‹ Les écrivains modernes de la FranceChapitre 13 sur 24 · MICHAUD · texte numérisé non relu

MICHAUD

Peu il peu il en avail été réduit à se servir contre ses ennemis de troupes étrangères , et à confier le succès de sa cause à Douglas, un Ecossais. Découragé par des défaites conlinuelles, il avail résolu enfin de chercher un asile dans le Dauphiné, abandonnant aux Anglais un royaume qu'il ne pouvait plus défendre. Seule , la ville d'Orléans tenait encore pour lui ; mais cette résistance courageuse n'était, aux yeux des plus clairvoyants, que le dernier effort d'un parti impuissant et perdu. C'est alors, à ce moment suprême, à cette heure d'agonie pour la royauté et pour la France , que Jeanne d"Arc paraît sur la scène. Peu émue de l'imminence du péril, elle promet de tout sauver. On refuse d'abord de prêter confiance à ses paroles, mais elle réussit à imposer aux plus incrédules par la conviction qui l'anime et par sa fermeté. Surpris de la persistance de la jeune fille; curieux, peut-être, de voir la fin d'une si singulière aventure, Charles YIl , comme un joueur qui hasarderait un coup de fantaisie dans une partie désespérée , lui accorde ce qu'elle demande , une troupe d hommes darmes pour défendre Orléans.

A peine Jeanne a-t-elle pénétré dans Orléans, la face des choses est changée. Les Anglais, entendant parler d'une guerrière miraculeuse , croient le ciel déclaré contre eux. Les assiégés, au contraire, ranimés par l'exeujplc et les discours de la pucelle inspirée, redoublent d'ellorts et décourage. Trois

jours suffisent à Jeanne pour raccomplissemenl de ce qu'elle a promis. Au bout de trois jours, les Anglais lèvent le siège. Jeanne ne s'en tient pas là; elle entre elle-même en campagne ; elle assiège et prend successivement Jargeau, Meun etBeaugency. Ce n'est pas tout encore : les Anglais , en-bataille rangée, ont toujours eu la victoire; elle leur livre bataille et les met en déroule à Patay. Libre alors de conduire le roi à Reims , elle l'y conduit , ainsi qu'elle l'avait annoncé, et Charles est sacré de nouveau roi de France.

Après le sacre de Charles Yll , l'héToïne veut retourner humblement dans le village où elle est née ; cette fois, c'est le roi qui la conjure de rester avec lui. La jeune victorieuse objecte vainement qu'elle croit sa mission terminée; Charles VII insiste, et Jeanne obéit. Quelques succès nouveaux couronnent ses armes , mais ne réussissent pas à rendre à Jeanne une confiance qu'elle n'a plus. Bientôt ses tristes pressentiments se réalisent. Elle tombe, sous les murs de Compiègne, entre les mains de ses ennemis, qui, pour se laver de la honle d'avoir été vaincus par une femme , la condamnent lâchement à être brûlée : comme si ce ne devait pas être là pour eux une honte nouvelle , et plus ineffaçable que l'autre! Dans leur soif de vengeance, les juges de la Pucelle, moins cruels encore que ridicules , imaginent de l'accuser de sorcellerie, attentant (lu même coup à sa vie et à sa gloire. C'est

MICHALD. 185

ainsi que les Iriomphes de Jeanne crArc passèrent à la fois pour l'œuvre de Dieu et pour l'œuvre de Satan.

Rien n'est plus facile à expliquer, cependant, sans sortir du cercle des idées naturelles, que les triomphes de Jeanne d'Arc. Une fois accepté , ce qui ne sera contesté par personne, que la volonté humaine, arrivée à un certain degré d'exaltation et de fanatisme, est une force d'autant plus active et puissante qu'elle se communique et qu'elle se crée des auxiliaires dans toutes les individualités passives qui l'environnent; une fois admise la production de l'enthousiasme par l'enthousiasme lui-même, comme la flamme produit la flamme, l'incroyahle élan imprimé par la Pucelle d'Orléans à une armée découragée se conçoit sans peine, et la série de ses victoires se déroule ainsi qu'un écheveau dont on tient le fil.

Quantàl'exaltationde Jeanne, il n'est pas moins facile de la comprendre. Dans son enfance, Jeanne avait souvent entendu, à la veillée, répéter une prophétie populaire qui disait : Perdu par une femme, c'est par une femme que le royaume de France sera sauvé. Déjà la moitié de cette prophétie s'était accomplie : Isaheau de Bavière, épouse adultère et mère sans entrailles, avait attiré les Anglais en France. Le mauvais ange venu, on attendait le bon. Quoi de plus simple, dès lors, qu'une jeune fille, à l'heure désas- Ireuseoù les femmes etlesenfnnlspartageaientavec les

hommes les périls des sièges et des batailles, ait rêvé d'être la libératrice annoncée! Et si, se reportant à cette époque de foi sincère, l'on songe qu'une mission divine à remplir devait être le plus haut point de gloire où il fût possible d'aspirer , on sentira davantage encore combien l'idée de sauver sa patrie, dès qu'elle fut entrée dans le cœur de Jeanne, dut y creuser vite et profondément , et Ton ne s'étonnera plus, par la comparaison avec les sacrifices que les moindres ambitions s'imposent , que Jeanne se soit vouée à la virginité. Car la chasteté , pour ceux qu'anime une grande pensée , n'est pas une vertu diflîcile -, les désirs de la chair s'allument ou s'éteignent en raison inverse des désirs de l'esprit : à défaut de la Pucelle d'Orléans , Newton n'en serait-il pas la preuve? Or, quel culte, celui de la religion ou celui de la science , exerça jamais sur les âmes une domination plus austère et compte plus de martyrs ? Celte seule question résout victorieusement tous les doutes ironiques, sans valeur absolue , du reste, qui ont essayé d'attaquer la moralité de Jeanne d'Arc.

Maintenant , si nous nous reportons à Tannée 1-129, si nous nous plaçons à Orléans, au milieu de ces hommes dont le courage est abattu par les défaites, mais que l'honneur et la piété soutiennent encore , nous comprendrons quelle révolution soudaine dut s'opérer en eux à l'apparition de cette jeune fille qui promet, au nom du Diou dont elle se

MICHAIID. 187

(lit l'envoyée, des victoires prochaines et un triomphe complet. N'est-ce pas dans les circonstances extrêmes que le cœur est le plus ouverte la confiance et le plus prêt à rêver l'impossible? N'est-ce pas aux heures de désespoir que les projets les plus audacieux s'enfantent? N'est-ce pas, souvent, après les mortels accablements que le courage se réveille avec le plus de force ? D'où jaillissent ces sources d'incroyable énergie à laquelle rien ne résiste ? de la confiance en soi ou en une idée. Jeanne d'Arc crut en elle, voilà pourquoi elle eut droit de se dire suscitée par Dieu ; les soldats commandés par Jeanne se regardèrent comme invincibles, voilà pourquoi ils vainquirent. Jeanne fut l'instrument visible de la victoire -, la cause invisible, ce fut la Foi.

En donnant ainsi aux merveilles opérées par Jeanne d'Arc une origine humaine , c'est-à-dire en les considérant simplement comme résultat magnifique d'une ardente conviction, nous sommes spécialement préoccupé de notre rôle d'historien. Prise à son point de vue poétique, l'existence de la Pucelle ne peut pas être soumise à la même interprétation rigoureuse. L'entourage de mystérieuses apparitions , au milieu duquel cette mémoire illustre nous est arrivée, ne doit pas être désormais perdu. C'est un bien que le poète est autorisé à revendiquer, puisque la tradition l'en a fait maître ; et, pour notre part, nous ne songerons jamais à le lui contester. Seulement, disons-le, si nous abordons ce

188 IFS F.CRIVAIVS MODrRiNFS,

côlé de la question, la vie de Jeanne ne nous semlile pas se prêter au drame ou au poème héroïque indifféremment. Bien que des noms célèbres, contrairejnent à l'opinion émise par nous ici , aient traduit Jeanne d'Arc sur la scène, nous persistons dans notre façon de juger. Le caractère de Jeanne d'Arc, pris par son côté poétique , est trop environné de prodiges pour cadrer avec les conditions de réalité auxquelles le drame ne saurait se soustraire. Le drame a besoin d'action; or, l'action, dans l'histoire de la Pucelle , est paralysée par l'intervention divine. Le drame doit être le développement d'une passion quelconque; or, chez la Pucelle, la passion est absorbée par Textase. Le drame, en un mot, doit refléter la vie humaine; or, Jeanne vil plutôt de la vie des anges que de la nôtre : elle n'est dans aucune condition dramatique, nous le répétons. Et c'est précisément pourquoi elle est surtout propre au poème, puisque le poème exige particulièrement d'un caractère les qualités qui l'excluent du théâtre, c'est-à-dire l'excentricité, la psychologie, le merveilleux.

