‹ Les écrivains modernes de la FranceChapitre 14 sur 24 · LES RAYONS ET LES OMBRES · texte numérisé non relu

LES RAYONS ET LES OMBRES

Quelque sévère que se soit montrée la critique, en diverses circonstances , à l'égard de M. Victor Hugo, elle ne peut éprouver aucun embarras, aujourd'hui, à parler du nouveau recueil que M. Victor Hugo vient de publier ; car les Bayons et les Ombres marquent dans la carrière lyrique du poète un progrès important. A moins d'un aveuglement volontaire et systématique, il serait impossible d'envelopper les Rayons et les Ombres dans le même blâme que les Chants du Crépuscule et les Voix

234 LES ÉCRIVAIIVS MODERNES.

intérieures. Nous avouerons volontiers que le nouveau recueil de M. Victor Hugo procède des deux recueils précédents en ligne directe ; mais il en procède avec des transformations si essentielles dans la pensée, sinon dans la forme, qu'il y aurait injustice à ne pas proclamer sa supériorité. Il y a mieux : les Rayons et les Ombres i'dmveni d'un jour inattendu les Voix intérieures et les Chants du Crépuscule ; si bien que ces deux derniers recueils, grâce à la signification nouvelle que leur prêtent les Rmjons et les Ombres , onl désormais , indépendamment du mérite littéraire qui les distingue , une valeur philosophique qui ne saurait être contestée.

Dans les Chants du Crépuscule, et, plus tard , dans les Voix intérieures , M. Victor Hugo, au milieu d'inspirations qui rappelaient de plus ou moins loin , tour à tour , la fantaisie des Odes et Ballades et la mélancolie des Feuilles d^ Automne, ne déguisait pas un scepticisme afiligeant. Au bout de ses odes les plus enthousiasîes, de ses élégies les plus passionnées, se dressait toujours le doute, horrible fcinlÙFne qui menaçait d'envahir complètement l'imagination du poète dans un avenir prochain. Qu'il célébrât un événement de l'histoire contemporaine ou une aventure amoureuse , qu'il gravit la cime d'un mont ou qu'il s'égarât sur les flots mobiles, qu'il pénétrât dans un boudoir ou dans une église, le poète ne tardait pas, après quelques courts instants d'extase , à laisser retomber douloureuse-

VICTOR HLT.O. 235

menl sur sa poitrine un front assombri ; car, au sein de l'histoire comme au sein de sa propre vie, à l'horizon comme sous les voûtes du temple , Tœil de son ame ne voyait que ténèbres , incertitude , ébranlement. La tristesse était alors le fond inévitable de ses chants lyriques: non point cette tristesse vague qui a servi tro|) souvent, de nos jours, la coquetterie de la muse , mais une tristesse profonde et noire, une tristesse mortelle que rien ne réussissait à calmer. De plus en plus troublé, de plus en plus détaché de toute illusion, le poêle paraissait engagé sans retour , à la suite de quelques génies moroses, dans les voies fatales qui mènent au désespoir. Mais aujourd'hui, voici que le poète nous rassure sur le résultat de ces obscurs pèlerinages de sa pensée. Il a pénétré, il est vrai, d'un pas chancelant , dans les régions ténébreuses dont le doute fait son domaine ; mais, au lieu de s'y arrêter découragé, comme tant d'autres, au lieu de s'y asseoir pétrifié par la douleur ou par rindifférence, il a résolument poursuivi sa route, et maintenant, après quelques lugubres cris de détresse, il élève enfin, de 1 autre cùté du sombre désert , un phare lumineux. Plongeur audacieux, il est descendu dans les entrailles de l'Océan , au risque de rester enseveli sous les vagues; mais le voici qui revient triomphant au rivage avec la perle qu'il s'était promis de trouver. Si ces comparaisons, un peu ambitieuses peut-être, expriment clairement ce que nous voulons dire, on

(]oit comprendre, à la fois, le rapport qui lie le nouveau recueil de M. Yictor Hugo à ses autres recueils lyriques et la distance qui les sépare; et, en nnôme temps , il devient d'une parfaite évidence que les Chants du Crépuscule et les Voix intérieures ont un sens tout différent de celui qu'on leur attribuait jusqu'à ce jour. Et voilà pourquoi , bien que la critique, à notre avis, ait eu raison de lutter contre M. Victor Hugo à l'époque où , ignorant les desseins du poète, elle pouvait craindre de le voir grossir la liste des esprits submergés par le scepticisme, elle n'en doit pas moins, à cette heure, le féliciter de la sage persévérance dont il a fait preuve, et lui compter comme titres de gloire ce qu'elle appelait prudemment, hier encore, les écarts de son génie.

Les tendances générales du livre qui nous occupe justifient amplement l'opinion que nous émettons. Dans les Rayons et les Ombres^ en effet, l'inspiration du poète est perpétuellement confiante et calme ; plus de ces angoisses douloureuses qui en troublaient, autrefois, la source et le cours. Soi! qu'il promène ses regards sur le monde, soit qu'il rentre en lui-même, le poète demeure également inébranlable dans sa sérénité. Le voile de deuil qui couvrait son ame se déchire ; les ténèbres se dissipent ; le jour se fait pour lui. Plus rien qui l'inquiète ni qui le trouble. Sûr de l'avenir , il contemple le présent d'un œil tranquille, le passé d'un œil indulgent. S'il lui arrive encore, dans un do ces accès d'humeur clia-

grine auxquels notre humaine nature est sujette, de s'irriter contre les hommes et d'accuser le siècle, il est bientôt ramené à de plus charitables sentiments. Il se dit que la douceur persuade mieux que la colère, et que le conseil salutaire est préférable à Ta- Yeugle sévérité. Docile au précepte évangélique, il étend sa bienveillance à toutes les créatures qui souffrent, sans distinction de rang ni dàge. Il a une larme pour le roi malheureux que la terre d'exil dévore , comme pour Tenfant misérable qui tend la main au coin des rues , comme pour la jeune fille orpheline que le vice effronté assiège dans sa pauvre mansarde; et, pour les (rois, il a une parole consolante et une prudente exhortation. Et ce n'est pas seulement aux douleurs éclatantes et visibles qu'il prodigue le baume poétique, c'est aussi à toutes les douleurs humbles et voilées. A. celui qui trouve le soleil lourd et la vie aride , il parle du bonheur ineffable de deux âmes qui se confondent, de la fraîcheur et de la force qu'elles se communiquent l'une à l'autre: il dit d'aimer-, à l'artiste laborieux , que la difficuUé de sa lâche ou la froideur publique décourage et désespère , il prêche la patience , le respect de soi-même, le travail ; aux mères que le plaisir invite et entraîne , et pour lesquelles il redoute quelque triste chute, il recommande l'amour des innocentes créatures que le ciel leur a confiées; aux enfants, il ouvre ce grand livre de la nature où sont écrits les plus simples enseignements comme les plus

sublimes. Quant à lui , c'est vers cette grande source qu'il se tourne aussi, humble enfant de Dieu ! Lorsque Tombre , selon que rindi(|ue le titre mystique de son œuvre, menace de l'envelopper encore, c'est à la nature qu'il demande une clarté rassurante, c'est d'elle qu'il attend l'ardent rayon.

