‹ Les écrivains modernes de la FranceChapitre 10 sur 24 · LES ÉCKI\A1^S M01)LK.\ES · texte numérisé non relu

LES ÉCKI\A1^S M01)LK.\ES

sentiments dans l'ame ! comme si l'enfant que portent SCS entrailles, pour être l'enfant d'un lâche, lui paraissait indigne de voir le jour ! Son désir n'est pas long-temps à se réaliser. Elle meurt avant d'être mère, sans donner une larme au passé, un regret à la vie; emportant dans la tombe le secret de sa fin prématurée.

Que manqua-t-il donc à André pour être heureux, pour inspirer à Geneviève une passion durable, pour arriver peut-èlre à mettre une immortelle couronne sur le front de sa bien-aimée? La force d'ame, l'énergie.

Dans Leone- Leo7ii , nous assistons à un spectacle tout différent. Autant l'homme que nous venons de voir était faible et facile à décourager, autant celuici est hardi , aventureux , intrépide. Ce n'est plus, comme André , un caractère accessible à la crainte ou au désespoir. Désireux de gloire et de fortune, avide, ambitieux, Leoni n'a pas eu plutôt jeté un regard sur le monde qu'il a songé à le dominer. Il a rêvé pour ses larges appétits tout ce que le cœur d'une femme peut imaginer de plus charmant , le cœur d'un roi de plus splendide. 11 s'est promis, dés le jour où il a été son maître, d'arriver à toutes les gloires, de briser tous les obstacles, do mériter tous les triomphes. Le laurier du poète et le laurier du soldat lui siMiiblent également désirables, et faits pour lui l(»us deux.

En vain la sagesse cl l'expérience veulent modérer

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son ardeur fougueuse; en vain les prudents conseils Jui disent les écueils qui l'attendent ; en vain mille exemples funestes s'offrent à ses yeux pour lui enseigner où mènent l'ambition et l'orgueil ; il répond que son ame a soif d'ineffables jouissances et qu'il brûle de la satisfaire. Femmes , chevaux , festins , tout ce que l'or peut procurer de plus agréable et de plus magnifique est convoité par lui. Que le Chypre coule à longs flols dans sa poitrine ! Que les fleurs les plus merveilleuses soient effeuillées sur sa tète, et les tapis les plus précieux déroulés sous ses pas ! Que les jeunes tilles innocentes se mêlent aux courtisanes pour varier ses plaisirs ! Que les instruments mélodieux s'unissent à la voix humaine pour le bercer dans son sommeil! Sardanapale, Ts'éron, Don Juan, Sybarites misérables qui n'avez cherché le bonheur que dans d'obscures orgies , Leoni vous laissera bien loin de lui, si ses vœux se réalisent. Vous ne serez, comparés à lui, que ce que l'écolier est au maître. Vous n'avez connu que la débauche \ il connaîtra la volupté.

A peine Leoni a-t-il fait quelques pas dans la vie, cependant, qu'il se sent arrêté comme un lion pris au piège. Rien de ce qui l'entoure ne semble disposé pour satisfaire ses désirs, tout pour les contrarier. Ces besoins immenses et cette activité qui le tourmentent, au lieu de lui présager une existence heureuse et remplie, ne lui annoncent que douleur et misère ; car le monde, ne comprenant pas la passion,

la méprise el Temprisonnc. Si les circonstances ne lui viennent en aide, si le hasard ne lui sourit pas, s'il n'est pas dans sa destinée de monter assez haut pour être hors des atteintes de la foule, il devra se résigner à couler ses jours dans une perpétuelle agonie; car le monde, loin de se prêter à l'expansion des facultés extraordinaires, ne s'étudie qu'à les torturer, à les abâtardir, à les brider.

Si Leoni avait une ame moins puissante qu'ambitieuse, où l'amour du plaisir tint plus de place que la volonté , il plierait peut-être et invoquerait la mort. Mais Leoni, ardent comme la flamme, résiste comme le fer. Il ne se courbera pas sous les chaînes slupides que la société lui prépare. Il se dit que si la nature a mis en lui un foyer de dévorantes passions, les hommes n ont pas le droit de les éteindre. Il se dit que Dieu permet aux torrents dont le lit n'est pas assez large, de grossir et de déborder.