Les tentatives malheureuses de certains poètes, qui ont compris Jeanne d'Arc ainsi que nous, ne sauraient servir de preuves contre notre opinion. De ce que l'exécution d'une œuvre est demeurée au-dessous de l'idée-mère , peut-on raisonnablement conclure contre l'idée? Non certes. L'échec de Chapelain tendrait à prouver que le pnèle n'était pas à la hauteur de

MICHALD. 189

son sujet, mais pas autre chose. D'ailleurs, la Puce/le ou la France sauvée, sans èlre un chef-d'œuvre, iiest point un aussi mauvais poème que Nicolas Boileau le veut bien dire. La Pucelk , dont les douze premiers chants obtinrent six éditions en dixhuit mois, a pu difficilement être bien jugée , puisque les huit chants de ce poème qui ont paru depuis furent publiés par fragments, à de très-longs intervalles , et que les quatre derniers sont demeurés inédits. Ceux qui auront le courage, malgré les ana- Ihèmes de Boileau, d'étudier par eux-mêmes l'œuvre de Chapelain, pour se faire, sur cette victime littéraire du grand siècle, une opinion personnelle, s'étonneront de trouver parfois le condamné à cent pieds au-dessus du juge, et apprendront à ne pas regarder comme infaillibles toutes les décisions du satirique versificateur. Le style de Chapelain , devenu si ridicule sur parole, est souvent embarrassé, rude et lourd, nous ne le nierons pas. Observons-le, néanmoins : c'est principalement dans les descriptions que se montrent les défauts avoués ici. Mais dans la partie oratoire du poème , si cela se peut dire; dans les discours des anges, de Jeanne et du roi: dans ce qui relève, non de l'analyse, mais de l'inspiration, il se trouve des morceaux de la plus grande beauté, comme idée et comme style. II y a tels vers, sur les attraits ou les vertus de la Pucelle, que le poète d'aujourd'hui le plus difficile en matière de langage serait fier d'avoir rimes pour sa man

tresse et n'hésilerait pas à signer. Toutefois, ne voulant point pousser la partialité aussi loin que les détracteurs du poète, en réclamant pour son style une réhabilitation absolue, nous répéterons que ce style présente d'innombrables défauts de grâce et d'euphonie. Le vice le plus réel de l'œuvre de Chapelain, cependant, c'est l'absence décomposition qui s'y fait sentir. Le merveilleux ni la couleur ne manquent; mais on est forcé de voir deux poèmes où l'on n'en voudrait trouver qu'un. Jeanne d'Arc remplit à elle seule, il est vrai, les douze premiers chants ; mais des douze derniers , c'est Agnès Sorel qui est Théroïne. Dèslors, absence d'unité et d'intérêt; confusion. Convenons-en donc, l'œuvre de Chapelain est imparfaite ; gardons-nous, pourtant, de lui refuser toute qualité.

On ne s'attend pas , nous avons lieu de le croire , à ce que nous parlions d'un poème plus connu , plus habilement fait que le précédent, peut-être, mais qui , par la nature des idées qu'il renferme, ne saurait, en aucun cas, être pris au sérieux. LaPucelle de Yoltaire , sans vouloir nous prononcer sur le degré d'estime qu'elle mérite, a été conçue avec des ■préoccupations trop étrangères au sujet dont il s'agit ici, pour trouver place dans notre discussion.

Robert Southey , de tous les poètes qui ont écrit sur Jeanne d'Arc , est celui qui nous semble être arrivé le plus prés delà perfection. Impartial , dégagé de toute rancune nationale, il a abordé le caractère de l'héroïne franchement et sans arrière -pensée.

MICHALD. 191

Pour lui , Jeanne d'Arc est vraiment une lemmc animée de l'esprit divin. La bonne foi et la conviction du poète se font jour dès le commencement de l'œuvre. Le récit de Jeanne à Dunois , pendant qu'elle s'arrête, au milieu du chemin qui la conduit à Chinon, pour jeter un regard d'adieu , le soir , sur les tours de Vaucouleurs et les chaumières de Domremy enveloppées dans l'ombre, est une des poésies les plus mélancoliquement solennelles que l'on écrivit jamais. Malheureusement , le reste du poème n'est pas à la même hauteur. La majestueuse simplicité du début s'efface bientôt devant de nombreuses descriptions de combats, rendues plus monotones encore par une foule d'incidents sans importance. L'oraison funèbre prononcée par la Pucelle, aux funérailles des guerriers tombés en défendant Orléans, est sans contredit une des pages" les plus belles du poème ; nous l'eussions mieux aimée , néanmoins , dans une autre bouche. Cette fonction de prédicateur s'allie mal , selon nous , avec les allures agissantes de Jeanne d'Arc. Parmi les autres défauts à signaler dans le poème de Southey , n'oublions pas le sentiment d'amour comprimé que l'auteur a donné à Jeanne pour Théodore. Cela nous vaut une très-belle scène, il est vrai, lorsque Théodore, frappé à mort devant Orléans, prophétise à Jeanne sa fatale destinée; mais cette scène ne nous aveuglepas sur la réalitéde la faute, et nous y insistons. Bien que ce poème ne soit j)as achevé, pour ainsi dire, puisqu il se termine au sacre

192 L!;s ÉCRIVAINS MODERNES.

de Reims, laissant ainsi sans conclusion l'histoire de rhéroïne ; bien que le poète ait mis dans la bouche de Jeanne, à la fête du sacre, un discours digne, assurément, de Torateur politique le plus progressif, mais qui sent trop Tannée 1795 où il fut écrit, on ne peut s'empêcher d'admirer la richesse d'imagination et l'habileté de mise en scène dont Southev a fait preuve, et surtout la noblesse et l'élévation des sentiments qu'il a exprimés. Pourquoi , depuis qu'il est lauréat, Southey n'a-l-il plus retrouvé de pareilles inspirations sous sa plume?

Nous ne ferons pas un crime à Shakespeare d'avoir peint comme il l'a fait le caractère de Jeanne d'Arc. Quand Shakespeare écrivait Henri VI , un siècle à peine s'était écoulé depuis la mort de la Pucelle, et ce nom seul irritait encore l'orgueil anglais. Avec une si vivace antipathie nationale à ménager, et les Chroniques à' Wo\\\nû\G A , son co'.teniporain, pour documents historiques, il n'est point surprenant que Shakespeare ait faussement jugé la >ierge de Domrcmy. Si, comme Robert Southey, il eût pu assister à la réaction opérée en Angleterre en faveur de Jeanne-, s'il eût vu aux inepties monstrueuses d'Hollinshed succéder la noble impartialité de Hume . à coup sûr il se serait gardé de montrer en plein théâtre la libératrice de la France sous les traits d'une sorcière débauchée que son père lui-même exècre et maudit. Négligeant donc à dessein ce côté de la question, observons simplement que Shakcsjjeare

MICHALD. 193

n"a point considéré Jeanne d'Arc comme un personnage essenliellemenl dramatique, et qu'il n'a vu en elle que l'étoffe d'un rôle secondaire pour sa tragédie. Schiller , plus audacieux que Shakespeare, a tenté de trouver dans l'existence de la Pucelle matière à cinq actes. Nonobstant les qualités éminentcs qui le distinguent dans la conception et Texécution dun drame, Schiller, en cette occasion, a échoué. Le premier acte de sa pièce est parfaitement beau , nous en devons convenir ; c'est qu'il s'agissait simplement, jusque-là, d'une exposition à faire. Tant que le poète eut pour tâche unique de poser le caractère de la Pucelle, il ne resta point au-dessous de son sujet. On ne peut adresser un seul reproche à la Jeanne d'Arc de Schiller , pour ce qui est des préparations. Mais plus le début du drame était habile et fécond en promesses , plus il devenait ditllcile de ne pas faillir. Pour satisfaire un intérêt imprudemment excité , le poète , n'ayant pas assez des événements et des passions otTerts par l'histoire, fut bientôt forcé de puiser dans son imagination. Là était le danger, et Schiller dut fléchir devant rinsurmontablo dilTiculté de l'entreprise. Cherchant le salut do son œuvre dans le mélange impossible du romanesque et du merveilleux, il viola résolument la virginité traditionnelle de son héroïne ; il lui prêta un funeste amour pour Lionel, soldat anglais. Le parti qu'il a su tirer de cet incident témoigne , sans contredit, d'une remarquable adresse, mais tout à fait impuissante pour Pat-

194 LES ÉCRIVAINS MODEU.XES.

tendrissement. Aussi l'action marche-t-elle , à travers les erreurs historiques les plus énormes , à un dénouement mélodramatique, puéril et faux.

L'exemple de Schiller luttant vainement, malgré tout son génie dramatique , contre les impossibilités que nous déduisions tout à l'heure, ne nous autoriset-il pas à persister dans notre opinion? Assurément-, et c'est un motif pour nous de le redire encore : Thistoire de Jeanne d'Arc est le sujet d'un admirable poème, que la France possédera tôt ou lard.

