IFS ÉCRIVAINS MODERNES
les dou\ amants fuir ensemble sur une gondole. — Où aborderont-ils? Ouel sera le terme de leur somlire el mystérieux pèlerinage? Hélas! cela n'est-il pas trop facile à prévoir ! La société n'a pas deux manières de convaincre ceux qu'elle pousse ellemême à la révolte ; sa seule arme contre eux , c'est Tèchafaud !
Après une lecture attentive des deux livres dont nous venons de parler , le but de George Sand ne saurait, pour personne, demeurer douteux. André et Leoni, fruits mûris au soleil d'une même pensée, sont évidemment, nous le répétons , une protestation contre les lois compressives auxquelles le monde est soumis. De quelque côté que Ton se retourne , en effet , il est impossible de ne pas se trouver face à face avec l'un ou l'autre de ces deux hommes. A eux deux ils résument l'Humanité telle que notre organisation sociale Ta faite. Vice ou faiblesse, vous ne sortirez pas de là.
Les natures ardentes mais tendres, froissées dès l'enfance par les liens dont on les garrotte, gémissent hautement , d'abord , à mesure qu'elles éprouvent le besoin de s'épanouir. Elles se plaignent à Dieu de n'avoir reçu des passions que pour les combattre. Elles se demandent pourquoi la société s'arroge le droit de régler tous les désirs de l'ame, tous les élancements do l'esprit ; pourquoi, de sa propre autorité, elle prétend refaire ce que Dieu a fait, priver de mouvement ce (ju'il a créé mobile: pareille à un
enfant stupide et brûlai qui couperait les ailes d'un oiseau. Elles s'indignent et menacent. Mais, promptes à la fatigue et au désespoir, elles ne tardent pas à se replier sur elles-mêmes pour pleurer en silence-, jusqu'à rbeure où, tout à fait abattues et découragées, elles se résignent à un muet engourdissement. En face de celle moitié du genre bumain se trouve l'aulre moitié, composée d"bommes plus robustes, plus énergiques, animés d'une plus opiniâtre volonté. Ceux-ci expriment d'abord leur mécontentement par des murmures, et font mine de s'affrancbir eux-mêmes si la liberté ne leur est rendue. A cette juste colère la société ne répond que par un redoublement de force brutale. Alors ils se révoltent ouvertement contre l'oppression impie dont ils sont victimes. Ils prennent Dieu à témoin de l'iniquité des lois bumaines, et se décident à lutter contre elles jusqu'à la fin. Ainsi, l'énergie dont ils sont capables, leur activité fougueuse, toutes ces qualités de l'ame qui, cultivées selon le vœu de la nature, se seraient développées dune façon magnifique et auraient donné des fruits savoureux ; resserrées, comprimées, forcées à la résistance, deviendront mauvaises, s'aigriront et ne distilk'ront plus qu'un poison malfaisant. A qui la faute? Qui est coupable, de l'bomme ou de la loi ? de l'bomme qui est corrompu, ou de la loi qui corrompt? de l'bomme qui résiste, ou de la loi qui opprime? Qui désobéit à Dieu? Qui est responsable du mal commis ? la loi qui provoque, ou
l'homme qui est provoqué? la loi qui attaque, ou l'homme qui se défend?
Publicisles stupides , législateurs bâtards qui accusez l'Humanité ; qui , ne voyant en elle que Itkbeté ou vice , n'avez pour elle que haine ou mépris ; hommes aveugles qui vous plaignez de Tapathie et de la perversité des cœurs , que ne songezvous à en chercher la cause? Ne comprenez- vous pas que l'immoralité du monde est votre ouvrage? Dans vos superbes sophismes vous reprochez au ciel d'avoir donné à l'homme tant de mauvais penchants, tant d'inclinations méchantes ou criminelles; ne voyezvous donc pas que c'est vous-mêmes , profanateurs impitoyables, qui gâtez l'œuvre de la Nature? Ne voyez-vous pas qu'à votre souffle seulement se tarit ou se corrompt la sève féconde qui anime l'Humanité? Si vous pressiez entre vos doigts une fleur ou un oiseau , vous étonner iez-vous que l'oiseau perdit tout à coup sa voix mélodieuse, ou tentât de blesser avec son bec la main qui l 'étouffe? vous étonneriezvous que la Heur n'exhalât plus aucun parfum, ou fit couler votre sang sous ses épines ? — Pourquoi donc êtes-vous surpris de ce qui se passe? Laissez la fleur croître en paix au milieu des champs, si vous voulez qu'elle embayme l'air qui vous environne; laissez voter l'oiseau, si vous voulez que ses chants vous réjouissent; laissez libre le cœur de l'homme , si vous désirez sur la terre le règne de la vraie Vertu. Alors seulement vous n'aurez plus à mépriser
André pour son indifférence, ni à punir Leoni pour ses fautes ; car ils ne seront plus ce que vous les aviez faits.
L'importance des questions philosophiques soulevées par ces deux livres de George Sand pourrait nous dispenser, au besoin, de parler des qualités littéraires dont ils abondent. Pour compléter notre tâche , cependant , nous louerons l'auteur d'avoir su écrire André et Leone-Leoni avec deux plumes si différentes. Autant le premier de ces deux poèmes est simple, harmonieux par le fond et par la forme; autant l'autre est animé, plein d'àpreté et de violence, échevelé, et, si cela se peut dire, sentant la fièvre. L'un est pur comme une élégie antique \ Tautre est terrible comme un drame de Shakespeare. Il est impossible de manifester sa puissance par un contraste plus frappant.
JuiUet 1837.
MAIPRAT.
Le nouveau livre de George Sand est la meilleure réponse que Tauleur pût faire aux gens qui lui reprochent de n'écrire en vue d'aucun sysiéine, d'aucune idée. Tout esprit, le moins du monde habitué aux déductions logiques, reconnaîtra que Maupi-af est la continuation naturelle de la pensée qui a inspiré les précédents ouvrages de Tauleur. Qu'est-ce, en ciïct , (\Vi' ludimia et VaJcntîjie , sinon une double protestation contre la UUhcté el Pégoïsme qui rongent la société? Qu\sl-co que Lèlia^ sinon la per-
soiinilication du découragement et de T impuissance? Qu'est-ce que Jacques, sinon le symbole de la résignation? Ces trois idées, nul n'oserait le contester, découlent rigoureusement Tune de l'autre. Rien n'est plus aisé à comprendre que l'engourdissement d'une àrae épuisée par la colère, lorsqu'elle a longtemps et inutilement demandé justice , et pleuré. Mais, comme l'engourdissement n'est pas la mort , rien aussi n'est plus aisé à comprendre que le réveil terrible qui doit suivre. Après Jacques \icnt donc Leone-Leoni , c'est-à-dire l'homme qui, fatigué de n'avoir trouvé nulle part un remède à sa souffrance, eu appelle à la révolte, dans son désespoir. Et comme la révolte n'est pas le dernier mot du progrès, ni le secret du bonheur, vient enfin Mauprat : magnifique poème au fond duquel , pour qui sait l'y surprendre, se trouve le mot de l'énigme proposée à notre siècle et commentée par l'auteur lui-même depuis Indiana jusqu'à Jacques. Maujjrat est évidemment une conclusion (l).
