‹ Les Écrivains latins de l'EmpireChapitre 7 sur 9 · TACHÉ · texte numérisé non relu

TACHÉ

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Ces origines germaniques si précieuses pour nous, ces vertus simples, et vigoureuses où nous aimons à contempler les vieilles qualités nationales, ce courage guerrier, cette fraternité d’armes si touchante, tout ce spectacle de force et de grandeur frappait d’épouvante le génie clairvoyant et patriotique de Tacite; et darfs ses frayeurs, il exprime ce vœu qui décèle toutes les craintes et l’égoïsme de Rome; il voudrait que, toujours obéissants à cette politique de Rome, qui ne lui réussit que trop souvent, les peuples se déchirassent, se détruisissent entre eux; mais dans ce vœu homicide s’est révélé le secret fatal de la décadence de l’empire. Vainement il voudrait arrêter ces destins chancelants, vergentia fata; les Barbares qui déjà frappent aux portes de Rome vont bientôt y entrer ; il «faut que l’unité romaine périsse, afin qu’en même temps que le christianisme vient briser l’esclavage de la pensée, une autre force vienne briser l’esclavage politique ; et que la société, régénérée déjà par les vertus de l’Évangile, soit ravivée, rajeunie encore par ce sang nouveau que les Barbares mêleront au sang épuisé de la Rome dès Césars.

Après avoir considéré Tacite comme historien, il le faut envisager comme écrivain. Tacite, écrivain, a

tour à tour été exalté et blâmé avec excès ; si quelques critiques ont vanté l’éclat, la profondeur, la concision de son style, d’autres l’ont trouvé mono-

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tone, obscur, prétentieux; et il faut avouer qu’il y avait place pour les censures comme pour les éloges, non-seulement par cette loi qui fait que nous avons les défauts de nos qualités, mais encore parce que les génies vigoureux et originaux, tel que Tacite, touchent par leur force et leur grandeur même à *<Tes écueils inévitables. Il faut en effet reconnaître que le style de Tacite est quelquefois rude et obscur. On y trouve des ellipses fréquentes, des inversions forcées, des termes nouveaux ou composés, l’emploi trop fréquent des verbes à l’infinitif, des tournures grecques trop brusquement importées dans le latin. On peut aussi saisir quelquefois le rhéteur dans le grand écrivain. A deux reprises Tacite s’arrête au milieu de son récit, pour se plaindre de l’ingratitude de son sujet qui le force à revenir continuellement sur des scènes de tristesse et des spectacles funèbres, et il semble envier indirectement à Tite Live les riches et brillantes peintures que les premiers temps de la république offraient à sa plume. « Nemo annales nostras cum scriptura eorum contenderit qui veteres populi romani res composuere. Ingcntia illi bella, expugnationesurbium , fusos caplosque reges libero egressu memorabanl ; nobis in arctQ et inglorius labor. Immota quippe aul modice lacessüa pax, mœslæ urbis res, et princeps proferendi imperii incuriosus. » Tacite, ne fut-ce qu’au point de vue littéraire, a tort de voir dans son sujet un désavantage; car, littérairement

parlant, les temps affreux qu’il a traversés ne sont pas pour l’écrivain une moins heureuse matière que des époques plus brillantes. Voyez la différence des siècles de bon goût aux siècles de décadence ! Deux fois seulement dans le cours de sa longue histoire, Tite Live suspend sa narration pour des considérations qui tiennent à son sujet, et encore s’en excuse-t-il. Tel était le goût sobre du siècle d’Auguste : Tacite n’en était plus là.

Ce qui nous paraît dominer dans Tacite, et faire le charme et la supériorité de son style, c’est l’imagination ; c’est la faculté de transmettre les émotions qui Font frappé, avec une vivacité qui les rend présentes et durables. Mais tout en accordant à Tacite cette haute et poétique imagination, peut-on lui accorder la souplesse et l’étendue? Son expression qui réfléchit admirablement les teintes grisâtres de la Germanieetles sombres impressions delà servitude, sait-elle se plier à des tableaux plus riants ou à de plus doux seûtiments? Né retrouve-t-on pas chez lui toujours à peu près le même mouvement de phrase et d’imagination? Et n’est-ce pas un mérite un peu uniforme de son langage, que la concision du style et l’énergie de la censure? Du reste, c’est là peut-être une des infirmités du génie humain, de ne pouvoir peindre la joie aussi fortement qu’il peintle malheur.

Ainsi donc Tacite me paraît se plaire davantage et mieux réussir dans les pensées et les images

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tristes; il est admirable dans la peinture des choses qui passent Ja croyance humaine, les prodiges du ciel ou de la terre , une éclipse soudaine et inattendue, l’épouvante des peuples, le mystère des forêts du i\'ord, un champ de mort et de carnage, le bruit des camps, le choc des batailles, le désordre des teiq-» pètes. Les spectacles affreux dont Tacite avait été témoin avaient dû ajouter à cette disposition naturelle de son esprit; de là cette habitude de fouiller trop malignement peut-être dans le cœur humain; mais de là aussi cette profondeur de vue, qui a fait de Tacite, selon les belles paroles de Racine, « le plus grand peintre de l’antiquité. »

Comme historien, Tacite est donc tout à la fois l’homme du passé et de l’avenir; il regrette la république et pressent les barbares; comme philosophe, il a les préventions de son siècle et de son rang; il approuve l’esclavage, et croit aux miracles de Yespasien, ainsi qu’à la fatalité; comme écrivain, il donne le premier l’exemple d’introduire la poésie dans la prose, mélange qui d’abord séduit, mais qui est le signe le plus certain de la corruption du goût. En même temps que le style de l’histoire, , Tacite en changea en quelque sorte le caractère : elle passa de l’épopée à l’individualité. Mais à quoi bon relever des défauts qui sont ceux de son siècle, et n’ôtent rien à la grandeur de son génie? Qui a mieux su tourner les réflexions en sentiments, les récits ep

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tableaux? Qui a plus fortement éveillé la pensée et l’intérêt par une communication plus sympathique avec le lecteur? C’est là l’irrésistible attrait de Tacite : dans l’historien, on sent l’homme avec sa passion, si l’on veut, mais une passion toujours sincère, toujours généreuse, toujours patriotique : son âme est une partie de son génie.

Tacite est-il supérieur ou inférieur à Tite Live? est-il au-dessus ou au-dessous de Salluste? Si nous ne suivions que notre goût particulier; si nous ne considérions que la pureté du style, la beauté de l’éloquence, le cours limpide et abondant de la narration, peut-être donnerions-nous la préférence à Tite Live; à Tacite, si nous ne faisions attention qu’à la profondeur de la pensée, au pittoresque de l’expression, à l'âme sympathique de l’historien : sans oublier toutefois que Salluste est souvent aussi énergique et aussi concis que Tacite, sans être aussi tourmenté; aussi éclatant, aussi riche, quoique plus tempéré que Tite Live et plus sobre; mais, adoptant sur les trois historiens latins ce qu’un rhéteur a dit seulement de Tite Live et de Tacite, nous aimons mieux reconnaître qu’ils sont «plutôt égaux que semblables. »

Allons plus loin; et à l’exemple de Quintilien, après avoir comparé entre eux les historiens latins, comparons-les aux historiens grecs. Il y a, entre les historiens grecs et les historiens latins, avec quel-

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ques analogies, des dissemblances profondes. Les premiers écrivent pour ainsi dire dans la fraîcheur et dans la jeunesse du monde, sans modèles et aussi sans entraves, espérant beaucoup de la liberté et de l’avenir. Voyez Hérodote : ne se promène-t-il pas avec une curiosité, avec un plaisir d’enfant, à travers les pays et les siècles dont il a pu se procurer la connaissance? puis, à mesure qu’il avance dans son récit et qu’il approche de son siècle, il s’anime et s’élève jusqu’à ce qu’ enfin, racontant les hauts faits qui avaient retenti autour de son berceau, il fasse

entendre un chant de triomphe et de joie, au souvenir de Marathon et de Salamine, et salue dans la défaite des barbares la victoire de la civilisation. De même, dans Xénophon, l’histoire est pleine de naïveté et d’espérance ; il admire les vertus plus qu’il ne. cri tique les vices; il a vu de près la faiblesse de l’empire des Perses, et il se réjouit de l’avenir prochain qui fera triompher ses compatriotes de l’ennemi héréditaire de leur civilisation. Thucydide, je le sais, a moins de sérénité; il n’a pu ne pas reconnaître la décadence des mœurs de ses contemporains, mais elle est à ses yeux l’effet de la guerre : c’est un mal qui passera; il croit au malade assez d’énergie pour recouvrer sa santé première.