La première pièce du recueil , intitulée Fonction du Poète, explique à merveille le rôle que M. Victor Hugo croit désormais obligatoire pour ses frères en poésie comme pour lui. L'auteur met en scène un poète auquel le monde conseille la rêverie exclusive et l'isolement. — Sortez du milieu de la foule, crie-ton au poète ne restez pas plus long-temps dans cette atmosphère turbulente où vos pensées risqueraient de perdre leur grâce et leur limpidité. Allez dans les bois fleuris, à Iheure où le soleil se lève et où l'oiseau chante ; allez près des lacs et des fleuves, à l'heure où les étoiles se baignent mystérieusement. Jouissant en silence, et jusqu'à l'ivresse j des charmes de la solitude, oubliez à jamais le bruit et la poussière de la cité. — Mais lui , le poète, répond que son ame trouverait peu de satisfaction dans celte félicité égoïste, et qu'il deviendrait à ses propres yeux indigne et méprisable s'il prêtait l'oreille à de tels avis. Parce que l'horizon est noir et que la tempête est proche, ce n'est pas une raison pour qu'il s'en aille , rêveur timide , chercher au loin quelque sur abri. Au contraire, c'est une raison pour qu'il demeure , lui dont l'esprit est plein d'inspirations salu-

taires capables de conjurer le danger. Il restera donc , dévoué à ses frères jusqu'au sacrifice, résolu à soulager, dans la mesure de ses forces, la détresse générale , et faisant abnégation connplète, en attendant des jours plus prospères, de ses prédilections personnelles et de ses poétiques fantaisies. Ce beau thème a été développé par M. Victor Hugo d'une façon vraiment parfaite, qui laisse Tadmiralion indécise entre le mérite de la forme et le mérite du fond.

Regard jeté dans une Mansarde est tout un charmant petit poème , où la gravité de la pensée s'allie on ne peut plus heureusement à la grâce ingénieuse du détail. L'auteur, du sommet d'une église où il médite, remarque une petite fenêtre ornée de fleurs par laquelle arrive jusqu'à lui une mélodieuse chanson. Son œil pénètre aussitôt, grâce à la modeste ouverture, dans Tetroit espace où la douce voix s'élève, et y découvre une jeune fille, svelle et blanche comme le lis vers lequel elle s'incline de temps à autre ; au front pur, au rayonnant sourire, sûrs indices d'une double virginité. Simple comme la pudeur, pauvre d'ailleurs, et orpheline, la jeune fille n'a rien, dans sa mise, qui sente la recherche ni le goût des frivoles ajustements. De quoi lui serviraient, à vrai dire, diamants et dentelles? N'a-t-elle pas la plus riche de toutes les parures : longs chcAcux qui roulent jusqu'à ses pieds en boucles épaisses , peau doucement éblouissante, œil aussi tendre que l'azur

240 LES ÉCUIVAJINS MODERNES.

du ciel. A Taspect de tant de charmes , qui ne s'arrêterait ébloui.^ Penchée sur l'étoffe que traverse en maints endroits son aiguille diligente, la jeune fille parait absorbée dans des visions pures et irréprochables ^ le poêle, cependant, frémit tout à coup et tremble, car il vient d'apercevoir, sur le faite d'une vieille armoire, un de ces livres dont le titre seul est un outrage à la morale, cl qui distillent, par chacune de leur page, un venin mortel pour le cœur.

Qui a déposé là ce vase de corruption ? Quelle main , méchante ou ignorante , a porté en cet asile , sanctifié par la beauté, par la chasteté et la jeunesse, ce germe de flétrissures et d'impuretés ? Mais qu'importe, à cette heure ! Ce qui importe, c'est que le mal soit prévenu, c'est que la jeune ame en péril soit préservée de toute irrémédiable atteinte. Aussi le poète sehâte-t-il de mettre en garde la belle orpheline contre les tentations du mauvais esprit. 11 lui peint, avec des couleurs terribles et sombres , l'état aussi douloureux que honteux où elle se trouverait soudain réduite, si elle approchait jamais ses lèvres roses de la source empoisonnée. Tristement repliée sur ellemême , en proie à un brûlant frisson , le regard terne, elle se flétrirait en quelques heures, pareille à ces fleurs dont la tige est brisée par l'ouragan. Le jour, en voyanl courii' au loin dos élégants équipages, elle sentirait la haine et l'envie, couple de serpents hideux , enlacer son cœur, autrefois si aimant et si candide^ et la nuit, obsédée par d'infernales

apparilions , poursuivie tout éveillée par d'horribles songes , elle appellerait en vain ce riant sommeil qu'elle dormait avec tant de délices auparavant.

La sinistre peinture achevée, le poète désigne pour conseiller à la jeune fdie , comme inspirateur suprême de pensées droites et saines, comme souverain consolateur et préservateur, le travail, le saint travail , qui distrait l'esprit en même temps qu'il entrelient le corps dans sa souplesse et dans sa force, et qui amène toujours avec lui la joie et la vertu. La conclusion du Regard jetc da?is une Mansarde est donc, au point de vue philosophique, aussi digne d'éloges que les autres parties du morceau. Néanmoins, nous ne pouvons nous empêcher de regretter que Fauteur nait pas enfermé son sujet dans des limites plus régulières et plus précises. Nous ne songeons pas le moins du monde à contester la valeur poétique des strophes consacrées à Voltaire, non plus que la valeur des strophes consacrées à la croix de laLégion-d'Honneur; seulement, il nous semble que la pièce serait plus complètement belle, débarrassée de certains vers qui , n'étant que de brillants hors-d'œuvre, en ralentissent la marche et le développement.

La XX'' pièce du recueil, adressée à M. David ,

statuaire , est Tune des meilleures productions , sans

contredit, qui soient jamais sorties de la plume

de M. Victor Hugo. Cependant, de sérieuses réserves

sont à faire à propos de celte épitre. Quelque chose

242 LES ÉCniVAIAS MODERAES.

(le très-important à constater, tout d'abord , comme preuve à l'appui de notre opinion sur la valeur progressive qui caractérise les Rayons et les Ombres^ c'est , dès les premiers vers de la pièce consacrée à M. David , l'aveu , nettement et catégoriquement formulé par le poète, que la forme, en matière d'art, n'est rien sans Fidée. Il y a la différence du tout au tout , on le voit , entre cette proposition si explicite et la déclaration de principes consignée par JM. Victor Hugo, en 1827, dans la préface des Orientales. Partant de la donnée nouvelle et féconde que nous venons de dire , M. Victor Hugo analyse avec une sagacité lumineuse les diverses opérations auxquelles doit se livrer la pensée d'un sculpteur avant d'arriver à une majestueuse création. A ce sujet , il nous faut regretter, ainsi que nous Pavons déjà regretté tout à l'heure , que l'auteur ne se soit pas tenu davantage en garde contre l'inconvénient de l'éparpillemenl des idées. L'épUre à M. David , tout comme le Regard jetè dans une 31ansarde , gagnerait beaucoup à ce que les idées qui s'y trouvent, plus étroitement liées ensemble, mieux assorties, si cela se peut dire, se déduisissent plus naturellement les unes des aulres et n'eussent pas l'air d'avoir con- (racté entre elles des alliances forcées. Quoi qu'il en soit de cette critique, c'est être simplement loyal cl juste que de louer l'ampleur des proportions et la profondeur des vues qui forment l'ensemble de la pièce adressée à M. David. Et ajoutons qu'ici,

comme dans la pièce précédemment citée , la conclusion est c» la hauteur des prémisses. Conseiller à un artiste , en effet , de se tenir soigneusement éloigné des coteries, de se défier également des courtisans du roi et des courtisans du peuple, de n'avoir d'autre audition que d'accomplir consciencieusement une tâche utile; nous ne savons, pour aucune œuvre littéraire, un plus magnifique texte de péroraison. Les réserves que nous avons à faire , à propos de cette épitre , portent uniquement sur le mérite de l'artiste auquel elle est consacrée. Nous acceptons volontiers les jugements dictés par l'amitié indulgente , mais nous ne saurions accepter les jugements dictés par l'amitié aveugle : or, l'opinion professée par M. Victor Hugo, avec des préoccupations de sympathie personnelle évidentes , sur le talent de M. David , nous semble tenir du plus entier aveuglement. Si éloquents que soient les vers de M. Victor Hugo, ils ne réussiront pas à nous faire prendre M. David pour un sculpteur de premier ordre, ni le fronton du Panthéon pour un chef-d'œuvre -, car, aux yeux de tout homme désintéressé dans la question , le fronton du Panthéon est et ne sera jamais qu'une œuvre médiocre, et M. David qu'un artiste adroit de ses mains. Comment comprendre., cependant, que M. Victor Hugo pousse l'admiration et l'enthousiasme, non-seulement jusqu'à mettre M. David à côté, sinon au-dessus des plus grands sculpteurs anciens et modernes, mais encore jusqu'à

