‹ Les Écrivains latins de l'EmpireChapitre 6 sur 9 · POÈTES · texte numérisé non relu

POÈTES

Tristia condere bclla (Virgile, Êglogue VI.)

Satyra tota nostra est.

(Quintilier, Inst. Oral., X.)

Après le siècle d’Auguste, Rome compta encore un grand nombre de poètes, épiques et satiriques. Nous parlerons d’abord des poètes épiques. Avant Virgile, les essais de poèmes épiques n’avaient pas manqué, et les auteurs en avaient demandé les sujets à l’histoire ou à la mythologie, à la tradition romaine ou à la tradition grecque. Virgile fut le seul qui, par un art délicat et suprême, sut fondre ces deux éléments, l’Italie et la Grèce, qui jusque-là avaient été séparés : ce qu’il avait fait, nul, après lui, ne put le faire, comme, avant lui, nul ne l’avait su. Les poètes se partagèrent donc de nouveau le domaine

de l’épopée, les uns s’adressant à l’histoire, les autres à la mythologie.

Lucain le premier revint à l’histoire, et à l’histoire presque contemporaine. C’est le défaut principal de son poëme : les événements et le héros sont trop près, pour ainsi dire, du spectateur pour prêter à l’illusion qui grandit les objets et est une des conditions de l’épopée. Outre cela, son poëme manque d’unité : si dans l’intention de Lucain, Pompée est le héros de la Pharsale, dans la réalité c’est César et même Caton; de merveilleux : la magie et la fable que Lucain y substitue n’en peuvent tenir lieu. Voilà les vices de la Pharsale ; en retour, elle a de grandes et nombreuses beautés de détail ; des caractères vigoureusement tracés ; d’admirables descriptions, des épisodes heureusement jetés dans le récit, une élévation un peu guindée mais généreuse de sentiments, en un mot tout ce qui peut figurer la poésie, mais n’est pas elle. Ce que l’on regrette surtout dans Lucain c’est la mesure; dans ces nobles maximes et ces grands sentiments qu’il étale ; c’est l’expression naïve des affections humaines. Lucain excelle à peindre le physique ; il ne saisit et n’exprime que rarement le moral. Le sentiment de la liberté qui l’anime, ne peut suppléer à cette absence de l’âme. Cependant il faut le reconnaître : ce sentiment qui, en décidant Lucain à choisir ce sujet de la guerre civile si rapproché de lui, fait le vice

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de son poème, le rachète jusqu’à un certain point. En effet, il répand sur tout le poème une vive et patriotique chaleur. On y sent palpiter encore la liberté romaine : la Pharsàle est une protestation et une revanche ; mais cette revanche, je l’aimerais mieux d’une autre main. Dans Lucain, la dédicace à Néron me gâte un peu les vers du poète, et la lâcheté du conspirateur, les sentiments du républicain ; et pourtant, on le reconnaît en lisant la Pharsale , Lucain avait l’amour de la liberté, mais il n’en eut pas le courage.

C’est aussi à l’histoire que Silius ïtalicus a demandé le sujet de son poème. Si l’admiration du génie pouvait suffire pour en donner, Silius serait un grand poète : il a eu le culte, ou plutôt la superstition de Virgile. Silius avait été trois fois consul, et une fois proconsul; il était riche, et avait acheté la villa de Cicéron à Tusculum, celle de Virgile près de Naples. Il visitait souvent le tombeau de ce dernier, pour y recueillir des inspirations, et tous les ans, par une fête solennelle, il célébrait le jour de la naissance de Virgile. C’est sous l’inspiration de Virgile qu’il place tout d’abord son poème, les Puniques:

.... Nec tu divinam Æneida tenta,

Sed longe sequere et vestigia semper adora.

La muse en effet s’est tenue à distance respectueuse, et l’admiration est restée stérile. Lucain avait

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mal choisi son héros; Silius, à proprement parler, n’en a pas. Son poëme n’est pas une composition, c’est une chronique fort exacte, fort régulière, mais plus diffuse encore et plus froide. Le style ne vaut pas mieux que la conception poétique. Ses vers corrects, mais sans couleur et sans mouvement, ne parlent jamais à l’imagination. Rapprochés de la prose de Tite Live, ils sont loin d’en offrir l’abondance, la richesse et l’éclat : le véritable poète, c’est l’historien. L’invention, dans Silius Italicus, n’est pas moins pauvre que le style n’est plat. Ses fictions poétiques sont glacées, et ses machines épiques ridicules; son poëme enfin mortellement ennuyeux.

Stace et Valerius Flaccus ne suivirent pas les traces de Silius et de Lucain; ils remontèrent à la mythologie et à la source grecques. Nous avons de Stace deux poèmes épiques : la Thèbaide et YAchil-

lêide , ce dernier non achevé. Stace a travaillé douze ans à la Thèbaide. Son poëme, essayé pour ainsi dire dans les lectures publiques, pendant de longues années, faisait les délices de Rome; le jour où l’on annonçait que Stace lirait ses vers, était un jour de fête et d’attente impatiente :

Curritur ad vocem jucundam et carraen amicæ Thebaïdos, lætam fecit quum Statius urbem, Promisitque diem.