Il n’en est pas ainsi des historiens latins. César, le Xénophon romain, n’a ni la grâce, ni le charme

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de l’athénien ; dans Xénophon, on aperçoit la liberté du génie gyec ; on voit, dans César, la règle, la discipline romaine. Salluste , Tacite , Tite-Live même , écrivent sous une impression pénible et avec une préoccupation douloureuse. Comme Thucydide, Salluste voit la corruption de ses concitoyens, mais il la voit irrémédiable : « Deux vices opposés, dit- il, l’avarice et la débauche, éteignent en nous tout ce qu’il y avait dans nos aïeux de bon et d’énergique, et nous ne nous arrêterons plus sur cette pente rapide. » Tite-Live lui-même, qui, en écrivant l’histoire des premiers temps de Rome, s’en faisait contemporain par le cœur et par l’imagination, et qui en retrace avec une vivacité si éloquente les antiques vertus, Tite-Live finit pourtant par être atteint de découragement ; et il laissera, lui le Pompéien, échapper ces mots, qui sont presque l'excuse de César : * Nous sommes arrivés au point où nous ne pouvons plus ni souffrir nos maux, ni en supporter le remède. » Et Tacite? ah! celui-là, c’est la douleur même ; cette république que Tite- Live avait du moins entrevue, elle est pour Tacite l’objet d’un inconsolable regret. Aussi quelle amertume dans ses plaintes : <r Un long esclavage a tellement étouffé en nous tous les nobles sentiments, que nous ne savons plus faire usage de la liberté qu’on nous offre ; nous avons fini par aimer l’inaction à laquelle d’abord nous ne nous résignions

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qu’en frémissant! » Aussi, quelque ardent que soit son culte pour les anciennes vertys, quelque puissante que soit son imagination pour les ressusciter et les peindre, ne peut- il échapper aux impressions de la réalité; le contraste des temps qu’il regrette ét de ceux qu’il est obligé de raconter frappe cruellement son esprit, et des réflexions tristes ou chagrines, des soupirs douloureux, viennent parfois interrompre le récit impassible de l’historien : sa sévérité est voisine de la misanthropie.

Ainsi l’histoire romaine n’a rien du calme, de la sérénité, j’ai presque dit, des illusions de l’histoire grecque : ici, il y a tranquillité, harmonie, élévation; là, combat, discussion, douleur. Cette différence s’explique facilement. Venus les premiers, les historiens grecs étaient, pour ainsi dire, dans une heureuse ignorance des destinées des peuples; ils avaient l’expérience de la vie des individus ; ils n’avaient pas celle de la vie des nations. Il n’en est pas ainsi des historiens latins : ils ont, outre leur propre expérience, l’expérience des nations qui les ont précédés ; ils portent en quelque sorte le poids des siècles et ils ont le désenchantement de la vieillesse. En lisant les historiens grecs, les historiens romains y reconnaissaient la loi fatale de l'accroissement, de la grandeur, de la décadence ; ils y retrouvaient le passé de leur propre histoire : ils y pressentaient son avenir. Mais, s’ils ont moins de

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naïveté, de grâce, que les historiens grecs ; s’ils éveillent moins en nous, avec le sentiment du beau, les sympathies généreuses qui sont la vie et l’honneur de l’humanité, ils nous attachent par d’autres qualités. Leur pensée a plus de profondeur et une mélancolie qui n’est pas sans intérêt et sans grandeur; ils pénètrent plus avant dans la nature humaine, et, si le jour dont ils l’éclairent est quelquefois sombre, leur tristesse même a son charme et son instruction.

Au point de vue moral, les historiens latins se soutiennent donc à la hauteur des historiens grecs ; mais, au point de vue de l’art, ceux-ci leur sont supérieurs; ils ont, en effet, ce mérite suprême en toute œuvre de l’esprit de s’effacer complètement derrière leurs ouvrages, de n’y mettre pas leurs préoccupations personnelles : c’est le caractère d’Hérodote, c’est surtout celui de Thucydide. Uniquement épris de la vérité pure, Thucydide ne cherche pas à expliquer les événements, à les colorer; il les présente nus ; à peine un voile, transparent comme la lumière du ciel grec, les couvre sans les embellir* Il n’est point orateur comme Tite- Live, poète comme Tacite ; il ne plaide ni ne peint : sa passion, s’il en a une, c’est la recherche du vrai.

Les historiens latins n’ont pas, à beaucoup près, cette discrétion. Ce qui, au premier abord, frappe

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en eux, c’est leur physionomie nationale : Salluste, Tite-Live, Tacite, sont pleins de cette foi que l’univers appartient à Rome. Cette foi, elle est l’âme de leurs récits, l’originalité puissante de leurs œuvres; souvent même elle va jusqu’à l’égoïsme, jusqu’au mépris de l’humanité, et à justifier les actés les moins justifiables de l’ambition romaine. Oui, Rome personnifiée dans ses historiens, ne voit, n’admire, ne souffre qu’elle-même; pour elle seule elle s’émeut, indifférente aux malheurs, aux larmes, à la destruction des peuples qui doutent, en lui ré- ' sistant, de cette éternité que les destins lui ont promise. Que les historiens grecs sont différents ! Généreux, sympathiques à l’humanité, s’ils triomphent des victoires obtenues sur le grand roi, c’est que dans ces victoires ils voient pour les autres peuples, aussi bien que pour eux-mêmes, la défaite de l’esclavage et de la barbarie par la liberté et la civilisation, le triomphe de la Grèce sur l’Orient. J’aime donc mieux les Grecs; mais je dois respecter, sinon admirer dans les historiens latins cet égoïsme patriotique. Le génie romain se peint tout entier dans son histoire ; il s’y peint avec toute sa personnalité et sa dureté; et, pourtant, malgré cette préoccupation continuelle d’égoïsme, à cause de cette préoccupation peut-être, l’histoire romaine a un singulier intérêt; toute façonnée qu’elle est à l’image du peuple roi, elle attache fortement ; c’est

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qu’à Rome, entre les plébéiens et les patriciens, il se joue sur le Forum un drame où le monde tout entier est engagé : c’est la lutte du droit contre la force. L’histoire qui, en Grèce, n’a qu’un acteur, les hommes libres, ici en a deux, le peuple et la noblesse ; l’intérêt est donc double. De la lutte des plébéiens et des patriciens date en effet le premier affranchissement de l’humanité ; dans la Grèce dominent encore le despotisme de l’Orient et la jalousie de la liberté, qui se montre dans l’abaissement de l’Ilote le combat des deux ordres, le sénat et le peuple, est, à Rome, le premier pas vers cette égalité que l’empire a bien pu préparer, mais que le christianisme seul a donnée au monde.

