‹ Les écrivains modernes de la FranceChapitre 9 sur 24 · LES ÉCRIA AI\S MODERNES · texte numérisé non relu

LES ÉCRIA AI\S MODERNES

briot à Tépoque de la lentrt^e du roi Charles VI à Paris , après la bataille de Rosbeck , tandis qu'elle eut lieu, en réalité, pendant l'insurrection de Rouen ; mais nous Jui demanderons dans quelles intentions charitables il exagère les désordres commis à Rouen. . Lui, l'explorateur laborieux, qui cite si fréquemment, et avec tant de complaisance , Juvénal des Ursins, Froissard, Mézerai, le P. Daniel ; qui a dîi, pour peu qu'il Tait voulu, savoir exactement la manière dont les choses se sont passées, comment faitil un si hideux tableau de cette insurrection ? quand il a pu s'assurer que Rouen , après un seul jour de tumulte, était rentré dans Tordre, n'opposant plus la moindre résistance à l'autorité.

Pourquoi M. le vicomte d'Arlincourt, si élastique tout à l'heure, rètrècil-il l'histoire, maintenant, avec un aplomb si imperturbable? Pourquoi avance-t-il de dix ans le mystérieux épisode auquel on attribue la folie de Charles 'S'I? Pourquoi , au lieu de faire apparaître le célèbre fantôme dans la forêt du Mans au moment de l'expédition du roi contre la Rretai^ne, en 1392, M. le vicomte d'Arlincourt l'évoque-t-il après la prise de Rouen, en 1382, au moment où le vainqueurretournait. dit-il, vers Lvlh-e tremidante? Par la même raison qui Ta fait passer si légèrement sur les massacres de Courlray. Parce que , plus il entre dans ses vues d'accuser le peuple, plus il y entre aussi d'excuser les mis ; pnice que, devancer de dix ans lévénement cpie nous rap|ieIons , c'est

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rojeler sur la folie de Charles VI tout Toilieux des sanglantes infamies dont, après la prise de Rouen, Piiris fut la scène. Triste subterfuge, cependant, qu'un mensonge, pour décharger d'une telle responsabilité la mémoire d'un roi !

Nous insisterions davantage sur ces inexactitudes réfléchies , et nous accumulerions les preuves , si M. le vicomte d'Arlincourt avait nueux réussi dans son double projet de dénigrement et d'apothéose. Mais le soin qu'il semble avoir pris lui-même de ruiner d'avance l'autorité de ses assertions par une partialité trop flagrante, nous dispense de nous arrêter à cette question plus long-temps. Nous plaignons sincèrement M. le vicomte d'Arlincourt d'avoir laissé échapper la seule gloire qu'il put raisonnablement prétendre , de ne s'être pas mieux étudié ù tronquer les fails , d'avoir manqué d'habileté dans ses ruses. Les précédents romans de l'auteur , sans être le moins du monde, comme valeur littéraire ou historique, supérieurs à t Herbagère , avaient cependant cet avantage de mentir avec une sorte de discernement et de ménager les apparences. Cette fois, 31. d'Arlincourt n'a pas même eu le talent facile de la flatterie; il a manqué de tact; il a mérité le blâme de ceux qu'il croyait servir. Dans ses préoccupations brutales, il s'est laissé aller à des comparaisons dont il ne voyait pas toute la portée. L'écrivain qui prend en main la défense du pouvoir contre le peuple ne dessert-il pas l'intérêt de sa cause , s'il est assez im-^

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prudent pour flétrir les hommes du pouvoir? Assurément. Or, voilà le crime dont M. le vicomte d'Arlincourt s'est rendu coupable. Egaré par les fatales idées de ressemblance qui tourbillonnaient dans sa tète, il a stigmatisé avec énergie l'avarice, la cupidité, les intentions mauvaises du duc d'Anjou ; voulant sans doute n'atteindre qu'un personnage moins éloigné, mais, en réalité, s'atlaquant à un légitime régent de France. M. d'Arlincourt pouvait-il commettre une plus impardonnable gaucherie?

Et, d'un autre côté, que diront les grandes dames, en se voyant souffletées par M. le vicomte d'Arlincourt dans la personne d'Eloïne de Meaux, une de leurs pareilles? Pardonneront-elles au romancier d'avoir poussé si loin l'oubli des convenances? Quoi! il avait à sa disposition trois femmes de conditions diverses, et c'est la femme riche, la femme noble, la dame de cour quil va flétrir ! C'est elle, plutôt que la fille du peuple , plutôt que la simple bourgeoise, qu'il pousse élourdiment à une prostitution avilissante ! Certes, un vrai preux n'eût point agi de la sorte; et M. le vicomte d'Arlincourt s'est montré (à bien éloigné des bonnes traditions de la galanterie.