Mauprat, Patience, Tabbo Aubert , c'est-à-dire
(1) Depuis Mauprat, en effet, George Sand a publié loule une nouvelle série de beaux livres, qui ne liennenl que par l'ampleur du si vie, et par lélévation générale du ton, au\ livres de la précédente série. Spiridion, les Sept Cordes de la Lyre , le Comparjnon du Tour de France, relèvent d'un ordre d'idées très-difTércnt, on ne l'ignore pas, de celui où se trouvait l'auteur lorsqu'il écrivait soit Indiana, soit Mauprat. Le jugement que nous portions, il y a prés de quatre ans, sur ce dernier ouvrage se trouve donc aujourd hui parfaitement justifié.
l'élément aristocratique , l'élément démocratique et l'élément religieux se trouvent en présence dans le livre de George Sand. A eux trois, ces personnages symboliques résumant la société tout entière, c'est de leur fraternisation ou de leur haine que dépend le salut ou la ruine de la société, à cette heure 5 aussi est-ce entre eux que va se débattre la question.
Mauprat , rejeton d'une famille illustre par sa fortune et par ses titres , est arrivé à sa vingtième année sans avoir rien appris. L'étude et la réflexion lui sont également étrangères. Il sait que le nom qu'il porte est un nom ancien, dont quelques parchemins rongés par le temps rendent témoignage; il sait que le château de ses aïeux est salué avec un respect mêlé de terreur par Ihomme du peuple qui passe -, il sait que les laboureurs ouvrent , à la sueur de leurs fronts, le sol rebelle, pour satisfaire aux moindres caprices d'une caste privilégiée dont il fait partie; mais sa science ne va pas plus loin. Quels droits a-t-il , lui, jeune homme , à la supériorité sociale dont il jouit? Pourquoi, à lui , qui mène une vie oisive et inutile, est- il accordé une si grande part des joies et des plaisirs de ce monde , tandis que la douleur et la misère sont les inséparables compagnes du travailleur? Combien de temps pourra durer encore une si injuste répartition des biens de la terre? C'est ce dont Mauprat ne s'inquiète aucunement. Équitable ou non, impie ou non, la loi qui met le
pauvre sous les pieds du riche est en vigueur, et Mauprat en recueille les bénéfices. Que d'autres, meilleurs que lui , pleurent des larmes de sang tandis qu'il chante ou quil s'enivre, peu lui importe ! Il est impossible , pense-t-il , que les choses se passent différemment. Sans doute , Mauprat eût pu arriver, par la méditation, à comprendre que la tyrannie , si solide qu'elle soit en apparence, ne saurait être éternelle; l'histoire, s'il l'avait consultée, lui eût montré bien des pages rouges , et il aurait pu se convaincre de l'instabilité des droits usurpés. Mais le passé, pour Mauprat , est une lettre morte , dont son égoïsme contribue encore à obscurcir le sens. Et comme l'orgueil procède ordinairement de l'ignorance, Mauprat est orgueilleux. Habitué, dès l'enfance, à se glorifier de son origine, il a pris au sérieux les ridicules jongleries de ses pareils ; il s'est fait à l'admiration de soi-même comme à un vêtement. Il a toute confiance en ses facultés et en ses forces. Le sang qui coule dans ses veines, il n'en doute pas , est plus pur, plus généreux , plus ardent que celui du vulgaire; ses instincts, quels qu'ils" soient, sont plus nobles ; ses goûts, plus élevés. Convaincu de linlaillibilité souveraine de son intelligence, comme de la précocité de sa sagesse, il professe le plus absolu mépris pour les conseils de l'expérience. Le menton couvert à peine d'un léger duvet , il accueille avec un dédaigneux sourire les réflexions austères des vieillards. Personne, même
parmi ceux qui l'ont vu naître et qui le chérissent , n'a pu prendre un salutaire empire sur lui. S'il aimait quelqu'un, soit sympathie naturelle, soit reconnaissance ; s'il connaissait le bonheur des intimes épanchements, des mutuelles confidences , son état ne serait peut-être pas désespéré. Malheureusement» Mauprat n'aime personne. Sa morgue insolente mettant une infranchissable barrière entre lui et ceux qu'il traite d'inférieurs, sa vanité puérile tenant éloignés ceux de ses égaux qu'animent des idées moins absurdes , il demeure isolé dans sa propre adulation. Plus il va, et plus il s'exagère son importance personnelle, et plus il se persuade que tout doit plier sous son aveugle volonté. Le dédain qu'il a pour les hommes et pour les choses augmentant avec l'âge , il finit par se croire sérieusement un être à part dans l'espèce humaine , et devant qui le monde se devrait agenouiller.
De l'amour-proprc stupide à la méchanceté la distance n'est pas grande. Une fois arrivé aux limites extrêmes de l'orgueil , on ne saurait échapper à aucune sorte de dépravation. Au soulTle flétrissant de l'égoïsme s'efîeuillent bien vite les sentiments déficals que tout jeune homme a d'abord dans Pâme. Ainsi de Mauprat. A mesure qu'il se grandit dans sa propre estime , il étouffe en lui la pitié pour les souffrances des autres , comme une vertu niaise et incompatible avec l'éclat du rang. Il se tient en garde contre la sensibilité involontaire. Il se dessèche le
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cœur résolument. Une mère en larmes , implorant la compassion publique pour l'enfant suspendu à ses mamelles épuisées, trouverait Mauprat sans émotion, sans entrailles. Et même, tant sont rapides les progrès du vice! il éprouve parfois une joie sauvage à repaître ses yeux des infortunes qu'il coudoie. Bien plus , il les excite , il les provoque. Le mal devient ses délices. Fatigué du désœuvrement auquel il est autorisé par sa naissance, il veut se désennuyer ù tout prix. Fallùl-il, pour atteindre ce but, incendier la chaumière du pauvre , porter le trouble ou la ruine dans une famille paisible , ravager les moissons mûres , Mauprat n'hésiterait pas. Il ne reculerait pas môme devant le meurtre. Torturer ceux qui sont faibles et sans défense , quel passe-temps plus doux pour le méchant !