Ce n'est pas trop ici le lieu d'entamer une discussion sur le parti que pourraient tirer de Jeanne d'Arc la peinture et la statuaire. Si l'occasion était plus directe , combien de tableaux , combien de groupes n'indiquerions-nous pas au pinceau ou au ciseau , en choisissant à la hâte parmi les scènes si nombreuses et si fécondes de cette poétique destinée î MM. Delaroche et Henri Schelïer s'en sont inspirés déjà. Certes, noUs ne tenons pas le tableau de M. Delaroche pour très-remarquable. L'épaisse et indolente jeune fille que le peintre a couchée sur de la paille fraîche, en face d'un prélat qui fait la grimace, n'excite en nous ni admiration ni attendrissement. Il faut tenir compte à M. Delaroche, pourtant, malgrésa mauvaise réussite , d'avoir compris que la grande peinture a un admirable sujet d'études dans la figure de Jeanne d'Arc. Quant au tableau de M. Heiui ScheiTer représentant la Pucelle sur un bûcher, sans révéler une grande science de dessin , sans se recommanilcr

MICHACD. 195

par la combinaison harmonieuse dos couleurs , non plus que par la chaleur de Texéculion ou la solidité de la pâte , il est plein d'une expression poétique capable de charmer le cœur et de mériter l'indulgence des yeux. Nous le disons franchement , néanmoins : quel que soit le réel talent de composition et le sentiment de l'idéalité qui s'y trouvent , ce tableau laisse trop à désirer pour satisfaire pleinement ceux mêmes qui en approuvent le sujet.

Le plus bel ouvrage que l'art ait produit, de nos jours , en s'inspirant de l'héroïne de Yaucouleurs , — y compris la tragédie de M. Alexandre Soumet et la M^ssênienne de M . Casimir Delavigne ; — c'est, sans contredit, la statue de Jeanne d'Arc actuellement au musée de Versailles. Jeanne est représentée debout, les bras croisés sur sa poitrine, serrant contre son cœur un glaive dont le pommeau figure la Croix , et la tète inclinée vers le glaive. Il est impossible de nier le talent d'invention dont témoigne le choix de cette attitude. N'est-ce pas une admirable idée que d'avoir réuni , de la sorte , en un symbole unique, la douceur et la force, l'abnégation et le courage, la piété et rhéro'isme ; d'avoir su rendre, par le seul regard de la jeune fille , le caractère politique et le caractère religieux qui la distinguent, c'est-cVdire la double valeur qu'elle a aux yeux de l'histoire et de la poésie? Pour arriver à une si éloquente simplification de son sujet , il ne suffît pas de posséder le sentiment de l'art à un degré su-

196 LES ÉCRIVAINS BIODERNES.

prùnie; il est nécessairo encore d'être familiarisé avec toutes les ressources de la plastique , afin de mai triser complètement sa pensée et de la gouverner sans hésitation. Ces deux facultés éminentes se révèlent dans h Jeanne d\^rc du musée de Versailles. L'exécution, hâtons-nous de le dire, n'a pas fait ici défaut à l'invention. L'inexpérience légère qui se trahit peutêtre en quelques détails d'un » importance minime ne saurait faire ombre à la beauté réelle de l'ensemble , à la grâce calme de l'attitude , à la pureté des lignes du visage. La tète de Jeanne d'Arc, particulièrement, est un modèle comme forme et comme expression . Les éloges unanimes que nous avons entendu prodiguer à celte statue nous permettent de manifester hautement noire opinion, sans craindre le reproche de flatlerie. Nous féliciterons donc la princesse Marie , et nous la remercierons , d'avoir fait une œuvre qui , à notre avis, est une des productions les plus remarquables de la statuaire moderne (1).

Concluons. — La Notice de M. Michaud sera très-utile aux poètes et aux artistes qui chercheront désormais dans l'histoire delà Pucelle des idées à réaliser , commeaux historiens qu'auraient rebutés des recherches trop difficiles. Écrite sans préoccupations

(1) Qui nous eut dit, quand nous exprimions notre symjjathie pour le talent de cette jeune et charmante princesse, alors IMarie d'Orléans , quelques mois plus tard duchesse de "Wurtemberg ; qui nouseilt dit, liélasl qu'à son sujet l'épitaphe suivrait de si près la fouanj-'c, et que le premier rayon de sa gloire éclairerait son tond)eau !

MTCHAUD. 197

systématiques , elle fera facilement oublier Lenglel- Dufresiioy. Moins volumineuse que la publicalion de M. Lehrun-des-Charmetles , elle l'emporte sur l'ouvrage de M. Berriat de Saint -Prix par la véracité des faits et par l'absence d'allégations hypothétiques. En outre, M. Michaud,sans employer la méthode de sèche appréciation adoptée, comme pour déjouer la raillerie , par M. de Barante , a su garder une convenable mesure. L'incrédulité, pas plus que la naïveté, ne domine dans la Notice sur Jeanne d'Arc. La vérité historique n'y est pas sacrifiée à la gloire de la théologie , majs aussi la poésie y est protégée contre le scepticisme. C'est un travail très-consciencieux et très-complet.

Juin 1837.

II y a de cela cinq ou six ans, M. de Balzac imagina un singulier moyen de se soustraire à la juridiction souveraine de la crilique; il déclara hautement, avec un sang-froid imperturbable, que ses romans ne pouvaient pas être jugés en dernier ressort , ni même d'aucune façon , par la critique existante, attendu que ces romans n'étaient point des œuvres distinctes les unes des autres, rivales, pour ainsi dire , procédant chacune d'une inspiration particulière et arrivant à des conclusions essentiellement diverses, mais bien autant de fragments d'un monument gigantesque , autant de pierres indispensables d'un colossal palais littéraire où il voulait loger son pays. Médiocrement irritée de cet arrêt

d'incompétence dont on !a frappait , la critique se contenta de hausser doucement les épaules en signe de pitié indulgente ; puis, pour montrer qu'elle était sans rancune , elle ne se hasarda qu'avec des ménagements incroyables à examiner la valeur absolue des pierres taillées par M. do Balzac, se réservant d'en discuter la valeur relative , en môme temps que ; le mérite d'ensemble, dès que le palais serait achevé. Malheureusement , il semble en être du palais littéraire de M. de Balzac connue de ces monuments publics qui, commencés sous un règne, continués avec lenteur sous un autre règne , demeurent à l'état imparfait durant tant de lustres , que les générations survenantes, prenant pour des ruines ces charpentes vermoulues et disjointes, les livrent sans regret à la rouille du temps et de l'oubli. M. de Balzac n'avoue pas l'abandon de ses magnifiques projets, certes! Au contraire, chaque fois qu'il roule sur la place publique une pierre de son édifice , c'est à son de (rompe , à grand bruit de préface , et eu ayant un soin tout spécial d'annoncer que , si le temple n'est point terminé encore, cela tient uniquement à limmensité du plan conçu. Un an , deux ans tout au plus, et la foule pourra prendre enfin possession définitive de la demeure que lui biitit M. de Balzac. Chaque année, cependant, le terme fixé recule; si bien qu'à cette heure, M. de Balzac ne paraissant pas savoir lui-même au juste combien d'années nouvelles lui sont nécessaires , en raison des agrandisse-

mcnisel einbellisscments nouveaux qu'il projcKo, l;i critique, perdant eiilin patience, prend la liberté dinterroger l'arclntecte pour savoir à quoi s'en lenir sur Tédifice en question.

Laissant ici le style métaphorique, et abordant le sujet franchement , nous avouerons naïvement à M. de Balzac que nous ne croyons pas à la sincérité de ses ambitieuses promesses ; car, après quelques minutes de réflexion , nous sommes arrivé à soupçonner que le chimérique espoir dont il nous berce pourrait bien n'être qu'un ingénieux stralagème pour distraire notre attention de son impuissance et de ses défauts. En effet, pendant que de pauvres lecteurs naïfs tâchent , à chaque œuvre nouvelle, de pénétrer Tidée générale de M. de Balzac, M. de Balzac, riant sous cape, se dispense de donner une conclusion à ses livres, sous le spécieux prétexte que la conclusion arrivera plus lard , ailleurs. Or, comme ce qu'il y a de plus difTicile , en littérature de même qu'en politique , c'est de conclure ; comme le dénouement d'une invention dramatique est précisément ce qui nécessite le plus d'efforts , ce qui exige le plus d'art et de mérite, par l'excellente raison que toutes les parties qui précèdent le dénouement d'une œuvre sont simplement les degrés successifs de l'émotion attendue et promise; il arrive que M. de Balzac, tout en prenant les airs d'un Atlas sur les épaules duquel pèse un monde, ne porte en réalité que les trois ([uarls au plus du simple fardeau

qu'il devrait porter ; il arrive que M. de Balzac, toul en se posanl en homme à conceptions formidables, emploie son temps à des préparatifs éternels qui n'aboutissent jamais à rien. Un autre avantage réel et inconleslable que présente à M. de Balzac son innocente ruse de guerre, c'est de lui fournir, pour chacune de ces compositions diverses, des personnages tout trouvés, qu'il n'a plus, par conséquent, la difficulté de présenter au public, ni la peine de peindre. Il est vrai que le lecteur, n'étant pas obligé d'avoir lu toutes les productions de M. de Balzac, peut se trouver souvent très-embarrassé, au milieu de personnages qu'on lui donne comme d'anciennes connaissances, et dont il ignorait jusqu'au nom la veille. Mais ici M. de Balzac triomphe encore et s'applaudit sans doute du succès de son ingénieux stratagème , puisqu'cn pareille occurrence, pense-t-il, on sera nécessairement obligé de lire ses précédents ouvrages: ce qui servira du même coup tous ses intérêts, spirituels et temporels , moraux et matériels, ses intérêts de vanité et ses intérêts pécuniaires. Arrivé à ces conséquences , l'artifice de M. de Balzac change de nom. L'adresse, jusqu'à un certain point excusable, du romancier qui veut dissimuler sa faiblesse, devient charlatanisme de spéculateur.

