. Il y a oublié complètement Zénon; il ne se souvient plus que d’Épicure. Pour Sénèque la vie heureuse est un sage tempérament entre les jouissances de l’âme et celles du corps. Il déclare bien, il est vrai, que la vie heureuse est inséparable de la vertu, et que la volupté n’en est pas le but ; mais il ajoute que, sans les

chercher, la vertu reçoit les plaisirs, et s’applaudit, non de l’usage qu’elle en fait, mais des bornes qu’elle leur prescrit. Puis, déclinant insensiblement à Épicure qu’il a d’abord combattu, il ne craint pas d’avancer que, pour qui ne s’arrête point à la surface, cette morale est saine et même austère. De l’apologie de l’épicuréisme, Sénèque passe à l’apologie de la philosophie en général, ou plutôt à son apologie personnelle : * Pourquoi parles-tu plus courageusement que tu ûe vis ? Pourquoi possèdes-tu une campagne plus soignée que ne le demande l’usage prescrit par la nature? D’où vient que tu as un mobilier plus brillant que la loi ne l’admet? D’où vient que chez toi l’on boit du vin plus vieux que toi? D’où vient que l’on arrange ta maison, et que l’on plante des arbres destinés à ne donner que de l’ombre? » A quoi Sénèque répond : « C’est de la vertu et non de moi que je parle; et quand j’éclate contre les vices, c’est d’abord contre les miens; quand je pourrai, je vivrai comme il faut vivre. Les philosophes ne font pas ce qu’ils disent? Ils font cependant beaucoup par cela seul qu’ils disent, et que leur esprit conçoit des idées honnêtes; est-il surprenant qu’ils ne montent pas plus haut, ayant entrepris de gravir des pentes escarpées ? »

On s’aperçoit que Sénèque est à la cour, et qu’il a besoin pour lui-même de cette indulgence qu’il réclame pour les faiblesses de la philosophie ; c’est

alors probablement qu’il avait et pour son élève et pour ses favoris cette complaisance affable, Comitate honesta , éloge ou reproche que lui adresse Tacite. L’apologie que fait Sénèque de la nécessité ou du moins de & convenance du superflu pour la philosophie, en certaines circonstances ou positions, est évidemment une réponse indirecte et adroite à ses détracteurs. On voit, du reste, combien le traité de Sénèque ment à son titre : la Vie heureuse; en effet, l’épicuréisme, si dégagé qu’il soit des jouissances matérielles, peut-il donner le bonheur? Sénèque a mieux traité une question que devait agrandir et élever la parole chrétienne , mais dont la philosophie, dont l’homme a dû toujours se préoccuper : la Brièveté de la vie; qui en effet n’y a songé? Ce sont ces réflexions tristes de chaque jour, et les raisons qui en peuvent distraire ou consoler, que Sénèque s’attache à développer. Il peint avec vigueur et une mélancolie nouvelle le contraste de notre fragilité et de notre orgueil; il se complaît et triomphe dans le tableau éloquent de nos longues espérances et de nos courtes destinées.

Les derniers ouvrages que nous venons de passer en revue nous paraissent former la seconde période de la vie philosophique de Sénèque ; maximes de l’école exagérées d’abord, ensuite adoucies, contradictions fréquentes, éloge alternatif de la vie active et de la vie contemplative; on sent que le

SKNÈUllE.

philosophe n’est point encore fixé ; il est partagé entre les soins de l’ambition et les préceptes qu’il étale. Plus d’une fois, sous ses brillants lambris, au milieu de ses magnifiques villas, il a, je le crois, regretté les sauvages montagnes de la Corse, et cet air libre que lui apportait le vent de la mer; mais il n’en est pas moins, quoi qu’il dise, sous le charme des richesses et les séductions du pouvoir ; philosophe d’intention , plutôt que de fait. Yoyons-le donc à la cour, et dans cette lutte qu’il soutient contre un prince dont les penchants secrets n’ont pu tromper son œil clairvoyant.

Je réunis ici trois traités qui, bien qu’ils n’aient pas tous trois été composés, à la même date, se rapprochent par le sujet : les traités de la Colère, de la Clémence et des Bienfaits. Le traité sur la Colère, qui paraît le plus ancien des ouvrages de Sénèque, fut probablement publié au commencement du règne de Claude, lorsque chassé du barreau, par les ombrages de Caligula, Sénèque revint à la philosophie ; aux nombreuses allusions dont est rempli ce traité sur les excès de ce prince, on voit que s’il n’a été écrit sous Caligula même, il l’a été, quand sa mort était encore récente. Ce traité est dédié à Annéus Novatus, celui des frères de Sénèque qui, dans la suite, prit le nom de Junius Gallion.

La colère, Valère-Maxime le reconnaît, était un des vices dominants des Romains. Dans cette sou-

veraine licence que donnait au maître le droit de vie ou de mort sur l’esclave, ces violences du caprice et du luxe étaient devenues plus excessives encore. Sénèque, en attaquant cette passion, mettait donc le doigt sur une des plaies les plus vives et les plus profondes de la corruption romaine. Les conseils qu’il donne et les remèdes qu’il y apporte sont quelquefois d’une douceur admirable. N’était-ce pas, pour ainsi dire, dans la prévision des cruautés de Néron, comme sous l’impression des fureurs de Caligula, qu’il voulait, devançant un vœu sur lequel la législation moderne hésite encore, qu’on abolît la peine capitale?