Patience , en un point , ressemble à Mauprat : il n'a aucune idée de ce qui se fait dans le monde. Privé , faute de quelque argent , des bienfaits d'une instruction primaire; obligé, plus tard, d'user son corps à des travaux rudes , il est arrivé ci la virilité sans avoir jamais eu l'occasion de cultiver son esprit. Mais , bien que l'étude lui ait manqué , bien qu'il ne lui ait pas été donné de puiser la science dans les livres, Patience n'en est pas moins une intelligence supérieure et éclairée. L'éducation que la société lui refusait, il l'a demandée à la nature. II ne sait pas, sans doute, le nom des hommes qu'ont illustrés la philo.sophie , la poésie ou la guerre; comme
Mauprat, il ignore l'histoire des nations et des idées, il ne connaît rien aux intérêts divers qui se disputent l'empire j mais il a sur Mauprat l'avantage de la méditation, et, par là, bien des mystères lui sont dévoilés. Pendant que Mauprat , à la clarté des bougies, rêve des lendemains toujours plus dissolus que la veille, Patience, couché dans les hautes herbes, se repose des fatigues du jour en admirant le ciel lumineux. Il interroge mélancoliquement les nuages et les fleurs ; il écoute la voix des ruisseaux de la plaine et des hêtres de la colline. Sereine et non engourdie par le vice, purifiée par le travail, au contraire, son ame, sur les ailes d'une conscience irréprochable, monte aisément jusqu'à Dieu. Dans ces courtes heures d'extase solitaire, Patience apprend plus de choses que tous les livres n'en sauraient contenir. Nouveau Moïse devant le buisson ardent, il voit la sagesse éternelle face à face. Qu'est la vaine science des hommes auprès de la sienne? Ignorant sublime 1 entre les docteurs les plus superbes et lui, il y a la distance du doute à la révélation.
Comme toutes les âmes d'élite, qu'un contact impur n'a pas ternies , ce que Patience aime surtout, c est le bien. Amant désintéressé de légalité, qu'il comprend à sa manière, l'injustice lui fait horreur. Il ne se plaint pas de ce que son existence est condamnée à un labeur sans terme ; il n'envie pas le sort de ces favoris de la fortune qu'il voit passer près de lui tout chamarrés d'or ; il n'échan-
gérait même pas sa destinée contre la leur, à tout prendre ; mais il ne s'en demande pas moins quelle distance assez grande sépare les hommes , pour que les uns, les plus méchants, quelquefois, aient sur les autres l'avantage de l'opulence et du loisir. Philosophe naïf et religieux , il n'a pas besoin de s'appuyer sur de puérils arguments d'école pour apercevoir, dans l'oisiveté et la sécurité transmises , une violation flagrante du droit naturel. Son instinct lui dit que l'asservissement de la moitié laborieuse de l'Humanité à la moitié fainéante a dû s'opérer par la force brutale ou par la ruse, et que s'y résigner làchenjent serait impie. L'assassinat d'Abel par Cam prenant ainsi, à ses yeux, un nouveau sens symbolique, il se confie en Dieu. Homme du peuple, il souffre de la misère où sont réduits ses compagnons d'infortune; il les plaint , il pleure sur eux, mais il espère. L'avenir, pour lui , s'éclaire de jour en jour. II a vu souvent les vautours impitoyables frappés, au milieu des airs , par le plomb du chasseur ; il a vu les chênes les plus vigoureux déracinés par l'orage, et il a compris que l'orgueil , tôt ou tard , trouve son châtiment.
En attendant l'heure d'une vengeance éclatante, Patience accomplit courageusement la tâche qui lui <>st imposée. Il sillonne en silence le champ du riche; il arrose de sa sueur féconde une semence dont il ne se nourrira pas , des arbres touffus qui n'ombrageront pas même sa tombe. Quelque chose le soutient
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dans SCS passagères clélaillances, la bonté de sa cause et la foi. S'il se soumet sans murmure aux traitements iniques, s'il subit avec un sourire les nécessités de sa condition sévère, ce n'est pas qu'il fléchisse ou qu'il tremble; c'est qu'il connaît la légitimité de sa colère et qu'il a raisonné son indignation. La haine qu'il nourrit contre l'injustice ne saurait déplaire au juge suprême; c'est une haine sainte, un devoir. Aussi Patience se garde-t-il d'en laisser échapper la moindre étincelle. 11 l'attise , au contraire , avec vigilance , comme un foyer d'où la flamme doit bientôt jaillir.
L'abbé Aubert, quoique prêtre catholique, se sépare de Rome par certains côtés. Doué d'une ame d'apôtre, l'abbé Aubert, après bien des années passées à l'ombre de la croix et dans la prière , s'est mis à douter s'il marche dans le bon chemin. En prêtant une oreille attentive aux clameurs du dehors, il a compris que l'église n'est en péril que pour avoir méconnu son origine. Peu à peu , et par une méditation persévérante, la cause du mal lui a été démontrée. Il s'est convaincu de la ditïérence profonde qui existe entre la morale catholique et la morale chrétienne, et il s'est retourné, tout en pleurs, ■vers le Calvaire. Depuis la crèche jusqu'au mont des Oliviers il n'a vu, dans la vie de son divin maître, qu'une condamnation des doctrines prèchées par la moderne orthodoxie. Dans le discours sur la montagne, dans les paraboles , dans les adieux de la cét\e.
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rien qui motive, à ses yeux, le dognwlisme envahissant des successeurs de saint Pierre. Qu'est devenue celte humilité recommandée aux disciples comme la vertu la plus méritoire? Qu'est devenu le dévouement au prochain, cette base admirable de la religion du Christ ? Préceptes oubliés par désuétude ! L'intolérance, l'égoïsme , l'ambition , voilà ce qui a remplacé Thumilité et le dévouement. Aussi, reculant devant la responsabilité d'un altération si coupable , Tabbé Aubert , tout en demeurant , crainte du scandale, soumis à la loi catholique , a-t-il repris {'Évangile pour guide unique et pour appui.
Il s'éloignera , désormais, de ces faux croyants pour qui la croix est une arme et qui font de la religion un moyen. Tout entier à sa mission pacifique, il laissera le sacerdoce, déconsidéré par sa propre faute, s'enfoncer de plus en plus dans les voies tortueuses où l'esprit d'intrigue Ta égaré. Par sa vie, par ses paroles, par ses œuvres, il s'efforcera de défendre la sainte cause compromise, de lui rendre son prestige , de la faire aimer et servir encore par ceux qu'une animosité peu clairvoyante en avait détachés. Humble de cœur, prêt à tous les sacrifices , il prouvera que la lettre évangélique ne peut pas être condamnée comme les interprétations sacrilèges qui s'y substituent, et que le mépris dont on accable justement quelques ministres indignes ne doit pas rejaillir jusque sur l'autel. Uniquement préoccupé des devoirs que le caractère de prêtre impose, il partaijera
son pain et son manteau avec ceux qu'atteignent le froid ou la faim ; il prêchera la commisération et le renoncement , mais par l'exemple ; il consacrera son existence , enfin , à la pratique exclusive de labnégation.
