‹ Les écrivains modernes de la FranceChapitre 15 sur 24 · LES ÉCRIVAINS M0DER1\ES · texte numérisé non relu

LES ÉCRIVAINS M0DER1\ES

(lame de R. fasse profession d'une rigidité inviolable : elle nVst pas tout à fait insensible, certes, aux galanteries délicates et spirituelles; elle se laisserait peut-être attendrir, si elle rencontrait une alfection vraiment sincère -, seulement , avec le don de sa personne, il ne faudrait pas exiger celui de son cœur. II faudrait la remercier à mains jointes , se soumettre , en signe de reconnaissance , aux épreuves les plus dilTiciles , s'agenouiller devant ses moindres caprices, et, sans être aimé d'elle, ne pas se lasser de l'aimer. Pour reconnaître dignement la grandeur de ce qu'elle appellerait un sacrifice , il faudrait se résigner au métier d'esclave, s'estimer heureux d'avoir excité une complaisante indifférence , et donner tout empire sur soi. C'est-à-dire que madame de R. n'est pas faite pour une de ces liaisons durables , qui , nées d'un rapprochement subit de vœux et d'espérances , s'entretiennent par un mutuel renoncement à toute exigence importune, par un minutieux échange de tendres procédés. Madame de R. doit être rangée parmi ces femmes qui , leurs charmes livrés , ne comprennent pas que Ton ait autre chose à exiger d'elles. Aimer, pour de pareilles femmes , signifie tout simplement avoir une faiblesse , calculée ou i nvolontaire , mais qui n'engage à rien : un amant, à leurs yeux, ressemble fort à un éventail que la main distraite, après avoir joué avec lui, laisse tomber à terre. Les idées de madame de R. ne sont pas autres, sur cette question. L'amour lui

SAINTE-BELVL. 275

semble une distraction , ou un luxe , dont il conviendrait aux femmes de se passer, par prudence, mais où, en tout cas, elles doivent chercher leur avantage. Le cœur n'a rien à faire, on le voit , dans l'affection ainsi comprise; l'esprit même n'a qu'un rôle inférieur à y jouer.

Amaury hésite d'abord entre madame de Couaën et Amélie. La jeune fille le séduit par sa simplicité touchante, par la naïve candeur du sentiment dont elle ne lui fait pas mystère. Il est épris d'elle près d'elle. Il se dit qu'il s'estimerait heureux d'unir sa destinée à celle de cette enfant chez qui la raison précoce le dispute à la bonté : il n'aurait pas, ainsi , à quitter le frais asile de ses premières atmées ; le berceau de ses rêves , de ses illusions , de son amour, lui servirait un jour de tombe sainte , où il arriverait sans fatigue et sans effroi. Malheureusement , quand il est près de madame de Couaën, l'image d'Amélie s'efface de sa mémoire ; ou si parfois elle paraît , c'est à travers un nuage derrière lequel elle reste indécise et inanimè(^, et alors, la comparaison qu'essaie Amaury tourne toujours au désavantage de l'amie absente. Oui, Amélie est un ange digne d'un dévouement sans réserve 5 oui , c'est une ame parfumée dont toutes les émanations sont chastes et pures, et dans laquelle il y aurait à la fois bonheur et gloire à se confondre j mais c'est précisément cette perfection céleste qui refroidit Amaury. Le sentiment qu'il éprouve pour la jeune fille procède plutôt du res-

276 LES ÉCRIVAINS MODEU.XES.

pect que de la sympathie. Pour madame de Gouaën, son admiration nVst pas moindre, mais d'une nature toute différenle; il y entre plus de fougue et d'ivresse : admiration qui se prend au corps en même temps qu'à l'ame de la personne préférée , qui tient de la convoitise et de l'adoration. Séparé d'Amélie, il demeurerait fidèle à son souvenir, il la reverrait en pensée , et , sans se féliciter de la distance , il trouverait peut-être un plus grand charme à Taimer de loin. Séparé de madame de Gouaën, il ne saurait vivre ; car ce qu'il aime en madame de Gouaën , ce n'est pas seulement l'indulgence affectueuse, la disposition rêveuse des idées et leur analogie avec les siennes, c'est encore le son de la voix, l'éclair jaillissant delà prunelle, la démarche penchée, le mélancolique sourire, la pâleur du front, le poids léger du bras pendant les promenades au bord delà mer. Amélie deviendrait demain l'épouse d'un autre, qu'Amaury n'aurait pas pour elle une affection moins tendre. De madame de Gouaën, au contraire , la [dus futile parole , le geste le plus indifférent adressé â tout autre que lui , le plongent dans une douleur noire et mortelle; il est jaloux d'un regard dirigé vers l'époux, d'un baiser sur la blonde chevelure des enfants. La lutte ne saurait donc , entre les deux sentiments qui se divisent son cœur, être longue ni sérieuse. 11 se décide bientôt, en effet; et, ne s'imjuielant pas de savoir si , sous son voile de pudeur et de (ierlé, Amélie no cache pas une ingué-