La postérité n’a point ratifié l’admiration que les

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contemporains de Stace avaient pour ses vers. Assurément Stace a tous les secrets de la versification. Nul ne l’égale pour la souplesse, l’éclat, la variété même de l’expression et du tour. Il y a chez lui des caractères tracés, en partie du moins, avec force et simplicité; des images heureuses, des comparaisons qui, par un certain air de grandeur naturel, le mouvement et le feu, rappellent Homère; des batailles bien décrites, à force de détails précis qui les gravent dans l’imagination. Mais cette versification laborieuse et recherchée n’est pas la poésie; cette profusion de souvenirs, de noms, de détails grecs et mythologiques, ce luxe d’érudition astronomique et géogTaphique, tout cela est mortel à l’intérêt et à l’esprit du poème épique : la Thêbaïdt est une œuvre d’art Alexandrin, singulièrement ingénieuse; mais une épopée! qui l’oserait dire?

Yalerius Flaccus n’a pas plus que Stace le naturel épique. Le sujet des Argonautiques n’appartient pas, on le sait, à Yalerius Flaccus, mais bien à Apollonius de Rhodes. Apollonius avait assez habilement choisi son sujet. Dans un cadre heureux et resserré, les Argonautiques présentent une action et une héroïne intéressantes; mais le flux et le reflux de la passion et du devoir, si profondément et si délicatement exprimés dans l’auteur grec, perdent, sous la plume de Valerius Flaccus, de leur charme et de leur grâce. On surprend là, comme sur le fait, la

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différence du génie grec et du génie romain. Ces images si fraîches, ces comparaisons si-bien amenées, ces fictions ingénieuses du poète grec, n’ont plus dans le poète latin le même agrément et la même aisance. Quelquefois Yalerius Flaccus y met du sien; mais ses inventions ne sont pas heureuses : comme tous les poètes de son temps, son merveilleux, c’est l’allégorie. Ainsi personnifie-t-il la gloire la montrant à son héros qui l’attend sur le rivage de Colchos :

Tu sola animos roénlemque peruris,

Gloria ! Te viridem videt imrmroemqae senectæ Phasidis in ripà stantem, juvenesque vocantem.

Ainsi lit-on dans la Henriade :

Descends du haut des deux, auguste Vérité,

La Gloire! la Vérité! l’allégorie substituée au merveilleux, c’est le vice des épopées secondaires.

Du reste, Valerius Flaccus n’a rien du récit épique : ses formes concises, sa mythologie souvent abstraite* son érudition peu sobre, laissent froides l’âme et l’imagination.

On peut donc le dire, si Rome, à son second siècle, eut encore des poètes épiques, elle n’eut pas d’épopée. Les poètes satiriques valent mieux que les poètes épiques : Perse, Juvénal, Martial, ont une inspiration originale que n’ont pas eue tous les ver-

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silicateurs épiques que nous avons rapidement passés en revue..

Le stoïcisme politique avait eu son poète dans Lucain ; le stoïcisme philosophique eut le sien dans Perse. Perse est l’enfant du stoïcisme. Lié avec Lucain, connu de Sénèque, aimé de Pætus Thraséas, il fut attaché au célèbre Annæus Cornutus, dont il ne se sépara qu’à sa mort. Perse, on le reconnaît facilement, écrivit de bonng heure. Ses satires ne sont guère que des lieux communs de morale stoïcienne. Ses tableaux manquent de précision, ses portraits, de vérité. Il est satirique sur la foi de l’école, et non par expérience. Il a donc naturellement, outre l’exagération stoïcienne, l’hyperbole juvénile. Il condamne la société tout entière, et non tel ou tel personnage ; c’est la déclamation en satire. Le stoïcisme, avec ses exagérations, pèse sur le style de Perse et asservit sa pensée, qui s’en échappe avec peine. Cette pensée brise cependant quelquefois la forme laborieusement artificielle qui l’enveloppe, et alors la beauté morale perce et éclate à travers les recherches ambitieuses de l’expression. On a relevé dans Perse des sentiments d’une pureté et d’une douceur presque chrétienne. Chez lui, le stoïcisme se détend un peu et se transforme sous cette influence qui attendrit les dernières pages de Sénèque, et donne aux maximes d’Épictète une résignation presque monastique. En somme, Perse est moins un sati—

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riqire qu’un moraliste qui, dans ses vers, reproduit plutôt la pureté de son âme qu’il ne flétrit vigoureusement les vices de la société romaine. Perse mourut jeune, à vingt-huit ans : c’est presque la destinée de Gilbert.

On ne sait rien de certain sur la vie de Juvénal; sinon qu’il naquit à Aquinum, ville du pays des Volsques. Fut-il fils ou enfant adoptif d’un riche affranchi? fut-il, à quatre-vingts ans, sous le règne d'Adrien, exilé en Égypte? Ce ne sont guère là que des conjectures. Juvénal, lui, n’est pas stoïcien; à ses yeux, stoïciens et cyniques se touchent de fort près. Sa satire n’est donc pas philosophique, elle serait plutôt politique. Le même sentiment qui a guidé la plume de Tacite, inspire la verve de Juvénal : il a vu Domitien, et son âme en est restée profondément indignée. Ce fut contre un favori de Domitien, l’histrion Pâris, qu’il fit, dit-on, l’essai de son talent pour la satire; cet essai ayant été applaudi, Juvénal sentit sa vocation, et y obéit. Si Perse écrivit de bonne heure, Juvénal n’écrivit qu’assez tard.