Une chose le trouble, pourtant, dans l'accomplissement de sa lâche austère , le progrès de certaines idées sur la tendance desquelles il n'a pas de donnée précise. Le fantôme de la philosophie l'épouvante. N'ayant pas approfondi la question , il prend pour une impiété gratuite ce besoin de rénovation dont notre époque est travaillée. Il a renié , il est vrai , les principes d'une théocratie turbulente et avide, mais c'était pour remonter à la grande source du Golgotha; et cependant, il voit chaque jour que le siècle s'en éloigne davantage. Chaque jour il remarque chez les hommes un symptôme plus alarmant pour la foi : hier, la colère; aujourd'hui, l'indifférence; l'athéisme, peut-être, demain. Dans cet éboulement des croyances , l'abbé Aubert n'aperçoit que ruine et néant. Selon lui , le dernier mot de l'Humanité , c'est le christianisme ; les ténèbres sont audelà. 11 réprouve donc sincèrement toutes les tentatives de l'analyse. Les mots de civilisation et de liberté, avec la signification nouvelle qu'on leur donne, sont des paroles de trouble et de discorde pour lui. Animé d'une conviction d'autant plus inébranlable qu'elle est moins réfléchie , il ne consent pas à regarder Jésus comme un homme, TÉrançiilc comme une loi qui
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puisse être élargie et développée. Certain , au reste, que ce qu'il nomme Timpiété no prévaudra pas; rassuré, sur l'avenir de la religion, par le Christ luimême, il assiste en gémissant au travail de la réforme sociale. Dans sa pensée , F heure où nous sommes est une heure de crise à laquelle Dieu nous condamne pour nous punir.
Mauprat, Patience , Tahbé Aubert, étant en présence, que va-t-il arriver ? Tous trois, — l'abbé Aubert à un degré moindre, sans doute, mais positif; — tous trois défendant, chacun de son côté, un intérêt évidemment hostile aux deux autres, n'est-il pas impossible d'espérer une conciliation? L'orgueilleux Mauprat consentira-t-il jamais à prendre la main calleuse de Patience , à élever un paysan jusqu'à lui? Patience, de son côté, consentira-t-il à maîtriser plus long-temps sa colère et à ne pas se venger? L'abbé Aubert , malgré son zèle apostolique , n'évitera-t-il pas la présence de Mauprat, ce mauvais riche moderne ? et ne se scandalisera-t-il pas des idées progressives de Patience, faux prophète à ses yeux? Sans aucun doute, et voilà pourquoi une lutte est inévitable-, lutte terrible et dernière où la force brutale décidera. L'abbé Aubert refusant d'entrer en lice, Mauprat et Patience devront se livrer un combat mortel , que ne saurait empêcher aucune puissance humaine. Pour que la paix fût rétablie entre les rivaux , solide et durable; c'est-à-dire pour que l'éléinent aristocratique , l'élément démocratique et Té-
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lément religieux en vinssent à conlracter une déKnilive alliance , il ne faudrait rien moins que l'intervention céleste de l'amour. Oui, l'amour seul, adoucissant les mœurs farouches de l'un , calmant l'irritation de l'autre , pourrait faire deux frères de Patience et Mauprat. Par l'amour, Tabbé Aubert arriverait à comprendre que la charité est une vertu transitoire, et que ce qu'il y a de plus grand et de plus saint au monde, aprôs la fraternité en Dieu, cVst l'égalité devant la loi du travail. Eh bien! voilà précisément l'idée qu'a conçue et réalisée Georges Sand dans son nouveau livre. Le quatrième personnage que I auteur de Mauprat a rais en scène, Edmée, est la personnification de l'amour.
Edmée réunit toutes les qualités les plus capables de plaire. Jeune, belle, douée d'une sensibilité exquise , et, en même temps , d'une fermel j peu commune , elle exerce sur ceux qui l'approchent une véritable fascination. Le jeune homme qui la une fois entrevue la revoit dans ses rêves ; le philosophe qui l'écoute oublie qu'elle est femme, et se demande d'où peut venir à cette enfant tant de sagesse et de raison ^ le vieillard qui la caresse éprouve un délire involontaire et se sent rajeunir. Chez quelques jeunes filles , la beauté physique est un voile qui cache la stérilité de l'esprit ou la sécheresse du cœur; chez Edmée , toutes les perfections marchent ensemble : le visage ne masque pas lame, il la traduit. Ami ou
G£OKGE SA\D. 157
amant , celui pour qui Edrnée voudra tonscnlir à un échange de sympathie n'aura pas le désenchantement à craindre ; son attachement trouvera sans cesse de nouveaux motifs de croître et de se fortifier ^ jamais , lassé d'une contemplation muette , il ne pourra se plaindre, comme Pygmalion, de n'avoir à ses côtés qu'une slatue, car Edméc est audessus de tous les rêves, au-dessus de toutes les illusions 1 Et ce qui achève encore de faire d'Edmée une créature digne des plus religieux hommages, c'est son angélique bonté. Edmée ne songe qu'au bonheur de ceux qui l'entourent ; elle est toujours prête à essuyer l'œil qui pleure ; elle a d'inelTables consolations pour les cœurs blessés, et les souffrances du corps la trouvent également dévouée. La générosité , l'indulgence, respirent dans ses paroles, où ne perce jamais la moindre ironie. Elle défend ceux qu'on attaque en sa présence et réclame pour eux la pitié , s'il est impossible de leur accorder davantage. Celui que le monde repousse est sûr de trouver dans Edmée une ame disposée à tout comprendre, à tout excuser. Edmée s'étonne que les hommes soient ennemis les uns des autres au lieu de se traiter en frères , et son ambition la plus haute serait de ramener la paix au milieu d'eux. Placée entre Mauprat et Patience, elle profite donc de l'affection qu'elle a su leur inspirer pour briser les obstacles qui les séparent. Aidée par l'abbé Aubert, dont elle éclaire la conscience trop aveugle, elle n'est pas long-temps
à fléchir Patience. Tout en avouant que , du côté des travailleurs , se trouvent le bon droit et la justice, elle exhorte Patience au pardon. Elle apaise insensiblement ce cœur gros de colère, et substitue à la haine violente qui l'anime une volonté généreuse d'oublier le passé. En même temps, usant de l'empire que ses charmes lui ont donné surlNIauprat, elle travaille à dompter Torgueil féroce du jeune homme. Elle lui montre ce qu'il y a de beau et de grand dans le caractère de ce Patience qu'il exploite et qu'il méprise. Elle lui révèle une à une les qualités admirables qui distinguent l'homme du peuple , et les services réels qu'il rend au riche sans que le riche lui en tienne compte. Et quand Mauprat s'est confessé coupable, Edmée lui dit que le meilleur remède aux fautes commises , c'est l'expiation. Mauprat se soumet , et , après quelques mois d'une souffrance acceptée sans murmure , Edmée le pousse dans les bras de Patience déjà ouverts pour le recevoir.
