M. MICHAUD
\OTItE SIR JEABE D'ARC.
Malgré les contradictions singulières des historiens qui ont écrit la \ie de Jeanne d"Arc, malgré le mystérieux voile dont la mémoire de Ihéroïne a été entourée jusqu'à nos jours , on sait à quoi s'en tenir, à cette heure, sur la vierge de Domremy. Les fables absurdes de ses ennemis, si long-temps accréditées, n'ont plus qu'une valeur de curiosité fort médiocre. Monstrelet et Duhailland , relégués dans le coin le plus poudreux des bibliothèques , partagent aujourd'hui l'obscurilé d'AmcIgard et d'Ed-
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mond Richer, les défenseurs de Jeanne, qui, par une fatalité digne de remarque , n'obtinrent jamais la publicité pour leurs écrits. Bien que ces deux derniers historiens aient poussé l'excès d'une admiration naïve aussi loin , selon nous , que leurs antagonistes l'excès de la calomnie, nous insistons, cependant , sur la préférence ofTicielIe accordée jadis à Duhailland et à IMonstrelet , parce qu'elle nous semble une nouvelle preuve de l'injustice dont les existences glorieuses sont souvent victimes, et, à la fois, une explication du ridicule, pour ne pas dire plus , qui a couvert trop long-temps le nom de -Jeanne d'Arc.
A cette heure , nous le répétons , l'opinion est généralement arrêtée sur le compte de la Pucelle d'Orléans. Egalement éloignés de Mézerai et de l'auteur du Dictionnaire Philosophique , les hommes sérieux sont arrivés à comprendre qu'il n'est point indispensable de voir dans Jeanne d'Arc une sainte ou une sorcière de mauvaise vie. Ils ont senti, à l'exemple d'Estienne Pasquier, que, dégagée des mensonges , favorables ou non , dont les écrivains contemporains l'ont environnée, l'histoire de Jeanne d'Arc n'en reste pas moins pleine d'intérêt et marquée au coin d'un cachet merveilleux. Sans s'inquiéter si le catholicisme de Lingard est plus hostile à l'héro'ïne que le scepticisme de M. de Sismondi , on reconnaît avec bonne foi l'exagération des deux écoles histori(|uos qui , depuis le xv siècle , se disputent
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la mémoiro de la Pucelle , et l'on y substitue enfin une tardive impartialité.
La Notice de 31. Michaud est écrite dans le système d'équitable modération dont nous par- Ions (1). Aux yeux du nouvel historien, Jeanne d'Arc est tout simplement une jeune fdie animée d'une foi ardente , simple de cœur, fanatisée par les malheurs de son pays et de son roi. Quant au caractère divin de la mission qu'elle a remplie, M. Michaud, tout en inclinant à voir en Jeanne d'Arc un instrument de la Providence , refuse de croire à ses communications directes avec le ciel. A propos du nom de xoix donné par Jeanne elle-même aux messagers qu'elle disait recevoir de Dieu, M. Michaud fait une observation très -judicieuse : cette expression signifie , selon lui , qu'elle entendait les messagers célestes plutôt qu'elle ne les voyait. Au moyen de celte interprétation si simple et si naturelle, tout s'explique. Les railleries des esprits forts s'évanouissent, en même temps que les cfTorts théologiques des croyants. Jeanne d'Arc demeure ce qu'elle fut en effet, une chaste et pieuse créature, dont la religieuse exaltation opéra des prodiges.
Est-ce à dire qu'il la faille accuser d'imposture pour s'être donnée comme une femme envoyée du
(I) M. Michaud a été secondé, duns la rédaction de la Notice sur Jeanne d'Arc, par M. Poujoulat , déjà collaborateur de M. Michaud pour la Correspondance d'Oiienl.
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ciel, pour s'èlre autorisée de saint Michel, de sainte Marguerite et de sainte Catherine , qui, disait-elle , l'encourageaient dans de fréquentes apparitions? Non sans doute. Jeanne d'Arc a cru entendre ces voix : elle les a entendues. ; cela est certain. Que Ton attribue cet effet miraculeux au fanatisme ou à la folie, peu importe ! Mais si Jeanne n'avait pas cru fermement accomplir la volonté de Dieu , si elle n'eût pas eu en sa mission une foi sincère , où aurait-elle pris le courage et la force de faire ce qu'elle a fait?
Jl est positif et incontestable que si là France ne perdit pas sa nationalité sous le règne de Charles VII, ce fui grâce à Jeanne d'Arc. Il suffît d'ouvrir l'histoire à la date de 1429, pour s'en convaincre. A cette époque, la France, tourmentée et fatiguée par un demi-siècle de guerres civiles , était aux abois. Livrée aux prétentions rivales des Bourguignons et des Armagnacs , envahie aux trois quarts par l'Angleterre , il semblait impossible qu'elle put ne pas succomber. Déjà , aidés par les ducs de Bourgogne et de Bretagne , Belford , Glocester et Salisbury s'étaient partagé leur conquête. Les batailles de Crevant et de Verneuil avaient terminé, pour ainsi dire, l'œuvre commencée en 1415 par la victoire d'Azincourt. D'un autre côté , Charles VII , retiré à Chinon avec le petit nonvljre de sujets qui lui étaient restés fidèles, voyait chaque jour la trahison éclaircir les rangs de son armée.