rissable blessure , il Fabandonne, avec de lâches et menteuses promesses , pour madame de Couaën. Au redoublement de son journalier supplice, à Fimpatience croissante de ses désirs , au tumulte de ses pensées , il ne tarde pas à comprendre , toutefois , que l'amour incomplètement partagé est un mal sans remède , et que , par conséquent , la sagesse ordonne de s'éloigner.

Venu à Paris, il demande en vain à l'élude Toubli des rêveries qui l'assiègent. C'est alors que, désespérant d'être jamais aimé comme il avait souhaité de l'être, il cherche dans la brutale satisfaction des sens l'apaisement de la soif dont son ame est dévorée. Inutile tentative ! La volupté de la chair n'a rien à démêler avec l'intelligence, si ce n'est pour la ternir et la réduire. Amaury éprouve que le plaisir, puisé aux sources corrompues, loin de satisfaire les désirs de l'esprit, les irrite, les déchaîne, les envenime, en même temps qu'il augmente la fièvre du corps. Madame de R. lui apparaissant en ce moment de crise douloureuse, Amaury se met à l'aimer avec toute la fougue avide et inquiète d'un homme déjà repoussé et que gagnent le découragement et la lassitude. Près d'Amélie et de madame de Couaén, il a rencontré des obstacles ; l'une, abritée sous sa virginale innocence, l'autre, protégée par la sainteté de la famille , elles ont résisté à ses attaques , ou plutôt elles n'ont pas eu même la peine de la résistance , car, plus timide qu'elles, il a deux fois quitté la

278 LES ÉCRIVAIINS MODERNES.

partie le preoiier. Mais rien de pareil, à celte heure. Madame de R. n'a, pour se défendre, ni la pudeur toujours respectable d'une jeune fille, ni les raisons si puissantes que fournissent le mariage et la maternité. Épouse demeurée stérile, et vivant seule depuis quelques années, madame de R. pourra se donner à lui sans remords et sans crainte. Et d'ailleurs Amaury, d'autant plus hardi aujourd'hui qu'il a été plus déçu dans ses espérances , aigri par le souvenir du passé, ne reculerait pas devant l'idée d exiger quelque éclatant sacrifice. Ses illusions, cependant, s'évanouissent une troisième et dernière fois. Habile et clairvoyante, grâce à ses habitudes de coquetterie, madame de R. devine bien vite ce que veut d'elle fimpatient jeune homme. Elle comprend que l'amour qu'elle inspire n'est, au fond, qu'un sentiment décolère secrète contre une autre femme 5 elle se refuse donc, sans explication aucune, à èlre l'instrument dune vengeance dont elle est blessée plutôt qu'honorée. Rentré en lui-même, après une lutte acharnée contre les répugnances, inexplicables pour lui, de madame de R., épuisé d'ailleurs par les excès auxquels l'avaient poussé de nouveau ses sens en révolte, Amaury linit par se résigner. Retiré à temps encore du tournojant abîme où le précipitait la débauche , il remercie Dieu et se fait prêtre, ï/amour qu'il n'a pas trouvé sur la terre, il le demande au ciel.