A la rigueur , toutes ces bévues auraient pu , cependant, trouver grâce; mais une gaucherie plus lourde, et que rien ne saurait faire amnistier , c'est le rapport incroyable que l'auteur a établi , dans r Hei'bcujcre y entre la destinée du jeune vainqueur

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cleRosbeck, sauveur de l'aristocratie, et une autre destinée, également jeune, en qui repose aujourd'hui , selon quelques-uns, le salut des mêmes intérêts. Avant d'emboucher la trompette prophétique, avant de jouer le rôle de Cassandre , M. d'Arlincourt aurait dû voir au-delà de la flagornerie momentanée ; il aurait dû sonder scrupuleusement la conformité illusoire dont il s'établissait le révélateur et Tinterprète. Quelques minutes de réflexion, nous en sommes convaincu , l'eussent empêché de se fourvoyer. En se rappelant à quelle funeste épreuve Dieu réserva .la seconde moitié de la vie de Charles VI, il aurait reculé d'épouvante. Triste avenir à présager, en effet, que la folie I

Tel est ce livre, où l'imagination du romancier vaut l'intelligence du philosophe, où l'on ne sait qu'admirer le plus de la pauvreté des inventions ou de la nullité des parties qui prétendent se rattacher à l'histoire; roman sans intérêt, sans unité, sans conclusion, sans style; histoire menteuse et niaise: véritable avortement. Rien , dans cette œuvre, nous le disons en toute conscience, ne saurait racheter et faire oublier un instant l'énormité des imperfections. Il n'y a pas jusqu'au titre même, qui ne soit une faute. Le romancier en intitulant son livre VHerhacfere, en dépit de Mézerai , qui appeUe herbière , mot français, Ihéroïne dont il s'agit, a mis involontairement sur le sac la seule étiquette qui convint. Le livre entier est résumé dans ce barba-

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risme. Quelle approbation mérilora donc un pareil ouvrage? Nous pouvons répondre hardiment: celle de personne. Aux yeux des juges purement littéraires, VHerbagere est un grotesque mélodrame; une absurde et indigeste diatribe, aux yeux de ceux que les idées politiques préoccupent seules^ une maladresse, aux veux mêmes des amis de Tauteur.

Mai 1837.

.\.\DRÉ-LEO.\ELEO.\l.

Ce qui établit \icloricusement la supcrioritéderauteur i\c Jacques sur la plupart des romanciers contemporains, c'est la préoccupation évidente où il est du malaise de la société ; c'est sa perpétuelle aspiration vers un bonbeur inconnu ; c'est la tristesse profonde où le jettent les spectacles aOligeants quil a sous les yeux. Convaincu que le cœur de l'bomme est cliangeant et avide , que les passions sont aussi insatiables que mouvantes , il se révolte contre tout ce qui tend à les comprimer -, il s'indigne contre

toutes les lois ignorantes et absurdes qui emmaillottent riiomme depuis le berceau jusqu'à la tombe ; il s'irrite à la vue de toutes les entraves cruelles dans lesquelles on le retient sanglant et brisé comme ou ferait d'un animal dangereux. Mais c'est en masse qu'il attaque les préjugés et les vices de notre prétendue civilisation , au lieu de s'en tenir , comme quelques-uns l'affirment, à la haine égoïste d'une seule institution. Envisagées sous ce point de vue, les œuvres de George Sand s'expliquent et se déduisent parfaitement. Il n'est pas jusqu'aux plus frivoles productions de sa plume qui ne prennent ainsi une valeur inattendue , et ne servent de transition aux inventions plus sévères dont elles révèlent toute la portée.

Parmi les petits romans de l'auteur qu'on désigne sous le nom de ^'ouvelles, il n'en est pas un seul qui n'ait pour but de montrer l'instabilité des passions humaines. La Marquise , qu'est-ce autre chose qu'une peinture frappante et fidèle du peu de fondement des illusions en amour ? On aime, on se passionne ; on brûle de tout sacrifier au désir dont on a Tàme tourmentée ; mais lorsque , descendu des hauteurs idéales où Ton s'était placé, on cherche à voir de près ce qui semblait resplendir d'une clarté divine, l'œil s'étonne et s'afllige, le doigt curieux qui a voulu loucher l'idole se glace au conlucl du marbre qui! n'inail pas de\iné, l'auréole s'efface et se ternit coatme un flambeau quaud le

jour se lève , et la chimère adorée qu'on voyait en rêve disparait devant une hideuse réah'té.