Et maintenant, déclarerons-nous les historiens grecs supérieurs aux historiens latins, ou ceux-ci aux premiers? Assurément, nul plus que moi n’aime Tite-Live ; nul n’est plus charmé de cette limpidité brillante, de cette abondance si choisie, de cette imagination si pittoresque , mais qu’il m’en coûterait de lui sacrifier Hérodote ! ces pages si imprégnées de fraîcheur, ces légendes si merveilleuses, cette prose si voisine de la poésie, ces histoires sœurs de l’épopée, et comme elle inspirées par les muses ! Comment ayssi choisir entre Thucydide et Salluste, si concis tous deux, tous deux si énergiques, si profonds ! Et Xénophon ! lui pourrait-on donner le pas sur César, presque aussi attique que

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lui dans son urbanité romaine! Quant à Tacite, il est à part dans sa splendeur comme dans ses défauts. Mieux vaut donc, comme on l’a si bien dit : « Les admirer tous ensemble, que leur chercher des rangs. »

Moderator Summe jurent®.

Martial, II, 90.

On n’a rien de bien certain sur la vie de Quintilien. On conjecture seulement avec assez de vraisemblance que, né à Calahorra, en Espagne, l’an 42 de notre ère, il fut très-jeune encore amené à Rome par Galba, et qu’il y suivit les leçons de Domitius Afer et de Servilius Nonianus , orateurs célèbres de ce temps. A l’âge de dix-huit ans, son éducation achevée, il accompagna ce môme Galba que Néron avait désigné pour commander en Espagne, et passa huit ans dans sa patrie. Revenu à Rome avec Galba, qui

avait succédé à Néron, la bienveillance du nouvel

empereur l’investit d’une chaire publique d’éloquence. Pendant vingt ans il enseigna la rhéto-

rique, sans négliger les affaires du barreau où il fît admirer son talent oratoire.

Après vingt ans d’enseignement public, Quintilien songea à recueillir, dans une studieuse retraite, ses longues et fécondes leçons. Il y travaillait à ses Institutions oratoires, lorsque Domitien le choisit pour présider à l’éducation de ses petits-neveux. Quintilien dédia son ouvrage à Domitien. Rollin qui aimait tant Quintilien, et qui a pour ainsi dire exprimé et répandu dans son Traité des études, le suc le plus doux et le plus pur des Institutions oratoires, Rollin ne lui peut cependant pardonner cette dédicace : « Un écrivain, dit-il, capable de porter l’excès de la flatterie jusqu’à reconnaître pour dieu un empereur tel que Domitien, était digne de blasphémer contre Jésus-Christ et contre son Église. » Je serais moins sévère que Rollin, et passerais encore sur la dédicace : une dédicace n’engage pas ; mais je regrette qu’au dixième livre, Quintilien faisant la revue des poètes s’arrête pour dire : « Je n’aurais pas eu à nommer tous ces poètes, si les soins de l’empire n’eussent distrait Germanicus Auguste (Domitien) des études qu’il avait commencées, et si les dieux n’eussent jugé que c’était trop peu pour lui d’être le plus grand des poètes. « Panmque diis vismn est esse eum maximum poetarum? »

Oublions donc le précepteur impérial, et ne voyons que le critique. Il y a dans les Institutions

oratoires deux parties : un traité d’éducation et un traité de rhétorique. Voulant former l’orateur, Quintilien le prend, pour ainsi dire, des bras de la nourrice ; il fixe à sept ans , véritable limite, de nos jours trop avancée, le temps où l’enfant doit être livré aux maîtres chargés de l’instruire. Mais de l’éducation particulière ou de l’éducation publique, laquelle doit-on préférer? Cette question, si souvent agitée, Quintilien la résout, avec beaucoup de sens, selon nous, en faveur de l’éducation publique. Il donne de cette préférence des raisons qui, pour être anciennes, n’ont rien perdu de leur justesse : l’émulation plus vive entre les disciples, la parole du maître plus puissante, les caractères mieux polis par le frottement journalier, et enfin ce motif particulier à son temps et qui est un témoignage grave de la corruption de la société romaine, qu’au sein de la famille les premiers regards de l’enfant ne rencontrent que le spectacle du vice. Quintilien trace ensuite avec une égale précision les devoirs du maître et ceux de l’élève. Voici donc l’école qui s’ouvre pour l’enfant. On le remet d’abord aux mains du grammairien. La grammaire, on le sait, avait à Rome un domaine beaucoup plus étendu que chez nous; elle ne se bornait pas à enseigner les règles d’un langage correct et pur ; elle entrait dans le détail même des auteurs, prosateurs et poètes, en expliquait les allusions mythologiques,

les passages historiques, en un mot toutes les difficultés qui pouvaient arrêter l’élève ou les beautés capables de former déjà son goût; c’était moins la grammaire que ce que nous appelons la philologie L’enfant est devenu un jeune homme; des mains du grammairien Quintilien le remet donc aux mains du rhéteur. C’est ici que commence, à proprement parler, l’éducation de l’orateur. Quintilien indique, avec beaucoup de soin, les auteurs qu’il devra lire, donnant aux poètes une grande place à côté des historiens et des orateurs. Il veut que le futur orateur meuble sa mémoire en même temps qu’il formera son jugement; il doit faire une ample provisions d’images, d’expressions, de pensées, et surtout par une composition fréquente, se préparer à l’improvisation. Ce moyen de pouvoir un jour improviser facilement, qu’on ne pratique plus aujourd’hui, nous semble une des causes les plus puissantes de la supériorité de l’éloquence ancienne comparée à l’éloquence moderne. En effet, cette forte discipline de la composition ne donnait pas seulement des ressources infinies pour les soudainetés nécessaires de la parole ; elle lui imprimait, à cette parole, alors même qu’elle se précipitait abondante et spontanée, une forme précise, un tour naturel, une expression juste qui, l’émotion passée, lui laissaient une force et une beauté durables. L’art mettait son sceau à l’improvisation, et, en la gra-

vant , la faisait vivre. Ces préceptes généraux donnés, Quintilien entre plus particulièrement dans . les procédés oratoires, et enseigne, autant qu’on le peut enseigner, le secret de l’éloquence ; prenant une à une les différentes parties du discours , il en trace, d’après Cicéron, les règles et les modèles. Il prévoit tous les accidents des luttes du barreau , et énumère, pour y faire face, toutes les combinaisons trouvées par la rhétorique. C’est un véritable cours de stratégie judiciaire.

Après avoir, pour ainsi dire, armé de toutes pièces son futur orateur, Quintilien le lance dans l’arène, non sans beaucoup insister sur l’action , partie si considérable de l’éloquence chez les anciens, et qui pour nous a beaucoup perdu de son importance. Le livre dixième tranche d’une manière heureuse avec l’aridité des préceptes jusque-là donnés par Quintilien. Il offre une comparaison fort intéressante entre les auteurs grecs et latins; c’est une excellente page d’histoire littéraire.