Le traité de la Clémence, dédié à Néron, alors âgé de dix-huit ans, est le souvenir et comme la date de la part que prit Sénèque à l’éducation de ce prince. Ce traité est-il, comme le veulent quelques commentateurs et surtout Diderot, un trait de courage et d’indépendance de la part de Sénèque qui, ayant entrevu Néron encore caché aux Romains, aurait hasardé, sous un voile transparent de respect et de louanges, de sévères avertissements ? Ou bien est- il une flatterie simplement, un programme politique destiné à tromper Rome et sur le précepteur et sur l’élève? N’y faut-il voir que le résumé ou le fond de ces professions officielles de clémence que Sénèque mettait à tout propos, nous dit Tacite, dans la bouche de Néron ? « Néron s’imposait la clémence dans des

discours fréquents que Sénèque, afin de prouver la sagesse de ses institutions, ou pour faire admirer son esprit, publiait par la bouche de son élève. » Non, cette profession de foi politique n’était pas, comme le semble penser Tacite, une simple montre d’éloquence; c’était, je le crois, un heureux engagement que Sénèque voulait faire contracter au prince. Il faisait, je le veux bien, promettre à Néron plus sans doute qu’il ne devait tenir, et là comme ailleurs l’exagération se retrouvait ; mais au fond c’était un sentiment vrai autant qu’une grande pénétration qui lui dictait ces éloges et ces recommandations de la clémence. Si les éloges donnés au gouvernement de Néron n’étaient pas précisément un trait de courage, ce n’était donc pas non plus une basse flatterie. Sénèque, avec une franchise qui parait de la vérité, se rend cette justice que jamais il n’a usé de lâches complaisances envers Néron, et qu’il avait plutôt à se reprocher la rudesse que les douceurs de son langage.

Si du reste Sénèque avait pu un instant se faire illusion, je ne dis pas sur le caractère de Néron, mais sur l’effet de ses leçons, cette illusion fut bientôt dissipée : les Bienfaits sont, sous ce rapport, la rectification de la Clémence ; ils furent, en effet, composés dans les dernières années de la vie de Sénèque, de l’an 60 à 65 probablement, à cette époque où s’apercevant du changement de Néron à son égard,

Sénèque, sous prétexte de soigner sa santé, affectait de se retirer de la cour, d’éviter l’aspect du public et de vivre dans la solitude. Nous n’examinerons point ici, au point de vue de la critique littéraire, ce traité, un des plus considérables de Sénèque, et auquel, entre autres défauts, ne manquent ni les digressions ni les redites; nous tâcherons d’y saisir et d’en faire ressortir une autre face. Tout ce traité nous semble être une protestation contre ces biens que Sénèque avait reçus de Néron dont alors il voulait secouer le joug. Au soin qu’il prend, en plusieurs endroits, de montrer que les bienfaits d’un tyran n’obligent pas ; aux nombreux exemples qu’il cite à l’appui de cette opinion, ne peut-on reconnaître une secrète impatience de ces richesses et de ces bienfaits, faveurs dont Néron veut l’enchainer? Remarquez-le bien en effet : dans ce traité, Sénèque semble moins occupé (qu’on me pardonne cette conjecture) à vanter la bienfaisance, qu’à dire comment elle se peut gâter par la manière dont elle s’exerce ; il y met tant de conditions, il y veut tant de délicatesse, que l’ingrat sera bien maladroit, s’il ne trouve quelque prétexte plausible et même à ses yeux honnête de se délivrer d’un fardeau, toujours pesant à notre orgueil plus encore qu’à notre légèreté, le fardeau de la reconnaissance? Quoi qu’il en soit, cette tentative d’empoisonnement de la part de Néron sur Sénèque, que nous avons mentionnée, • •

était venue détruire entre le précepteur et l’élève ces dernières déférences qui les liaient encore en apparence l’un à l’autre. Sénèque vécut désormais entièrement retiré à la campagne ; il y vécut avec sa belle et vertueuse épouse Pauline, occupé en grande partie à écrire ses Lettres qui sont, sans contredit, le meilleur de ses ouvrages, et celui où la philosophie se montre sous de plus douces et plus naturelles couleurs. Mais , avant de parler des Lettres arrêtons-nous au traité des Questions naturelles. Ébauché en même temps que la consolation à Helvia et la consolation à Polybe, ce traité ne fut achevé que dans les dernières années de l’auteur. « Je ne m’abuse pas, dit-il en s’adressant à Lucilius, sur la grandeur de l’édifice dont je pose les .fondements dans ma vieillesse; je la sens cette vieillesse qui me talonne, qui me reproche les années consumées dans des soins frivoles : c’est une raison de plus pour me hâter, et pour compenser à force d’activité la perte d’une vie mal employée. Il faut prendre sur la nuit pour étendre la durée du jour, retrancher les occupations inutiles. Que l’âme ne se consacre plus qu’à elle; qu’à l’instant de fuir le monde, du moins elle jette un regard sur elle-même. Oui, la résolution en est prise ; elle va s’aiguillonner, mesurer la brièveté du temps qui lui reste, et, par l’emploi judicieux de la vie présente, regagner toutes les heures qu’elle

a perdues. Le repentir est le guide le plus fidèle dans la voie du bien. Ce langage serait encore le mien, si je n’étais qu’un enfant ou qu’un jeune homme; mais c’est dans mon déclin que je mets la main à cette œuvre sérieuse, grave, immense. Je ferai ce que l’on fait en voyage : quand on est parti trop tard, on compense le délai par la vitesse. » Puis, dans une préface qui, par la grandeur des idées, la magnificence du langage, rappelle ces contemplations de la nature, ces extases religieuses et poétiques auxquelles Sénèque, dans son exil, aimait à s’abandonner, à la vue du ciel et de la mer, il s’écrie : « Sur tous les points de la terre, c’est de la même distance que nos regards se dirigent vers les cieux. Pourvu donc que mes yeux ne soient pas privés de ce spectacle dont ils ne se peuvent rassasier; pourvu que je puisse contempler la lune et le soleil, observer les autres astres, suivre leur lever, leur coucher, leurs distances, rechercher les causes de leur accélération et de leur ralentissement ; admirer pendant la nuit ces milliers • d’étoiles brillantes, dont les unes sont fixes, tandis que les autres s’écartent à une distance plus considérable et roulent dons le même orbite ; pourvu que je vive au milieu de ces grands objets, que j’habite avec les dieux autant qu’il est permis à un faible mortel, et que mon âme, aspirant à contempler sa véritable patrie, se tienne toujours dans

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cette sphère élevée, ^ue m’importe la fange que je foule à mes pieds? »