A ceux qui conserveraient encore quelque illusion sur les promesses de M. Balzac , nous présenterons une observation à laquelle nous ne supposons pas qu'il y ait réponse. Nous leur demanderons s'ils croient

à Ja possibilité d'un monument, littéraire ou autre , dont les parties se déplacent incessamment, se substituent les unes aux autres sans raison évidente, dont Téquilibre et l'économie, en un mot, sont perpétuellement remis en question. Nous leur demanderons si , la main sur la conscience , ils peuvent avoir grande confiance en un architecte qui change hebdomadairement la distribution de son œuvre , qui bouleverse chaque semaine ce qu'il a fait et donné comme définitif la semaine précédente; dont la volonté , livrée sans cesse à des projets qui se heurtent, sans cesse en travail de combinaisons qui se contredisent , transforme une façade philosophique en un parquet parisien ou en un plafond intime, du soir au lendemain. Personne, assurément, parmi les admirateurs les plus aveugles de M. de Balzac, n'hésiterait à dire avec nous, le cas échéant, que la confusion des idées est le plus triste des augures et qu'il n'y a aucun fond solide à faire sur la versatilité de l'esprit. Notre opinion serait partagée avec d'aulant moins de réserve par les admirateurs de M. de Balzac, que M. de Balzac lui-même deviendrait leur chef de file, en celle occasion ; lui qui n'a pas écrit un seul livre sans une préface où il explique à satiété de quelle importance il est, pour rintelligence de son œuvre, de ne pas confondre les divers fragments dont Tœuvre est composée. Le monument qu'il édifie , s écrie-t-il sans relâche , a cinq côtés importants: »[u'on y prenne garde! Les Scènes

204 LES ÉCiaVAlNS MODERNES.

de la Vie parisienne, les Scènes de la Vie militaire, les Scènes de la Vie de Province, les Scènes de la Vie privée et les Scènes de la Vie de Campagne , sont tout bonnement les cinq muraillesfondamentalesdutemple appelé £/uf/esf/eJ/œ!<rs. Voilà ce qu'il ne faut jamais oublier, si l'on veut saisir le fil de ses idées et les entrevoir d'avance. A merveille! Mais alors M.deBalzac nousconfiera-t-il le motif secret qui le pousse à donner d'incessants et grossiers démentis à ses théories et à ses programmes? Nousdira-t-il par quelle série d'idées conlrtidicloires il arrive , lui qui professe les vrais principes de l'architecture littéraire , à se rendre précisément coupable des fautes qu'il proclame impardonnables, les fautes de transposition et de confusion? M. de Balzac nous accusera vainement, ici, de mauvaise foi et d'injustice. Trouvant tout simple qu'avec des préoccupations pullulantes, au milieu de mille projets en germe ou en ruine, un écrivain ne puisse, du premier coup, se rappeler dans leurs moindres détails tels ou tels de ses actes, nous lui pardonnerons volontiers sa mauvaise humeur. Après quoi, remuant avec lui les cendres de tant de résolutions avortées, venant au secours d'une mémoire malade de fatigue, nous lui rappellerons que les Chouans et César Biroi/eau, donnés comme parties des Contes jj/iilosophiques, à l'époque où fut écrite la préface de la seconde édition du Père Goriot , ont pris rang, depuis, d'après un devis publié, en manière' d'ordre du jour, dans une autre préface :

César Birolteau, parmi les Scènes de la Vie privée ; les Chouans, parmi les Scènes de la Vie militaire; provisoirement encore, sans doute, et en attendant mieux. Nous lui rappellerons que la Femme à deux Maris , autrement dit le Colonel Chahert, n'a pas cessé de figurer dans les Scènes de la Vie "privée , malgré la nécessité qu'il y aurait, par respect pour le bon sens et la logique, à l'introduire dans les Scènes de la Vie militaire; que Madame Firmiani , pcrsonniBcation de la Conscience , au dire de l'auteur, repousséc du sein de la bruyante foule parisienne , où elle languit et souffre , est réclamée par les héroïnes des Contes philosophiques ^ à côté desquelles elle eut déjà place autrefoi*^ si nous nous souvenons bien. Nous lui rappellerons, enfin, pour ne pas insister davantage sur ce ridicule jeu de muscades littéraires , que la Femme vertueuse^ qui remplit un rôle officiel , aujourd'hui, dans les Scènes de la Vie parisienne, a passé huit années entières dans le calme profond de la vie privée. Ce recensement sommaire une fois livré aux méditations des admirateurs les plus enthousiastes de M. de Balzac, nous écouterons d'une oreille indifférenle M. de Balzac vanter à outrance les merveilles architectoniques dont il rêve. Qui pourrait songer sans rire, désormais , à la future cathédrale de M. de Balzac ?

Et ce qui nous confirme encore dans la conviction où nous ont conduit les tours de passe-passe pratiqués par M. de Balzac, c'est la frappante uniformité

206 LES ÉCRIVAINS JIODERNES.

(Je ses compositions. Comment, en effet, ne pas s'apercevoir du peu d'imporlance réelle des catégories désignées par l'auteur, et douter qu'il en ait luimême conscience, quand on retrouve dans tous ses romans , en quelque lieu que se passe la scène , soit en province , soit à Paris , soit à la campagne , les mêmes personnages reproduits avec une exactitude rigoureuse et des accidents scrupuleusement pareils ? M. de Balzac nous accordera bien que, s'il exige de nous une admiration toute particulière pour chacun des cinq cotes de la vie qu il veut peindre , nous avons droit d'exiger de lui, en échange, une quintuple variété; car, enfin, le cadre n'est pas tout, en celte,affaire. Il ne suffit pas de placer tour à tour ses personnages dans une chambre ridiculement meublée , ou au fond dune vallée verdoyante , au milieu d'un salon du grand monde , sur un lit de camp, ou derrière un paravent, pour revendiquer la gloire d'avoir pénétré les secrets do la vie provinciale et de la vie campagnarde, de la vie parisienne , de la vie militaire et de la vie privée , pour se prétendre cinq fois moraliste et cinq fois historien. Une ambition si haute, pour échapper au ridicule, a besoin d'être étayée solidement et assise sur une base pentagone; et c'est ce qui n'a pas lieu dans le cas présent. Si M. de Balzac veut prendre la peine de jeter avec nous un rapide coup d œil sur ses livres, il reconnaîtra combien nous lui adressons un reproche juste ,

quand nous l'accusons de se conirefaire lui-même avec une rare obstination. Il verra si la provinciale madame de Bargcton , des T/lusioiis perdues , et la campagnarde madame de Mortsauf , du Lys dans la vallée , la parisienne madame de Nucingen , du Père Goriot , et Tintime madame de Vandenesse , d wne Fille d'Eté, ne forment pas un seul et môme type, une seule et même femme, chez qui l'amour et le dévouement sont le fond du caractère-, tout comme Lucien et Félix , Rastignac et Raoul - Nathan , les amants de ces dames , représentent un seul et même jeune homme , ardemment et mélancoliquement ambitieux. Oui, en quelque coin du monde que s'arrête M. de Balzac, on est sûr de rencontrer une femme éprise et un génie refoulé , en présence ; couple fatalement condamné , par le romancier impitoyable , à recommencer sans paix ni trêve une même histoire amoureuse qui rappelle le supplice d'Ixion.