A la fin de son ouvrage, Quintilien revenant à la partie morale que nous avons signalée au début, offre un tableau plein de charme : il nous montre l’orateur, après une vie de combats et de triomphes, jouissant, au sein de sa retraite, du fruit de ses travaux et de sa vertu : « Avant d’être pris à ces pièges de l’âge, l’orateur doit prudemment sonner la retraite et gagner le port tandis que son

vaisseau est encore intact. Les fruits de ses études n’en seront pas alors moins doux pour lui. Sa maison, suivant l’usage des anciens, sera le rendezvous des jeunes gens les plus distingués qui viendront le consulter, comme un oracle, sur les vrais principes du langage. Il les formera à l’éloquence avec la tendresse d’un père, et en pilote expérimenté, il leur signalera les côtes, les ports; leur dira quels sont les signes précurseurs de l’orage, et de quelle façon doit se gouverner le navire, selon qu’on a les vents favorables ou contraires. Je ne sais en vérité si l’on ne doit pas considérer comme le temps le plus heureux celui où, quittant les affaires pour se consacrer à la retraite, hors des atteintes de l’envie, étranger à tout débat, l’on peut mettre enfin sa réputation à couvert, jouir de son vivant du respect qu’on n’accorde ordinairement qu’aux morts, et savourer à l’avance l’estime qu’on obtiendra un jour de la postérité. » Les Institutions oratoires sont un des monuments les plus remarquables de la littérature romaine, à ce second siècle. Les précepceptes que donne Quintilien, pris séparément, sont pleins de justesse et de goût; mais on peut regretter que des vues générales, fécondes et neuves, les viennent si rarement animer. Disciple de Cicéron, Quintilien le suit pas à pas dans les détails techniques que celui-ci a empruntés à Aristote, mais jamais dans les théories plus élevées qu’il a deman-

dées à Platon. Il n’a jamais devant les yeux cet idéal qui est la règle intérieure et la seule règle infaillible du beau ; aussi a-t-il plutôt signalé la décadence qu’il ne l’a arrêtée ; il y a même cédé plus qu’il ne l’a cru; son style vif, spirituel, ami du trait, de l’expression figurée, rappelle plus la nouvelle école que l’ancienne. Mais chez lui ces défaillances de goût sont rares. En général, il trace avec sûreté et finesse les préceptes de l’art, et développe dignement, d’après Cicéron, les secrets et les beautés de l’éloquence. Malheureusement, dans toutes les recettes si nombreuses qu’il donne, il en oublie une, la liberté. La probité qu’il recommande à l’avocat, a son mérite sans doute, mais elle ne saurait remplacer l’inspiration d’une âme libre î on sent trop que Quintilien a vécu et écrit auprès de Domitien.

En face de cette école un peu timide de Quintilien, s’en était élevée une autre plus hardie, et qui se révèle à nous dans le Dialogue des orateurs. Ce dialogue, qui a été attribué à Quintilien comme à Tacite et à Pline le Jeune et dont l’auteur restera toujours un sujet de controverse , a trois parties distinctes. Dans une espèce de prologue, Julius Secundus et M. Aper engagent vivement Curiatus Maternus à quitter la poésie, occupation stérile, pour le barreau qui donne la fortune avec la gloire. Maternus tient bon pour la poésie, et en montre à son tour les avan-

tages. La conversation change tout à coup par l’arrivée de Yipstanius Messala, admirateur des anciens ; Messala invite Aper à renoncer aux doctrines nouvelles des rhéteurs et à revenir aux vieilles traditions de l’éloquence. Ici, à proprement parler, commence la querelle des anciens et des modernes. Aper, qui est pour les modernes, passe en revue les orateurs anciens, et tâche de montrer que, dans le culte qu’on leur rend, il y a un peu de superstition. Où d’ailleurs placer cette antiquité? Cicéron, dont vous en faites le représentant, était aux yeux de beaucoup de ses contemporains, un novateur, un moderne. Aper examinant ensuite successivement les orateurs les plus illustres de Rome, les caractérise par des traits vifs et piquants qui démentent quelquefois les jugements consacrés à leur égard; puis s’adressant dans une péroraison véhémente à Messala et à Maternus, il les somme en quelque sorte de donner à leur siècle cette éloquence nouvelle dont Cassius Sevefus avait eu l’instinct : « Illustrate sæculum nostrum piUcherrimo genere -dicendi ; » éloquence qu’il ne définit pas d’une manière bien précise, mais qui, autant qu’on en peut juger, serait une heureuse alliance des qualités des anciens et des formes plus vives et plus brillantes de l’éloquence moderne. Sur l’invitation de Maternus, Messala se dispose à prendre en mains la cause des anciens, tout en déclarant, par forme de précaution

QU1NTIL1EN.

oratoire, qu’ils n’ont pas besoin d’être défendus. Mais, détournant un peu la question, il recherche quelles sont les causes qui ont amené la décadence de l’éloquence : le peu de soin que l’on donne à l’éducation de la jeunesse, la mollesse des mœurs, l’ignorance du droit, l’abandon du barreau. A ces mœurs nouvelles, il oppose les anciennes mœurs, l’éducation sévère de la jeunesse, les leçons vivantes qu’elle allait recevoir de la bouche et du spectacle des grands orateurs, et que maintenant elle va chercher dans les écoles des déclamateurs. Après Messala, dont le discours est incomplet, et celui de Julius Secundus, qui a entièrement péri, Maternus en qui je verrais volontiers Pline le Jeune, reprend la parole : il regrette l’éloquence antique et ses merveilles ; mais cette éloquence , pour la ressusciter, il faudrait rendre à Rome, avec les institutions politiques qu’elle a perdues, ces agitations du forum qui créaient tant de haines entre les citoyens, et entretenaient dans la république tant de troubles ; c’était la payer trop cher : « Nec tanti reipublicæ Gracchorum eloquentia fuit ut pateretur et leges. » Et il termine en disant que, puisque le passé ne peut revenir , et que l’on ne peut concilier le repos et la gloire, il faut jouir des avantages de son siècle sans critiquer ceux qui l’ont précédé.

Maintenant, si reprenant cette question de l’élo-

quence, agitée dans ce dialogue, nous la voulons juger à son véritable point de vue, nous dirons qu’aucun des interlocuteurs n’est parfaitement dans le vrai ; chacun d’eux n’en voit qu’une face. Oui, Messala, l’éducation s’est amollie, les mœurs se sont relâchées, et l’éloquence a dû en souffrir. Avant vous, Sénèque le rhéteur avait aussi fort bien signalé ces causes de la chute de l’éloquence : « In deterius quotidie data res est , sive luxu temporum , sive, cum præmium rei pulcherrimx cecidisset, translatum est omne certamen ad turpia. » Vous avez raison, peutêtre, Maternus ; les luttes sanglantes du forum ne valaient pas ce qu’elles coûtaient : à ce prix, l’éloquence était trop payée ; Non tanti erat. Et vous, Aper, vous dites bien : l’éloquence qui est une forme de la pensée, reflet mobile de nos sentiments, expression des institutions et des mœurs, doit comme ces mœurs et ces institutions changer. Ou plutôt, regardez-y bien : cette éloquence que vous regrettez, que vous cherchez, elle est ailleurs. Si l’éloquence politique est tombée, ce n’est pas seulement parce qu’elle n’avait plus la tribune aux harangues pour s’y appuyer ; mais c’est qu’elle avait épuisé tous les grands intérêts qui lui pouvaient servir d’aliment. Mais, que dis-je? elle n’a pas péri, cette éloquence ; elle s’est transformée. Elle a quitté le lit désormais étroit et desséché du forum, pour aller sur d’autres rives s’épandre et rouler à grands flots. Elle était

tout extérieure et turbulente, elle s’est faite calme et intime. Vous l’avez vue au milieu de vous, et vous ne l’avez point reconnue. Quintilien a blâmé Sénèque. Sénèque cependant, c’est l’éloquence nouvelle, la seule que Rome puisse dorénavant posséder, l’éloquence de la réflexion et de l’âme. Cicéron l’avait pressentie, cette éloquence : « Il faut, dit-il, que l’éloquence s’élève, qu’elle se dresse pour ainsi dire dans la conscience une tribune, d’où elle apprendra aux hommes à désirer ou du moins à ne pas craindre la mort » : cette tribune, Sénèque l’a élevée. Vous vous étonnez, Quintilien, que les défauts de Sénèque aient séduit les Romains. Cette influence qui vous alarme, vous l’attribuez à l’agrément et à la nouveauté du style, à ces antithèses brillantes, à ces chutes habiles, à ces éclairs de l’expression, à ce coloris éclatant, à toutes ces surprises d’un art plus ingénieux que solide. Sans doute ces défauts charmants, dulcibus vitiis, n’ont pas nui à Sénèque ; mais si dans Sénèque il n’y eût eu que la forme, il n’eût pas exercé sur ses contemporains et sur ceux qui vinrent après lui cette souveraineté littéraire que nous avons saluée. Novateur littéraire aussi bien que précurseur moral, il a présenté aux Romains cette éloquence vraiment nouvelle qu’Aper et Maternus appelaient en vain. Ne vous étonnez pas que ses neuves et ravissantes peintures aient enchanté la jeunesse. Pour elle, pour son esprit,

pour son cœur, c’était une vie nouvelle, un horizon immense et magnifique qu’ouvrait Sénèque. Vainement la critique protesta contre cet entraînement littéraire ; Sénèque a été original : la création, c’est en littérature comme en toute chose la marque du génie.