En dehors de l’histoire qui retrace les guerres et les révolutions des empires, n’y a-t-il pas une autre histoire et plus noble et plus utile à composer, l’histoire des bienfaits des dieux, e’est-à-diredesbienfaits de la nature répandus par les dieux? Tel est le point de vue philosophique nouveau sous lequel, dans les Questions naturelles, Sénèque examine l’histoire de la nature, prenant pour ainsi dire en pitié les écrivains qui se sont consumés à retracer les exploits, ou, si l’on veut, les crimes des héros, au lieu de consacrer leur talent à peindre et à faire aimer les bienfaits des dieux et les beautés de la nature. Après cette exposition à la fois simple et imposante, Sénèque fait un aveu qui doit d’avance obtenir grâce pour les nombreuses erreurs de sa physique : il reconnaît combien, jusqu’à lui, la science a été faible et incertaine : ainsi le respect, l’indulgence qu’il a pour ses devanciers, nous portent tout d’abord à lui accorder la même bienveillance. Si Sénèque signale l’imperfection de la science, il a aussi le pressentiment de ses découvertes futures : Veniet tempus , quo posteri tam aperta nos nescissc mirentur.

La physique n’est du reste pour Sénèque qu’un prétexte à des applications morales, à des peintures vives et piquantes des mœurs romaines. S’il parle de la composition des miroirs, il montrera surtout

l’abus que la coquetterie et le vice en ont fait. Traite-t-il des poisons ? Il abandonnera sans scrupule l’histoire naturelle pour faire une sortie éloquente contre les incroyables recherches de la sensualité romaine. Bien que déplacées dans un ouvrage scientifique, ces déclamations n’y déplaisent point ; en effet, pour Sénèque, il l’annonce lui-même, le principal, c’est l’application morale : la physique n’est que l’accessoire. Toutefois Sénèque n’a pas seulement pour but de flétrir les raffinements de la sensualité romaine ; il se propose une autre tâche : il veut dissiper, par l’explication des phénomènes célestes, les erreurs superstitieuses et les vaines frayeurs. A ce point de vue, il est l’élève et le continuateur, mais le continuateur religieux d’un poète qu’il aime à citer, de Lucrèce. Ainsi, a-t-il à examiner les effets de la foudre? il laisse bien vite la question physique pour ne s’occuper que de la question philosophique. Il suit la même règle pour tous les grands phénomènes, pour les révolutions soudaines ou ordinaires de la nature. Ce qu’il veut avant tout apprendre à l’homme, c’est à ne point craindre la mort ; c’est à se reconnaître au-dessus de ces forces brutes qui le peuvent écraser. Ce sont là les grandes questions que Sénèque se plaît à traiter ; mais, il faut le dire, ces questions que Sénèque pose au début de son ouvrage, il les abandonne ensuite. Peut-être a-t-il reconnu qu’il était

impuissant à les traiter, à les résoudre du moins? Mais il les agite, il les soulève avec effort ; n’est-ce pas déjà beaucoup ?

Chercher dans l’étude des phénomènes célestes ou naturels des leçons morales et des instructions populaires ; au delà de la terre, apercevoir le ciel, c’est une des premières pensées de Sénèque; il fait cependant servir l’étude de la nature à d’autres enseignements. En voyant l’ordre merveilleux de l’univers, il se demande qui l’a établi. Disciple heureusement infidèle de Lucrèce, il répare, il corrige les erreurs de son maître. Lucrèce, dans le dessein où il était de détruire les dieux, les montre ou indifférents aux choses humaines , ou aveugles dans leurs vengeances. Si nous l’en croyons, leur foudre s’égare, frappe au hasard, et, au lieu du coupable, souvent atteint l’innocent. Impuissants ou imprévoyants, les dieux n’épargnent pas même les temples qui leur sont élevés. Sénèque venge les dieux de ces reproches de Lucrèce. Amené par ses pensées à une autre question plus grave, la question du destin, Sénèque essaye delà résoudre ; mais sans trancher cette question qui est l’éternel embarras des . philosophes.

Nous voici arrivés au dernier et au plus précieux des ouvrages de Sénèque, les Lettres.

Les Lettres de Sénèque sont, de tous ses ouvrages, celui qu’on aime le mieux à relire. Si elles n’ont pas

été entièrement écrites pour la confidence, elles ne l’ont pas été non plus pour le public, comme les lettres de Pline le Jeune. Sénèque, tout d’abord, s’y montre plein d’un sentiment vrai et d’un désir continuel de réformes morales. Les conseils qu’il donne à Lucilius, il les prend pour lui-même; et cette leçon qui s’applique et doit profiter également au maître et au disciple, communique aux paroles de Sénèque un naturel et un intérêt que n’offrent pas les Traités. « Je ne crois pas, a dit M. de Maistre, que dans les livres de piété on trouve, pour le choix d’un directeur, de meilleurs conseils que ceux que l’on peut lire dans Sénèque. » Sénèque est en effet un directeur spirituel, un médecin des âmes ; c’est le titre, disons mieux, la mission qu’il se donne lui-même, dans ses Lettres. Ici Sénèque ne fait plus de systèmes de philosophie ; il n’est plus tout entier à Zénon ou à Ëpicure ; d’Épicure et de Zénon il ne prend que ce qu’il y a de bon : il ne se drape pas et ne se pose plus en philosophe, il est homme. On voit qu’il a souffert dé la vie, et qu’il y est devenu plus tolérant, c’est-à-dire plus sage. Il prêche bien encore la retraite, mais plus simplement; ilia donne seulement comme un refuge et un remède à l’âme malade, et non comme une orgueilleuse séparation ; et en la conseillant, il la place sous l’œil de Dieu. Il accepte doucement la vieillesse, et, sans la braver, envisage la mort résolûment, se préparant

contre elle par une vie meilleure. Ses réflexions, et sur la mort et sur la vieillesse, sont pleines de charme et portent le cachet de la plus pure morale. Oh! que je l’aime mieux, quand le stoïcien est tout simplement un bon et tendre mari; quand, triste et malade, il consent à se laisser soigner par sa chère Pauline !