Lavinia n'enseigne-t-elle pas aux amanls les plus épris et les plus tendres qu'il n'est pas d'éternelles sympathies \ que TalTeclion la plus soumise et la plus aveugle se lasse de son rôle ; que le dévouement ne survit pas plus à l'amour que l'amour au désir ? Ne prouve-t-elle pas , par son exemple , qu'espérer une félicité sans terme est pure folie, et qu'il ne faut pas compter ici-bas sur une amitié durable si l'on craint l'amertume des déceptions?

Dans Metella les femmes apprendront que ce que l'homme cherche ordinairement en elles, c'est moins la candeur de l'àme , l'élévation ou la simplicité du caractère , que la jeunesse et la beauté. Quand le velouté de leurs joues aura disparu -, quand leurs regards, de clairs et limpides qu'ils étaient, seront devenus mélancoliques et sévères ; quand leurs fronis pâlis trahiront le passage des années rapides, elles devront se résigner, comme Métella, à la solitude et à l'abandon. La douceur, aux yeux de leurs amanls , ne remplacera pas la souplesse et la grâce perdues. Elles auront beau redoubler de sollicitude et de tendresse, se faire discrètes et prudentes, demander à la coquetterie habile de nouveaux moyens de séduction ; elles ne retarderont pas long-temps l'heure fatale. L'exaltation des sentimens ne rachètera pas la pureté des lignes , l'harmonie des contours. Le cœur , si jeune et ardent qu'il soit

encore, iroblicndia pas grâce pour la forme cWanouie.

Après avoir lu Mattea , les jeunes filles se défieront des serments et des promesses. Elles sau-' roiit que souvent, sous les paroles les plus passionnées et les plus fleuries des hommes qui les courtisent , se cachent les ignobles calculs de Tintérét. Elles sauront qu'il est sage de se consulter longtemps avant d'aimer, avant de livrer sa main et son cœur aux chaînes du mariage; car l'erreur, en ce cas , est irréparable , bien qu'on la reconnaisse quelquefois du soir au lendemain.

Une pareille connaissance des passions, une telle expérience de la vie, ne conduit-elle pas naturellement à la révolte contre des institutions qui ne semblent faites que pour corrompre la nature de Thomme en la contrariant ? Est-il possible de ne pas flétrir une société assez imbécile pour vouloir, de sa propre autorité, transformer le cœur humain? Est-il possible de ne pas voir que les \ices et les crimes qui effraient la terre ont leur source dans le système de compression qui la régit? Est-il besoin d'une réflexion bien laborieuse pour comprendre , qu'un fleuve arrêté dans sa course par une barrière infranchissable grondera d'abord , puis s'épandra dans les campagnes et les dévastera, jusqu'au jour où , l'obstacle ayant disparu , il i)ourra suivre de nouveau son cours pacifique vers l'Océan?

André et hconi sont l'expression de l'idée que

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nous émeltons ici. C'est le double cri d'une ame indignée , qui accuse la société de pousser les hommes à la faiblesse et à la dépravation.

André a vingt ans. Retiré dans une mais-on do campagne qu'habite son père, il ne connaît encore du monde que ce qu'en apprennent les livres : aussi a-t-il bien souvent franchi, par la pensée, les limites étroites qui Tenvironnent. Il a rêvé, pendant ses journées d'oisiveté solitaire, de plus vastes horizons et d'autres cieux. Fatigué de Funiformité de sa vie , il s'est surpris à désirer une destinée active et aventureuse, dùt-elle le conduire à un abîme. Il s'est demandé, dans son désespoir, pourquoi, tandis que d'autres passent leurs jours au milieu du bruit et des luttes, il serait condamné, lui, à lauguir dans l'ombre, inutile et ignoré.

A mesure que l'âge lui est venu , il s'est livré à ses rêveries ambitieuses avec une ardeur plus infatigable ; il est arrivé, peu-à-peu, à n'avoir pour les existences inoccupées (ju un dédain superbe et méprisant. Il a oublié tout à coup le charme qu'il trouvait, hier encore, à errer seul, la nuit, au bord des lacs pavés d'étoiles, à s'asseoir dans la mousse embaumée pour écouter le doux murmure des feuilles et le chant des oiseaux amoureux. Ses yeux se reposent sans plaisir, maintenant, sur les plaines et les collines si long-temps contemplées \ ses oreilles n'entendent plus qu'à regret la voix des cascades monotones; ses pieds s'arrêtent deux mêmes devant