On a dit que les grands écrivains avaient été de remarquables critiques; ceci est vrai de Sénèque encore. On trouve dans ses écrits, et dans ses lettres particulièrement, d’excellents préceptes de style et de goût. En critique, comme en éloquence, Sénèque a les plus heureuses divinations. Il a signalé ce fait qui est devenu la règle de la critique de nos jours et son trait distinctif, à savoir que la littérature est l’expression de la société : « Talk hominibus fuit oralio qualisvita. » Il ajoute: « Dès que l’esprit s’est fait un système de dédaigner toutes les choses d’usage, de tenir pour vil tout ce qui est commun, on cherche aussi à innover dans son langage ; tantôt op exhume et l’on reproduit des termes antiques et surannés, tantôt on en fabrique de nouveaux ou on les détourne de leur signification ; tantôt on prend pour élégance ce qui depuis peu est à la mode, l’audace et l’abus des métaphores; enfin, partout où vous verrez réussir un langage corrompu, sachez que là aussi les mœurs auront déchu de leur pureté ; et de même que le luxe de la table et des costumes dénote une civilisation malade; ainsi le déréglement

du discours, pour peu qu’il se propage, atteste que les âmes, dont le style n’est que l’écho, ont ellesmêmes dégénéré. » •’ ■'

En même temps qu’il a entrevu cette vérité, que le style est toujours en rapport avec les mœurs, Sénèque a aussi en quelque sorte défini cette éloquence nouvelle dont il prenait l’initiative, l’éloquence morale. Il a tracé de l’éloquence de Fabius un portrait qui est celui de cette éloquence même; • et en regard il a mis celui de la fausse éloquence, de celle qui, vide et sonore, se paye de mots et de phrases. Dans cette voie Sénèque s’avance fort loin, et anticipant pour ainsi parler le dédain chrétien pour l’éloquence en elle-même séparée des choses et des vérités qu’elle doit enseigner, il ne veut pas qu’on se préoccupe trop des expressions; qu’elles aillent comme elles voudront, servantes etnon maîtresses de la pensée. Cependant, si Sénèque a entrevu les destinées nouvelles de l’éloquence, il ne les a pas entièrement envisagées. Il a toute l’étendue que peut donner la justesse la plus pénétrante de l’esprit latin; mais il lui manque l’intuition profonde dû génie grec et ses larges théories. Il n’a pas devant les yeux et dans l’imagination ce type éternel, toujours présent à la pensée de Platon. Non, le génie latin, dans ses plus heureuses inspirations, n’a pas cette portée et cette élévation. Pour les rencontrer dans la littérature romaine, il faudra aller jusqu’à.

saint Augustin. Mais Sénèque dépasse et Quintilien, et l’auteur, quel qu’il soit, du Dialogue des orateurs; il laisse de côté cette querelle des anciens et des modernes qui, à vrai dire, n’est qu’une question de mots, et va droit à l’éloquence de l’avenir : cette éloquence qui , au rebours de l’éloquence politique, triomphe par l’apaisement des passions que celle-ci cherchait à enflammer; c’est déjà l’éloquence chrétienne.

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PLINE LE JEUNE

Pingue et floridum dicendi genus.

(Macrobe, Saturnales, X, I.)

Pline le Jeune naquit à Côme, ville de la Gaule Transpadane, l’an 61 après Jésus-Christ. Orphelin de bonne heure, il eut pour tuteur Virginius Rufus, ce grand citoyen qui mérita d’avoir Tacite pour panégyriste. Virginius prit de Pline un soin particulier et le regarda toujours comme son propre fils ; Pline de son côté eut toujours pour Virginius une reconnaissance filiale. L’éducation de Pline fut trèssoignée. 11 étudia la rhétorique sous Quintilien, dont il resta l’ami. Il entendit aussi Nicetès de Smyrne, rhéteur grec alors à Rome. 11 faut encore compter au nombre de ses maîtres son oncle Pline le Naturaliste, qui l’adopta. Puis, suivant l’ancienne

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coutume qui, dans la corruption des mœurs et la décadence des institutions, subsistait cependant, il dut passer par les camps pour arriver aux dignités civiles. Il fut donc envoyé en Syrie où il fît sa première campagne. Mais ce lui fut encore une occasion de se perfectionner dans l’éloquence : il se lia avec le philosophe Euphrate, vieillard aimable qui conçut de lui de hautes espérances, et dont il a tracé un beau portrait. C’est préparé par une éducation aussi variée et aussi forte, que Pline entra dans la carrière du barreau, où nous le retrouverons.

En même temps qu’orateur, Pline fut un homme •politique; ce n’est pas qu’il ait joué un rôle; qui alors pouvait en jouer un? Mais il parcourut successivement toutes les charges publiques, charges vides et dénuées de puissance réelle, mais titres brillants encore: Pline obtint d’abord le tribunat, fantôme vain, titre sans honneur, il le reconnaît luimême : a Jnanem umbram et sine honore nomen. » Il fut aussi consul, et même de très-bonne heure, car il dit quelque part qu’il était arrivé plus jeune que Cicéron au consulat et au sacerdoce. Enfin il fut nommé augure sous Trajan, et il remarquait avec plaisir que Cicéron aussi avait été augure.

Sous Trajan, Pline prit une part active aux affaires publiques : il fut de nouveau nommé consul. Pline fut quelquefois appelé au conseil privé de l’empereur, mais toujours pour des questions as-

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sez peu importantes, pour la suppression des jeux publics de Vienne, par exemple. Sur la tin de l’an 103, Pline fut envoyé pour gouverner le Pont et la Bithynie en qualité de proconsul. C’est surtout pendant le temps que Pline fut chargé du gouvernement de cette province, que se montrèrent pour lui la confiance et l'affection de Trajan. Nous avons toute la correspondance de Pline avec l’empereur ; nous y reviendrons.

Nous connaissons l’homme dans Pline; il nous faut maintenant considérer en lui l’orateur, le panégyriste, l’auteur des Lettres.