Mais il est un point sur lequel Sénèque, en vieillissant, ne se rétracte pas, qu’il exalte au contraire, c’est le suicide. Le suicide est pour Sénèque l’idéal delà philosophie, et de la doctrine stoïcienne la partie qu’il retient avec le plus d’amour. Le suicide, dans les Lettres, s’est cependant aussi modifié ; il n’a plus ces violences dont Caton, le type du suicide, n’avait pu se défendre : le suicide est devenu épicurien ; ce n’est plus un sacrifice, mais un plaisir, un dernier privilège que les Romains se sont réservé, et, après une vie de satiété et d’ennuis, la volupté suprême. Comment s’était conservée, au milieu des vérités qui illuminent la morale de Sénèque, cette dernière et triste erreur du suicide? La tyrannie la rendait nécessaire ; et ici, il faut restituer à certains morceaux des écrits de Sénèque le sens qu’ils avaient au moment où Sénèque les composait, et qui, au lieu de déclamations qu’ils nous paraissent, en faisait des avertissements utiles et directs. Ne nous étonnons pas de voir Sénèque tenir constamment les Romains dans la crainte et sous le coup de la mort ;

de le voir nous montrer les grands tremblants au faîte de leur puissance et saisis de vertige, quand de cette élévation leurs regards viennent à plonger dans l’abîme qui est à leurs pieds. Cet abîme, en effet, est toujours ouvert ; victimes et bourreaux, délateurs et accusés y tombent pêle-mêle. Tacite est à cet égard le commentaire nécessaire et terrible de Sénèque.

Ainsi les Romains étaient forcés de compter la mort, une mort prématurée et commandée par la tyrannie, au nombre des accidents ordinaires; et cependant, emportés qu’ils étaient par l’ivresse des plaisirs, ils ne s’en voulaient point laisser distraire par cette sombre et importune prévision ; ils s’arrangeaient donc pour avoir, le cas échéant, contre cette éventualité un remède tout prêt : ce remède, c’était le suicide; recette commode qui conservait aux voluptueux la sécurité de leurs plaisirs, aux philosophes l’indépendance de leur pensée. Ainsi se rencontrent, dans un même dénoûment, et Sénèque et Pétrone.

Ces prévoyances, du reste, et ces méditations de la mort, qui reviennent plus fréquemment dans la dernière partie des Lettres de Sénèque, n’ont point la roideur et l’exagération des autres morceaux de ce philosophe sur le même sujet. Sénèque, on le sent, se prépare simplement à cette mort qu’avait déjà essayée sur lui Néron, et qui ne se pouvait

i68 SÉNÈQUE.

longtemps faire attendre. Ce n’est plus, je cite ses propres expressions, ce n’est plus un philosophe en chaire, cathedrarius philosophm, c’est un. sage qui, sans faste, se dispose à mettre ses maximes en pratique. Vienne le centurion envoyé par Néron, et Tacite nous pourra tracer de Sénèque mourant ce tableau où il y a quelque chose de la mort de Socrate. Sénèque a donc confirmé par sa mort ses maximes ; il a cru ce qu’il avait enseigné : la vertu lui est venue en la prêchant aux autres. Telle me semble, en effet, avoir été la marche des opinions de Sénèque, et la révolution qui s’est faite en lui. Dans son premier âge philosophique, il me paraît faire de la philosophie un texte à déclamations ; plus tard il tempère, mais sans les corriger suffisamment, ces amplifications stoïciennes; enfin, l’âge et la menace toujours présente de Néron s’y joignant, Sénèque, faible et indécis jusque-là, n’hésite plus. Toutes ses dernières lettres sont empreintes d’une douce et profonde résignation. Voici, par exemple, sur la mort, une méditation presque chrétienne ; « Pour moi, dans ma vieillesse, je m’applique à ne plus désirer ce que je désirais dans mon enfance. J’y songe toute la nuit, j’y songe tout le jour; ma seule occupation, ma seule pensée, est de guérir les maux invétérés de mon âme. Je tâche que chaque jour soit en raccourci ma vie entière, non que je le saisisse comme s’il était le dernier, mais je le con-

sidère comme s’il pouvait être le dernier. Je vous écris cette lettre avec l’idée que la mort peut m’appeler pendant que je l’écris. Je suis tout préparé à quitter la vie. Avant la vieillesse, je pensais à bien vivre ; aujourd’hui, je pense à bien mourir; car c’est bien mourir que de mourir sans regret. Ce ne sont pas les années, ce ne sont pas les jours, qui feront que nous aurons assez vécu, ce sera la disposition de notre âme. Pour moi, mon cher Lucilius, j’ai vécu autant que je voulais ; j’attends la mort comme un homme qui n’a plus besoin de rien. «

Tel fut Sénèque : déclamateur d’abord, philosophe ensuite, sage enfin. Sénèque a exercé une grande influence sur son siècle. Il a été doublement chef d’école , et comme écrivain et comme philosophe. Comme écrivain, c’est de lui que relèvent Pline l’Ancien, Florus et Tacite : « Tacite, dit Montaigne, ne tire pas mal à l’escrire de Sénèque. » Même Quintilien, quoiqu’il s’en défende, tient de lui. Son influence sur ces écrivains est manifeste; on retrouve en eux l’expression brillante, le tour pittoresque, le trait de Sénèque et sa recherche aussi quelquefois. Mais Sénèque a agi plus fortement encore sur leur pensée que sur leur style. Si, sous la plume de Tacite, l’histoire prend cette teinte philosophique, ce tour dramatique, cette forme sentencieuse qui piquent l’esprit, provoquent la réflexion, sans doute c’est à son génie qu’il faut principale-

ment attribuer cette physionomie nouvelle et profonde donnée à l’histoire; mais il faut bien aussi y reconnaître l’influence de Sénèque. Nous avons indiqué cette pensée de Sénèque qui, dans un passage du Traité îles Bienfaits, regrette que des hommes distingués consacrent ou plutôt perdent leur temps à enregistrer laborieusement, au lieu de3 présents de la natui'e, les folies des conquérants, et à immortaliser les ravageurs de l’humanité, quand ils en devraient plutôt célébrer les bienfaiteurs. Qu’est-ce que cette idée, sinon le germe de l’histoire philosophique, de celle qui tient moins compte des faits que des conséquences qu’ils ont amenées, et substitue dans les annales de l’esprit humain l’histoire de la civilisation à celle de la guerre, qui n’est qu’une barbarie organisée ? Ce tour philosophique se retrouve surtout dans les discours qui, dans les historiens, sont comme la partie plus particulièrement morale ou politique de leurs ouvrages.