244 LES ÉCRIVAINS MODERIVES.

nous le présenter comme résumant à lui seul , de nos jours , la grandeur de Phidias , l'énergie de Michel-Ange et la délicatesse de Jean Goujon? Comment comprendre que , peu content d'avoir prononcé en cette occasion un triple blasphème, M. Victor Hugo évoque encore , pour le seul plaisir de les traîner derrière le char triomphal de M. David , les ombres rayonnantes d'Isaïe et de Raphaël ? Il y a ici une exagération telle, qu'il nous faut toute notre foi dans la franchise de M. Victor Hugo pour ne pas croire qu'il s'est proposé de tourner M. David en ridicule. Au demeurant , il est constant pour nous que, si l'auteur eût mis sous le patronage d'un nom plus légitimement et plus universellement populaire que M. David , sous le patronage de Michel- Ange, par exemple, ses idées sur la sculpture, comme il a mis sous le patronage dePalestrina,dans la XXXV° pièce du volume, ses idées sur la musique, sa parole poétique aurait bien plus d'autorité et de portée.

La pièce intitulée .Sa^es^e, et dédiée à mademoiselle Louise Bertiu , quoique offrant , au point de vue de la composition , les mêmes défauts que les deux dernières pièces dont nous venons de parler , n'en est pas moins très-belle comme expression et comme idée , et termine convenablement le recueil. Le poète s'offre à nous en proie à une violente indignation , qu'excite chez lui la perversité des hommes, lorsqu'une douce voix , qui lui rappelle la voix de sa

mère, s'élève et l'apaise, en lui faisant voir le beau cùté de certaines choses qui! blâme avant de les avoir approfondies. Les paroles adressées au poète par sa clémente interlocutrice sont admirables de simplicité et de calme, et tout à fait dignes de Tesprit élevé auquel nous devons la musique ([''Esmerakla. Aussi, à peine les a-t-il entendues , le poète s'attendrit et pleure, et se repent de Tinjuste irritation qu'il a montrée. Pourquoi faut-il , cependant, que le premier effet du noble langage qu'une femme inspirée lui tient, soit de reporter son imagination vers les jours de son enfance et de le faire s'étendre avec une complaisance puérile sur sa vie d'écolier? Le rapport des idées échangées , en cette circonstance , entre le poète et la jeune femme, échappe à notre clairvoyance, nous le confessons. Quoique le passage auquel nous faisons allusion soit, considéré en lui-même, bien écrit et bien pensé , nous croyons qu'il aurait été beaucoup mieux placé dans une pièce exclusivement consacrée à des souvenirs d'enfance , dans la XIX*' pièce du recueil , par exemple, intitulée : Ce qui se passait aux Feuillantines en 1813, que dans la pièce grave et sévère adressée à mademoiselle Louise Berlin. Heureusement, le poète revient bien vite à de plus sérieux sujets de méditation, et il se réhabilite enfin tout à fait à nos yeux lorsqu'il prend l'engagement solennel, à la face des cieux et delà terre, de se vouer de plus en plus à la recherche de la sagesse et au culte de la vérité.

Un reproche que nous ne pouvons nous dispenser d'adresser à M. Victor Hugo, c'est d'avoi»* môle aux grandes et belles inspirations qui composent en majeure partie les Rayons et les Ombres (\WQ\ç[\ïf% inspirations d'un ordre inférieur. On trouve dans les Rayons et les Ombres un trop grand nombre de petites pièces sans importance , contrastant désagréablement , soit par l'obscurité de leur conclusion , soit par la nature du sujet qu'elles développent, avec la clarté et l'élévation des pièces de longue haleine qui établissent la valeur réelle du nouveau recueil. Les strophes sur un homme jwjmlaire ^ entre autres , et les vers consacrés à la description d'un puits indien, sont tout simplenient des énigmes indéchiffrables. Les strophes adressées à mademoiselle Fany de P... , les couplets si singulièrement baptisés Guitares, les vers à une jeune jemme ^ et plusieurs autres pièces du volume, ne mériteraient guère mieux que de figurer dans un album. Les vers ècriis sur la vitre d'une fenêtrejla7na7uk ella Statue eussent pu prendre place avec quelque avantage, sans doute, dans un recueil que la fantaisie aurait dicté seule-, mais le voisinage de pièces telles que celles dont nous avons essayé l'analyse leur est mortel.

Toutefois , parmi les morceaux qui troublent plus ou moins la donnée générale du nouveau recueil lyrique , nous en avons noté trois ou quatre , tels ([ue rOinbre ,e\, les vers commençant ■Ams\ : Mères , r enfant qui joue, auxquels il ne manque, pour être

VICTOK HUGO. 247

estimés ce qu'ils valent , que d'enlrer dans une coniposilion un peu large > où leur présence serait utile : petites perles enfouies, à cette heure, mais qui brilleraient d'un \il" éclat , enchâssées avec soin dans quelque précieux collier. Nous insistons d'autant plus sur cette remarque , qu'elle contient en germe le conseil que nous voulons donner à M. Victor Hugo en finissant. Dans les Rayons et les Ombres , M. Victor Hugo est en grand progrès, cela est incontestable. Est-ce à dire, cependant, qu'il n'y ait plus pour M . Victor Hugo de progrès possible ? Non certes! et le poète, lui-même, assurément, est trèséloigné d'avoir cette pensée. Eh bien ! nous ne saurions trop engager M. Victor Hugo, dans l'intérêt de ses succès futurs et de sa gloire , à chercher une nouvelle forme pour l'idée nouvelle qui l'inspire maintenant. Qu'il brise, dès aujourd'hui , le moule étroit et mesquin dont s'est trop long-temps servie la moderne école poétique ; qu'il en finisse, une bonne fois , avec ce procédé fragmentaire qui convenait à merveille, nous l'avouons , aux confidences personnelles et aux intimes épanchements , mais qui ne saurait suffire à l'expression d'une haute conviction philosophique. Ses nouveaux désirs , ses nouvelles croyances , sa nouvelle ambition , au lieu de les con»muniquer à la foule , désormais , tronqués , divisés et émiélés , comme il Ta fait encore , par habitude , dans les Rayons et les Ombres; qu'il les réunisse, qu'il les groupe et les resserre , qu'il en compose une

548 LES ÉCRIVAINS MODEIWF.S.

masse imposante et harmonieuse , quelque beau poème d'une signification profonde , et la critique pourra louer enfin M. Victor Hugo sans restrictions.

Mai 18Û0.