Maudissant donc les hommes, leurs lois mesquines et misérables, Leoni se précipite en aveugle au milieu des entraves qui lui barrent le chemin; résolu à tout braver , à lutter corps à corps avec tous ses ennemis quels qu'ils soient , à jouer jusqu'au bout cette singulière partie de l'instinct naturel contre la tempérance acquise, de la passion contre le raisonnement, du courage solitaire conlre la lâcheté organisée. Une fois engagé dans cette voie désespérée, où s'arrêlera-t-il? Il Tignore, et peu lui importe. C'est la société qui est coupable, non pas lui.

Quand Juliette, l' héroïne du livre, voit Leoni pour la première fois , il y a long-temps déjà que la lutte entre le monde et lui est engagée. Aussi décidé, aussi courageux que le premier jour , il poursuit l'œuvre de résistance qu'il a commencée. Juliette a bien deviné, à la pâleur du jeune homme, qu'il se passe quelque chose d'étrange en lui. Elle ne sait pas , sans doute , qu'il en est venu à pratiquer le vice, le crime, au besoin, sans honte et sans remords; elle ne sait pas que la main si blanche de Leoni est tachée de mille souillures ; mais elle a deviné qu'il y a des tempêtes dans son sein. Ces regards mélancoliques et profonds qu'il jette souvent sur elle; ces sourires, à la fois doux et amers, dont s'embellit, à certaines heures, sa bouche décolorée; ces agitations intérieures révélées par un geste involontaire, ont éveillé la curiosité, puis la sympathie de la jeune fille. Elle entrevoit confusément, malgré sa chaste ignorance, que Leoni a besoin d'être consolé puissamment, et que, pour cette affliction solennelle, la tendresse d'une mère ou d'une sœur ne suffirait pas. Son jeune cœur bat souvent plus vite à l'idée de soulager cette souffrance mystérieuse. Elle se surprend parfois tremblante, et le visage inondé de douces larmes, quand ses rêveries lui ont montré Leoni heureux et souriant. Elle donnerait son sang jusqu'à la dernière goutte pour que cette illusion se réalisât.

A quelque degré de corruption que soit arrivé

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Lconi, il est touché de cet amour jeune et sincère. Peut-être plaint-il en secret la pauvre enfant d'avoir placé sur lui ses ulTections : peut-être, ému par tant de candeur et d'innocence, regrette-t-il de ne pouvoir offrir à Juliette qu'une ame avilie et fatiguée! Il ne résiste pas, néanmoins, à la tentation de respirer la fleur suave qui s'offre à lui.

Arrachée à sa famille , Juliette suit Leoni. Elle ne s'inquiète ni du rang qu il occupe dans le monde, ni delà fortune qu'il possède. Dans sa joie de s'être sacrifiée, de s'être livrée à lui tout entière , elle ne songe qu'à l'adorer et ne prévoit pas le lendemain. Qu'après l'avoir déshonorée Leoni se dégoûte d'elle et l'abandotme, qu'importe! Leoni l'aura du moins aimée un jour.

Peu à peu, cependant, le voile mystérieux qui enveloppe son amant se déchire aux yeux de la jeune tille. Elle s'étonne de le voir retombé, après de longs jours d'une salutaire ivresse , dans son ordinaire abaltement. Ce front, que les caresses avaient rafraîchi, trahit de nouveau, par une mortelle pâleur, la tristesse qui Ihabite. Que faire? Comment s'y prendre pour arrêter le mal envahissant? Juliette éperdue ne trouve que des larmes. Mais ces larmes, que Leoni aurait séchées sous ses brûlantes lèvres, quelques jours auparavant, coulent inutiles, maintenant, sur les joues de la pauvre aflligée.