Rien n’indique mieux les progrès qu’avaient faits, d’Auguste à Domitien, la corruption des mœurs et l’abaissement des caractères, que la comparaison des satires d’Horace à celles de Juvénal. Horace corrige les travers; Juvénal flagelle les vices et les bassesses : de là une note nécessairement plus

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haute; l’école sans doute et l’habitude de la déclamation ont forcé le ton de Juvénal ; mais la différence des mœurs y est aussi pour beaucoup; la Rome d’Auguste, si peu modeste qu’elle fût, n’était pas encore la Rome de Domitien. La corruption alors se révèle surtout dans la peinture que Juvénal a faite des désordres des femmes. Assurément, sous Auguste et du temps d’Horace, toutes les femmes n’étaient pas irréprochables; mais elles paraissent rarement dans la satire et dans l’histoire. L’émancipation, ou si l’on veut, l’avénement public des femmes au vice, date de leur avènement à l’empire : Agrippine, Messaline, Poppée en donnèrent le signal. Cette corruption de la famille par la femme fut la grande plaie de la société romaine. Il est à remarquer que Juvénal choisit ses modèles dans la classe patricienne principalement, ce qui trahit un peu le souci politique dont je parlais; ceci est surtout manifeste dans la satire contre la noblesse, dans le récit du turbot de Domitien, la chute de Séjan, et une foule d’autres passages. Les tableaux que trace Juvénal de la licence romaine sont hideux, et l’on est presque tenté de se demander si, à signaler de tels désordres, il y a, dans un auteur, courage, impudeur ou indifférence; pour moi je sens, malgré les artifices. du rhéteur, l’accent de l’honnête homme; et où l’on voit l’insouciance d’un bel esprit, je verrais plutôt

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la profonde ironie d’une colère, je ne dirai pâs vertueuse, mais sincère. Deux sentiments que je saisis dans Juvénal, sous l’emphase de la déclamation, me donnent de lui cette bonne opinion : c’est d’abord son amour pour la simplicité antique; ensuite et surtout la sensibilité qui se trahit dans ces vers où l’on sent quelque chose de l’âme de Virgile :

Mollissima corda

Humano generi dare se natura fatetur,

Quæ lacrymas dédit : hæc nostri pars optima sensus. Plorare ergo jubet causam dicentis araici Squaloremqüe rei, pupillum ad jura vocantem Circumscriptorem, cujus manantia fletu Ora pueliares facinnt incerta capilli.

Naturæ imperio gemimus, quurn funus adultæ "Virginia occurrit, vel terra clauditur infans Et minor igné rogi.

« La nature a témoigné qu’elle avait fait le cœur des hommes pour la pitié quand elle nous a donné les larmes; c’est le plus beau privilège de notre âme. C’est la nature qui nous commande de pleurer sur le sort du malheureux ami qui vient en habits de deuil se défendre au pied du tribunal, ou sur le pupille obligé d’appeler devant les juges son perfide tuteur, et qu’à ses longs cheveux, retombant sur son visage en pleurs, on prendrait pour line jeune fille. C’est sous l’empire de la nature que nous versons des larmes quand nous rencontrons le3 fu-

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nérailles d’une vierge à peine nubile* ou que nous voyons confier à la terre le corps d’un enfarit trop jeune pour le bûcher. »

On retrouve le même sentiment de mélancolie délicate et pure dans ce passage de Bernardin de Saint-Pierre : « Voilà pourquoi nous sommes émus, à la vue d’un petit tertre qui couvre les cendres d’un enfant aimable, par le souvenir de son innocence; Voilà encore pourquoi nous voyons avec tant d’attendrissement une tombe sous laquelle repose une jeune femme, l’amour et l’espérance de sa famille par ses vertus. »

Comme écrivain, Juvénal n’a pas, ou il a, à un moindre degré, les défauts de Perse, ceux qui venaient à celui-ci du stoïcisme ; mais il a encore ceux de l’école* Son style est savant, vigoureux, concis; mais la pensée, trop pressée sous la forme, y étouffe quelquefois. Ses expressions manquent souvent de naturel et de franchise : il s’est plaint, et avec beaucoup de force, que la Grèce envahit Rome; je trouve que pour son compte, il ne s’est pas assez sauvé de cette contagion. Chez lui l’hellénisme

abonde, et contribue, autant que la concision de la phrase, à l’obscurité de la pensée. Quoi qu’il en soit, il y a dans Juvénal un coin très-remarquable de génie poétique ; et si l’école a pu lui donner une forme convenue d’invectives, l’indignation, et une indignation sincère contre le vice a pu seule lui

inspirer cette verve éloquente qui anime la plupart des tableaux qu’il a tracés ; de tous les poètes de cette époque, Juvénal est assurément le plus grand et le plus original : il y a du Dante dans son indignation vengeresse; mais pourquoi chez lui la vertu emprunte-t-elle si souvent le langage du cynisme?

Telle Rome s’est présentée à nous dans Juvénal, telle et plus impure encore s’offre-t-elle dans Martial :

Le latin dans les mots brave l’honnéteté.