On serait mal venu à nous opposer Eugénie Grandet ou la Recherche de l'Absolu, comme preuves de la fausseté de notre assertion ; car, outre que deux objections isolées ne suffisent point à détruire un raisonnement, quand les faits particuliers sur lesquels ce raisonnement s'appuie n'en demeurent pas moins souverainement vrais et irrécusables ; outre que l'exception, si spécieuse qu'elle soit , ne saurait jamais prévaloir contre la règle , nous tenons encore l'objection , considérée en elle-même , pour

208 LES ÉCRIVAIXS MODERNES

pitoyable de tout point. Dans Evc/ènie Grande/, scène de la vie de province, n'avons- nous pas. en effet, le père Grandet , grand homme en son genre, poussant lart de ravarice jus(|u'au sublime , selon fauteur? et en face de cette sombre figure , comme pendant inévitable , n'avons-nous pas la tendre et rayonnante figure d'Eugénie ? Baltbazar Claës, dans /a Recherche de l'Absolu , scène de la vie privée , n'est-ce pas un autre grand homme, pour conlinuer à nous servir de l'épithète que l'auteur prodigue à tous ses héros avec une si infatigable con»plaisance? n'est-ce pas un génie aux prises avec l'impossible , protégé dans la lutte par le dévouement inaltérable de sa femme , et , après la mort de sa femme, de sa fdle Marguerite? Quelle distance si considérable y a-t-il donc entre ces deux situations identiques et les situations énumérées tout à l'heure ? Aucune ! Pas plus qu'entre Eugénie Grandet et V Histoire des Treize , scène de la vie parisienne , où Ferragus , galérien de génie , a madame Jules , sa fille , pour ange consolateur. Ce qui distingue parfois entre eux quelques-uns des personnages de M. de Balzac, ce n'est donc pas, comme le donneraient d'abord à croire certaines apparences trompeuses, la différence radicale des caractères pris à leur source , mais l'âge, avec les modifications ordinaires quil apporte , tout siinpleAient. Et une remarque très-importante à faire , à ce propos , c'est que tous les héros de M. de Balzac sont invariable-

ment fous , foutes ses héroïnes invariablement méchantes et vicieuses , aux environs de la cinquantaine. Ballhazar Claës dans la vie privée , le père Grandet en province, M. de Mortsauf à la campagne, sont atteints de l'aliénation mentale la plus prononcée ; tout comme mesdames d'Espard , Dudley . de Grand-Lieu, et autres, chacune dans sa résidence respective , sont gonflées de haine contre tout ce qui est jeunesse et amour. Cela n'est sans doute pas surprenant , si Ton songe aux désenchantements terribles, et de toute nature , que M. de Balzac procure à ses héros et à ses héroïnes par la débauche intellectuelle et morale où il les retient durant leur jeunesse ; mais cela ne saurait prouver, cependant , que nous ne disions pas juste. Au contraire! La désespérante ressemblance de ces agonies romanesques , et leur rapport forcé avec le début des existences qu'elles terminent , n'est-ce pas la logique naturelle s'alliant au fait pour montrer, jusqu'au bout, l'imagination de M. de Balzac en flagrant délit d'uniformité? En. remontant avec patience le torrent des productions de M. de Balzac , on arrive directement à deux figures-mères, pour ainsi dire ; on découvre à leur origine les deux caractères dont l'auteur nous a donné tant de copies plus ou moins heureuses , l'homme de génie impuissant et la femme vouée à tous les sacrifices ; on trouve Louis Lambert et madame de Vieumesnil. Les Souffrances intellectuelles de Louis Lambert et la Femme de trente ans , ces

deux charmantes nouvelles qui méritèrent à Tauteur tout le succès auquel il pouvait prétendre , sont de beaucoup supérieures , et sans aucune espèce de comparaison , à tous les gros volumes qu'elles défraient depuis plusieurs années sans profit. Il y a dans ces quelques pages une vérité de sentiments , une naïveté d'impressions , un charme que , plus tard , l'abus et la prolixité entamèrent , et qui finirent par disparaître complètement : ainsi s'effacent peu à peu les lignes et les teintes d'un dessin dont , après un tirage raisonnable , les exemplaires se multiplient. Louis Lambert et madame de Vieumesnil , pour continuer une comparaison très-juste , sont des épreuves avant la lettre des deux seuls portraits qu'ait gravés M. de Balzac. Malheureusement pour M. de Balzac, l'invention de ces deux portraits lui est tout à fait étrangère ; il n'a que le mérite de reproducteur habile , en cette occasion. Comme le graveur imprimant sur la planche de bois ou d'acier ridée du peintre, ou comme l'élève dirigeant un crayon timide sur les traces qu'a laissées le pinceau du maître, il a imité des images créées par d'autres cerveaux que le sien.

Vainement M. de Balzac, au moyen de toutes sortes de déguisements et de ruses , a tenté de légitimer sa polernité mensongère 5 sous les noms et les vêtements d'emprunt qu'ils portent, les deux personnages adoptés de vive force par lui trahissent le secret (le leur naissance, et c'est h la fois devoir el

justice de les rendre à leurs foyers. Ce jeune homme, baptisé Louis Lambert, et affublé d'un lourd manteau de philosophe, nous ne saurions un seul instant le mécoimaître ; car , il y a quelques années à peine, tandis que nous prêtions une oreille émue et charmée à ses premiers accents poétiques, le son de sa voix et les traits de son visage prirent une place, désormais inaliénable , dans notre souvenir. A ce désordre d'idée où Ta jeté une mélancolie trop exclusive et trop ardente , à ces rides précoces de son front pâle, nous reconnaissons bien le jeune rêveur malade qui s'en allait , nuit et jour , le long des bois et des étangs solitaires, méditant sur les incertitudes et les désabusements de la vie humaine. C'est Joseph Déforme : qui s'y tromperait !

Cette femme blanche et frêle, dont le long regard, doux et triste, révèle une existence froissée en sa fleur, une destinée à jamais douloureuse, nous l'avons rencontrée jadis ailleurs, en Allemagne, dans le froid et sombre château de R. . .sitten, du 3Iajnrat. Plus jeune alors, mais déjà martyre de la foi conjugale, elle avait soif de ces jouissances mystiques aussi nécessaires aux âmes tendres que les brises parfumées de l'Italie aux poitrines menacées. La jeunesse déclinante et la sécheresse du sol où elle est transplantée n'ont rien pu contre l'ardeur inépuisable de ses espérances. Aujourd'hui, comme alors, ses illusions sont saintes, quoique déflorées légèrement par le contact inévitable de certaines réalités. Mais ce

qu'elle a conservé surtout, dans lexil où nous la revoyons plus que jamais languissante , c'est ce beau voile de mélancolie qui, fenveloppant tout entière, lui donne les apparences dune créature surnaturelle, d'unevapôreuseapparition.Ona eu beau resserrer le voile autour de cette taille divine, le coller presque sur des formes qui ne perdaient rion au mystère, notre vue n'a point été troublée, ni abusée. Le premier jour où le ravisseur nous présenta sa conquête sous le pseudonyme de madame de Vieumesnil, nous la nommâmes tout bas de son doux nom de Séraphine ; car, sur les belles épaules nues de la femme française, nous avions aperçu tout de suite les deux blanches ailes de l'ange allemand.

M. de Balzac , toutefois, n'a pas été aussi soigneux de dissimuler ses larcins, quand, au lieu de caractères principaux, il s'est agi de personnages secondaires et de détails. Pour ne le combattre que sur un terrain qui lui soit favorable, nous citerons, à l'appui de notre assertion, ses deux livres les plus populaires : Eugénie Grandet et le Lys dans la Vallée ; le premier, où l'Avare et Mclmolh, un peu grimaçants et contrariés, il est vrai , posent constamment devant Tauleur, à tour de rôle; le second, qui , comme dispositions générales et comme elTets de scène, est fabriqué avec les rognures de Volupté. Molière! Matliurin ! Hoffmann ! Sainte-Beuve! Il faut èlre juste, M. de Balzac n'y va pas de main morte, et ce n'est pas aux pauvres qu'il s'adresse ,

DK BALZAC. 213

lorsqu'il éprouve le besoin de dévaliser quehiuun. Mais cependant , tout ce qui précède portant uni- ([uement sur lensemble des écrits de M. de Balzac, il convient dexaminer particulièrement un de ses ouvrages, puisqu'un peintre, après tout, quoique incapable dedécorerun édifice, pourrait être capable de produire un tableau excellent. Le meilleur moyen de mettre tout à fait notre impartialité à couvert, c'est, ce nous semble, de choisir le dernier roman qu'ait publié Fauteur: Une Fille -d' Eve. Nous courons le risque, évidemment, de voirnotre échafaudage critique renversé de fond en comble, si M, de Balzac, ce qui est dans l'ordre des choses possibles, a fait des pas de géant sur le chemin du progrés. Ce parti, néanmoins , étant le plus loyal et le plus sage, nous nous y arrêtons volontiers.

Les deux acteurs principaux d'î/?ie Fille d'Eve sont, ainsi que nous l'avons déjà laissé pressentir, le même homme de génie et la même femme passionnée, acolytes inséparables, dont ]\L de Balzac a fait jusqu'à ce jour les monotones échos de sa pensée. Baoul-Natban et la comtesse Marie-Angélique de ^'andenesse se livrent, dans ce nouvel ouvrage, aux amoureux exercices que nous connaissons pour en avoir été si souvent les ennuyés témoins.