II n'est pas indifférent, à notre avis , d'observer que, parmi les qualités qui distinguèrent l'école poétique de la restauration, le sens critique n'est pas la moindre. Presque toutes, en effet, les œuvres littéraires de cette époque s'offraient au public, accompagnées de préfaces où d'importantes questions étaient soulevées. Tantôt il s'agissait de débarrasser d'entraves inutiles l'invention proprement dite, tantôt on discutait la valeur des lois imposées à l'ode ou à l'élégie. Une autre fois, c'était le roman qu'il fallait substituer au poème, ou la tragédie et la comédie qui demandaient à se confondre pour se renouveler. Bien que la plupart de ces prétentions, plus bruyantes d'ailleurs que nécessaires, n'aient abouti à rien ; bien

550 LES ÉCRIVAIAS MODERXES.

que, pour la plupart, les théories auxquelles nous faisons allusion soient restées stériles, il n'en est pas moins utile de noter le fait et de le proposer à Texamen. Car non-seulement cette tendance de la littérature , dite romantique , servit à développer en France Tamour de la discussion et le goût d'une sage analyse, mais encore elle fut un pas vers une littérature plus vraie, plus raisonnable, plus populaire, celle dont nous pouvons déjà saluer l'aurore, et qui se proposera, comme but suprême, l'union de l'imagination et de la philosophie. Ce que nous avançons ici est d'autant plus irrécusable, que le mouvement signalé par nous dure encore et se continue absolument dans le sens que nous disons. Les poètes les plus spontanés, comme s'ils réparaient un oubli, revenant aujourd'hui sur leurs productions antérieures , les font précéder d'observations lumineuses sur l'avenir de la poésie. D'autres poètes , nouveaux venus dans la carrière, poursuivent avec ardeur l'œuvre commencée, rêvent un art à la fois utile et agréable, cherchent, élaborent, s'inquiètent, et, s'ils ne réalisent pas toujours ce qu'ils désirent, témoignent du moins d'une volonté courageuse et servent leur cause de leur conviction. — Or, nous ne croj ons pas nous tromper quand nous trouvons dans les préfaces indiquées plus haut la source de ce progrès poétique. Si peu que l'on soit initié aux transformations graduelles de la pensée , à ses rapides mélamorphoses, on comiirendra comme nous que du

raisonnement à la sagesse il n'y a pas loin, que la discussion est un acheminement naturel vers l'évidence ; et la rénovation actuelle de la poésie s'expliquera ainsi facilement.

I/écrivain qui représente le mieux, par la nature et rimportance de ses travaux , le progrès poétique donl nous constatons l'origine; l'homme qui résume le mieux en lui, c'est-à-dire avec les proportions les plus égales, les deux facultés qui constituent le critique et l'invenleur, c'est assurément M. Sainte- Beuve. Comme critique, M. Sainte-Beuve est, de tous les poètes de la restauration, celui qui a donné le plus de gages et qui a travaillé le plus utilement. Quel était, en effet, le point important, pour l'école que nous continuerons d'appeler, faute d'une dénomination plus précise , l'école romantique ; à quelles conditions pouvait-elle espérer de succéder aux écoles précédentes, lorsqu'elle donna signe de vie pour la première fois ? Le point important, pour elle, c'était d'expliquer nettement la mission qu'elle se croyait appelée à remplir ; c'était de prouver sa compétence, en matière poétique, par la publication d'idées saines, logiques, fécondes; c'était de démontrer sa nécessité: la condition indispensable de son avènement au trône littéraire, c'était la preuve éviil(Mitc de son droit. Bien des gens haussaient les épaules, et ne répondaient à l'ambition des jeunes prétendants que par des huées ou des éclats de rire; à ceux-là il convenait d'opposer silence et dédain. Mais

252 LES ÉCRIVAINS MODEUNES.

la cause avait d'autres ennemis, redoutables , sinon parla vigueur de leurs argumentations et la solidité de leurs principes, au moins par leur entêtement de bonne foi. Ceux-ci, voués au respect de certaines célébrités, moins par réflexion que par routine, habitués à ne rien voir au-dessus de tels ou tels hommes traditionnellement réputés infaillibles et inviolables, reculaient net devant ce qu'ils appelaient une hérésie. Forts du motd'ordreappris surles bancs du collège, ils opposaient une admiration froide et impassible à l'ardeur du prosélytisme, aux tentatives d'entraînement. Le raisonnement seul, clair et calme, pouvait se promettre un triomphe sur leur ignorante obstition. Il fallait d'abord les amener à convenir que Boileau, le dieu de leur Parnasse, n'avait pas toujours été aussi infaillible qu'on le voulait bien dire; que Ronsard, par exemple, mieux connu de Boileau, plus attentivement lu et médité par lui, n'eût pas été traité d'une façon si injuste et si tranchante, puisque Ronsard fut, à proprement parler, pour la France, le révélateur de la poésie grecque et latine, de la poésie classique, disons le mot. Ceci établi, les autres erreurs se réfuteraient d'elles-mêmes. Eh bien ! ce grand travail de rectifications., dans l'histoire de notre poésie, le plus important, eu égard aux circonstances, et, nous le répétons, le plus nécessaire, fut précisément celui qu'entreprit M. Sainte- Beuve. La Poésie du Seizième Siècle répondit toutà-fuit aux besoins de la jeune école, en prouvant sa

SAINTE-BELVE. 253

compétence, et en établissant la légitimité de son droit à l'héritage qu'on lui disputait.

L'bisloire de la poésie française , depuis son enfance, cest-à-dire depuis Charles d'Orléans et Villon jusqu'à Mallierbe exclusivement , se divise en deux périodes bien distinctes, la période gauloise et la période classique de la renaissance. Le peu qui nous reste des œuvres de Charles d'Orléans et h Grand Testament de Villon ne méritent guère de fixer l'attention ; aussi est-on forcé , pour avoir quelques idées nettes sur notre littérature nationale primitive, de passer brusquement du xv siècle au xvi% et de s'adresser au descendant direct et immédiat des poètes de race gauloise pure , à Clément Marot. Le grand mérite de Clément Marot , ainsi que l'a fort bien dit M. Sainte-Beuve, c'est d'avoir parfaitement représenté non -seulement la vieille poésie française, mais encore le siècle où il vivait. Si Clément Marot eût disposé d'un vocabulaire , peut-être ne fùt-il pas demeuré le poète frivole et badin que nous connaissons; peut-être eût-il cherché, ailleurs que dans Tépigramme et le madrigal, une gloire durable. D'un autre côté, si Clément Marot eût été un homme dun véritable génie, n'estil pas certain qu'il aurait tenté de vaincre l'obstacle, et que, faute d'un résultat plus solide, la langue que nous parlons garderait trace de ses efforts .^ Celle dernière hypothèse l'emportant, à notre avis, sur la première , Iranche la question , en ce sens

254 LES ÉCRIVAINS MODERAES.

qu'elle donne la juste mesure du talent de Clément Marot. A Clément Marot se termine la période gauloise.