Mais voici un autre historien où, moins remarquée, l’influence de Sénèque n’est pas moins sensible. Cet historien, c’est Quinte Curce. On a cherché, sans le pouvoir fixer encore, à quelle époque il fallait placer Quinte Curce : on peut , sans risquer de se tromper, le rattacher à l’école de Sénèque; il a, sinon le cachet de son style, du moins celui de sa pensée. Ses réflexions sur la fragilité des prospérités humaines, ses sympathies pour les malheurs

de Darius, et jusqu’à ce discours qu’il prête aux Scythes, discours où la satire du luxe et de la corruption est, comme dans Tacite, mise en regard de la simplicité des barbares, tout cela indique clairement le voisinage et l'influence de l’école de Sénèque.

Sénèque a donc, sinon le premier (son père y est pour quelque chose), du moins plus qu’aucun autre, provoqué le grand mouvement intellectuel qui a régénéré et fécondé le second siècle de la littérature latine. Mais, quelque gloire qui lui en revienne, elle n’est pas entièrement sienne toutefois : il en faut reporter à l’Espagne elle-même une partie. L’Espagne en effet joue, à cette époque, un rôle considérable dans l’histoire de l’esprit humain : elle exerce sur la littérature et la société romaine une puissante action. Si une lumière nouvelle pénètre dans la littérature latine ; si le monde romain s’ouvre, ainsi que le sénat, à des peuples et à des idées auxquels jusque-là il avait été fermé , cette tolérance lui vient du dehors, lui vient de l’Espagne. On a beaucoup et justement signalé l’influence delà Grèce sur le génie romain ; il y a eu sur sa littérature une autre influence moins remarquée et aussi heureuse, c’est celle qu’ont exercée, à dater du siècle d’Auguste, les écrivains espagnols et africains. A partir de ce moment, dans le monde romain et au sein même de Rome, il se fait, par le peuple

conquis chez le peuple conquérant, une révolution insensible, mais profonde. Des idées de tolérance, d’unité, de civilisation, de paix universelle, d’égalité politique s’y répandent. Pline l’Ancien va les reproduire; Florus les redit : c’est la revanche des peuples vaincus et la préparation de l’égalité future.

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Nosse naiuram : niliil babel in se hujus niateriæ traciatio pulcbrius.

(Sénèque, Quæstiones naturelles , V, 14).

Pline vint au monde sous Tibère, l’an 23 de Jésus-Christ. Est- il né à Côme ou à Vérone? La critique hésite entre ces deux villes. Longtemps Vérone a eu sans contestation la gloire d’avoir donné le jour à Pline ; mais cette gloire, Côme la lui a plus tard disputée, et maintenant on regarde Côme comme la véritable patrie de l’immortel naturaliste. Pline passa ses premières années dans son pays natal ; puis il vint à Rome, où il eut pour maître le grammairien Apion, que Tibère appelait un tambour et que lui Pline appelle un tambourin ; il y vint sous Caligula. Sous Claude, il y vit ce fameux com-

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bat livré par les troupes romaines à un poisson monstrueux qui était venu échouer dans le port d’Ostie. Sous ces trois empereurs, ainsi que sous Néron, Pline vécut sans doute complètement ignoré ; car il serait au moins téméraire de conclure des paroles de Pline sur Lollie Pauline, qu’il avait été admis à la cour de Caligula. Au dire de Pline le Jeune, Pline le Naturaliste n’aurait composé son Traité des mots douteux ou des difficultés de la langue latine, que pour échapper aux délateurs et aux soupçons de Néron. Pline le Jeune va trop loin : pourquoi donner à son oncle, après la chute de la tyrannie, le rôle de persécuté? L’obscurité de Pline ne le protégeait-elle pas naturellement contre les défiances et le mauvais vouloir du despotisme?

A l’âge de vingt-deux ans, Pline passa en Afrique; un an après, il alla servir en Germanie sous Lucius Pomponius, dont il sut se concilier l’amitié, et qui lui confia le commandement d’un corps de cavalerie ; Pline avait déjà composé son Traité sur l’art de lancer le javelot (De jaculatione equeslri ) : cet avancement n’était donc qu’une juste récompense. Plus tard, Pline écrira, par reconnaissance, la vie de Pomponius. Dès lors Pline emploie, au profit de la science, le repos que lui laissent ses occupations militaires. Il étudie les contrées qu’il parcourt, visite la source du Danube, et reconnaît les Ghauques, qui habitent plus au nord et sur les bords de l’O-

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céan germanique. Puis, des bouches de l’Èbre et du Wéser, il ira, comme Germanicus, reconnaître les rives de la mer du Nord et la Chersonèse cimbri-

que; il visitera peut-être aussi les provinces romaines à l’ouest du Rhin. Cependant, sur les rives germaniques, cen’est pas lanaturequi lui apparaît, c’est l’image même de Rome. Il croit voir en songe l’ombre de Drusus : elle lui ordonne d’immortaliser sa mémoire, et de faire l’histoire de toutes les guerres entreprises dans la Germanie. Aussitôt Pline rassemble les matériaux d’un ouvrage qu’il achèvera plus tard.

L’an 52 de Jésus-Christ, il retourne à Rome avec Pomponius ; ce fut alors qu’il abandonna la carrière militaire pour se livrer entièrement au barreau et aux lettres.