La remarque est juste; mais on a cru trop facilement, selon nous, que c’était un privilège de la langue latine, de dire impunément les choses les plus déshonnêtes. Aucun dictionnaire, que nous sachions, aucune combinaison de lettres et de syllabes, n’ont cette vertu de rendre décemment une pensée malhonnête. Pas plus que tout autre langage humain, la langue latine n’a pu faire que ce qui en soi était honteux fût honnête à dire; et, dans la liberté de l’idiome latin, on a pris, nous le croyons, l’effet pour la cause. Si les auteurs latins s exprimaient avec cette licence d’expressions, avec cette nudité d’images, avec cette débauche de pensées et de sentiments; si leurs lecteurs ne s'offensaient point d’une telle liberté, ce n’est pas que telles syllabes, tels mots fussent par eux-mêmes et dans l’antiquité, plus chastes et plus innocents

qu’avec de légères altérations ils ne l’ont été dans d’autres langues, filles du latin; non, c’est que lecteurs et écrivains avaient perdu le sens moral, la pudeur d’esprit, qui attache aux pensées en même temps qu’aux expressions l’innocence ou la honte qu’elles réveillent. Les mots impurs ne choquaient pas les Latins, parce que les idées que ces mots rappelaient les trouvaient indifférents et blasés. Quand le vice était un culte ; quand l’intérieur de la maison, le foyer de la famille, dernier sanctuaire de la pudeur, offrait ces peintures scandaleuses que les fouilles d’Herculanum nous ont révélées, alors, je le demande, la langue pouvait-elle avoir quelques scrupules et craindre de montrer à l’imagination ce que les rues, les temples, les places publiques étalaient à tous les regards ? On peut suivre, en effet, dans les hardiesses licencieuses de la langue latine, les progrès de la corruption publique. La langue des anciens comiques et des anciens satiriques, la langue de Plaute et de Lucilius, toute vive, toute libre qu’elle est, est bien loin de la langue de Perse, de Juvénal, de Pétrone, de la langue de Martial. Entre les Romains et nous, la différence n’est donc pas une simple différence de goût, mais de civilisation. Rendez-nous, et nous y sommes presque arrivés , rendez-nous les mœurs, les habitudes, les idéeS, les spectacles de corruption publique qui , avant la connaissance du vice en

donnaient l’idée à l’enfance et corrompaient ses yeux avant d’infecter son âme, et les plus grandes licences du langage n’auront plus rien qui nous blesse.

C’est donc une disposition naturelle tout ensemble et morale que celle qui attache à certains ouvrages de la littérature ancienne des préventions fâcheuses, et les entoure en quelque sorte de cette horreur mystérieuse et salutaire que la nature nous inspire pour certains fruits, certaines plantes agréables, mais funestes. Martial, plus qu’aucun autre auteur de l’antiquité, a été l’objet de cet éloignement involontaire. Bien que son style, plus pur et plus simple que celui de ses contemporains, eût dû, ce semble, tenter la curiosité, il a eu peu de lecteurs ; , et, par une rare fatalité, les commentateurs mêmes, d’ordinaire si indulgents, lui ont été sévères. C’est qu’à leurs yeux la forme, quelque correcte et savante qu’elle fût, n’a pu couvrir ce que le fond avait de hideux et de révoltant. C’est en vain que Martial a voulu se justifier en disant que si ses vers étaient licencieux, sa vie était honnête, on lui a très-justement répondu : « pagino, lasciva importe ; vita proba importe moins. » Ajoutons que plus d’une fois il convient de la liberté de sa muse et en avertit le lecteur. Martial cependant a eu sa réhabilitation; apologie adroite, séduisante, mais peu concluante en définitive, car elle vaut moins pour Martial

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qu’elle ne vaut contre son siècle. Quand on atira montré que si Martial est flatteur, cynique dans son langage, prodigue de louanges envers les puissances, les divinités de la terre, comme il les appelle toujours, implorant leur protection et mendiant leur générosité, c’est que son siècle était parasite, vil, menteur, on aura bien accusé le temps où vécut Martial , on ne l’aura pas justifié. Mais, dira-t-on, cés fortes et libres peintures ont pour but de Faire rougir le vice, et les mœurs que flétrit Martial ne sont pas les siennes. De deux choses l’une : ou les mœurs étaient assez corrompues pour que cette révélation indiscrète d’infâmes débauches ne les pût corriger; et à quoi bon alors les tableaux qui, en divulguant la débauche, lui pouvaient donner plus d’imitateurs que d’ennemis? pu bien quelques âmes avaient conservé, dans cette contagion universelle, leur innocence et leur pureté; et n’était-ce pas alors un outrage scandaleux à la pudeur publique, que ces peintures si nues et si obscènes de honteuses débauches? Que Martial n’ait point été le complice de ces excès, je le veux ; on doit croire du moins qu’il en a été le confident. Si, en effet, il n’eût été officieusement initié à toutes les infamies du triclinium, comment aurait-il eu connaissance de ces voluptés mystérieuses, de ces turpitudes intimes qui, si effronté que soit le vice, recherchent cependant l’ombre et le secret?