En 1549, c'est-à-dire quatre ans après la mort de Clément Marot, commence, dirigé par Joacbim Dubellay et par Ronsard , le mouvement classique auquel la seconde période de notre poésie empruntera son nom. Joacbim Dubellay publie son Illustraiion de la Langue française , et tout ce que la France compte dMiommes éminenls et éclairés se rallie à lui. Jusqu'alors le goût pour les anciens ne s'était révélé que par des traductions incomplètes -, ce que Ronsard se propose, à présent, c'est d'imiter les anciens. Le vocabulaire qui avait manqué à Clément Marot, et qui n'était pas fait encore, Ronsard le créera. Sans doute , dans ce premier moment d'effervescence, bien des expressions furent rajeunies, qui ne méritaient pas de l'être ; bien des mots d'une étvmologie plus que douteuse se glissèrent dans la langue, à la faveur d'un travestissement latin ou grec • bien des néologismes par trop osés s'introduisirent ; mais quelle révolution n'a pas son excès, nécessaire même , quelquefois , ne fût-ce que pour rétrograder moins vite à la procbaine réaction ? Tout en reconnaissant aujourd'bui les torts de Ronsard et de son école, tout en regrettant que son amour pour les anciens n'ait produit qu'une littérature d'imitation, il ne faut donc pas être injuste au point de nier les évidents services qu'il a rendus à notre langue poe-

tique ; il faut lui laisser la gloire , méritée pleinement, d'avoir réagi, au nom de la noblesse et de la gravité de l'art antique, contre la vulgarité et la frivolité de ses prédécesseurs.

Ici , entre Ronsard et Malherbe , comme représentant la transition de la première école classique à la seconde, il convient de placer Mathurin Régnier. L'auteur des Sath-es, esprit dune originalité réelle, exprime très-bien , en effet , la double valeur gauloise et classique des deux systèmes qui s'étaient succédé avant lui. En ce qui est de la forme , il appartient tout à fait à l'école de Ronsard, c'est-à-dire qu'il prend les anciens pour modèle ; en ce qui est du fond, au contraire, il reste fidèle au sentiment national, à l'inspiration moderne de Clément Marot. Et cependant, bien qu'il procède évidemment de ces deux maîtres , il réussit à mériter le titre d'inventeur pour son propre compte; car, tout en partageant l'admiration de Ronsard pour les anciens , il ne va pas jusqu'au servilisme et ne fait que des emprunts raisonnables j tout en sympathisant avec la verve plus populaire de Clément Marot, il s'inquiète de la discipliner ; c'est-à-dire qu'il continue et résume les deux manières, et qu'il les pousse dans la voie où les attend Malherbe, la voie du perfectionnement.

Présentée ainsi, l'histoire de la poésie au xvi^ siècle se comprend sans peine et s'explique ; et Malherbe, au xvii« siècle, venant opérer une réaction

256 LES ÉCRIVAIXS MODERNES.

poétique au nom de la pureté grammaticale, n'est plus apprécié désormais que selon son mérite, c'està-dire à titredelinguistehobilect consciencieux. Onlui accorde volontiers l'honneur d'avoir eu, le premier, ainsi que l'observe M. Sainte-Beuve, le sentiment et la théorie du style ; on le respecte comme un écrivain d'un sens droit, d'une correction presque superstitieuse ; on lui abandonne sans contestation le domaine de la syntaxe ; mais, en revanche, on prend la liberté de lui dire que la conception, chez lui, est de beaucoup au-dessous de Texécution, qu'il sacritietropl'inspiration à la grammaire, que le rhy thme lyrique ne lui est redevable d'aucune forme nouvelle et que le moule de ses strophes est perpétuellement emprunté à Ronsard. Au reste, nous ne faisons pas plus un crime à Malherbe de son goût exclusif pour le beau langage que nous n'avons songé à faire un crime à Clément Marot de son vocabulaire trivial et pauvre , à Ronsard de son vocabulaire un peu barbare, et pédant, au dire de Boileau. Selon nous, ces trois exagéralions eurent leur côté utile ; elles appelèrent impérieusement Tattention , chacune en son temps, sur la face de l'art qu'il importait d'éclairer. Quand l'art gaulois, grâce à l'ignorance obstinée et populairede Clément Marot , eut pris dans le sol des racines profondes, l'érudition , peut-être mal armée, mais démesurément ambitieuse de Ronsard , dut , pour arriver à rester maîlresse du champ sauvage dont elle se proposait la conquête, se montrer aussi im-

SATNTr prrvr, 357

pt'tueiise, aussi étourdissante que possible, procéder par escalade, si cela se peut dire , comme en un cas d'invasion. Et tout de même, pendant que Mathurin Régnier accordait entre elles les deux influences poétiques rivales, il fut bien que Malherbe travaillât à rendre la paix durable par une prudente, minutieuse et rigoureuse législation. Cette impartiale et philosophique interprétation de Thisloire de la poésie française au xvi'= et au xyii^ siècle ne se trouve pas, nous le savons , dans TArt poétique , mais elle découle du livre de M. Sainte-Beuve. Boileau, sans trop savoir pourquoi , sur la simple autorité de Malherbe, efface Ronsard de la liste de poètes en tête de laquelle il inscrit Clément Marot; mieux instruit de la question, et plus logique, c'est précisément pour le contraire qu'il se serait décidé. D'où il résulte que Pécole romantique, par l'organe de M. Sainte-Beuve, se montra plus intelligente et mieux informée, en matière d'histoire littéraire, que les autorités prétendues qu'on lui opposait : mieux informée, puisqu'elle racontait sans hésitation tous les divers événements de cette histoire, jusque-là demeurée obscure ; plus intelligente, puisqu'au lieu d'attaquer dans le passé telles ou telles renommées poétiques, au lieu d'exhausser les unes aux dépens des autres , elle les admettait toutes , prouvait leur importance et leur utilité réciproques , et se faisait gloire de se rattacher authentiquement à chacune d'elles par quelque grand coté.

Dans les Critiques et Portraits, M. Sainte-Beuve, sans rien perdre de cette finesse de perception et d'observation dont le livre que nous quittons fournit tant de preuves, a cependant une valeur critique, en tant qu'analyse, moins grande que dans Touvrage précédent. On dirait que , fatigué de sa rude tâche de la veille , il se propose aujourdhui, comme délassement, une tâche moins difficile. Il continue bien, il est vrai , son œuvre première : les Critiques et Portraits sont bien le complément, indispensable en quelque sorte, de la Poésie au seizième siècle, puisque c'est des poètes du xvii« siècle, de ceux du xviii' etduxixe, qu'il y est question; mais, cette fois, l'auteur se trouve sur un sol défriché , sur un sol en pleine culture et qui n'exige pas , comme l'aulre , d'excessifs et assidus labeurs. Il n'y a pas, ici, à déraciner d'épineuses broussailles , à remuer en ses profondeurs un terrain rebelle \ seulement , une riante surface à entretenir dans sa fertilité. Tout au plus, de temps à autre , sur les confins du riche domaine, quelque arbuste indocile a-t-il besoin d'ôlre doucement redressé ou émondé, quelque tige penchée implore-t-elle un appui. Travail aisé, après tout, qui ne réclame pas le sacrifice exclusif des plus belles heures, et qui autorise le caprice et la rêverie.

Ce n'est donc point pour en faire un reproche à M. Sainte-Beuve, que nous constatons la décroissance de la faculté analytique dans le livre qui nous occupe; nous trouvons le fait tout naturel et tout

SAIINTE-BEUVE. 259

simple, au contraire, et nous l'expliquons. Et en même temps que nous attribuons , d'une part, à la notoriété presque publique des nouveaux sujets qu'il traite, le relâchement volontaire de M. Sainte- Beuve comme critique , d'une autre part nous cherchons dans ce même relâchement, et nous y découvrons, le germe de la poésie mélancolique, timide, individuelle, sur laquelle nous aurons tout à l'heure à nous prononcer.