Grammairien et rhéteur habile plutôt qu’orateur ' éloquent, il ne plaide que peu de causes. Déjà cependant, il prélude à sa gloire; déjà, selon l’expression de Tacite, il glisse son nom sur les tables Re la renommée. 11 publie les guerres de Germanie, demandées par l’ombre de Drusus. Pour échapper au tumulte de Rome, il se retire quelque temps à Côme; mais bientôt il quitte sa retraite, il part pour > l’Espagne citérieure, où il est nommé procurateur de César. Quand il revient à Rome, Vespasien est sur le trône ; Pline, qui l’a connu dans les guerres de Germanie, en est accueilli avec la plus grande

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faveur. Tous les matins, avant le lever du soleil, Vespasien l’appelle auprès de lui; bientôt il le nomme préfet de la flotte romaine en station à Misène et chargée de surveiller toute la Méditerranée occidentale. L’an 79, Pline était à Misène; on vint lui annoncer qu’on apercevait à l’horizon comme un nuage qui s’élevait en forme d’arbre. Aussitôt Pline se fait transporter à Résina. Là, il observe le phénomène d’assez près, note les principales circonstances, puis se retire ; çt comme l’éruption ne paraît pas dangereuse, il s’endort en toute sécurité. Bientôt les pierres pleuvent sur la maison où il re- 'pose; la cour en est déjà remplie. Pline se lève, il veut s’embarquer ; mais la mer est trop agitée, il reste sur le rivage, et bientôt il expire étouffé par les cendres et les çxhalaisons sulfureuses du volcan : il avait cinquante-six ans. Ainsi périt Pline, le jour même qui vit disparaître Pompeïa et Herculanum ; il meurt victime de son amour pour la science, et les flammes du Vésuve qui ont dévoré l’orgueilleux Empédocle, éclairent les tristes et majestueuses funérailles de l’historien de la nature.

Comment, au milieu de ses occupations militaires, de ses travaux de grammairien, d’orateur ét d’historien, Pline a-t-il pu rassembler les matériaux de son Histoire naturelle? Son neveu nous l’apprend. A toute heure du jour, Pline lit ou se fait lire, écrit ou dicte : le matin, le soir, pendant le repas, au bain,

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en voyage même, il a toujours avec lui un lecteur ou un secrétaire. Quand il se rend dans l’Espagne cité- * rieure, il recueille assez de notes pour en faire cent soixante gros volumes. Ces extraits sont précieusement conservés et auront plus tard un grand prix : Largius Liciniusen offrira jusqu’à 400 000 sesterces.

Pline reconnut dignement les faveurs de Vespasien en publiant son Histoire naturelle qui a immortalisé le règne de ce prince, protecteur des lettres et des sciences. Dans une préface, qui est en même temps une épître dédicatoire à Titus, Pline expose le but de son ouvrage ; on est fâché qu’il n’en paraisse pas comprendre, ou du moins que, par un artifice oratoire mal placé, il en diminue la gran- \ deur. « Les volumes que je vous dédie, dit-il à i Titus, ne supposent qu’un travail vulgaire. Ici, point de champ pour le génie, d’ailleurs si médiocre en moi; point de dialogues, de digressions, de harangues; point d’incidents merveilleux, d’épisodes variés, de détails agréables, à qui conte ou à qui écoute. Je décris la nature, c’est-à-dire tout ce qui existe, et dans la partie la moins noble, souvent en termes agrestes, exotiques, barbares même. Puis la route sur laquelle je voyage n’est ni battue, ni attrayante. » Ce sont là regrets de rhéteur. Non, ce travail n’est vulgaire, ni la matière n’est ingrate; c’est au contraire la plus riche et la plus noble qui se puisse traiter. La nature tout entière ! fut-il ja-

ir»

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mais sujet plus vaste et plus magnifique? Pline, cependant, l’agrandit encore; son livre en effet n’est pas seulement l’histoire de la nature; c’est, il le dit lui-même, une encyclopédie où viennent se réunir et aussi se heurter quelquefois toutes les sciences et tous les arts..

Nous n’esquisserons pas le plan de l’histoire naturelle; dans Pline ce que nous voulons surtout considérer , c’est la pensée philosophique et le style , le disciple de Sénèque et l’écrivain. Pline, nous l’avons dit , relève de Sénèque ; l’histoire naturelle est , pour lui comme pour celui-ci , un texte de réflexions, ajoutons de déclamations morales. C’est ainsi que les conquêtes de l’industrie ne sont guère à ses yeux que des occasions nouvelles de luxe et de vices. Écho de Sénèque, entendez-le encore maudire la navigation , et le lin , c’est-à-dire les voiles qui en étaient alors le plus puissant mobile. Mais si les arts entretiennent le luxe, en revanche ne viennent-ils pas en aide à la faiblesse humaine? En échangeant leurs produits, les hommes, il est vrai, échangent quelquefois et multiplient leurs vices; mais n’agrandissent-ils pas aussi leurs idées? Les voiles, cette invention que vous blâmez, ont rapproché des mondes qui sans cela ne se seraient jamais connus

La science aujourd’hui considère autrement les

progrès du luxe, qui sont aussi ceux de l’industrie; là où le monde ancien voyait une ruine, nous

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voyons une ressource et presque une rénovation sociale : qui se trompait ?

Ce n’est pa3 seulement contre la navigation, c’est même contre les expériences de l’agriculture que s’élève Pline l’Ancien, quand, à l’exemple de Sénèque, il condamne ces travaux qui tourmentent incessamment la nature, non pas pour lui demander ce qu’elle peut et doit légitimement donner, mais pour lui arracher ce qu’elle voulait, ce semble, refuser à nos caprices. Quelle sensualité, par exemple, dans l’abus des parfums! Aussi la verve de Pline éclatet-elle contre ces délicatesses raffinées, contre ces incroyables recherches que les Romains portaient dans l’usage des parfums. C’était là une des grandes satisfactions de la sensualité romaine ; encore cette douce ivresse ne lui suffisait pas, il lui en fallait une autre plus forte et plus dangereuse ; à cette époque, les excès du vin sont une des plus communes et des plus honteuses jouissances de Rome corrompue. On sait avec quelle énergie Sénèque avait déjà flétri cette passion : Pline n’a pas contre elle moins de force et d’indignation.