On nous reprochera, sans doute, de nous être inquiété trop exclusivement du mérite philosophique de Mauprat^ et de n'avoir pas insisté sur l'exécution. Nous avons à cela une réponse toute prèle : c'est que nous mettons l'idée au-dessus de la phrase. A l'heure présente, il importe, c'est notre conviction, de donner un peu de jour et d'air à la pensée, trop longtemps sacrifiée à la lorme. D'ailleurs, pour ceux que le côté plastique de l'art piéoccupe seul, nous dirons
que les diverses parties du nouveau livre de George Sand ne sont peut-être pas disposées avec toute la régularité désirable. Deux ou trois épisodes , le voyage de Mauprat en Amérique , entre autres , pourraient être retranchés sans nuire à la clarté du poème et à l'intérêt. Ne voilà-t-il pas, pour les Cerbères de la littérature, un bel os à ronger !
Octobre 1837.
Parmi les genres lilléraires successivement abordés par Técole moderne, le drame, il faut bien le reconnaître , a été le moins heureusement exploité. Le domaine de la poésie lyrique, depuis quelques années, s'est singulièrement agrandi. Jamais, avant MM. de Lamartine, Victor Hugo et Sainte-Beuve , la poésie lyrique ne s'était encore élevée à la hauteur où nous la voyons à celte heure ; jamais, nonseulement en France, mais chez les étrangers même, Tode n'avait encore tracé dans son vol un si large
cercle autour des sentiments et des idées : vaste circonférence qui embrasse à la fois, aujourd'hui, le cœur de l'homme, la face de la nature et l'esprit de Dieu. Le poème, sans jouir cependant d'autant de popularité que la poésie lyrique , peut s'enorgueillir également de plusieurs conquêtes glorieuses, notamment dans ces tout derniers temps. Entre Eloa et la Chute d'un Ange, de nombreux essais, d'allure diverse, d'inspiration dissemblable, et aussi de valeur inégale, ont sollicité presque inutilement, il est vrai, l'attention publique; mais il n'en résulte pas moins qu'E'/oa et h Chute d'un Ange , toutes proportions gardées en ce qui touche à la partie philosophique, à la valeur absolue des deux œuvres, peuvent être mises sans désavantage à côté de Lara et du Paradis jjerdu. Les destinées du roman n'ont pas été moins triomphantes que celles de la poésie lyrique et du poème. Justement contesté d'abord, soit quand il s'est offert à nos yeux servilement couvert de dépouilles arrachées à la m.use historique de l'Ecosse, soit quand il a travaillé pour le compte de l'oisiveté vicieuse et de la curiosité maladive, le roman s'est vu applaudi par nous avec un véritable enthousiasme, dés qu'il est entré franchement dans la voie sérieuse où l'a poussé l'auteur de Lêlia. A ce point, qu'au moment mémo où nous écrivons ces lignes, unissant enfin, en dehors de ses qualités particulières , la solidité épique à J'éclat lyrique, le roman est arrivé ji dominer I art
1G2 LES ÉCRIVAINS MODERXES.
contemporain. Mais il en a été autrement de la poésie dramatique. Perpétuellement ballotté entre les extrêmes, le drame moderne, malgré les incontestables preuves de force qu'il a données depuis son origine , n'est point parvenu encore à mériter ses titres de noblesse en se constituant définitivement. Préoccupé tour à tour de l'action ou de l'idée, il n'a pas cherché le succès dans l'union harmonieuse de ces deux éléments nécessaires ; aussi n'a-t-il atteint qu'imparfaitement le but suprême de la poésie dramatique, 1 intérêt. Le drame moderne a souvent irrité nos nerfs par la violence des passions ou des événements dont il nous donnait le spectacle ; quelquefois, en revanche , il a charmé notre esprit par la peinture délicate et fine de certains sentiments élevés ; mais jamais il n'a trouvé le chemin de notre cœur. Le problème à résoudre, pour le drame, au point de vue uniquement littéraire, est donc posé aujourd'hui dans les mêmes termes qu'à l'époque où débutait la nouvelle école : il s agit d'enfermer une idée vraie dans des limites régulières, c'est-àdire de développer une passion selon les doubles lois de !a logique morale et de la logique matérielle, sans permettre qu'elle franchisse les salutaires entraves que 1 action lui impose ni que Paction l'étoulTe brutalement; il s'agit, en un mot, de cond)iner assez heureusement le mouvement des faits avec le mouvement des caractères , pour (jue rintérèt produit , n'étant contrarié par aucunes dispropor-
tions choquantes, aboutisse forcément à rémotion.
Tel est le but que s'est évidemment proposé l'auteur de Cosinia. Le sujet du drame de George Sand est très-simple : c'est l'histoire d'une femme chez qui l'illusion, long-temps en lutte contre la réalité, finit par être douloureusement vaincue. Éprise d'un homme indigne d'elle , victime d'une exaltation d'autant plus grande que le devoir y fait obstacle, Cosima meurt pour avoir aimé imprudemment. — Les trois caractères principaux du drame sont tracés avec une vérité et une franchise sur lesquelles nous devons appeler spécialement l'attention.