Les volumes intitulés Critiques et Portraits sont, en effet, moins consacrés à juger qu'à peindre. Si le mot critique signifie bien discussion libre, désintéressée > examen impartial et rigoureux devant conclure au blâme ou à l'éloge , la critique , dans les trois volumes de M. Sainte-Beuve , est évidemment sacrifiée au portrait. Qu'il s'adresse à Pierre Corneille ou à madame de Sévigné, à Molière ou à La Fontaine , et, en des temps plus voisins, à Chateaubriand ou à Lamartime , avant tout, avant de songer à l'œuvre du poète, l'auteur s'inquiète de l'existence de l'homme. Il le prend à son berceau et le suit d'un œil attentif jusqu'à son point de halte ou jusqu'à sa tombe, s'arrètant volontiers, et de préférence, aux années épanouies de sa jeunesse, à ses premières luttes , à ses premiers trionq^hes, gloire ou amour. Lui-même, dans l'un dos portraits qu'il nous présente, il nous apprend comment il veut que soient faites, comment il rêve de faire , par conséquent , les biographies des grands hommes : larges, copieu-

260 LES i:CKîVAT\5 MODERNES.

SOS, quelquefois mêtne diffuses; telles sont ses propres expressions. M. Sainte-Beuve , nous devons en convenir, ne nient pas à son programme. Lorsqu'un épisode de quelque intérêt se rencontre dans la vie qu'il retrace , il s'étudie à l'embellir, il le développe largement , il le brode avec complaisance. Ce sont , entre tous, les événements où l'amour joue un rôle que M. Sainte-Beuve affectionne et soigne spécialement. Moins critique alors que poète, pourraitil le nier? il se met en quête d'épithètes vaporeuses, d'expressions choisies et voilées, au travers desquelles la pensée enflammée s'attiédisse , le récit profane s'épure. Et comme s'il trouvait, dans cette lutte mystérieuse de l'idée et de la parole , un danger qui le charme, il en recherche la moindre occasion : quelquefois même on pourrait lui reprocher de ne pas en déguiser assez le prétexte. Certes , nous sympathisons pleinement avec cette effusion , ou celte diffusion , si l'on veut , qui prend sa source dans la plus noble parlie du cœur et la plus saine ; mais il faut bien avouer, néanmoins, que s'il est des sujets qui l'appellent, il en est d'autres qui ne la comportent pas. On conqirend que madame de Sévigné, ou La Fontaine, ou Racine, la première, par sa qualité même de femme, par le reflet gracieux et frivole de sa renommée, par le cachet personnel de son talent ; le second , par sa bonhomie célèbre et passée en j)roverbe , par le côté nonchalamment philosophique de son caractère; le troisième, par la nalun' essenlie!-

lemcnt élégiaquc do son œuvre, se prêtent plus ou moins au goût des perquisitions morales domiciliaires , si cela se peut dire , et fournissent des thèmes nombreux à la rêverie. Mais pour Molière, mais pour Corneille, et, en général pour tous les génies de cette famille, la raison du môme procédé n'existe pas. Ce qui intéresse et attire, en de tels hommes, c'est le secret , gardé par eux, de leur fécondité et de leur puissance; inexplicables problèmes, que, pourtant, l'on ne creuse pas sans profit. Si les hardies conjectures ne conduisent point, en pareil cas, à des solutions rigoureuses et définitives, elles fortifient au moins l'intelligence , en s'éclairant Tune l'autre , et élargissent son horizon en se multipliant. Mais chercher, comme Ta essayé Tieck pour Shakespeare, une traduction de leurs aventures dans l'œuvre des poètes de premier ordre 5 mais s'é|)uiscr en lyriques hypothèses au sujet de telle ou telle particularité domestique, à l'éclaircissement de laquelle le poète en cause ni le public n'ont rien à gagner ; c'est une tâche où la curiosité peut seule trouver son compte, et qui court le risque, malgré un mérite incontestable de patience et d'applications ingénieuses, d'être médiocrement appréciée.

Puisque nous venons de prononcer le mot de curiosité, n'oublions pas que , dans un morceau consacré c'i Bayle, M. Sainte-Beuve définit la critique une curiosilé irrassasiable , et arrivons à la partie critique des Porfraif.s. Bien que, de son libre aveu,

il se propose ordinairement radmiration, dans ses jugements littéraires , M. Sainte-Beuve , cependant , a cédé quelquefois à un mouvement d'humeur, de conviction chagrine, sinon de colère ou d'injustice : quatre preuves , car elles sont assez rares pour qu'on les compte, nous en sont fournies dans les personnes de Boileau et de Jean-Baptiste Rousseau, de MM. de La Mennais et Nisard. Quelque étonnés que puissent être ces noms de se trouver réunis dans une. même phrase, nous concevons, pour trois d'entre eux au moins, le sentiment de commune antipathie qu'ils inspirent à M. Sainte-Beuve. La sécheresse pédante de Boileau, l'émotion à froid et déclamatoire de Jean- Baptiste, les préférences littéraires de M. jS isard , expliquent Irès-hien trois des cas exceptionnels dont il s'agit : quant au quatrième , confessons que nous ne nous y attendions pas. Dans une autre houche que celle de M. Sainte-Beuve, l'accusation de versatilité et d'inconséquence , adressée à M. de La Mennais à propos des Affaires de Rome, pourrait nous sembler d'une malveillance réfléchie, et nous tenterions peut-être de la combattre; venant d'un poète, c'est-à-dire d'une nature particulièrement variable, ce qui ne veut pas dire, ce qui ne veut jamais dire illogique ; venant, surtout, après les justes éloges donnés aux Paroles cVun Croyant, Taccusalion, à notre avis, n'est plus qu'un paradoxe fâcheux, llùtons-nous de prévenir une fausse interprétation de nos paroles, en reconnaissant la par-

laite convenance et la noble réserve qui caractérisent les quatres morceaux désignés. Le blâme, quelque sévère qu'il soit au fond, accompagné de si délicats ménagements , et se cachant sous une enveloppe si discrète, prouve la franchise et la courtoisie de celui qui l'exprime et honore en même temps ceux qu'il atteint.

A ces quatre exceptions près, les critiques de M. Sainte-Beuve témoignent toutes d'une inaltérable bienveillance. L'admiration et la curiosité , désormais, se disputent ses moindres pages. Que l'écrivain dont il s'occupe soit mort ou vivant, qu'il s'agisse de le réhabiliter ou de le produire, M. Sainte-Beuve est également bien disposé. Quelle joie pour lui, en révélant Oberinann, de songer aux âmes qu'attendrira infailliblement cette lecture, et qui la lui devront? Quelle joie non moins grande lorsque, découvrant le premier, quelque part, le germe d'une gloire sérieuse, il réclame l'attention de la foule, au nom d'une espérance qu'il fait partager ! Se poser ainsi en précurseur des messies poétiques, c'est, nous le savons, un rôle hasardeux, et où peuvent se trouver bien des mécomptes ; mais voilà précisément pourquoi c'est un beau rôle, et pourquoi celui qui le joue doit être remercié. Si la prévision du critique se trouve un jour en défaut, si le poète annoncé vient à démentir le prophète, qu'importe! Il vaut mieux pécher, en pareil cas, par une confiance excilante, que d'avoir à se reprocher une décourageante incré-

dulité. Ferme dans sa foi, voué à la charité poétique, résolu à une inébranlable persévérance, M. Sainte- Beuve marche donc de l'écrivain qui débute à l'écrivain oublié ou méconnu, tendant à Tun et à Tautrc une main secourable et fraternelle, conseillant celui-là, consolant celui-ci, ayant des paroles d'espoir pour les deux. Et si l'écrivain qu'il présente au public, ou celui qu'il tire d'une obscurité injuste, ou celui qu'il réhabilite, est vraiment digne d'intérêt ou d'admiration ; s'il s'appelle George Sand ou André Chénier, Sénancour ou Ballanche, c'est alors que M. Sainte-Beuve triomphe, et que ses facultés sympathiques s'exercent hardiment I Alors il élève des autels rivaux à côté des autels les plus populaires, et il convie aux fêtes de ses nouveaux cultes tous ceux qui ne regardent pas la majorité des suffrages comme Tunique preuve du génie. En général, celte tendance courageuse a des inconvénients , il ne faut |)as le nier -, l'excessive indulgence est peut-être aussi loin que la rigueur excessive du but que se propose olliciellement la critique ; on conviendra , cependant , qu'à certaines exceptions près, l'indulgence est préférable à la rigueur. Pratiqué sans discernement, le système de l'indulgence arriverait sans doute à la niaiserie ^ mais pratiqué avec soin, avec raison, avec enthousiasme, à l'exemple de M. Sainte- Beuve, il ne peut que doimcr à la critique une autorité, sinon redoutée et toute puissante , au moins toute maternelle et respectée, et son résultat certain