Mais Pline ne prend pas seulement de Senèque les déclamations morales, il en prend aussi l’esprit noble et humain , la pensée du progrès; après lui, il admire et proclame la mission civilisatrice de Rome : « Qui ne voit que le majestueux empire de Rome, ayant réuni l’univers, a fait avancer la civi—

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lisation par T universalité des échanges et les communications qu’engendre une paix heureuse ? Qui ne sait que tout ce qui était caché jadis a dû être dès lors à l’usage de -tous? » La passion de Pline, c’est la science. Avec quel enthousiasme il rappelle les découvertes astronomiques de Sulpicius Gallus qui expliqua au vulgaire les éclipses du soleil et de la lune ; de Thalès de Milet, qui prédit l’éclipse de soleil qui eut lieu sous le règne d’Alyatte ; d’Hipparque, qui dressa des tables du cours de ces deux astres pour six cents ans : « On croirait, dit-il, l’astronome admis au conseil de la nature. Génies vastes et plus qu’humains , d’avoir ainsi surpris la loi de ces deux grandes divinités, et affranchi d’effroi la malheureuse espèce humaine, qui tremblait en voyant dans chaque éclipse l’annonce de quelque grand crime, ou craignait la mort des astres, ou qui attribuait à des enchantements les éclipses de la lune, et venait à son secours en faisant un bruit discordant; gloire à vous, interprètes dil ciel, génies aussi étendus que la nature ! » « Nous sommes vraiment des ingrats, dit-il ailleurs, pour ceux dont les travaux et les recherches nous ont éclairés. Telle est l’étonnante lèpre de l’esprit humain : des scènes de carnage et de sang remplissent nos annales, et les crimes des hommes sont la seule leçon offerte à qui ignore le monde qu’il habite. » Puis il s’indigne contre l’abandon où est tombée la science, contre

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cette soif de l’or qui, aux recherches désintéressées de l’étude, préfère les satisfactions matérielles :

« Je ne puis trop in’étonner que tant d’hommes se soient livrés à des recherches si pénibles sur une terre en proie aux discordes , morcelée en tant d’empires , c’est-à-dire de factions , malgré la guerre, malgré une hospitalité souvent infidèle , et des routes interceptées par des pirates ennemis du . genre humain; tandis qu’aujourd’hui, au sein d’une paix heureuse, sous un prince que charment les progrès de la civilisation et des arts , on ne se met nullement en peine de faire de nouvelles recherches. Que dis-je? on n’étudie pas même les découvertes que les anciens ont faites. Une foule immense de navigateurs parcourt aujourd’hui, il est vrai, l’étendue des mers; mais qui les entraîne? L’amour de l’or, et non celui de la science. Ces cœurs aveugles, et que l’avarice seule fait palpiter, ne songent pas même que la science leur aplanirait la route. En ce moment même beaucoup de gens tournent mes travaux en ridicule ; ils les accusent de frivolité; mais quelque peine qu’ils me coûtent, c’est une grande consolation pour moi de partager ce dédain avec la nature, s Aussi préfère-t-il aux conquêtes de la guerre les conquêtes pacifiques de l’agriculture : « Grâce à la paix dont jouit l’univers sous l’immense et majes-

tueux empire de Rome, nous voyons réunis dans

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la même société des hommes de tous les climats et de toutes les nations; nous voyons les montagnes mêmes, qui portent leurs cimes jusque dans les nues, nous offrir le tribut de leurs plantes et de leurs productions diverses. Il a suffi de quelques découvertes pour placer des hommes au rang des dieux; et combien n’en connaissons-nous pas qui sont devenus célèbres par les plantes auxquelles on a donné leur nom ? éternelle et douce récompense de leurs bienfaits! » Bernardin de Saint-Pierre, s’inspirant de Pline, a dit : « Je me suis souvent étonné de notre indifférence pour la mémoire de ceux de nos ancêtres qui nous ont apporté des arbres utiles. Les noms de ces bienfaiteurs sont, pour la plupart , totalement inconnus , cependant leurs bienfaits se perpétuent pournous d’âge en âge. Certainement, si j’avais quelque souhait à faire pour perpétuer mon nom, j’aimerais mieux le voir porté par un fruit en France , que par une île en Amérique. Le peuple, dans la saison des fruits, se rappellerait ma mémoire ; mon nom , dans les paniers des paysans, durerait plus gravé que sur les colonnes de marbre. Je ne connais point, dans la maison de Montmorency, de monument plus durable et plus cher que la cerise qui porte son nom. »

Mais quoi ! cette Histoire naturelle conçue dans une telle pensée de pitié pour l’homme et d’admiration pour la science, serait-elle entièrement vide de la

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divinité ? Bernardin de Saint-Pierre, que nous citions tout à l’heure, ne pouvait se résoudre à le penser, et ne sachant où trouver dans Pline le dieu qu’il y cherchait, il a supposé que les pages où Pline le montrait, nous ont été dérobées. Malheureusement cette supposition n’est guère probable. Pline n’est pas déiste, il est panthéiste. S’il fait quelquefois reparaître les dieux que souvent il supprime, c’est pour les mettre au-dessous de l’homme : il leur en veut de nos misères , de nos faiblesses , de nos erreurs. Son âme, qu’il affecte de nous montrer découragée et chagrine, au fond, elle est tendre et sympathique.

Ce n’est pas à la misanthropie , c’est au contraire à l’amour de l’humanité qu’il faut attribuer sa tristesse. Notre infirmité fait le désespoir de Pline. En la contemplant, il se laisse aller, comme Lucrèce, à un sombre découragement. Il faut pourtant que, maudissant les dieux, il ait où se prendre et se satisfaire. Alors son amour trompé se reporte sur la nature : c’est elle qu’il adore, qu’il exalte, qu’il déifie.