Jusqu'à présent, Juliette n'avait vu dans Leoni qu'une ame blessée; le véritable Leoni va paraître en-

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fin. Elle sort avec lui de la solitude où il a voulu cacher quelque temps son amour ; elle cu(re dans le monde avec lui. Quel n'est pas alors l'effroi de Juliette , en reconnaissant que c'est le vice, non la douleur, qui pose sur Leoni sa marque flétrissante! Non-seulement Leoni partage ses nuits et sesjours^nlre le vin et la débauche • non-seulement il dépense au jeu l'or que ne lui enlèvent pas les courtisanes ; Juliette apprend encore qu'il se procure frauduleusement les sommes énormes qui suffisent à peine à ses honteux besoins. Leoni est un escroc. Leoni cache sous de faux noms l'ignominie de son caractère et la réprobation qui l'accompagne. Juliette veut douter ; elle observe ; et ses doutes no tardent pas à se changer en une falale conviction. Ce que ses yeux ont vu , ce qu'ont entendu ses oreilles, surpasse môme ce qu'elle avait cru être une calomnie. Chose rare! la médisance est restée, cette fois, au-dessous de la réalilé. Leoni n'est pas seulement un escroc; il est un assassin : ces mains, que Juliette a tant de fois baisées, se sont baignées dans le sang. Et comme si toute l'infamie de cet homme devait être révélée d'un seul coup à Juliette, par une permission du ciel, pour que l'indignation et le mépris triomphent plus sûrement du fol amour qui la captive ; presqu'au même instant où Leoni lui apparaît sous un jour si horrible , elle apprend à n'en pouvoir douter que le misérable a voulu trafiquer d'elle, qu'il l'a offerte, elle, Juliette ! à un grand seigneur, pour de l'argent.

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C'est à celte occasion que se montre toute la force de Leoni , toute sa volonté, toute sa puissance. Juliette veut s'éloigner; mais , fascinée par cet homme, elle tente vainement de le fuir. Peut-être pense-t-on qu'il s'est agenouillé , qu'il a demandé grâce, qu'il a fléchi par son repentir et par ses larmes la juste colère de sa maîtresse! Loin de là. Leoni, au contraire, a tout avoué. Oui, il est infâme ! Oui, son cœur est le foyer des vices les plus dégradants'. Oui, il a touché à toutes les souillures; il s'est vautré dans toutes les fanges; il a du sang sur les deux mains ! Oui , dans une heure d'incompréhensible folie, il a oublié son amour jusqu'à vouloir vendre les baisers de celle qui le lui inspire! Tout cela est vrai. Et pourtant il aime encore Juliette avec la même ardeur dévorante : explique qui le pourra ce mystère étrange ! — Leoni ne le cache pas : aujourd'hui plus que jamais l'amour de Juliette lui est nécessaire. C'est la seule joie pure qui lui reste en ce monde, la seule clarté que ne repoussent pas ses yeux amis des ténèbres, la seule croyance que garde son ame , son dernier refuge , son unique appui. Eh! n'y aura-t-il pas pour Juliette plus de mérite et de gloire à l'aimer, maintenant qu'elle n'cit plus éprise d'une ombre, maintenant qu'elle a perdu sur lui toute illusion ! N'est ce pas le moment de prouver, que les serments qu'elle faisait autrefois n'étaient pas autant de mensonges? Cette heure si impatiemment appelée, naguère, pour

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laisser voir de quel dévouement le cœur d'une femme est capable ; celte heure solennelle est enfin venue! Le malheur trouvera-t-il Juliette infidèle? Abandonnera-t-elle son amant parce que le monde l'abandonne et le maudit?

Vaincue par cette éloquence passionnée , Juliette ne trouve pas de forces pour résister à Leoni. La sauvage franchise avec laquelle il se confesse coupable, et, en même temps, l'énergique amour qu'il témoigne lui donnent aux yeux de la jeune fille un lustre nouveau. Elle sent que Leoni n'est pas arrivé à ce point de dépravation réfléchie sans s'être livré à lui-même des combats terribles , et qu'il a fallu de bien impérieuses et bien fatales circonstances pour le pousser au mal. L'homme qui sail aimer ainsi, pense-t-elle , n'était pas né pour le crime. Heureuse et fière de la confiance que Leoni vient de lui montrer, elle accepte bravement le rôle hasardeuxqueces révélations lui imposent. Elle se dit qu'il est glorieux à une femme d'être pour quelque chose dans la destinée d'un homme puissant, quoique méconnu et réprouvé; qu'il est beau d'avoir pu, seule au monde , inspirer à cette nature froissée et farouche un autre sentiment que la haine. Elle se dit que c'est une mission noble et sainte de vouer sa vie au soulagement de la souffrance, quelle qu'elle soit > et que le dévouement est d'autant plus méritoire qu'il est plus périlleux.

Aussi, au moment où le livre finit, voyons-nous

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