Raoul-Nathan est un homme de premier ordre, r qiable des plus merveilleux exploits en tout genre. Général d'armée, il battrait certainement, avec une

ignée de soldats, toute l'Europe coalisée, et lais-

214 LES ÉCRIVAI\S MODERNES.

serait bien loin les lauriers usés de Bonaparte -, homme politique, il transformerait avant peu la tribune en trône hérédilaire, au moyen de quelques phrases magiques au fond desquelles la société haletante trouverait son salut. Malheureusement, Raoul- Nathan, malgré la meilleure volonté du monde, est dans l'impossibilité de réaliser tant de merveilles, par cette unique raison qu'un levier vulgaire lui manque : il n'a pas d'argent. En attendant qu'un héritage de quelque oncle d'Amérique , unique chance qui lui reste depuis l'abolition de la loterie, le mette à même de donner une forme à ses rêves, il prend le parti d'écrire, dans le but, bien mesquin pour un homme de sa trempe, de faire ressemeler ses bottes et de payer son loyer. Remarquons en passant que les héros de M. de Balzac n'ont jamais cent sous dans la poche , et que cette misère est l'éternel prétexte de leur impuissance , ou de leurs vices, ou de leur inaction. Qui est moins excusable qu'un homme de génie, cependant, si la pauvreté lui est un obstacle, puisque la Providence l'a doué de facultés propres au succès? Nous ignorons l'opinion de l'auteur sur cette idée très- simple -, mais le fait est qu'il n'y a pas complètement de la faute de Raoul- Nathan si son gousset reste vide , car les romans qu'il improvise ne se vendent guère, et les vaudevilles qu'il fait recevoir avec peine sont silllés et tombent à plat. Que prouvent de pareilles cbules? se dit-il en lui-même. Le volume et le théâtre sont

dos cadres suffisants, sans doule, pour l'exposition diilées médiocres , mais où le génie se hasarde en pure perte , obligé qu'il est de se couper bras et jambes pour entrer. Donc, Raoul-Nathan, se console, non sans garder rancune à l'ingrate société, d'une disette d'argent et de gloire dont Timmensilé de son mérite est la seule cause. Riche d'orgueil et d'espérances , en échange , il attend les sourires de la fortune au milieu du monde aristocratique, auquel il donne le divertissant spectacle d'une vanité affamée et fiévreuse, et entre les bras d'une fille de Iheàtrequi partage charitablement son pain avec lui. La comtesse Marie-Angélique de Vandenesse est une fenmie jeune, belle, riche, jouissant de ces mille |triviléges qui constituent le bonheur, aux yeux de la loLile; triste et malheureuse, néanmoins. Le comte de Vandenesse , son mari , est un excellent homme, jeune encore, affable, de très-bon goût, de trèsélégantes manières, plein d'exquises prévenances et de délicates attentions, mais dont le tort, évidemment impardonnable, est d'être le mari de sa femme. Aussi la comtesse qui, à l'exemple de toutes les autres héroïnes de M. de Balzac, a lu de bonne heure et médité Ja Plnjsiologie du Mariage , senteiie un besoin irrésistible d'être appréciée et comprise , en-dehors du cercle étouffant où la loi l'enferme, par un homme d'élite, souffrant comme elle. plus malheureux même, et dont le front en feu, (ju on nous pardonne cette métaphore de circon-

216 LES Écrivains moderaes.

stance , implore la rosée rafraîchissante d'une affection exclusive et dévouée.

La Providence, par riutermédiaire de M. de Balzac, ne larde pas à mettre en face l'un de l'autre ces deux membres de la société parisienne , martyrs de la vie privée. Un soir, dans une réunion où figure le monde le plus élégant et le mieux né, Raoul-Nathan, chez qui on était peut-être venu au remboursement, ce jour-là , pour un effet de librairie , ou qui avait éprouvé au théâtre un récent échec , s'emporte en déclamations furibondes et risibles contre les injustices de l'opinion ; il s'indigne en style de prospectus, il bondit, il gesticule ; et quand il a fini sa harangue, il se trouve avoir gagné , sans y songer , le cœur d'une charmante jeune femme qui l'écoutait. Madauje Félix de Vandenesse , mal disposée par le trouble personnel de ses idées à distinguer la fausse éloquence de l'éloquence véritable , s'est laissée prendre à cette indignation emphatique derrière laquelle elle a cru voir une haute intelligence froissée et méconnue. Si la pomme où mordit notre première mère n'était pas plus engageante que la prose qui tenta l'Eve parisienne, il faudrait proclamer que les femmes ne sont vraiment pas difficiles à séduire et que le serpent de la Bible ne mérite pas sa réputation. Mais disons bien vite, pour excuser cette pauvre madame de 'S^andenesse, que sa chute était dès long-temps inévitable ; grâce aux manœuvres habiles de quelques femmes sur le retour, an-

ciennes maîtresses de son mari , qui , heureuses à ridée de troubler dans son ménage le perfide échappé à leurs chaînes, ne cessaient de tendre sur le chemin de la jeune femme des pièges sous forme de bienveillants conseils. Pour ces femmes, tout moyen était bon, tout homme aussi, qui réaliserait leur projet de donner un amant à madame de Vandenesse; leur vengeance devait même trouver mieux son compte à ce que l'amant fût quelque peu ridicule. Ce qui explique l'appui qu'elles prêtent d'un commun accord à Raoul-Nathan.

Aimé et amoureux , Raoul-Nathan songe à se créer dimportantes ressources pécuniaires, voulant faire figure dans le monde et suivre l'équipage de sa maîtresse autrement qu'à pied. Raoul-Nathan, s'il avait le sentiment de sa dignité et des convenances, accepterait et avouerait franchement une position sociale honorablement inférieure ; dévoré par une vanité mesquine, il ambitionne de paraître riche aux yeux de madame de Vandenesse, ne s'aperçevant pas, dans son délire, que ce mensonge devient une grossière injure pour la femme qui en est le sujet. Est-ce donc à dire que madame de Vandenesse n'aimerait pas Raoul, si, à défaut de tilbury, Raoul arrivait par ïomnibus aux rendez-vous du bois de Roulogne? Raoul, cependant, ne s'est procuré des chevaux, et tous les accessoires d'une opulence factice, que par la création d'un journal politique : la direction de ce journal venant un beau jour

218 LES ÉCRIVAIi\S MODERNES.

à lui échapper, il retombe dans les embarras d'où un crédit provisoire l'avait tiré la veille, et il y retombe chargé de dettes énormes qn'il ne peut payer. Il se résout alors à s'asphyxier vulgairement, lui homme de génie, comme un garçon coitTeur le pourrait faire. Seulement, avant d'exécuter son suicide ridicule, il a soin de prévenir madame de Vandencsse par une lettre lamentable : d'où il résulte que madame de Vandenesse, survenue assez à temps pour empêcher son amant de rendre l'ame, se met en devoir d'emprunter cinquante ou soixante mille francs dont Tex-journaliste politique a besoin. Mais M. de Vandenesse ayant appris, dans l'intervalle de tous ces événements , le danger qu'il court , instruit adroitement sa femme de la liaison secrète de Raoul avec une fdle de théâtre. Justement indignée, alors, et , d'un autre côlé , reconnaissante de l'indulgence magnanime dont son mari fait preuve, la jeune femme s'arrête tout à coup sur le bord de l'abîme où elle n'a pas roulé encore et applique sur les blessures de son cœur, comme un fer rouge, le mépris.

El maintenant , à quelle résolution décisive vont s'arrêter les divers acteurs d'C/yie Fille d'Èce? demandera-t-on sans doute. Raoul entreprendra-t-il de se justifier auprès de la comtesse ? Les vieilles protectrices du jeune homme lui viendront-elles en aide et achèveront-elles leur ouvrage? Madame de Vandenesse, si naturellement indulgente et aflfec-

tueuse, se laissera-t-olle fléchir? Comment, enfin, se lermioera cette intrigue •' Il est absolument impossible que les choses en restent là, puisqu'à présent, à présent seulement, raction vient de s'engager d'une manière sérieuse. Reprendre son empire sur madame de Vandenesse, ou se faire sauter une bonne fois la cervelle , ou se vouer à la haine et à la vengeance, tels sont les trois seuls partis entre lesquels Raoul-Nalhan ait à choisir. Quel que soit celui des trois auquel il s'arrête, il importe qu'on nous en instruise. Nous voulons assister aux derniers actes de ce drame dont nous avons si patiemment écouté le languissant prologue. L'auteur n'a pas le droit de nous laisser en chemin.