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Dans tous les temps, il y a, à côté de la vie publique, à côté des mœurs générales* certaines mœurs particulières, certaines vies privées, certains mystères de plaisir et de licence, dont les adeptes seuls ont le secret; secret que les honnêtes gens ne cherchent même pas à pénétrer. Je crains bien que Martial n’ait vécu dans le voisinage et la confidence de cette mauvaise société de Rome. Comme peintre de mœurs, il le pouvait, me dira-t-on. Je ne sais si les nécessités de l’histoire et les besoins de la satire vont jusque-là; si l’âme peut envisager, décrire, sonder toutes les plaies morales, comme fait le scalpel du médecin tous les ulcères sans s’y compromettre et s’y souiller; mais ce que je ne comprends pas, c’est qu’un homme ait pu passer trente-cinq ans de sa vie à enregistrer ainsi, à polir en distiques , à aiguiser en pointes les détails les plus dégoûtants de la luxure latine. Comment son cœur ne s’est-il pas mille fois soulevé dans cette sale et journalière anatomie de toutes les corruptions de Rome? Comment a-t-il pu de sang-froid rire et plaisanter de ces nombreuses et horribles dégradations de la nature humaine ? Car ne vous y trompez pas : chez Martial l’horreur du vice ne va pas jusqu’à la colère, ne va pas jusqu’à l’âme; l’émotion qu’il en éprouve est en quelque sorte réglée et systématique, assez forte pour donner à son esprit cette secousse électrique qui éveille la pensée, trop

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faible pour animer son cœur de cette indignation qui fait la verve de Juvénal.

Je conçois Juvénal, j’approuve cette satire qui, en censurant les désordres particuliers , les élève presque à la dignité de l’histoire; j’estime cette haine du vice, où l’on sent l’amour de la vertu. Ajoutez que Juvénal, plus vigoureux, plus hardi d’expression que Martial , est en même temps plus voilé, quoiqu’il ne le soit pas assez ; chez lui les détails nécessaires, mais honteux, se cachent, pour ainsi dire, et disparaissent dans l’ensemble des tableaux; dans le demi-jour où il les place, il les faut chercher pour les trouver; tel n’est point Martial : tout chez lui est en relief et sur le premier plan. Les scènes les plus hideuses, les circonstances les plus repoussantes y sont représentées avec une exactitude minutieuse et magnifiquement encadrées : à la richesse des ornements, on dirait l’apothéose et non la flétrissure du vice.

Cet homme cependant avait quelque chose de bon; son cœur n’était pas insensible aux charmes de l’amitié, et, au milieu de cette vie misérable à laquelle il s’est condamné au sein de Rome, on surprend en lui le regret d’une existence plus douce et plus pure , le besoin et l’amour des champs. Après un séjour de trente-cinq ans à Rome , après avoir vu passer sur le trône Néron, Galba, Othon, Yitellius, Yespasien, Titus, Domitien, Nerva et Trajan; après

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avoir cherché par ses vers auprès de quelques-tins de ces princes, de Domitien surtout qui lui donna une petite maison sur le mont Quiriflal et un petit domaine dans le territoire de Nomente, une fortune qu’il ne trouva pas* Martial désirant finir tranquillement ses jours, revint dans sa patrie, à Bilbilis, ville de Celtibérie, où il était né vers l’an 40 après J. G*

On a pensé que l’amour de la retraite et de la patrie n’avait pas eu tout l’honneur de cette sage résolution, et que les espérances trompées du poète y avaient plus aidé que les souvenirs du sol natal. On a attribué son départ de Rome au chagrin de se voir négligé par Trajan qui n’aimait pas les satiriques. Un fait semblerait confirmer cette opinion. Dans la révision qu’il fit , à Bilbilis , du sixième ét du onzième livre de ses épigrammes, mis au jour sous le règne de Nerva, Martial retrancha, pour les remplacer par d’autres, les épigrammes qui avaient été adressées à l’empereur Trajan, Du reste, à Bilbilis, il ne tarda pas à regretter Rome, Cette vie calme et monotone de province ne pouvait guère convenir en effet à urt homme qui s’était fait un besoin des agitations, des nouvelles, des applaudissements de Rome, de toute cette existence factice et petite , qui devient une seconde vie plus nécessaire que nos premières et simples habitudes, Il fallait qu’en Martial cette seconde nature fût bien

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forte, puisqu’elle triomphait en lui du bonheur que lui devait donner cette richesse qu’il avait si laborieusement et si inutilement poursuivie auprès des grands, et que venait alors de lui offrir une dame espagnole, Marcella, au nom de laquelle Joseph Scaliger ajoute celui de Claudia.

On ne sait pas au juste en quelle année mourut Martial ; on sait seulement qu’il vécut au delà de soixante ans.

Les ouvrages de Martial ont dû perdre beaucoup • et par leur nature même et par le goût des modernes. Rien ne vieillit aussi vite qu’un bon mot. La plupart des épigrammes du poète de Bilbilis nous paraissent fades et insipides; sans doute elles ne l’étaient pas, ou l’étaient moins pour les contemporains. Quoi qu’il en soit, chez Martial l’art est souvent très-remarquable ; ses expressions sont habilement choisies et placées, le tour de son vers est gracieux et piquant, son trait finement aiguisé; mais c’est précisément ce travail savant que je n’approuve pas ; je n’aime point à voir le vice ainsi délicatement ciselé, et la pureté de la forme cachant la laideur du fond. Ce n’est donc point comme œuvre littéraire, que les épigrammes de Martial nous peuvent intéresser, mais bien comme témoignages historiques ; comme une galerie vivante et curieuse des mœurs romaines, où toutes les classes, sénateurs, chevaliers, valets, se trouvent confondues et

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égalées par leurs vices et leurs débauches. L’archéologie y puisera aussi de précieuses indications sur l’état des arts, du luxe, des vêtements, des habitudes populaires, à cette époque où Home étala plus que jamais l’affligeant contraste d’une opulence monstrueuse et d’une extrême misère.