L’éloquence, au temps de Pline, était bien déchue de sa grandeur et de son empire. Elle ne donnait plus le pouvoir, elle ne disposait plus des royaumes ; elle n’avait plus des peuples pour clients et

des rois pour tributaires, les prétures et. les consulats pour récompense, le forum pour théâtre, le monde pour auditeur; plus de nuits passées à la tribunes; plus de ces harangues qui, pendant des jours entiers, tenaient le peuple attentif et agité. L’éloquence, pacifiée par Auguste, avait été plus tard soumise, même extérieurement, à des règles • qui la maintenaient dans la modestie, ou l’y ramenaient. Resserrée dans le tribunal des centumvirs, et gênée par de lourds manteaux, l’action oratoire perdit son ampleur et ses effets ; et pourtant, toute détrônée qu’elle était, elle était encore la plus bril-

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lante carrière que pussent suivre les caractères généreux et les intelligences cultivées, celle qui, avec le plus d’avantages, procurait le plus de gloire : a Est-il, s’écrie un interlocuteur du Dialogue des orateurs , est-il aucune renommée, aucune louange dans un art quelconque, comparable à la gloire des grands orateurs qui sont remarqués dans Rome, non-seulement par ces hommes occupés tout entiers de leur négoce, mais aussi par ces jeunes gens, par ces adolescents, pour peu qu’ils joignent à un esprit droit une honorable ambition? Quels noms les pères inculquent-ils de préférence à leurs fils? Quels personnages le vulgaire illettré, et ce peuple, en simple tunique, appellent-ils plus souvent de leurs noms et montrent-ils du doigt? Les étrangers mêmes et les voyageurs, qui déjà en ont entendu parler dans les municipes et les colonies, dès leur abord dans Rome, les cherchent et désirent connaître leurs traits. * L’éloqueDce donnait donc les richesses ; elle donnait les honneurs ; elle était un bouclier en même temps qu’un glaive; et si, entre les mains des délateurs, elle était une arme terrible, elle était aussi contre eux le plus sûr rempart. Aussi les luttes du barreau excitaient-elles toujours un vif intérêt; elles remplaçaient les luttes de la place publique. Là il y avait encore de l’activité et de la vie ; là trouvaient leur emploi les facultés puissantes de l’esprit et de l’âme qui, dans

des temps meilleurs, eussent été heureusement consacrées à la défense de la liberté.

Les orateurs étaient donc nombreux encore : au milieu de ces brillants émules, Pline tenait le premier rang. Les procès qu’il soutint sont de deux sortes : ceux qui eurent lieu devant le tribunal des centumvirs, et ceux qui eurent lieu devant le sénat. Dans une cause que jeune encore il plaida devant les quatre chambres des centumvirs réunis, il eut un grand succès. Il parlait pour Accia Yariola déshéritée par son père et revendiquant sa succession. Il y avait de part et d’autres beaucoup d’avocats et de nombreux tabourets; en outre, une foule extraordinaire formait plusieurs cercles qui entouraient l’enceinte des juges, pourtant fort large. Le banc même où il était assiégé, et les tribunes de la salle étaient remplies, les unes de femmes, les autres d’hommes qui s’empressaient ou d’entendre, ce qui était fort difficile, ou de voir, ce qui l’était moins. A ces détails qu’il nous donne, il est facile de reconnaître que Pline avait une prédilection pour le plaidoyer qu’il fit ce jour-là ; il l’envoya à Romanus en lui disant: * Plusieurs de mes amis le regardent comme mon meilleur, comme mon pro coronu. *

Au sénat, il eut des triomphes plus éclatants et dans des causes plus importantes. Quelques-unes de ces causes rappelaient le procès de Verrès. Les provinces, qui avaient plus gagné que perdu à l’em-

pire, trouvaient, dans le sénat et au tribunal des empereurs contre les exactions de leurs gouverneurs, un recours qu’elles ne trouvaient pas à la tribune aux harangues. Pline aimait à se charger de ces appels solennels des provinces contre les gouverneurs dont elles avaient à se plaindre; il est curieux de l’y suivre.

Les habitants de la Bétique avaient intenté une accusation contre Cécilius Classicus, et prié Pline de les soutenir. Pline s’y était d’abord refusé ; mais le sénat fit un décret qui portait qu’on donnerait Pline pour avocat à ces peuples, s’ils pouvaient l’obtenir de lui-même : Pline ne refusa pas plus longtemps. Classicus s’était soustrait à une condamnation par une mort volontaire. L’affaire n’en fut pas moins poursuivie. Les biens qu’il avait acquis pendant son gouvernement furent rendus à la Bétique. Les créanciers qu’il avait payés durent rendre ce qu’ils avaient reçu. Hispanus et Probus, qui avaient trempé dans ses concussions, furent exilés pour cinq ans. Le troisième jour du procès, le sénat avait enveloppé dans la même condamnation tous les complices du crime.

Pline eut le même bonheur en défendant un gouverneur contre les habitants de sa province, qui l’accusaient. C’était Varenus, gouverneur de Bithynie. La cause fut interrompue; et Pline, en orateur scrupuleux, s’applaudissait de ce retard qui

lui permettait de perfectionner son plaidoyer, quand la cause fut portée devant l’empereur qui renvoya absous son client.

Mais rien n’égalâ, pour l’importance et la solennité des débats, le procès de Marius Priscus, proconsul d’Afrique, accusé par les Africains d’avoir vendu la condamnation et même la vie des innocents. Ce fut sans doute un grand jour dans le sénat que le jour où l’on vit un homme consulaire et un ancien septemvir accusé devant l’empereur par les deux écrivains les plus illustres de l’époque, Pline et Tacite. Pline, qui avait tant de fois parlé devant le sénat, se sentait étonné comme si tout lui eût été inconnu. Il prit la parole pourtant, et la garda cinq heures au milieu d’un silence religieux ou des applaudissements de l’auditoire. L’empereur le fit.avertir plusieurs fois par un affranchi de ménager ses forces, et de ne pas oublier la faiblesse de sa complexion. Tacite appuya Pline, et Marius Priscus fut condamné à porter au trésor les 700000 sesterces qu’il avait reçus. Rome et l’Italie lui furent interdites. Le sénat se sentait revivre dans de pareilles journées; et Pline voyait avec une noble joie son ministère élevé à la hauteur.des magistratures politiques de l’ancienne république romaine.

Plus d’une fois Pline rendit au sénat la vie de jours d’autrefois ; il osa attaquer un sénateur dans

le sénat même. Publicius Certus s’était souillé de crimes sous Domitien. Quand la mort de ce prince et l’avénement de Trajan eurent rendu aux citoyens quelque liberté, Pline en profita pour venger les victimes de Publicius Certus. Il se rend au sénat et demande la permission de parler. On l’écoute d’abord avec bienveillance. Pline poursuit ; il ne nomme pas encore le coupable, mais il le laisse entrevoir et trace le plan de l’accusation. Aussitôt on se récrie de toutes parts : « Sachons, dit l’un, qui est celui contre qui vous prétendez faire cette poursuite extraordinaire. — Qui est-ce donc, reprend un autre, que l’on accuse ainsi avant que le sénat l’ait permis ? — Laissez en sûreté, dit un troisième, ceux qui ont échappé. » Pline écoute, sans se troubler, ces apostrophes diverses et menaçantes. Enfin le consul prend la parole : « Pline, lui dit-il, vous direz ce que vous voudrez quand votre tour d’opiner sera venu. — Vous ne faites que me permettre, lui répond Pline ce que jusqu’ici vous n’avez refusé à personne. » Pline s’assied, et l’on traite d’autres affaires. Pendant ce temps-là un consulaire de ses amis l’avertit tout bas, en termes fort pressants, qu’il s’est avancé avec trop de vivacité et d’imprudence ; il le gronde et le presse de se désister ; il ajoute même : « Vous vous signalez à la haine des empereurs à venir. » A peine celuici l’a-t-il quitté qu’un autre revient à la charge :

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« Qu’entreprenez-vous? Pourquoi vous perdre? Vous offensez un préfet du trésor qui, bientôt, sera consul. » Pline tient bon. Enfin l’on commence à opiner. Tous les sénateurs font l’apologie de Certus, comme si Pline l’avait nommé. Pline à son tour se lève et prend la parole : il parle, et ces sénateurs, si pusillanimes auparavant, rassurés par son courage, entraînés par son éloquence, lui montrent autant de faveur que tout à l’heure ils lui opposaient de craintes, charmés de le voir rétablir à ses risques et périls cette coutume si longtemps interrompue de porter devant le sénat toute question, et de voir le sénat lavé du reproche que lui faisaient, non à tort, les autres ordres de citoyens de n’être sévère que pour les autres, et, par une complaisance réciproque, de fermer les yeux sur les prévarications des sénateurs.