Cosima, femme d'Alvise Petruccio, est une jeune et l)elle personne douée de facultés aimantes et d'une exquise sensibilité. Elle n'a pus une de ces imaginations déréglées et folles qui ne rêvent qu'émotions dévorantes et singulières aventures; son esprit est droit et juste, au contraire ! et l'ombre même d'une pensée mauvaise ne traverse jamais ses rêveries. Cependant, à la pâleur de son front, à la langueur mourante de ses regards , à la mélancolie de ses attitudes et de sa démarche , il est aisé de deviner en elle quelque secrète souffrance et un vague regret de n'avoir pas été mieux partagée par la destinée. Alvise Petruccio est-il donc pour Cosima un mari dur et sévère? La jalousie, l'indiflérence ou le vice font-ils de lui un objet de terreur, de répulsion ou de dégoût? Non certes! Alvise, loin de là, est un modèle de bonté affectueuse et prévoyante, de gran-
(leur d'ame et de loyauté. Laborieux et sobre , il n'a d'autre plaisir que de presser tendrement dans ses bras sa jeune femme, quand il rentre, le soir, triste et fatigué. Il donnerait sa vie avec joie pour Cosima, s'il le fallait ; son unique ambition serait de la voir beureuse et souriante, au sein d'une brillante existence péniblement conquise par lui. Le bonlieur de Cosima est le mobile de toutes ses actions , le sujet de toutes ses pensées , le but de tous ses projets , le fond de toutes ses espérances. Aussi son front se couvre-t-il involontairement d'un sombre nuage, lorsqu'il croit lire parfois dans les yeux languissants de Cosima qu'il s'efforce et travaille en vain. Est-ce à dire que Cosima soit injuste à l'égard d'Alvise? Loin de là, Cosima nourrit une inépuisable reconnaissance pour les soins d'Alvise; elle l'aime d'une affection profonde et serait capable pour lui d'autant d'abnégation et de dévouement que lui pour elle. Seulement , cette affection est toute filiale et prend moins sa source dans la passion que dans le sentiment de l'équité et du devoir. Car, si épris qu'il soit de sa jeune femme, Alvise ne lui montre point cette ardeur cbarmante qui exalte, d'ordinaire, le cœur auquel elle s'adresse et lo provoque à une douce réciprocité. Alvise aime sincèrement, mais froidement. Il ne connaît pas le divin langage de la passion poussée jusqu'à l'ivresse; il ignore la volupté des larmes sans cause et des confidences sans sujet. Il ne voit rien, en amour, au-delà
tle la confiance aveugle et de la sécurité paisible. Or, à un homme comme Alvise, actif et occupé , il est certain que Taffection comprise ainsi peut suffire; mais pour une femme comme Cosima , passant la plus grande partie de ses jours dans une oisiveté solitaire et monotone, quoi de plus simple qu'il en soit autrement ?
Si Cosima était mère, elle ne serait pas embarrassée, sans doute, d'employer les éternelles heures de sa solitude, de dépenser les trésors de tendresse dont son ame est pleine ; mais cette consolation lui est refusée. Obligée de refouler dans son propre sein les flots d'amour dont elle voudrait inonder quelqu'un auprès d'elle , regardée comme la plus heureuse des femmes par tous ceux qui l'approchent, et devant forcément accepter ce rôle-, souffrante sans avoir le droit de se plaindre, Cosima n'a qu'à chercher au-dehors quelque distraction coupable ou à se résigner aux silencieuses tortures d'un mal irrémédiable et ignoré. D'un trop noble caractère pour hésiter entre ces deux partis à prendre , Cosima baisse la tête et pleure ; poursuivie jusqu'en sa résignation même par l'infortune , puisqu'il lui faut dérober ses larmes à son mari. C'est alors que, toute espérance une fois morte, le démon de l'ennui se dresse devant Cosima 5 c'est alors que Cosima, clouée désormais à sa fenêtre , laisse errer au loin dans les rues de Florence son regard morne et désolé, pt mainlenant, que le cœur assoupi d'Alvise se ré-
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\eille , s'il en est temps encore 1 qu'Alvise clj'ïtourne adroitement Cosima de regarder passer, à la clarté des étoiles , les jeunes gentilshommes enveloppés dans leurs élégants manteaux ! car , en vain Néri , son ami, et le chanoine de Sainte-Croix, son oncle, tous deux dévoués à sa personne, sont comme un double rempart vivant autour du cœur de sa femme ; un seul coup d'oeil échangé entre Ordonio Elisei et Cosima, en ce moment critique, pourrait ouvrir au désespoir et à la honte la porte de sa maison.
Ordonio Elisei est un riche seigneur de Venise, oisif comme la plupart des gens riches. Mais, pour les hommes , l'oisiveté n'a pas les mêmes inconvénients que pour les femmes. Ordonio , maître de ses actions , aussi bien que de sa fortune , no laisse pas l'ennui approcher de lui. Les plaisirs et les voyages se partagent les années que Dieu lui a donné à vivre. Les plaisirs du jeune seigneur vénitien, sont-ce, au moins, de ces nobles plaisirs dont le goût honore ceux qui le nourrissent? Ordonio met-il sa joie et sa fierté à servir l'amitié, à protéger la faiblesse, à secourir la misère? Hélas! pareilles idées ne lui sont môme jamais venues. Ordonio appartient à cette race d'hommes égoïstes qui ne voient, dans les avantages dont ils jouissent, que la possibilité de satisfaire sûrement et promptement les plus étranges fantaisies. Or, la fantaisie d'Ordonio, c'est de séduire le plus grand nombre de femmes possible. L'amour, ou plulùl l'intrigue amoureuse,
est, si cela se peut dire , la spécialité d'Ordonio , comme la science ou la politique est la spécialité de certains autres hommes. Dans une ville nouvelle où il arrive, Ordonio ne s'enquiert pas des monuments remarquables qui s'y trouvent, mais des femmes dont la beauté est le plus célèbre , ou la vertu le plus à l'abri de tout soupçon ; car, par un raffinement ordinaire aux conquérants de son espèce, la conquête regardée comme la plus difflcile , quelle que soit, d'ailleurs, sa valeur réelle, est celle que souhaite le plus ardemment Ordonio. N'est-ce pas dire assez clairement qu'il n'y a qu'orgueil et vanité misérable au fond dès désirs successifs qui se disputent le cœur de ce jeune homme? Moitié Lovelace et moitié don Juan, Ordonio est cependant inférieur à ces deux grands maîtres dans l'art de la séduction. De Lovelace, il a l'astuce et la ruse, mais non la patience et la volonté : trop pressé de toucher le but, il le manque souvent par une précipitation imprudente; de don Juan, il a le penchant pour la variété , il a la soudaineté des caprices , mais non le sympathique délire et la puissante ardeur. C'està-dire qu'il convoite les femmes sans les aimer. Pour lui, l'amour est un passe-temps agréable, et non un besoin comme pour don Juan et Lovelace. Ordonio, en un mot, est le type de cet amour méprisable où l'ame ne joue aucun rôle , et où les sens mêmes ne trouvent qu'une satisfaction incomplète : amour sur lequel les femmes, abusées ou aveuglées,
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peuvent un instant se méprendre, mais au tond duquel il n'y a pour elles , si elles y cèdent, que honte dans le présent et remords dans l'avenir.