Réclamations inutiles! clameurs vaines! L'auteur trouve son roman très-bien terminé de la sorte, et il n'y ajoutera pas une seule ligne : il faut que nous nous conientions de ce qu'il nous a donné. Eh bien! soit -, n'insistons pas là-dessus davantage, par égard pour les habitudes de M. de Balzac en matière de dénouement. Réflexions faites, nous ne tenons pas du tout à imposer à M. de Balzac une tâche qu'il ne remplirait qu'avec dégoût, persuadé que nous serions la première dupe de notre exigence, à en juger par le plaisir que nous procurent les travaux auxquels M. de Balzac se livre de son plein gré! Toutefois, pour reconnaître comme il convient cette complaisance excessive, M. de Balzac ne se refusera certainement pas à nous édifier sur plusieurs points de

son livre qui nous paraissent obscurs. Et par exemple, nous serions curieux de savoir si Raoul-Nalhan aime ou n'aime pas madame de Vandenesse. Nous avons vainement interrogé le héros à plusieurs reprises; rien dans sa conduite, non plus que dans ses paroles , n'a éclairé nos doutes à ce sujet. Il aime , car il est» circonspect, peu entreprenant et timide; il n'aime pas, car il conserve des relations avec Rosine la comédienne. Il aime, car , pour se rapprocher plus aisément de madame de Vandenesse, il engage sans réflexion son présent et son avenir ; il n'aime pas, car, lorsqu'il veut mourir, il n'est poussé au suicide que par un motif égoïste. Avant de continuer, adressons à M. de Balzac une petite question incidente: comment fait Raoul, dès que la fantaisie lui en prend, pour avoir des chevaux, un tilbury, un groom et un banquier à ses ordres? Fonder un journal politique n'est pas, que nous sachions, une recelte infaillible pour se procurer des douceurs pareilles, puisque tant de gens, capables ou habiles, en sont encore à se coudoyer sur le pavé. Il faut que Raoul-Nathan ait fait usage de quelque sortilège (jue l'auteur ne dit pas. Singulier moyen de simplifier l'art de la composition , cependant , que d'avoir recours à une sorte de baguette enchantée et invisible pour surmonter ou créer à volonté les obstacles, pour résoudre ou appeler les dilTicultés! Que M. de Balzac daigne nous en croire ; s'il veut, ainsi qu'il l'aiïirme d'un ton très-sérieux dans la préface

à' Une Fille d'Ève^ que les Études de Mœurs laissent bien loin les Mille et tine JVidts, il fera bien de ne plus emprunter au roman arabe, où ils sont légitimes, pour en faire usage dans la peinture de la vie ordinaire, où ils sont faux et intolérables , des procédés fantastiques dont ne saurait, sous aucun prétexte, s'accommoder la réalité. Autre question plus sérieuse : quel est, dans les circonstances diverses où Tautour le place, le but précis que poursuit Raoul- Nathan? A de certains moments, Raoul laisse percer le désir de jouer un grand rôle littéraire; un instant après, son ambition tourne à la politique ; deux chapitres plus loin, il oublie complètement la politique et la littérature pour l'amour. Veut-il cumuler? qu'il le dise! Veut-il être à la fois Shakespeare, Richelieu et Werther ? qu'il confesse cette volonté à voix haute! Mieux vaudrait encore pour lui, après tout, inspirer tout de suite la compassion ou la colère en prenant effrontément les allures folles, mais franches, d'un génie multiforme, que de se rendre ridicule en détail par des prétentions contradictoires qui avortent successivement. Malheureusement, pour dire ce qu'il veut, il faudrait d'abord que Raoul-Nathan le sût lui-même, et son embarras nest pas moins grand que le nôtre sur ce point.

Tous les personnages (\'Une Fille d'Eve, chacun dans sa sphère, procédant avec la môme hésitation et la même incertitude que Raoul, nous comprenons, maintenant, sans que M. de Ralzac prenne la peine

de nous répondre, pourquoi Tauteur se fatigue d'eux dès les premiers pas. Le moyen, en effel, de suivre jusqu'au bout de leur carrière des gens qui ne savent ni ce quils sont, ni ce qu'ils veulent; dont le caractère et la conduite, séparément entachés de. faiblesse et d'irrésolution , sous Temphase qui les enveloppe, offrent encore le spectacle du plus profond désaccord ! Le même fait explique également à merveille , selon nous , un autre défaut habituel à M. de Balzac, et plus frappant que jamais dans le nouveau livre : nous voulons parler de l'absence de proportions qui règne entre les diverses parties d'ilie Fille d'Eve, de la confusion des scènes, des tiraillements en sens contraire auxquels l'action est soumise presqu'à chaque page, du manque de composition en un mot. C'est ainsi que le roman s'ouvre par une interminable conversation entre deux jeunes femmes, sur un sujet qui servira tant bien que mal de dénouement, tout à l'heure; après quoi vient un long chapitre sur l'enfance et l'éducation première des deux jeunes femmes, le tout en manière de préparations. Puis commence enfin la préparation réelle, dont nous avons essayé la difTicile analyse, à des événements qui ne nous seront pas racontés. Dans l'intervalle des soubresauts en avant ou en arrière auxquels se livrent les principaux acteurs du drame, l'auteur nous peint des pieds à la tète, physiquement et moralement , des personnages qui , chargés de rôles tout-à-fait secondaires, ne justifient pas le

singulier intérêt qu'il prend à eux. C'est d'abord la comédienne Rosine, maîtresse en titre de Raoul , il est vrai , mais condamnée par le sujet même à rester dans Tombre, et , conséquemment , ne pouvant prétendre à partager également avec madame de Vandenesse l'attention du lecteur ; ce à quoi elle réussit, cependant. Après Rosine, c'est le tour de M. de Vandenesse et de quelques autres, parmi lesquels un malheureux musicien allemand nommé Schmuke , déniché dans une mansarde par M. de Balzac, veut-on savoir à quelle intention? d'obtenir qu'il endosse le billet de 60,000 francs souscrit par madame de Vandenesse et destiné à sauver Raoul. Vraiment, si M. de Balzac ne nous paraissait pas avoir cédé ici au désir de peindre minutieusement un vieux musicien et l'intérieur d'une mansarde, nous ne lui pardonnerions pas, à lui qui a retrouvé pour les menus plaisirs de ses héros les sources du Pactole, de faire monter un sixième étage à madame de Vandenesse et de troubler le repos d'un pauvre homme pour une bagatelle comme 60,000 francs. Tant est-il, au demeurant , que le rôle du musicien Schmuke se borne à donner une signature. Encore une fois, nous comprenons qui> M. de Balzac arrive promptement à la confusion la plus déplorable, qu'il perde la tète et fasse halte avant terme, quand les chefs de sa phalange romanesque donnent euxmêmes l'exemple de la débandade ; mais à qui la faute, s'il en est ainsi? A qui la faute, sinon à l'au-

teur, qui ne sait pas façonner d'avance ses personnages au joug nécessaire d'une discipline sévère et inlelligenle? A qui la faute, sinon à M. de Balzac, qui, manquant de tact et de prévoyance , trop confiant dans la soudaineté de ses inspirations , se faisant illusion sur ses forces , dédaigne toute règle, toute méthode, toute mesure , et se complaît dans une ignorance absolue des lois et des avantages de la concentration ?

Il reste donc démontré, jusqu'à l'évidence, (\VLUne Fille d'Eve est une œuvre sans valeur au point de vue de l'invention, puisque c'est simplement une reproduction nouvelle des caractères et des événements que M. de Balzac a depuis si longtemps à son service. Au point de vue de la composition , ce livre ne mérite pas une condamnation moins rigoureuse, puisqu'il est la négation môme de l'esprit d'ordonnance et du sens commun. De quelque façon qu'on l'examine, pièce à pièce ou dans son chimérique ensemble, le monument littéraire de M. de Balzac offre les mêmes vices arrivant au même résultat déplorable. La définition du lalent de M. de Balzac se réduit donc inflexiblement à celte formule : union de Tindécision ci de la maladresse produisant la nullité.

Si le style doit être conqité pour quelque chose , comme nous ne lialançons pas à le croire, dans une question de littérature , nous pourrions nous donner beau jeu encore contre M. de Balzac; car M. de

Balzac no se doute littéralement pas de ce que c'est qu'écrire. Sans parler des néologismes innombrables et absurdes , pour ne pas dire barbarismes , que l'auteur des Contes 2'^Ji-^Josophiques entasse dans ses livres avec une négligence si prétentieuse , nous pourrions prendre M. de Balzac, vingt fois au moins par page qu'il écrit, en faute irrémissible d'ignorance grammaticale. M. de Balzac est parfaitement étranger aux notions les plus vulgaires de la syntaxe; il n'y a pas , dans l'art d'écrire, de principe si élémentaire dont il paraisse avoir même une vague idée. Selon son bon plaisir, il met au régime de l'activité les verbes de la nature la plus passive , et réciproquement ; ou bien il range dans la catégorie des irréguliers ou des absolus des verbes dont la condition est de rester neutres. Presque tous les mots sont forcés , sons sa plume, à des associations impossibles. Avec une audace et une assurance véritablement fabuleuses, il établit violemment, entre des substantifs dont il ne connaît ni la signification précise ni l'origine , et des adjectifs dont il ignore les obligations particulières, des alliances que réprouvent tout à la fois la tradition , le vocabulaire et le goût. Quant aux pronoms , relatifs ou possessifs, et aux adverbes, le romancier s'en sert comme de ces détacbements de cavalerie légère qu'on làcbe au milieu d'une armée en déroute, pour accroître le désordre et le carnage : c'est son corps de réserve, destiné, aux beures décisives , à

226 LES ÉCRIVAINS MODERXES.

rendre le massacre de la langue plus complet. M. de Balzac parait , au reste ^ avoir le sentiment secret de son néant en fait de sljle. Dans sa nouvelle préface, où il dresse une liste détaillée des félicitations qu'il recueille chaque jour sur la variété et la profondeur de ses connaissances , nous avons vainement cherché, parmi quinze ou vingt témoignages anonymes d'une ndmirationdiverse,unéloge qui s'adressât directement à l'écrivain. Le médecin, le philosophe, l'homme politique, le naturaliste et autres individus spéciaux, figurent sur cet étrange catalogue; seul, le grammairien n'y paraît pas. M. de Balzac convenant implicitement par là, lui-même, qu'il n'a rien à démêler avec la science des lois du langage , nous jugeons inutile d'insister davantage sur ce point.