SAlXTE-lîliUVE. 265

sera d entretenir le public sérieux dans une disposition toujours favorable, les écrivains dans le salutaire sentiment d'une honorable émulation.

L^unique roman de M. Sainte-Beuve, J^olupfè, se lie étroitement aux livres de critique dont nous venons de parler ^ par le ton lyrique, d'abord, et surtout par la bienveillance, également sincère dans les deux œuvres , pour les nobles natures froissées ou méconnues. L'homme que nous avons \u ne reculer ni devant l'ignorance d'entêtés adversaires , ni devant la perspective d'un travail long et rude, et peut-être inutile, lorsqu'il s'est agi d'arracher à l'oubli la mémoire de Ronsard, déloyalement condamnée; et qui, en des temps plus voisins, n'a jamais hésité entre la crainte de l'impopularité et la conviction d'une injustice à réparer ou d'une justice à rendre^ nous le retrouvons, dans Volupté^ avec sa même volonté infatigable de venir en aide aux jeunes, comme aux faibles, comme aux oubliés. M. Sainte-Beuve croit, et il a raison, que les grandes individualités que voit surgir chaque siècle, celles même, plus grandes encore, qui surgissent à quelque mille ans d'intervalle, ont des sœurs cadettes, destinées par une fatalité inexorable au voile de l'obscurité. Il croit , et il a raison , que bien des germes périssent étoutîès , qui auraient pu devenir des chênes et abriter des troupeaux sous leur ombre. C'est ce qui explique pourquoi, ù la tâche qu'il s'impose de surveiller avec vigilance et de provoquer û

266 LES ÉGRIVAIi\S MODEUNES..

raccroisseinent les germes heureux qu'il rencontre, il ajoute la tâche non moins méritoire de rechercher et d'exposer à un dernier rayon du jour les fleurs penchées et pâles qui, bien que dérobées au soleil depuis leur naissance , laissent pourtant deviner sous leur éclat maladif quel ornement elles auraient pu être et quel parfum elles promettaient. Il n'est plus temps, sans doute! Elles ne profiteront pas, pour leur grâce et leur beauté, de cette chaleur tardive ; elles en auront au moins senti l'effet bienfaisant, avant de tomber : plus heureuses que bien d'autres, auxquelles même ce dédommagement si faible a manqué ou manquera ! — La différence qui existe , au point de vue que nous disons, entre les livres de critique de M. Sainte- Beuve et son roman est facile à comprendre •, c'est la différence qui existe entre un événement réel , historique , et un événement inventé. Les applications que fait M. Sainte-Beuve de sa théorie des génies empochés, avortés, peuvent être soumises à un contrôle quand elles s'adressent à des personnalités vraies, à des noms propres ; sur le terrain de l'invention, au contraire, elles échappent à toute objection puérile, maître qu'est l'auteur de créer ses personnages comme il les désire et de les |)lacer dans les conditions précises dont il a besoin. Le raisonnement, alors, n'ayant plus de prise que sur l'idée générale, c'est le vrai moment de la discussion.

Amaury, le principal personnage du roman de M. Sainte-Beuve, est un jeune homme aussi heu-

reuscment doué que possible. Son cœur, à la fois fier et tendre , ouvert aux impressions les plus graves comme aux plus douces, est plein de chaudes sympathies et de généreux élans. Elevé à la campagne, jusqu'à sa di.\-huitième année, sous Toeil d'un père prudent , sous Taile d'une mère pieuse ; ayant eu, depuis son berceau, le spectacle d'une sereine intimité fondée sur un échange perpétuel de soins et d'attentions réciproques , Amaury ne se doute pas qu'il puisse y avoir au monde des sentiments qui ne soient pas nobles et affectueux. Les livres choisis dont la lecture lui fut prescrite de bonne heure l'ont confirmé dans sa virginale pensée. Ignorant des passions mauvaises, chaste jusqu'en ses désirs les plus vagues, sensible aux douleurs qui se montrent parfois sur son passage, la possibilité d'un malheur produit par quelque vice punissable n'a jamais traversé son esprit : aussi l'aumône qu'il accorde , deniers ou prières , n'est-elle jamais amoindrie par l'accompagnement d'un blâme apparent ou caché. Sa dix-huitième année révolue, cependant, quelque chose d'étrange se passe en lui. Il est toujours aussi modeste , aussi disposé aux actions bonnes et belles; seulement, ses livres ne sont plus les inséparables compagnons de ses courses solitaires , et il se surprend souvent, le soir, poursuivant un rêve commencé le matin au fond le plus obscur de quelque forêt. A quelles visions s'attachent ses veux en larmes? Que veut-il apprendre de ce blond nuage que

son regard fixe interroge? Pourquoi son jeune front est-il paie? Pourquoi ses pieds s'arrètent-ils involontairement dans les sentiers que tapisse Iherbe la plusverle, que recouvre l'ombrage le plus épais? A qui lui adresserait toutes ces questions , Amaury ne saurait que répondre; car il est étonné lui-même, plus que personne, quand il compare son inquiétude inexplicable et son indolence présente à son calme et à sa studieuse activité d'hier. Pour prévenir la fièvre douloureuse qu'amènent à leur suite ses rêveries fréquentes et prolongées , Amaury prend le parti, comme distraction, de visiter assidûment quelques amis de sa famille , qui habitent dans le voisinage; M. deGreneuc, entre autres, chez qui l'attire la présence d'une charmante jeune fille, mademoiselle Amélie de Liniers. Près de la petite fille de M. de Greneuc, Amaury se sent heureux et respire à l'aise. Le trouble de son ame ne s'est pas dissipé ; loin de là , il a redoublé , au contraire ; mais c'est un mal plein de charmes , à présent , et dont Amaury ne demande pas à guérir. Peut-être serait-il temps pour Amaury de songer à la carrière qu'il veut suivre. La chaire , le barreau ou le champ de bataille le réclament. Son choix ne sera pas long, sans doute ; la gloire , récemment acquise par la jeunesse armée de la France, sous les ordres d'un jeune et déjà immortel capitaine, le séduira bien vite, et il suivra cette étoile, destinée, d'après quelques précoces augures, à briller un jour sur un front impé-

SAiNTE-nn VE. 209

rial. Non ! Amaury ne souhaite pas la gloire; et il ne la cherchera sous aucun drapeau , dans aucune arène. Sa seule andiition, de jour en jour plus avide et plus ardente , c'est d'aimer , c'est d'être aimé. L'amour ! voilà tout ce que le jeune homme désire de ce monde , la seule conquête qu'il rêve , le seul laurier qu'il veuille obtenir. A d'autres les émotions de la lutte et du carnage, la joie de la force , l'enivrement du triomphe ! Lui , son instinct le pousse à de plus attrayants combats, à de moins lugubres victoires. Aussi bien que le soldat , le poète a sa voie tracée-, voies différentes, mais qui mènent toutes deux à quelque but nécessaire. Amaury suivra celle où il se trouve. Il remplira cette mission sainte que Dieu lui a donnée sur la terre, la mission d'aimer. Aux pieds de quelle femme s'agenouillera-t-il ? A quelle femme demandera-t-il le secret de cette aspiration incessante de l'ame humaine vers un bonheur inconnu? Dans quels yeux lira-t-il le mot de l'énigme ? Quelles lèvres le murmureront tout bas à son oreille? Amaury hésite entre mademoiselle de Liniers et madame de Couaën, amitié plus récente et déjà rivale de la première. A laquelle de ces deux créaturcs, également, quoique dilîéremment adorables, fera-t-il le sacrifice de sa voluptueuse indécision ?