La cause du désappointement d' Amaury , M . Sainte-

Beuve l'a écrite en lettres capitales sur la première page de son livre, c'est la Volupté. C'est pour avoir trop écouté en lui les gémissements de la matière qu'Amaury s'est égaré. S'il n'avait aspiré qu'aux joies de l'ame, il eût pu être heureux prés d'Amélie, puisqu'il dépendait de lui de choisir la jeune fdle pour compagne ; projet déjà même formé, et dont la connaissance de madame de Couaën empêcha seule l'exécution. Amaury aima en madame de Couaën non-seulement la créature idéale , mais encore la créature charnelle; il l'adora et la désira tout ensemble ; et son désir, heurté, contrarié par les choses, s'irrita en raison de la gravité des empêchements. Voilà pourquoi Amélie , proie facile vers laquelle il n'y avait que les mains à tendre, fut honteusement sacrifiée. Ce premier triomphe obtenu , les sens devaient travailler à assurer leur empire , et ils y parvinrent en effet. Ce fut, le cerveau obscurci de plus en plus par la fumée des ardeurs mortelles, qu'Amaury descendit enfin du désir tempéré et épuré au désir brutal , de madame de Couaën à madame de R., guidé par la débauche. Aussi cette troisième et dernière affection, qui, conservant quelque chose de la première, eût pu être un port, aride mais sûr, pour les espérances naufragées d'Amaury , ne fûtelle pour lui qu'un écueil perfide, où son corps et son ame déchirés tour à tour l'un par l'autre, achevèrent de se briser confusément.

Mais l'amour n'est pas le seul but de l'ambition

humaine. C'est le but que se proposent les cœurs timides et tendres; il en est un autre, toutefois, la gloire, que se proposent les cœurs plus forts et plus fiers. M. Sainte-Beuve , pour rendre son œuvre complète, devait donc, après avoir montré un exemple d'avortement dans l'amour , en agir de môme pour la gloire. Ainsi a-t-il fait en créant M. de Couaën. Ne pouvant, sans nuire à Tunité de sa donnée principale, dérouler toutes les phases de cette autre existence orageuse, M. Sainte-Beuve a pris le parti très-sage de la faire apparaître vaguement, tout au fond du livre, comme derrière une brume transparente un navire échoué 5 ou bien encore, comme une vieille tour se dessinant haute et sombre sur les blancs nuages du couchant. Présentée de la sorte, la solennelle figure de M. de Couaën sert de fond nécessaire et magnifique à la scène qui se déroule riante et gracieuse d'abord, puis, d'instants en instants, plus terne et plus pâle, jusqu'à ce qu'elle s'efface au loin sous la grande ombre qui règne à l'horizon. Quand nous voyons M. de Couaën, ses cheveux sont blanchis et rares, son front est sillonné de rides sévères, sa paupière appesantie ne laisse plus échapper que de lourds éclairs. On demeure frappé à son aspect , ainsi que devant le squelette d'un monument ravagé par les flammes et d'où , le foyer de l'incendie n'élant pas éteint encore, s'élèvent de temps à autre quelques rougeAtres tourbillons. M. de Couaën, on le devine.

a lutlé de bonne heure contre la vie et contre les hommes. Sachant sa force, il lui a cherché une issue ; mais des écluses de bronze, et infranchissables, se sont levées de toutes parts et l'ont comprimée. M. de Couaën, comme la mer creuse le rocher qui l'arrête, a essayé patiemment de briser les obstacles; il a dépensé ses années les plus belles à cette rude tâche, et il s'y est usé lui-même inutilement. Et maintenant, puissant encore, quoique aflaihii , décourage plutôt que vaincu, il suit d'un regard jaloux et inmiobile les rivaux qui, plus favorisés par la fortune, ont eu, dès leurs premiers pas, limmense carrière ouverte, et ont pu, dans toute leur fougue et leur jeunesse, s'élancer d'abord. Un surtout, le plus illustre, celui qui devance de si loin tous les autres , celui dont le front vainqueur a gagné le diadème ! c'est celui-là que ne lâche pas l'œil irrité de M. de Couaën. Car M. de Couaën n'a pas seulement, contre Napoléon, cette haine involontaire que l'on éprouve contre un rival dont la victoire n'est due quà un heureux hasard 5 il le hait encore comme l'accapareur insatiable de l'attention et des applaudissements du siècle. Pas de glaive de Pompée à faire briller courageusement vis-à-vis de ce César vêtu de pourpre ; tout au plus le poignard assassin de Brulus! Et pourtant, M. de Couaën pense que cet homme , demi-dieu pour la foule aveugle, ne doit son apothéose qu'à la hauteur du faite où il est placé. De la base obscure et enterrée autour de laquelle il se promène, M. de

Couaën, ainsi qu'un lion en cage, observe le moindre mouvement du héros. A Tinstant même où la mullitude ébahie, ne Tapercevant plus qu'à peine, envoie vers l'aigle audacieux ses acclamations les plus bruyantes, M. de Couaën le voit qui tremble et redescend. La seule consolation de M. de Couaën, désormais, c'est donc de prévoir et d'annoncer, minute par minute, la déchéance qu'il a remarquée; tout en se disant dans sa conscience (]ue, visité par Toccasion, aidé au lieu d'être entravé par elle, il eût trouvé le moyen , en s'assurant contre toute chute, de monter plus haut que son rival maladroit.