les sentiers tant de fois parcourus. Le calme des bois, la pureté du ciel, l'odorante fraîcheur des brises , tout ce qui Fenivrait autrefois l'aigrit et l'irrite. De jour en jour son sang s'allume davantage ; sa tête s'exalte -, ses désirs s'accroissent. Le moment approche où André ne pourra plus vivre dans les lieux qui l'ont \u naître; l'air qu'il y respire l'étouffé : aiglon audacieux , il ouvre déjà ses ailes pour s'envoler. — Mais , dans l'exaltation de ses espérances, André n'a point songé qu'il n'est pas son maître. Sans doute , il est à un âge où l'homme ne devrait compte qu'à lui-même de ses projets , où l'intelligence est assez développée pour avoir le droit de suivre la voie qui lui semble bonne -, sans doute ce n'est ni la force ni le courage qui lui manqueraient, s'il entreprenait de réclamer son rang dans le monde ; ce n'est pas la persévérance qui lui ferait défaut. Ce qui s'oppose aux vœux d'André, ce qui l'arrête, ce qui lui lie pour ainsi dire les pieds et les mains, ce qui le retient dant l'inactivité dont il s'indigne, c'est la volonté d'un père incapable et orgueilleux. Il serait possible, assurément, qu'André opposât à son père une volonté non moins inébranlable; qu'après avoir cherché, d'abord, avec calme et fermeté, à le convaincre, il ne s'inquiétât plus de ses ordres capricieux et osât les braver ouvertement. Mais André, si ardent et si téméraire dans ses rêves (le fortune ou de gloire , ne se sent pas le courage d'agir ainsi. Accoutumé dès l'enfance à trembler

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devant un regard de son père, il a conservé une sorte de respect timide qui lui fait regarder la désobéissance comme une véritable impossibilité. Il n'a jamais tenté de se soustraire à l'influence qui le tyrannise ; il n'essaie même pas de se l'expliquer: il la subit. Lhabilude de céder ù la moindre injonction paternelle est tellement enracinée chez lui, que cela lui semble tout simple, et qu'il se reprocherait comme un crime l'idée seule de résister. Grâce à l'éducation qu'il a reçue , les pères , à ses yeux , sont des maîtres, et peu s'en faut qu'il ne leur reconnaisse le droit de vie et de mort sur leurs enfants.

Retenu malgré lui dans une atmosphère énervante, froissé sur tous les points, contraint de refouler au fond de son cœur ses plus chers désirs , portant un joug qu'il croit de son devoir de ne pas briser, André se résout silencieusement à limmolaliondeses espérances. Tombé de toute la hauteur de ses rêves dans une indifférence profonde , il reprend la vie uniforme dont il était sorti par la pensée ; mais il y rentre avec tout le dégoût d'un esclave, qui, un moment, se serait cru libre. Résigné, désormais, à sa morne destinée, il voit sans regret la fuite de ses jours ennuyés et inutiles. Que lui im|)orte sa jeunesse, puisqu'il ne peut l'user noblement! puisqu'elle n'est pour lui qu'une source de dévorantes envies qui n'ont pas d'issue !

Il recommence donc à errer seul dans la campagne, plus dégoûté que jamais des tableaux in-

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sipitles qui s'offrent à ses yeux ; s'efforçant, loulefois, de repousser les illusions enivrantes qui le berçaient la veille. Loin de prévoir dans l'avenir une heure où ses facultés comprimées pourront prendre carrière, loin de songer à se tenir prôt en cas d'une occasion favorable, il abdique volontairement ce qui lui reste d'énergie; il travaille à éteindre les passions qu'il lui est défendu de satisfaire ; il souffle lui-même sur sa volonté déjà si vacillante et n'aspire plus qu'à un bonheur paisible et indolent.

C'est alors qu'il rencontre pour la première fois Geneviève. Soit révélation subite d'un sentiment jusqu'alors ignoré, soit besoin de se livrer à une distraction impérieuse , à peine a-t-il entrevu la jeune lille qu'il se met à l'aimer.

Geneviève est une jeune et belle orpheline dont la naissance est obscure, mais le cœur noble. Elle pourrait, comme tant d'autres, vendre sa beauté à des hommes qui ne marchanderaient pas, si elle ne préférait le calme de la vertu aux plaisirs qu'on paie de son honneur. L'op;:! *nce mal acquise ne latente pas. Simple dans ses goiM?, modeste et laborieuse, elle vit du travail de ses ii!i:iins. Bien que sa candeur et son innocence ne réus^i:sent pas à désarmer la calomnie, elle ne se croit p int autorisée à se mal conduire. En paix avec sa conscience, elle laisse les méchants jeter leur venin dans l'ombre, et ne cherche même pas à l'éviter. Blanche et pure comme un l\s sauvage, elle lève son front radieux vers le ciel , ne

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s'inquiéfaiit pas des insectes malfaisants qui salissent le bas de sa tige.