Tous ces triomphes de Pline ont péri; son éloquence n’a pas laissé de traces. On aimerait à la ressusciter, ou du moins à se la représenter avec ces éclairs et ces foudres que Pline, en en parlant lui-même, semble faire briller à nos yeux. Mais on se la figure difficilement ainsi ; on la conçoit plus volontiers habile, tempérée, brillante, sans toutefois, au besoin, manquer de feu et de trait. Pline, on le sait, avait la prétention de suivre, de conserver la tradition de la grande éloquence, de l’éloquence cicéronienne; mais c’était une bonne inten-

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tion, plus qu’une réalité. L’éloquence d’un siècle ne se stéréotype pas; elle change comme tout le reste, et j’ajoute qu’elle doit changer.

Deux écoles, nous l’avons vu, partageaient la critique; dans cette querelle, Pline était pour les anciens , Tacite pour les modernes , pour l’école qui s’inspirait du présent et des passions du temps ; il préférait la brièveté, le trait, aux longs développements delà période cicéronienne; c’est l’Aper du Dialogue. Pline, au contraire, aimait la diction nombreuse et périodique, celle qui, comme les flocons de neige, tombe pressée, non interrompue, abondante, et il pensait qu’ainsi redoublée la parole avait plus de prise sur les esprits : « L’abondance des paroles ajoute une nouvelle force et comme un nouveau poids aux idées. Nos pensées entrent dans l’esprit des autres, comme le fer entre dans un corps solide; un seul coup ne suffît pas; il faut redoubler; il faut souvent entrer dans les détails. Quand on fait valoir une ferme, on n’en cultive pas seulement les vignes; on y prend soin des moindres arbrisseaux , on en laboure les terres. Dans ces terres, on ne se contente pas de semer du froment, du seigle ; on y sème de l’orge, des fèves, et toutes sortes d’autres légumes : je jette ainsi à pleines mains dans une cause des moyens de toute espèce, pour en recueillir ce qui pourra venir à bien. » Toutefois le culte de Pline pour les anciens ne dégénère

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pas en superstition : « J’admire les anciens, dit-il, mais sans dédaigner, comme certains esprits, les génies de notre siècle; je ne puis croire que la nature soit épuisée et ne produise plus rien de bon. »

Si l’orateur a péri, le panégyriste a survécu. C’était la coutume que, dans l’assemblée du sénat, qui suivait leur nomination , les consuls adressassent leurs remercîments à l’empereur, et demandassent pour lui quelque nouveau titre d’honneur ; c’est ce qu’on appelait : in honorera principis censere. Le panégyrique de Trajan est un discours de cette espèce. Seulement il ne fut pas prononcé immédiatement après l’élection de Pline, mais à son entrée en charge. Ajoutons, pour l’honneur de Pline et de Trajan, qu’il n’a pas été prononcé en ^présence de l’empereur, et qu’il n’a pas été prononcé tel que nous l’avons. Pline l’a retouché, étendu, poli ; et il nous a fait connaître lui-même ces changements.

Ce panégyrique se peut diviser en deux parties : la censure de Domitien et l’éloge de Trajan; division historique, contraste naturel.

Sous Domitien, Pline n’avait que difficilement échappé aux ombrages du prince, et il ne dut son salut qu’à la fin violente de ce tyran ; on trouva parmi les papiers de Domitien un arrêt de mort contre Pline. Nul peut-être, sans en excepter même Tacite, n’avait supporté avec une plus douloureuse indignation les cruautés de ce monstre. Aussi les

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a-t-il retracées avec une vigueur de pinceau qui rappelle Tacite , dans ce passage surtout où il montre Domitien retiré dans la solitude de son palais, objet d’horreur pour lui-même, et d’effroi pour les autres :■ « Ce monstre cruel s’y enfermait comme dans son antre pour se désaltérer du sang • de ses proches, ou il s’élançait de sa retraite pour se rassasier du carnage des plus illustres citoyens. L’horreur et la menace en gardaient les portes, et l’on tremblait également d’être admis et d’être exclus. Sa rencontre seule et sa vue inspiraient l’effroi; l’orgueil éclatait sur son front et la fureur dans ses yeux; une pâleur efféminée était répandue sur son corps , et son impudence se déguisait aous

la rougeur de son front. Personne n’osait l’appro-

Cher ni lui adresser la parole. Toujours renfermé dans les ténèbres d’un mystérieux asile, il ne sortait de sa solitude que pour désoler Rome. »

Dégradé, décimé sous les tyrans, le sénat se relevait avec les bons princes. Ce fat surtout la gloire de Trajan d’honorer, de ranimer, autant qu’il était en lui, ce corps éteint. Tacite insiste avec complaisance sur les marques de déférence que le prince ne cessait de donner à ce corps si élevé autrefois, si abaissé plus tard. Mais quoi que fît le prince, il ne pouvait lui rendre ce sentiment de confiance et de dignité qui ne vient que de l’indépendance : pour être libre, il faut se sentir libre; or, le sénat

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savait trop que ce que l’empereur lui rendait, il pouvait le lui ôter. Pline l’avoue lui-même. A côté du panégyriste, de ses déclarations officielles sur la dignité du sénat, écoutons l’homme écrivant à ses amis. « La liberté de retour nous a trouvés novices et inexpérimentés. La servitude des derniers temps a fait oublier les droits et les coutumes du sénat, aussi bien que les autres sciences utiles. Nous avons assisté tout jeunes aux séances du sénat; mais alors il était toujours tremblant et toujours muet : l’on n’y pouvait sans péril dire ce que l’on pensait, et sans infamie ce que l’on ne pensait pas; nous avons vu les mêmes maux se perpétuer pendant plusieurs années, depuis que, devenus sénateurs, nous en avons pris et ressenti si cruellement notre part de douleurs que nos esprits en ont été frappés, accablés, anéantis. »

Nous avons examiné le côté historique de ce panégyrique qui peut, outre les traits que nous avons fait ressortir, offrir beaucoup de renseignements curieux et importants sur le droit, les coutumes civiles et les institutions politiques de Rome sous les empereurs. Considérons-le maintenant au point de vue oratoire. Le genre faux et secondaire du panégyrique offrait au talent de Pline une matière favorable à ce goût d’oppositions, à Ces tours symétriques, à ces recherches, à toutes ces coquetteries de style où il se éomplail; aussi s’y est-il donné pleine

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carrière; son éléganee continue fatigue. Sans doute il y a dans ce discours plusieurs morceaux d’une grande beauté : le tableau des débordements du Nil, l’entrée de Trajan dans Rome, et une foule d’autres passages, pris séparément, charment le Jeteur; mais l’ensemble du discours lasse et rebute par la monotonie du, bel esprit. L’admiration, sentiment peu sympathique par lui-même, se communique moins encore par l’effort, même sincère, que fait constamment l’orateur pour nous l’imposer. Qu’on le remarque en effet : Pline n’a point exagéré les grandes qualités de Trajan; ce qu’il dit, l’histoire le confirme, et y ajoute même : mais ce que la simplicité véridique de l’histoire nous fait accepter volontiers, la recherche du panégyriste et le ton pompeux et guindé où il est constamment monté, nous le rend fade et languissant. Et pourtant ce panégyrique a fait époque dans la littérature latine; il ne s’en faut pas étonner : ces défauts, qui nous choquent justement, sont les beautés de la décadence. Toutes les qualités qui peuvent séduire des esprits dégénérés, piquer des goûts blasés, Pline le Jeune les possède à un haut degré : grâces du style, finesse des éloges, art de voiler la pensée pour la rendre plus piquante, alliances de mots brillantes, toutes les surprises enfin d’un talent ingénieux, délicat, consommé. Aussi Pline est-il resté chez les Romains te modèle du panégyrique : il ouvre cette longue

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liste d’orateurs officiels qui jie se ferme qu’avec Théodoric et Ennodius, dans lequel on peut voir comment finit cette éloquence qui commence par la recherche pour aboutir à l’énigme ; image de cette puissance impériale qu’elle célébrait, et qui, allant toujours en s’amoindrissant, se perd obscurément dans Augustule, comme Pline dans Coryppe.