TACITE

Augurer, née me fallitangurium, historiés tuas immortales futuras.

(Pline le Jeune, Lettres, VII, 33.)

On ne sait d’une manière certaine ni l’époque ni le lieu où naquit Tacite; on s’accorde cependant à placer sa naissance vers l’an 54 ou l’an 55 après Jésus-Christ. On ne connaît pas ses ancêtres. C. Cornélius Tacitus se rattachait-il à l’ancienne et illustre maison Cornelia, divisée en deux branches, l’une patricienne et l’autre plébéienne, et se subdivisant toutes deux en un grand nombre de rameaux?

Était-il fils du chevalier romain Cornélius Tacitus, proconsul du prince en Belgique, et mentionné par Pline le Naturaliste? toutes suppositions que rien ne dément, mais que rien aussi ne confirme. Quoi qu’il en soit, les premières années de Tacite se pas-

TACITE

sèrent'sous Néron. Sous Yespasien, il nous l’apprend lui-même, il entra dans la carrière des honneurs. Ces honneurs furent accrus par Titus, et à l’époque des jeux séculaires célébrés par Domitien, en l’an 88, nous trouvons Tacite préteur et quindecemvir. Sénateur, il fut le témoin consterné des cruautés qu’il déplore si amèrement dans la vie d’Agricola : « Nos mains, dit-il, nos mains ont conduit Helvidius en prison ; les regards de Mauricus et de Rusticus nous couvrirent de honte ; Sénécion, de son sang innocent. » Sous Nerva, Tacite fut élevé au consulat; et en sa qualité de consul, il prononça du haut de la tribune aux harangues l’oraison funèbre de Yerginius, de ce citoyen digne des anciens temps de la république qui, deux fois, avant et après la mort de Néron, avait refusé l’empire que lui offraient les légions de Germanie, bravant, dit Pline le Jeune, pour échapper à la puissance souveraine, plus de périls que ramjûtion n’en affronte pour l’obtenir.

La part assez active que Tacite prit aux choses de son temps montre sans doute qu’il avait accepté les changements survenus dans la constitution romaine ; mais il est facile de voir qu’il ne les avait acceptés que comme une nécessité fatale, comme une triste conséquence de la corruption des mœurs et du courroux des dieux. Les grandes images de la république, la gloire de l’antique sénat, avaient

conservé tontes ses sympathies : Manebant etiam tum vestigia morientis libevtatü, dit-il quelque part avec une joie mêlée de tristesse.

On ne sait pas précisément à quelle date furent composés les ouvrages de Tacite ; on connaît seule* ment l’ordre dans lequel ils le furent : la vie d’Agricola, d’abord; puis les mœurs des Germains, les His-r toires et enfln les Annales, Nous renverserons ce| ordre, et commencerons par les Annales,

Les Annales peuvent se partager en deux grandes divisions : les faits intérieurs et les faits extérieurs ; Rome et les barbares ; l’Italie, la Germanie et l’Orient- Occupons-nous des faits intérieurs ; voyons ce qui se passe au sein de Rome, après la mort d’Auguste. Les Annales forment naturellement deux grandes tragédies, dont l’une est remplie tout entière par la sombre figure de Tibère, et l’autre par Agrippine et par Néron; dans le fond des deux scènes paraissent les délateurs. Je ne m’arrêterai qu’à Tibère et aux délations.

Tacite déclare quelque part qu’il a le dessein d’écrire plus tard le règne d’Auguste ; ce dessein, il ne l’a point exéGuté ; mais les premières pages des Annales peuvent être considérées comme le résumé de son opinion sur Auguste, sur cette révolution qui fit de la république romaine l’empire des Césars. Ta cite reproduit, avec une remarquable impartialité, les accusations et les apologies qui, à la mort d’Àu-

TACITE

guste, maudissaient ou excusaient ce grand changegement dans la constitution de l’État; il ne se prononce pas lui-même sur cette révolution. Du reste ne le croyez pas quand il vous dit qu’il écrit : sine studio et ira; non, il n’est pas aussi désintéressé dans la question qu’il dit ou croit l’être; Tacite, c’est le vieux romain regrettant la gloire de la république ; le patricien jaloux des droits et de la majesté du sénat. Faut-il attribuer à cette double disposition les couleurs sombres, le jour effrayant, sous lesquels Tacite a peint Tibère? Je ne veux point réhabiliter Tibère ; quand je parviendrais à lui ôter quelques crimes, il lui en resterait toujours assez pour que son nom fût :

Aux plus cruels tyrans une cruelle injure.