Mais une prétention de M. de Balzac pour laquelle nous serons impitoyable, c'est celle, que révèle hautement le titre général de ses œuvres , de connaître à fond les mœurs du siècle et de les peindre avec une rigoureuse vérité. Quelles sont donc les mœurs que peint M. de Balzac? des mœurs ignobles et dégoùlantes, ayant pour seul mobile un intérêt sordide ou crapuleux. S'il faut en croire le prétendu historien philosophe, l'argent et le vice sont le moyen et le but uniques pour tous les hommes d'aujourd'hui -, les fiassions perverses, les goùls dépravés, les penchants infâmes animent exclusivetnent la France du xix'= siècle, cette fille de Jean-

Jacques et tie Napoléon ! Nul setilimenl honorable, nulle idée honnête , de quelque côlé que se tourne le regard. La France , — car c'est le portrait de la France que l'auteur se propose , — est peuplée de goujats galonnés, de bandits plus ou moins déguisés par un masque , de femmes arrivées aux dernières limites de la corruption ou en train de se corrompre : nouvelle Sodomedont les iniquités appellent le feu du ciel. C'est-à-dire que les cachots, les lupanars et, les bagnes seraient des asiles de vertu, de probité , d'innocence , comparés aux cités civilisées de M. de Balzac. Descendez dans cet abime , prenez l'un après l'autre ceux qui l'habitent , et jugez ! Le banquier est un homme enrichi par le vol secret et par l'usure; l'homme d'état est un intrigant qui doit son élévation au mépris de tous les principes et au nombre de ses perfidies ; l'industriel est un escroc prudent et habile, qui roule carrosse quand il devrait traîner le boulet -, Ihomme de plume est un misérable sans àme, occupé à ourdir trahisons sur trahisons , toujours en marché de ses opinions et de sa conscience^ et ainsi de suite, sans exceptions, depuis le haut de l'échelle jusqu'au bas. Les salons les mieux famés sont des lieux perdus , où les prostituées elles-mêmes , si elles comprenaient la métaphysique immorale qu'y débitent les belles dames , se boucheraient les oreilles par pudeur. Le monde , tel que nous le représente M. de Balzac , est, en un mot, un coupe-gorge et un bourbier. Après la lec-

228 LES ÉCUIVAIXS 310DEUNES.

lure d'un de ces livres que M. de Balzac donne comme autant de miroirs fidèles de son époque , on a l'esprit plein d'idées échauffées et malsaines, la lôte embarrassée et lourde, comme si Ton sortait d'une caverne où, autour de deux figures étrangères et de plus en plus pâlissantes, tourbillonnerait en désordre une ronde infâme de princesses de contrebande, de grands seigneurs bâtards et de laquais parvenus.

Eh oui 1 sans doute , il y a dans la société contemporaine des infamies et des hontes , des fortunes dont la source est inavouable , des positions usurpées , des métiers exercés bassement , des industries déshonorantes, des égoïsmes poussés jusqu'à !a lâcheté et à la scélératesse , des turpitudes sans nom ! Mais dire qu'il n'y a que cela , voilà 1 impardonnable mensonge ! Mais se plaire dans la mise en œuvre de pareils éléments, les grandir, les poétiser, les caresser, en composer un éternel spectacle pour la foule , en vouloir faire des sujets d'admiration et d'enthousiasme, voilà le tort criminel ! Heureusement , il y a , aujourd'hui plus que jamais, dans le cœur d'une certaine jeunesse dont M. de Balzac ne soupçonne pas l'existence, des instincts désintéressés et nobles, des passions généreuses, des convictions sincères et ardentes , que ne terniront ni né déracineront les mauvais exemples non plus que les pernicieuses leçons. Sous ce fumier que M. de Bidzac remue de deux mains amoureuses , au sein d'une terre vierge

et féconde , se développent en silence , à celle heure même, des germes précieux : moisson future de fruits savoureux et de fleurs odorantes, quoi que disent et fassent les aveugles et les malveillants. Mais à qui parlons-nous? et l'auteur de la Fille aux yeux cTor pourrait-il nous comprendre ? Tout ce que nous devons dire à M. de Balzac , c'est qu'il n"a rien de plus à démêler avec l'esprit philosophique de son siècle qu'avec la littérature sérieuse. S'il peint la société d'après ses souvenirs, nous ne saurions lui faire compliment sur le goût particulier qui le dirige dans le choix de ses modèles ; s'il invente , nous ne le féliciterons ni de l'élégance , ni de la noblesse de son imagination. Et dans tous les cas, M. de Balzac n'évitera pas le sort réservé aux talents faux et nuisibles , l'oubli et le mépris. Placé, de son vivant même, entre mademoiselle de Scudéry, dont il a la fécondité maladive, et le marquis de Sade, qu'il continue , dans un autre ordre d'idées , avec un bonheur rare , il pourra voir avant peu , de ses fenêtres, le cadavre de sa réputation traîné aux Gémonies.

Nous aurions volontiers assisté en témoin aussi impassible que peu curieux à la décadence de M. de Balzac, faux météore prêt à replonger silencieusement dans la mare d'in-oclavos sinistres d'où il est sorti, si M. de Balzac , à mesure qu'il décline, ne prenait à tâche de lasser la patience publique par l'excès de sa personnalité. M', de Balzac, à force de

se trouver semblable, sinon supérieur, à tous les plus grands personnages anciens e( modernes, enest arrivé à se placer si haut dans sa propre estime, qu'il ferait preuve d'une modestie incroyable s'il se mettait, comme on l'assure, sur les rangs pour Facadémie. Consentir à partager ainsi l'empire des lettres avec trente-neuf rivaux , vouloir troquer un trône contre un fauteuil, serait, nous en convenons, une abdication véritable ; à propos de laquelle, du reste, comme dédommagement, Fauteur des Contes drolatiques ne manquerait probablement pas de se comparer à Charles-Quint. Peu flattés du rôle de capucins que M. de Balzac leur réserve , MM. de l'Institut ne donneront pas lieu, nous l'espérons, à Tune de ces bouffonneries dont le public est las. Oue M. de Balzac se proclame, par la voie des annonces, un auteur incomparable, le plus excellent des romanciers modernes , le premier fabricant de chefs-d'œuvre en gros ou en détail ; c'est un ridicule, sans doute, qui rappelle la grenouille de La Fontaine, mais que les libraires, à tout prendre, onl le droit de donner à l'auteur pour leur argent. Que M. de Balzac se po;e, dans une préface, en écrivain près de qui Richardson, Walter Scott et autres sont une petite monnaie vulgaire; cela est , jusqu'à un certain point, tolérable, comme sujet précieux d'hilarité. Mais que M. de Balzac , non content d'imposer son nom au public , au mojen de la préface et de la réclame payante, saisisse toutes les occasions de se

prodiguer Tencens à lui-niôme , et fasse naître ces occasions , au besoin ; que, sous prétexte, aujourd'hui, (Téclaircir une question de droit littéraire; demain, de signaler le tort fait à la librairie française par la contrefaçon belge; après- demain , de réfuter une opinion émise sur lui , dans un article critique; un autre jour, de proposer une modification du code civil ou du code pénal, M. de Balzac, incessamment préoccupé de son importance individuelle , explique le double rôle de maréchal de France et d'empereur qu'il joue tour à tour dans la société sans que la société s'en doute ; qu'à propos de la moindre chose, ou à propos de rien, M. de Balzac , citant avec éloge la magnificence de François P% qui envoyait à Baphaël cent mille écus sur un plat d'or, offre la propriété de ses œuvres complètes au gouvernement pour la modique somme de deux millions, en lui garantissant des bénéfices ; que M. de Balzac, se donnant pour l'héritier légitime de Corneille, demande indirectement un bouillon aux chambres au nom de son aïeul ! voilà qui n'est plus tolérable , voilà qui n'est plus risible; car ceci est de l'orgueil poussé jusqu'à la folie. Opposer l'exiguité du mérite à l'extravagance de l'ambition était, en pareil cas , un devoir dont la critique philosophique ne pouvaitse dispenser. L'état inquiétant de la littérature , ravagée de plus en plus par la fièvre contagieuse de l'orgueil, nous faisait même de la sévérité une loi impérieuse. Dans

le paroxisme violent où se trouvent à l'heure présente certains malades, nous croyons , malgré l'avis de M. de Balzac, Tcau fraîche plus salutaire que le bouillon.

Novembre 1839.

Page 1