Cette décadence du panégyrique était inévitable. I^e panégyrique porte en lui-même deux genres de mort : il a contre lui le fond et la forme ; le fond : il roule nécessairement, sinon sur le mensonge, sur l’exagération du moins de l’éloge ; la forme : il est obligé de se guinder, de se tenir au ton oratoire, sans avoir ni la passion, ni la conviction qui soutiennent l’éloquence. Il est si vrai que la solennité obligée du panégyrique est la cause de la froideur qui s’y attache invinciblement, que réduit à une forme plus simple le même genre de l’éloge retrouve tout à coup l’intérêt et la vie. Je rapproche la vie d’Agricola du panégyrique de Trajan; et laissant de côté la supériorité du génie de Tacite sur l’esprit de Pline, je n’interroge que les deux ouvrages en eux- . mêmes. Je trouve dans le premier un sentiment vrai, un genre d’éloquence simple et tempéré parfaitement approprié à la modestie du héros. A cette éloquence naturelle et familière opposez l’éloquence officielle, l’admiration obligée de Pline, et sa diction pompeuse; et vous comprendrez comment,

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même abstraction faite du tour d’esprit différent des deux écrivains, le Panégyrique de Trajan est inférieur à la Vie d’Agricola. Ces deux éloquences représentent, pour ainsi dire, deux temps bien opposés, la république et l’empire. L’hommage rendu par Tacite à son beau-père, c’est cet hommage, grave et religieux, que, dans les premiers siècles de Rome, des voix libres payaient aux citoyens qui ayaient bien mérité de la patrie. L’éloge de Trajan par Pline le Jeune, bien qu’il s’adresse à un prince digne d’admiration pour ses grandes qualités, et qu’il luj soit rendu par un homme qui avait conservé le sentiment, sinon le regret de la liberté, n’en est pas moins, jusqu’à un certain point, un cérémonial officiel, un tribut imposé à l’orateur par la charge de consul plus encore que par la reconnaissance: c’est le langage de l’adulation substitué à l’expression libre d’un sentiment patriotique : ici est la rhétorique, là est l’éloquence.

C’est surtout par le recueil de ses lettres, que Pline a trouvé faveur auprès de la postérité ; ce recueil est en effet singulièrement précieux pour la littérature : on y saisit tout le mouvement intellectuel de cette époque ; on y assiste aux lectures publiques, qui étaient alors la grande préoccupation des écrivains, poètes, orateurs et historiens ; on y voit toute l’admiration qu’excitpnt certaines renommées contemporaines, et on s’y convainc aussi de

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leur fragilité. Que de noms ne pourrait-on pas relever dans ce recueil, alors fort loués et fort célèbres, et maintenant oubliés? Qui connaît aujourd’hui Maxime à qui Pline écrivait fréquemment, et dont il paraissait faire grand cas? Qui, Caninius et le poète Antonin? Mais Pline fut lié aussi avec des écrivains qui n’ont pas péri ; Silius Italicus, dont il nous a raconté la mort avec une simplicité touchante; Martial, qui fit pour lui des vers auxquels Pline fut sensible ; Suétone, qui met souvent à l’épreuve son obligeance; Tacite enfin. Pline, dans cette amitié d’un grand écrivain , cédait-il seulement au penchant qui l’entraînait, ou aussi à un secret désir de partager l’immortalité de son ami? On l’en a soupçonné, et peut-être en effet ce motif se glissait-il un peu, sans qu’il s’en rendît bien compte, dans son admiration pour le peintre des Histoires; mais j’aime mieux le croire, et je le reconnais à l’accent de Pline, son attachement pour Tacite était sincère; et c’est encore un honneur pour l’âme de Pline le Jeune, d’avoir admiré là où un autre moins généreux aurait pu envier.

Intéressante pour l’histoire littéraire, la correspondance de Pline le Jeune ne l’est pas moins pour l’histoire elle-même; mais elle le serait plus encore, si, par une coquetterie d’auteur mal entendue, Pline au lieu de ranger ses lettres dans l’ordre où elles ont été écrites, n’eût pris un malheureux

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plaisir à les déplacer, à les mêler de manière qu’on n’en peut reconnaître et reconstruire le plan primitif : plus soucieux d’en assortir, pour ainsi dire, les différentes couleurs, d’en composer un bouquet littéraire, que d’en former un tableau historique. L’histoire ne perd pas seulement à cette symétrie artificielle; l’agrément en est beaucoup moindre aussi. Le soin de sacrifier l’instruction à l’effet, le naturel à l’esprit, de montrer moins l’homme que l’écrivain, ce soin continuel, partout fatigant, l’est surtout dans une correspondance où l’on s’attend à plus d’abandon, où l’on aimerait à surprendre l’âme dans ses naturels épanchements ; plaisir que Pline nous donne bien rarement. Prétentieux alors même qu’il exprime un sentiment bon et généreux, il gâte ce qu’il sent par la manière dont il le dit ; bel esprit encore quand il croit n’être que simple.

Malgré ces défauts, la lecture des lettres de Pline est une des plus agréables et des plus instructives qui se puisse faire ; s’il n'a le naturel , l’aisance, la souplesse que l’on aimerait à rencontrer en de familiers et libres entretiens, il donne toujours à ses pensées ce tour fin et piquant qui plaît à l’esprit, à ses expressions ce relief qui les grave dans la pensée, et à sa recherche même un air de négligence qui parfois*peut tromper.

Pline, nous l’avons dit, n’a pas 'seulement été un écrivain ; il a été aussi un homme public, un con-

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sul, un gouverneur de province; et il nous a laissé en cette, qualité des renseignements précieux renfermés dans le dixième livre de ses lettres ; c’est sa correspondance officielle avec l’empereur. Pline s’y montre préoccupé de tous les détails de l’administration ; il propose même des projets gigantesques pour

une entreprise provinciale, et qui ne sauraient s’ex- • 1

pliquer, si l’on ne connaissait les forces prodigieuses dont disposaient les Romains à cette époque, et les monuments étonnants qu’ils nous ont laissés. Il s’agit de joindre, à la mer, par un canal, un lac qui se trouve près de Nicomédie, et que l’on dit élevé de plus de 400 coudées au-dessus du niveau de l’Océan; il demande 150 pompiers pour cette même ville de Nicomédie où vient d’éclater un terrible incendie; il retranche des dépenses aux Byzantins; il demande que l’on diminue le taux auquel l’État prêtait aux particuliers. Trajan se prête avec générosité à toutes ces mesures si libérales ; ses réponses sont toujours nettes, quelquefois sévères, mais toujours empreintes d’un esprit de justice et d’humanité : quand Pline le consulte sur la question des enfants libres, exposés à leur naissance et nourris pour la servitude, il n’hésite pas à déclarer qu’il faut leur rendre la liberté.

Les réponses de Trajan sont toujours des modèles de bon sens, de gravité, de cette noble concision qu’on a si bien appelée Yimperaloria brevilas.

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