Mais c’est un problème moral que je cherche à résoudre : est-il possible que l’âme de Tibère, cette âme de boue et de sang, soit sortie des mains de la nature telle que nous la montre Tacite? ou plutôt n’y a-t-il pas eu dans les douleurs de Tibère comme homme, dans ses justes défiances comme prince, des raisons qui expliquent, sinon justifient, ses soupçons et ses cruautés ? En effet, si on considère d’abord Tibère comme homme ; les humiliations, les déplaisirs qu’il eut à souffrir dans sa jeunesse et plus tard comme époux, on trouve dans ces impressions pénibles l’explication de cette humeur

sombre et farouche, de ce goût de la solitude qui lui faisait fuir l’aspect des Romains. Le prince eut aussi de justes motifs de défiance; l’amour que les Romains portaient à Germanicus ne s’adressait pas à Germanicus seul ; il n’était pas désintéressé ; ce que les .Romains caressaient dans Germanicus, c’était le regret et l’espérance de la liberté. Cette opposition, dont Germanicus était le centre sans en être le complice, fut constante ; Germanicus mort, elle se reporte sur Urusus.

Tacite laisse en quelque sorte échapper cet aveu malgré lui, que Tibère a été corrompu et dénaturé par le pouvoir. Il y avait, en effet, dans cette souveraine puissance, dans ce faste de l’empire où la majesté divine s’alliait à la majesté impériale, quelque chose d’enivrant qui devait troubler les plus fortes têtes et corrompre les meilleurs naturels. Ajoutons que Tibère eut son mauvais génie, Séjan. Il est singulièrement à regretter que les pages qui nous retraçaient la catastrophe de ce favori de Tibère manquent dans Tacite ; cependant dans les derniers discours de Séjan à Tibère, dans cette demande insolente d’entrer, par Livie, dans la famille impériale; dans la réponse de Tibère, on peut déjà, ce nous semble, entrevoir la chute de cette étonnante fortune, et se convaincre que dans Tibère la résolution de perdre Séjan ne fut point un caprice, mais un long dessein ; et si Séjan eût été moins sous la

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fascination que produisent l’excès et la soudaineté de la faveur, il eût pu pressentir sa ruine. Séjan mort, Tibère donna un libre cours à ses vengeances; c’est alors que les délations, jusque-là quelquefois contenues, remplirent Rome de terreur et de sang.

Que signifient ces délations? Quel en est le sens historique? Les faut-il imputer entièrement aux empereurs? Ces délations ne sont point un mal nouveau, un fléau particulier à l’empire; avant l’empire, elles existaient sous un autre nom ; elles s’appelaient proscriptions. Après la conquête de l’univers, proscriptions et délations étaient pour Rome des conséquences inévitables ; les richesses dont les Romains avaient dépouillé l’univers, ils devaient nécessairement se les disputer plus tard entre eux ; sous la république ce brigandage se fait avec violence, par les proscriptions ; plus doucement sous l’empire, par les délations. Au témoignage même de Tacite, longtemps Tibère contint plus qu’il n’encouragea le zèle des délateurs ; longtemps il se refusa à prendre sa part de ces dépouilles sanglantes ; mais les Romains étaient ardents à ce butin, le seul qui leur restât à enlever ; ils nourrissaient, ils attisaient par de fausses alarmes les craintes en même temps que la cupidité des empereurs; c’est ainsi que se proscrivaient, que se décimaient les familles puissantes ; voilà le véritable sens des délations : les Romains étaient au

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moins pour moitié dans les crimes des empereurs.

La liberté romaine n’avait point cependant entièrement abdiqué sous les empereurs : l’opposition patricienne se soutenant, grandissant, le despotisme impérial trouva enfin dans le stoïcisme, représenté par Thraséas, une résistance noble et vigoureuse. Mais le stoïcisme que représente Thraséas était une vertu de résignation, plus qu’un principe d’action. Le stoïcisme devait donc succomber.

Du reste l’aristocratie romaine , vaincue dans cette grande conspiration, ou figuraient. Lucain et Sénèque à côté de Pétrone et de Thraséas, prit bientôt sa revanche. A la mort de Néron, le Sénat voulut disposer de l’empire. L’empire sortira-t-il du casque des prétoriens ou de l’urne des sénateurs? Telle est la seule et grande question qui se débat dans les Histoires. Tacite nous trace lui-même un tableau précis <et animé des événements qui doivent remplir les Histoires. L’état de Rome, des armées* des provinces, à la mort de Néron, y est peint avec une concision vigoureuse et en traits profonds. Déjà commençaient pour l’empire ces brigues armées si fatales à Rome et à ceux qui les tentaient. Nymphidius, le premier, veut se faire empereur ; il y périt. Appelé par ses services et son expérience, Galba arrive au pouvoir ; mais, estimable par luimême, il a contre lui, outre sa sévérité, qui n’est