Geneviève n'a jamais aimé. Soit quelle se défie de rameur, soit quelle n'ait pas rencontré encore riiomme que la destinée lui réserve, elle ignore les voluptés dévorantes de la passion. Son regard ne s'est jamais troublé devant un regard ; sa voix ne s'est jamais émue, sa main n'a jamais tremblé, son cœur n'a jamais battu plus vite en présence , ou au souvenir d'un être mystérieusement préféré. II est aisé de prévoir , néanmoins . que l'ame tendre de Geneviève éprouvera tût ou tard le besoin d'une forte sympatbie ; mais , à coup sûr , elle n'aimera qu'un bomme digne d'elle, plein d'un dévouement à toute épreuve, et capable, surtout, de la protéger.

Prudente et timide, elle évite André dés qu'elle a remarqué le sentiment qu'elle lui inspire. Craintelle de ne pouvoir résister aux larmes du mélancolique jeune homme, ou bien sent-elle pour lui une répulsion instinctive ? Veut-elle étouffer une affection dont elle est maîtresse encore, ou échapper simplement à des poursuites importunes? Qui le pourrait dire? Ce qui est certain , c'est qu'elle fuit André.

André ne se décourage pas , cependant ; mais il use de tant de réserve , sa passion se montre si discrète , que Geneviève finit par être touchée. De jour en jour elle devient pour lui moins inflexible ; elle n'évite plus sa présence ; elle le

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soulTre près d'elle dans ses promenades au fond des bois. De jour en jour la tendresse d'André s'accroît sans que Geneviève s'en effraie. La jeune fille en est déjà à s'étourdir sur les suites de la réciprocité qu'elle accorde. Elle ne songe pas au danger qu'elle court, mais uniquement au bonheur de baiser les fleurs qu'André a cueillies, de s'asseoir avec lui sous les grands ombrages et d'y passer de longues heures dans un chaste ravissement. Il est trop tard quand elle s'accuse d'imprudence, car elle aime autant qu'elle est aimée.

Mais, quelque exaltée qu'elle soit, l'ivresse de l'amour a un terme , et après l'ivresse vient l'affaissement. C'est alors que se présentent en foule les réflexions austères , les incertitudes mêlées de repentir. Plus la passion a été violente et insensée , plus elle a honte d'elle-même, en ce moment, si elle s'est rendue coupable de ce que le monde appelle une faute et la religion un crime. André et Geneviève en sont là. Il n'y a plus pour Geneviève qu'une réhabilitation possible , le mariage. Poussé par son amour, et par un désir sincère de ne pas faire porter à Geneviève la peine d'une erreur dont il est plus coupable qu'elle, André se décide promptement à l'épouser.

Alors une lutte s'engage entre l'autorité paternelle et la soumission filiale-, lutte dans laquelle, comme d'ordinaire, André ne manque pas de plier. Ce n'est qu'en tremblant , d'abord , qu'il a osé soumettre

ses projets à son père ; et quand celui-ci a eu brutalement déclaré qu'il s'y opposait, qu'une femme sans fortune et sans naissance n'eitrerait jamais dans sa famille, André est resté interdit. Pris entre son amour pour Geneviève et son respect pour les résolutions hautaines qu'on lui a fait connaître , il demeure long-temps dans Thésitation ; puis il finit, après bien des nuits d'angoisse , par concilier la timidité de son caractère avec l'intérêt de son cœur. 11 se décide à une lâcheté double. Il trompe son père, et en même temps il blesse la fierté de Geneviève. 11 se résout à un mariage clandestin.

Geneviève avait cru trouver dans André une nature énergique et forte, capable de résolutions désespérées ; elle avait cru André un de ces hommes dont la volonté triomphe des plus terribles obstacles sans jamais fléchir. En découvrant, en cette circonstance suprême, combien son affection l'a trompée, son étonnement est si profond qu'elle ne conserve pas assez de forces pour la haine. Elle se résigne doucement. Elle accepte comme un châtiment du ciel la ruine de ses illusions. A ses yeux, André, au lieu d'être , comme autrefois, une glorieuse idole , n'est plus qu'un homme pusillanime: imbécile amant, vulgaire époux. Arrivée enfin du mépris pour lui à l'indifférence, elle n'aspire plus qu'à mourir. L'espoir même d'être bientôt mère ne peut suffire à relever son courage : comme si son amour, en s'écroulant , eût entraîné tout ce qu'elle avait d'autres

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