Après avoir examiné dans Pline l’historien philosophe de la nature, il faut considérer l’écrivain. L’écrivain est quelquefois rhéteur. C’est le rhéteur, nous l’avons dit, qui regrette de traiter une matière où les ornements ne sont pas possibles, et dans plu- , sieurs parties de son ouvrage, se laisse aller à des déclamations importées de l’école, a recours à des transitions laborieusement étudiées, à des tours

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prétentieux et à des expressions obscures et tourmentées. Ces morceaux, où éclate cependant tant de verve et de pompe, ne sont point pour nous les passages où se révèle le vrai mérite de Pline ; esquisses brillantes, mais trop fortement colorées, ils manquent de cette simplicité qui devrait être la première qualité de l’hi3torien de la nature. La beauté réelle et l’originalité de Pline sont ailleurs.

Là où est le génie d’un peuple, là doit être la richesse de son idiome. Malgré les efforts de tant d’immortels écrivains, la langue philosophique n’a jamais été entièrement importée et naturalisée à Rome. La veine romaine était ailleurs. C’est dans l’agriculture et les arts qui s’y rattachent, qu’il faut chercher l’originalité native de Rome ; c’est là que nous trouverons la fécondité de l’idiome romain. De Caton jusqu’à Pline, ni Varron, ni Virgile, ni Columelle n’ont pu épuiser cette profonde et brillante veine. Pline la retrouve malgré lui, et sans qu’il la cherche. Elle pénètre, féconde et vivifie ses pages ; elle donne à son style une souplesse, une variété, une abondance, un naturel qu’ailleurs on regrette souvent. Quelle flexibilité, quel éclat, et en même temps quelle merveilleuse facilité d’expression! Dans la peinture des abeilles, Pline l’Ancien rappelle Varron et Virgile; il les égale même dans la description des lieux où se plaisent les différentes espèces d’arbres. Son style est ferré , dit Rollin ; expression fort

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juste et fort pittoresque; il semble en effet qu’en peignant, et pour ainsi dire en traversant les différents règnes de la nature et comme les couches diverses du globe, le style de Pline s’y teigne et s’y trempe d’une sombre, mais forte couleur, et y puise une singulière vertu.

Ici, qu’il me soit permis d’indiquer entre les anciens et les modernes une différence caractéristique. Les anciens ont pour la nature une espèce d’amour naïf, de sympathie tendre et vive que n’ont pas les modernes. Ainsi, pour Varron, Virgile et . Pline, l’histoire d’un arbre, d’une plante, d’une fleur, est presque l’histoire d’un être vivant ; ils en étudient, ils en savent les habitudes, les inclinations et comme les plus secrets mystères. Ces fleurs, ces plantes, ces arbustes, les modernes les décrivent aussi; mais s’ils les décrivent, ils ne les font pas aimer. Aussi l’expression, ou plutôt ce qui est la vie du style, la simplicité de l’expression leur manquet-elle souvent. Voyez Buffon : il a de l’écrivain les qualités les plus brillantes, la pompe, l’éclat, l’élévation soutenue du style; mais la naïveté de . Pline, alors qu’il décrit une fleur, une plante, Buffon ne la possède pas. Cependant, au - siècle même de Buffon, un homme retrouva dans son amour pour les champs et la solitude, les couleurs qui manquaient à Buffon et à la langue française. Voulez-vous admirer cette expression simple, mais ani-

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mée, qui convient à la description de la nature? lisez ces lettres où Rousseau décrit à M. de Malesherbes, avec un si grand charme, ses vagues et insouciantes rêveries, ses douces promenades de philosophe et de botaniste. Vous y sentirez cet amour primitif de la nature qui inspire les écrivains de l’antiquité. C’est à Rousseau et à son gracieux disciple, Bernardin de Saint-Pierre, que la littérature de nos jours doit ces fraîches et vives couleurs dont elle a peint les scènes, les accidents et les beautés du ciel. Mais, disons-le, même avec ces ressources nouvelles, notre langue n’a pas vaincu entièrement son ancienne et orgueilleuse indigence. Ce sont des pâtres qui ont créé l’idiome latin : la langue française, au contraire, est née dans le donjon des seigneurs féodaux. Aussi, dans Rousseau et dans quelques écrivains du xvm* siècle, le retour à la nature est-il une protestation, une véritable réaction contre les mœurs factices et corrompues du siècle de Louis XV : siècle qui n’est pas sans rapport avec les temps dont Pline flétrissait énergiquement les caprices insensés et les voluptés monstrueuses. C’est sous la même inspiration que parla Rousseau; misanthrope par sensibilité, déclamateur par amour de la vertu, moraliste éloquent, il veut ramener les hommes à la nature, en exagérant les vices de la civilisation.

Tel est, au point de vue de la philosophie et du

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style, l’ouvrage de Pline. Au premier coup d’œil cet ouvrage paraît manquer d’unité et de proportion, et marier à tort l’histoire delà nature avec l’histoire des inventions de l'homme. L’histoire de la nature, a-t-on dit, même dans le sens le plus étendu, ne peut être que l’histoire des forces brutes et des productions qu’elle enfante spontanément; mais du moment où l’action de l’homme se substitue aux forces physiques et où l’intelligence enfante ses nombreux produits, à ce moment finit l’empire si étendu de l’histoire naturelle. Ainsi les sciences et les beaux arts, l’histoire, les langues, la législation, la politique, les antiquités n’y sauraient trouver place. Pline les y a renfermés cependant. Est-ce à tort? Je ne sais; car il me semble qu’il n’y a aucun inconvénient à placer à côté des productions spontanées de la nature les ressources infinies et les inventions nombreuses que le génie de l’homme a su en tirer; c’est unir des choses qui déjà se tiennent entre elles ; c’est étendre, sans en sortir, le domaine de la nature. Je vois même plus de grandeur que d’irrégularité à mettre en présence de l’histoire de la nature l’histoire de l’homme, deux forces toujours en lutte, et dont l’antagonisme fait toute la puissance de la vie humaine.

C’est ainsi que tour à tour philosophe, peintre, historien, savant, Pline mêle habilement l’histoire des arts à l’histoire de la nature, la morale à la

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science, l’histoire de l’homme à l’histoire des institutions, mélange où manque la proportion peutêtre, mais non l’intérêt et la grandeur ; en un mot si, comme l’a dit Buffon, le génie c’est la patience, l’ouvrage de Pline est un monument de génie.

LES

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