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plus de saison, Vinius et Laco, dont les vices lui attirent la haine publique. A peine a-t-il la puissance, que déjà, sur les bords du Rhin s’avance un rival; ce rival, c’est Vitellius, poussé en quelque sorte malgré lui à un pouvoir qu’il ne saura ni abandonner ni défendre. Pressé par la révolte, Galba cherche en vain dans la jeunesse et dans les vertus antiques de Pison une force qui lui manque : une sévérité inopportune détruit ce qu’il y avait dans ce choix de sage et de libre. Othon profite des dispositions peu favorables des soldats; ses intrigues et ses largesses achèvent ce qu’avait commencé l’économie peu politique de Galba ; les prétoriens le saluent empereur; deux manipulaires disposent de l’empire. L’indifférence du peuple en présence de ce pouvoir qui flotte ainsi sous ses yeux à la merci des légions, les conseils incertains et tumultueux de Galba et de ses partisans, sa marche errante et misérable au milieu de la foule qui l’entraîne au hasard, les vagues rumeurs qui tour à tour annoncent son succès ou sa chute, et qui éloignent ou rapprochent de lui cette multitude de courtisans qui semblent être une portion de la victoire, toutes ces scènes si dramatiques, ces péripéties si brusques sont représentées avec cette vigueur de pinceau qui forme le trait caractéristique de Tacite. Othon triomphe de Galba ; mais Vitellius lui va disputer cet empire d’un moment. Rome semble sentir toute la

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profondeur de sa dégradation, en voyant quels méprisables rivaux s’arment pour la conquérir. Les légions veulent le désordre et le droit de murmures, comme un prix et une condition de l’empire qu’elles ont donné, et Yitellius est soumis à cette première humiliation de l’usurpation militaire, l’insolence des soldats dont la licence et les caprices exigent la mort des amis mêmes du prince. Après des revers et des succès balancés, Othon abandonne une lutte que la fortune n’avait pas encore décidée contre lui ; il meurt ^vec un courage qui, mieux employé, eût suffi pour le faire vaincre. Yitellius est maître de l’empire. Mais les légions d’Orient qui, jusque-là avaient laissé les prétoriens disposer de l’empire leur disputent ce privilège. Après avoir un moment reconnu Yitellius, les légions d’Égypte proclament Vespasien ; Yitellius, soutenu par d’habiles* lieutenants, essaye vainement de lui résister. Vaincu à Narni, il veut abdiquer l’empire que les prétoriens l’obligent de garder: Home est prise, et Vitellius tombe du trône dans \es gémonies.

Mais pendant que Rome était ainsi occupée de dissensions intérieures, de guerres civiles, les Barbares gagnaient du terrain. Quand Trajan fut associé à l’empire par Nerva, et quand, un an après, * il fut appelé au trône, Trajan ne put de suite quitter les bords du Danube ; il fallait y surveiller, y contenir les Germains. C’est au milieu de ces préoccu-

pations, qui à Rome assiégeaient les esprits, que Tacite écrivit son histoire de la Germanie.

On a été chercher bien loin le motif qui avait in* spiré à Tacite l’idée de faire connaître les Mœurs des Germains. « Tels furent les Germains, dit Rousseau, dont une plume lasse de tracer les crimes et les noirceurs d’un peuple instruit, opulent et voluptueux, se soulageait à peindre la simplicité, l’innocence et les vertus. » Il y a deux erreurs dans ces paroles de Rousseau ; d’abord, comme nous le sa* vons, la Germanie précéda et ne suivit pas les ouvrages où Tacite retraçait les malheurs et la cor* ruption des Romains ; ensuite, eh écrivant, Tacite avait une plus haute pensée; une inquiétude plus grande et plus digne d’un Romain guidait cette plume mâle et sévère. Tacite, dans le tableau qu’il trace des luttes de Rome contre les Germains, dans les craintes où il est de cette liberté des Barbares plus funeste à Rome que l’empire dès Arsacides, nous donne assez à comprendre sous quelle préoccupation il écrit. Mais au xviii* siècle, il fallait absolument trouver dans les peuples sauvages la critique des peuples civilisés ; il n’y avait d’innocence et de vertus que dans les forêts de l’Amérique et aux rives du Gange, chez ces peuples heureux et primitifs dont Marmontel et l’abbé Raynal se faisaient les historiens romanciers. Je suis étonné de voir La Rletterie, qui est assez bien entré dans le

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génie de Tacite, partager cette erreur et dire : « En apparence occupé de la Germanie* jamais il ne perd Rome de vue. Il serait fâché que ses lecteurs ne fissent point le parallèle qu’il a dans l’esprit, et qui est certainement la clef de son ouvrage. * Sans doute cette critique des mœurs romaines ressort

naturellement du contraste d’un peuple civilisé et

corrompu et d’un peuple simple et barbare ; sans doute les allusions aux vices ou aux crimes des Romains sont fréquentes ; mais ces allusions, si Tacite les rencontre etjfs doit rencontrer, il ne les cherche pas; son ton est toujours grave et modéré. Avec plus de raison que les Romains nous pouvons nous retrouver dans la Germanie , nous reconnaître à quelques traits de physionomie et de mœurs qui ne sont pas encore effacés.

Là en effet se trouvent le germe de la féodalité et de la chevalerie, le culte des femmes, les bardes, les fées. « Il est impossible, dit Montesquieu, d’entrer un peu avant dans notre droit politique, si on ne connaît les lois et les mœurs des Germains. C’est là que Montesquieu encore voit l’ofigine de ce gouvernement représentatif que Tacite jugeait impossible ou peu durable et que lui, il admire : « Si l’on veut lire l’admirable ouvrage de Tacite sur les Germains, on verra que c’est d’eux que les Anglais ont tiré l’idée de leur gouvernement politique. Ce beau système a été trouvé dans les bois. »

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