Pourquoi Cosima a-t-elle attiré l'attention d'Ordonio, pendant le séjour du jeune gentilhomme à Florence? Parce que Cosima réunit au degré suprême , en sa personne, les deux qualités qu'Ordonio recherche particulièrement chez ses victimes , la beauté et la vertu. Cosima , en outre, emprunte à une religion fervente des forces contre ces pièges dangereux où les plus solides principes sont exposés quelquefois à trébucher. Sagement guidée par les conseils éclairés du chanoine de Sainte-Croix , elle semble devoir échapper à toutes les criminelles tentatives que l'esprit du mal pourrait diriger contre elle ; et c'est précisément pourquoi elle excite la convoitise de l'orgueilleux Vénitien. Mais cependant, Ordonio aimera-t-il enfin? La belle et chaste Cosima réussira-t-elle à transformer ce cœur frivole? Fatigué des voluptés vulgaires, Ordonio arriverat-il à comprendre l'amour dans ce quMI a de sérieux et de noble, et Tallons-nous voir s'élever, sur les ailes de l'enthousiasme, jusqu'à la passion? Pas le moins du monde! Pour Ordonio, Cosima est une femme un peu plus diffîcilc que telle ou telle autre ; voilà l'unique distinction (prolleaità ses yeux. Donc, il va s'efforcer par tous les moyens les plus prompts et , selon lui , les plus cfTicaccs , de surmonter les obstacles qui le séparent de la jeune femme; après
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quoi, dès qu'il aura inscrit lo nom de Cosiina sur Ja liste de ses maîtresses , il quittera Florence pour aller continuer, quelque part ailleurs, sa triste parodie des aventures de don Juan.
Entre les caractères dont nous venons d'essayer l'analyse , l'action s'engage vivement. Quand lauteur de Cosima offre Ordonio aux regards de la Florentine, celle-ci est plus que jamais livrée au mal secret qui la ronge, l'ennui. Ordonio, en homme habile, voit tout de suite combien cette disposition d'esprit de Cosima est favorable au dessein qu'il médite, et c'est, en conséquence, sur l'imprévu et le romanesque de ses premières démarches quil fonde l'espoir de son succès. Il guette Cosima dans une église; et là, après avoir, grâce au silence et aux ténèbres , surpris le secret que Cosima croyait confier à son seul oncle le chanoine , il lui déclare ouvertement sa passion.
A partir de ce moment , l'amour de Cosima pour Ordonio est développé par l'auteur avec une vérité digne d'éloges. Rentrée chez elle avec les paroles d'Ordonio dansson oreille, Cosima tente vainement de les oublier; tout semble conjuré autour d'elle pour lui en rappeler, par comparaison , la mélodie charmante : le langage austère d'Alvise, les questions importunes de Néri , les avis paternels de I abbé de Sainte-Croix. Comme ces liqueurs en fermentation que l'on cherche inutilement à retenir dans une fragile prison de verre , et dont la compression même
double la force , rattachement de Cosima pour Ordonio acquiert d'autant plus d'intensité et de puissance qu'elle travaille à le mieux celer. Si bien qu'un jour , Alvise étant tout à coup accusé d'avoir assassiné Ordonio , il est aisé de voir que les larmes arrachées à Cosima par cet événement funeste s'adressent plutôt à l'amant couché dans la tombe qu'au mari dont la vie et l'honneur sont en même temps menacés. Ordonio une fois mort, où est le crime, pour Cosima , de se livrer sans réserve à la passion que le malheureux jeune homme lui avait inspirée? Sans doute il fallait résister à cette passion , quand Ordonio était plein de vie ^ mais aujourd'hui , quelle barbarie ne serait-ce pas de fermer durement son cœur à une pauvre ombre ! D'ailleurs , tout milite en faveur d'Ordonio : ce n'est pas seulement parce qu'il n'est plus à craindre, qu'il paraît à Cosima souverainement aimable 5 c'est encore, et surtout, parce qu'il est mort à cause d'elle , mort martyr.
Quand l'innocence d' Alvise est solennellement proclamée , cependant , et qu'Ordonio reparait , Cosima se reproche d'avoir accueilli trop facilement la fausse nouvelle ; mais il n'est plus temps pour elle de revenir sur les pas rapides qu'elle a faits. Arrosé par ses larmes, le germe fatal déposé dans son sein a grandi sans mesure; et aujourd'hui c'est un arbre aux profondes racines quil y aurait péril de mort , pour Cosima , à vouloir arracher. Malheureusement pour Ordonio, trop confiant dans
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les avantages que lui ont prêtés les circonstances , trop sûr de l'affection de Cosima , il veut brusquer le dénouement de l'aventure afin de pouvoir promptement quitter Florence, appelé qu'il est ailleurs par ses intérêts. Profitant d'un voyage d'Alvise, il attaque brutalement la faible Cosima , qui résiste encore ; mais il l'attaque si brutalement, que les yeux de la jeune femme s'ouvrent, et qu'elle aperçoit enfin le lâche égoïsme à la place de l'amour sincère qu'elle avait rêvé. Dés lors, l'amour de Cosima pour Ordonio ne tarde pas à devenir de la haine. La transition du premier de ces deux sentiments à l'autre est motivée et conduite , dans la pièce , avec une adresse et une habileté inconnues jusqu'à ce jour au théâtre, et dont était seul capable George Sand, ce profond et incomparable observateur du cœur humain. Au moment môme où, pour la crédule Cosima , le funeste voile se déchire , Alvise revient de son voyage, et Cosima peut connaître enfin, par un entrelien qu'elle surprend entre Ordonio et Alvise , quelle distance sépare ces doux hommes , et combien elle a été vraiment insensée de croire à l'amour d'Ordonio I Pourquoi Cosima, cependant, ne comptant pas assez sur ses forces , et craignant peut-être de ne pouvoir résister toujours à l'homme qu'elle méprise , s'empoisonne-t-elle ? Pourquoi ? parce qu'il ne faut jamais permettre à la passion de prendre sur nous un tel empire, que la raison nous devienne inutile , et que la mort seule puisse nous
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être secourable ; parce que Cosima , dans les desseins de George Sand, doit servir d'exemple au\ femmes qui placent imprudemment leurs affections. Si la donnée psychologique de Cosima est traitée avec un bonheur rare, le côté plastique de l'œuvre n'est pas moins estimable, selon nous. Le prologue, quoique très-court, a le remarquable mérite de poser hardiment et avec relief les deux principaux personnages de la pièce, et de préparer à merveille le spectateur à la lutte dont il va être témoin. La curiosité , vivement excitée par le prologue , augmente , dès le premier acte, lorsque se répand la nouvelle de la mort d'Ordonio. Le travestissement du page d'Ordonio, signalé dans le prologue, laisse bien, il est vrai, quelque incertitude sur la vérité de la catastrophe annoncée ; mais cette incertitude même , au point de vue de la composition dramatique, est un élément d'intérêt. Nous n'en voulons pour preuve que le frisson dont on est saisi à l'arrivée inattendue d'Ordonio , au commencement du second acte. Et n'oublions pas de faire remarquer, en passant , que l'auteur s'est sagement interdit , durant toute sa pièce , l'usage du moindre incident inutile. Il n'y a rien, dans Cosima, qui ne soit absolument nécessaire à la marche générale des événements, rien qui pût être retranché sans faire lacune, sans compromettre la clarté de l'action. Si la disparition du page d'Ordonio, par rhonucidc ou autrement, n'était pas motivée cl n'amenait aucun im-
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portant résultat à sa suite, on serait très-légitimement admis à reprocher à George Sand lintervenlion du page d'Ordouio dans Cosima. Mais au contraire, le meurtre du page , tout en débarrassant à temps le drame d'un personnage secondaire , noue l'action d'une façon décisive par le rapprochement qu'il occasionne entre la famille d'Alvise et Ordonio. Grâce à ce rapprochement , en elîet , la lutte d'Ordonio et de Cosima devient plus active, par conséquent plus attachante, d'heure en heure; et alors seulement , le départ d'Alvise , laissant les deux athlètes dramatiques en présence et plus libres, peut provoquer des craintes que le retour subit du mari de Cosima ne doit pas tarder à justifier. Il est inutile de démontrer, sans doute, que Faction a fait, au quatrième acte, un pas énorme. La mauvaise volonté la plus obstinée pousserait seule à ne pas constater , au moment de la provocation adressée par Alvise à Ordonio , un progrés incontestable dans l'intérêt éveillé dès le début de Cosima. La résolution, prise par Cosima, de se jeter entre un mari qui la croit coupable et un amant dédaigné aujourd'hui jusqu'à la haine ; le sacritîce de sa vie, que fait courageusement la pauvre femme, n'est-ce pas enfin la matière d'un pathétique dénouement?