Mademoiselle Amélie de Liniers , comme toutes les jeunes filles de son âge , éprouve le besoin vague

(l'un mutuel attachement. La sympathie qui Tentralne vers Amaury est-elle réelle et profonde , et assez forte pour n'avoir jamais à craindre les écueils? Est-ce un de ces sentiments , énergiques ou tendres selon les circonstances, que rien ne peut éteindre, une fois hien allumés , que forage comme la sérénité fortifie, qui peuvent défier la perfidie des hommes et la rigueur des événements? Oui , telle est la nature du sentiment éclos dans le cœur de la jeune fille. Seulement, cette énergie dont Amélie serait capable pour défendre son amour contre le malheur, ou contre le désenchantement, ou contre l'absence, elle la devrait moins à son a me qu'à son esprit. Une fois décidée à accepter le fardeau, quelquefois plus lourd qu'on n'avait cru, et moins agréable , d'une aflection décisive, Amélie tiendrait à honneur de ne pas fléchir, et, à défaut d'une exaltation imprudente, elle puiserait du courage dans sa raison. C'est-à-dire qu'Amélie est un noble caractère, élevé et forme, ardent et intrépide , mais raisonnable avant tout. Elle pourrait se laisser aller aux rêves les plus séduisants , ouvrir son imagination aux chimères les plus douces, aux plus enivrantes espérances; mais si, pour atteindre le magique but, le devoir s'otîrait à elle comme un obstacle , elle s'arrêterait sans regret. Amélie ne comprend l'amour, elle bonheur qu'il procure, que sans tache et légitimement conquis. Elle n y cherche \)o'm[ ces irritantes jouissances dont les cœurs romanesques se montrent si

SAI\TE-BELVE. 271

avides. L'agitation, la souffrance , la lutte, ne lui semblent pas les indispensables conditions d'un durable attachement; prête à les accepter, si elles s'offraient comme devoirs à remplir, elle les jugerait inutiles et les repousserait comme volontaires épreuves. Fondé sur la confiance et sur l'estime, tolérant sans faiblesse , ardent sans puérilité , dévoué sans apparat, généreux, patient et sincère; voilà comment Amélie se figure l'amour. Aussi Amélie aimet-elle plutôt son époux futur, dans Amaury, que le jeune homme pâle et mélancolique. Elle écoute ses confidences brûlantes et le conseille, parce que, dans l'avenir où ils plongent ensemble, elle crjiit voir leurs deux destinées réunies. Elle n'accepte visà-vis d'Amaury, avant l'heure, le rôle d'amie indulgente et mystérieuse, qu'en attendant celui de compagne fidèle et avouée.

Madame de Couaën , d'une organisation plus délicate et plus frêle qu'Amélie, et, par contre-coup, d'une sensibilité plus expansive , ne se sent pas attirée vers Amaury par des motifs aussi scrupuleux. Non qu'elle se rende compte du sympathique entraînement contre lequel elle n'essaie pas de résistance; madame de Couaën n'est jamais parvenue à s'expliquer, ne l'ayant pas cherché même , l'énigme cachée au fond de son cœur. Epouse dévouée et adorée d'un homme que l'âge et la douleur recommandent, mère de tout jeunes enfants auxquels ses soins les plus attentifs sont nécessaires, elle ne se ferait pas à

272 Lrs ÉcnivAixs modernes.

ridéo (le trahir r(^soluinonl les devoirs que lui impose son double litre. Doutant de ses forces , elle fuirait au moins le danger. Si , dès Torigine de ses relations avec Amaury, madame de Couaën ne se fût pas cru sûre d'elle-même; si sa chaste intimité avec le jeune homme lui eût inspiré la moindre crainte, elle aurait courageusement dénoué, tout d'abord, le nœud facile encore qui ne céderait qu'à une rupture violente, plus tard. Mais, trop confjante en la solidité de ses principes , elle a manqué de prudence. Elle s'est trop avancée sur le sein mobile du lac dormant, voyant le ciel, au lieu de l'abîme , sous les flots joyeux , abusée par la perfide transparence. Et maintenant que le jour tombe, et que les flots, d(>venus noirs, résistent à la rame défaillante; maintenant, à mesure que le péril se montre, voilà le rivage qui s'efface à l'horizon. Eh bien ! même à cette heure suprême, madame de Couaën ne croit pas à l'abîme', ou , si elle y croit , elle le brave et ne regrette pas le port lointain. Ce rivage, d'où partent pour elle tant de bénédictions, et où elle a planté tant de précieuses espérances, elle ne le perd pas du regard ; elle le devine et le sent sous l'ombre-, elle envoie vers lui, comme une étoile protectrice, le plus pur rayon de ses yeux; elle confie pour lui, à la brise émue, les plus mélodieux accents de ses lèvres; mais elle ne voudrait pas avoir à lui sacrifier les flols. C'est-à-dire qu'à madame de Couaën . ame aussi arden'e (\w

SAIÎVTE-BErVE. 273

droite cl pure, le sentiment tranquille ne suffît pas. Il lui faut le devoir à remplir et Témotion à éprouver, tout ensemble; la raison et Tenthousiasme à concilier. Exaltéejusqu'en ses transports les plus légitimes , fagitation pour elle est un besoin. Au calme le plus assuré, elle préfère instinctivement la lutte incertaine, au sommeil la veillée dévorante , à la sécurité Tinquiétude. La véritable atmosphère de madame de Couaën , la seule où elle puisse vivre, cVsl la passion.

Madame de R., autre femme que nous verrons bientôt disputer le cœur dAmaury à ses inclinations premières, ressemble aussi peu à ses deux rivales qu'Amélie à madame de Couaën. Étrangère au sentiment d'une exaltation irréfléchie comme à celui d'une tendresse raisonnée et constante, madame de R. ne saurait aimer sérieusement , ni s'attacher. Plus préoccupée de plaire à Toeil qui la voit que de charmer l'oreille qui l'écoute, elle s'applaudit des triomphes de sa beauté. Coquette, hautaine et frivole , elle ambitionne les hommages , et aspire surtout aux succès où il s'agit de concurrence, dans l'unique but de satisfaire sa vanité. Aussi est-elle entourée et courtisée, plus que bien d'autres, par ces hommes indolents ou avides , auxquels un coup d'œil paraît une avance, le geste le plus simple une promesse , et qui passent leur vie à poursuivre des aventures dont l'apparente facilité les tente, maisqu'ils parviennent raremt^nt à m^ner à bout. Non que ma-

Page 1