Examinée dans le détail , la composition de Cosima offre, au milieu de quelques légères inexpériences, que le premier vaudevilliste venu signalerait sans peine, des qualités solides sur lesquelles il n'est
pas indifférent d'insister. Par exemple, s'éloignant en ceci d'un procédé fort en usage parmi le plus grand nombre des écrivains dramatiques modernes, l'auteur de Cosima ne s'est pas contenté d'ébaucher les belles scènes que contient son œuvre ; il a pris la peine de les traiter dans de raisonnables mesures; les situations émouvantes de la pièce sont développées, et non , comme cela se voit en beaucoup d'autres ouvrages du même genre, simplement indiquées. Kous pouvons citer, à l'appui de notre assertion , la scène de la. confession, dans le prologue, et encore la scène où se trouvent si finement peints l'ennui de Cosima et le dévouement de Néri , le jeune ami d'Alvise -, et surtout la scène, véritablement admirable, où Alvise demande satisfaction à Ordonio. Dans cette scène du quatrième acte, l'auteur a victorieusement démontré que l'exécution peut racheter souvent ce qu'une idée a d'usé ou de vulgaire ; car, bien que les duels aient été depuis quelque temps multipliés à satiété sur la scène, il a su tirer de la provocation d'Alvise à Ordonio un effet tout-à-fait neuf et saisissant.
Le drame de George Sand est-il une œuvre accomplie , telle que l'auteur soit dans limpossibililé de la dépasser lui-même? Ce n'est pas ce que nous prétendons proclamer ici. Mais ce que nous osons affirmer en toute sincérité de conscience, c'est que Cosima est une tentative des plus heureuses dans le sens que nous indiquions en commençant. Dans
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Cosima, George Sand a en effet allié, non encore avec toute la force el l'autorité désirables, peut-être, mais avec assez de hardiesse pour prendre date, les qualités particulières des plus célèbres ouvrages dramatiques de ce temps. L'élévation solennelle de Chatterton, le mouvement rapide A^ Angèle, la fantaisie poétique de Manon Df^lorme ont évidemment concouru , quelles que soient d'ailleurs les imperfections de la pièce, à la création de Cosima.
Nous insistons d'autant plus sur cette conclusion, qu'elle parait être moins d'accord, pour le moment, avec les idées de la foule. Si , au lieu de considérer la critique comme un pouvoir initiateur, nous faisions d'elle une sorte d'esclave de l'opinion publique , il est certain qu'après avoir assisté à l'orageuse première représentation de Cosima, nous nous serions gardé prudemment de porter sur ce drame le jugement que nous venons de formuler. Mais heureusement nous avons sur les devoirs de la critique des idées plus hautes. Nous pensons que la critique est faite pour encourager l'opinion, quand l'opinion hésit€ \ pour l'éclairer et la remettre en son chemin, quand elle s'égare, et non point pour en recevoir le mot d'ordre servilement. Que ceux qu^, contrairement à l'avis que nous émettons , reconnaissent uniquement à la critique le droit de dresser un procès -verbal des solennités littéraires, veuillent bien se rappeler le triste accueil fait à telles pièces aujourd'hui célèbres; et ils conviendront alors, sans
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doute , que nous ne manquerions pas de preuves concluanles, si nous entreprenions de faire un procès en règle à rinfaillihililé des arrèls portés par le public. Non, le public n'est pas infaillible; le public des premières représentations, surtout, arrivé presque toujours avec des préventions enracinées. A propos de la première représentation de Cosima , par exemple, nous restons sincèrement persuadé qu'une malveillance positive et réfléchie s'était glissée, dès avant le lever du rideau, dans la salle. Comment expliquer autrement , qu'une œuvre signée d'un si grand nom , laborieusement conçue et exécutée , empreinte de cette grandeur qui caractérise toutes les productions de l'auteur de Jacques , ait été écoutée avec distraction, avec ironie, on pourrait dire avec irrévérence, et que des rires inexplicables aient retenti justement aux endroits où le talent de l'auteur semanifeste dans son plus prestigieux éclat ? D'où pouvait venir , demandera-t-on , cette malveillance? C'est là une question que nous n'avons pas mission d'approfondir. Toujours est-il que bien des petits ambitieux littéraires devaient être sur le brasier , à la première représentation du drame de George Sand : ceux-ci, jaloux de voir leur glorieux confrère prendre son vol vers des régions nouvelles, où, même à distance, ils ne le pourraient plus suivre ^ ceux-là, tremblant qu'un prétendant de cette renommée et de ce courage ne culbutât du premier coup, à son profit, leur trône chancelant. Quelque
succès qu'ait ou , du reste , la miséralile tactique suivie en celte circonstance , nous ne pouvions jjalancer à protester contre Tinjustice criante qui en a été le résultat.
Mai 18iiO.