Sans élever aucun doute sur la valeur absolue de M. de Couaën , il est permis de croire, d'après les vues politiques par lui exposées, qu'il s'abuse quelque peu sur la puissance des hommes de génie. Il semble penser qu'à tous les moments donnés , et en dépit des tendances générales d'une époque, il est possible d'imposer une idée au monde, de le pousser à volonté dans telle ou telle direction. C'est là une erreur grave. Un homme, quelque fort qu'il soit, ne saurait être plus fort que l'Humanilé. On peut affirmer, au contraire, que Tautorité du génie est toujours, et nécessairement, une conséquence de la sympathie qu'il trouve dans le plus grand nombre. Mais cette question est ici secondaire; car, qui sait si M. de Couaën , placé dans des conditions plus favorables, n'eût pas pensé autrement? Qui peut assurer que le système de résistance dont il fait sa chi-

mère n'est pas le IVuit de sa haine pour une société où il étouffe? Ce qu'il importe crétablir, au sujet de M. deCouaëu, c'est donc simplement ceci : que la société ne s'est pas prêtée au développement de ses facultés éminentes , et qu'elle n'est pas organisée de façon à satisfaire compléiement aux lois de la raison et de la justice, puisqu'au lieu d'offrir à tous les esprits élevés des chances égales , soumises à la seule influence du mérite , elle fait de l'amour et de la gloire une léritable loterie. Que résul(e-l-il de là? que les hommes les plus forts arrivent , après un certain temps de luttes pénibles et d'angoisses, à l'égoïsme calculé et résolu. Où prend sa source le penchant d'Amaury pour la volupté, si ce n'est dans l'égoïsme? Amaury rencontre, entre la femme qu'il veut aimer et lui , une barrière insurmontable , le mariage; cette femme est la propriété d'un homme. Au moins si cet homme méritait , par l'ardeur exclusive de sa passion, l'exclusive possession de cette femme! Mais non! Epoux constaté et reconnu, cet homme a pour unique avantage sur Amaury un droit de priorité, droit que l'accomplissement de certaines démarches ont rendu à jamais légitime, et contre lequel aucune puissance au monde ne saurait ouvertement prévaloir. En voyant l'amour, regardé jusqu'alors comme quelque chose de sacré, devenir ainsi une espèce de monopole légal , Amaury peut-il ne pas s'indigner et se plaindre? et n'est-il pas évident que de l'indignation au mépris , en une ques-

284 LES ÉCRIVAINS MODERîSES.

tion pareille, il n'y a qu'un pas? Or, le simple fait de ce mépris., avant même qu'il aille jusqu à la ré- Yolle , constitue déjà légoïsme. D'un autre côté, M. Sainte-Beuve nous ayant montre M. de Couacn irrésistiblement poussé au même but , sur le chemin delà gloire , ne sommes-nous pas admis à conclure, que l'intention expresse de l'auteur a été de montrer les dangereuses conséquences de l'égoïsme et d'en flétrir les causes directes, dans Volupté ?

Après avoir dégagé la pensée philosophique du livre de M. Sainte-Beuve , nous devons appeler l'attention sur le mérite plastique de ce livre; car, pour la forme, à notre avis, il est aussi digne d'éloges que pour le fond. Non que Volupté se distingue par la distribution habile des scènes et des épisodes, par l'art de préparer des effets inattendus, oud'exciler une curiosité et des émotions symétriquement progressives \ loin de là , rien n'est moins composé en vue de réaliser l'intérêt dramatique proprement dit. L'intérêt, dans Volupté , ne résulte que du développement des caractères, de la simplicité touchante des détails, de la vérité des passions qui se heurtent ; on n'y sent pas le moins du monde le métier ; et il faut convenir que c'est là une qualité réelle, pour une œuvre qui vise plus à loucher le cœur qu'à troubler l'esprit. L'action, déroulée lentement et logiquement, ne viole jamais les lois psychologiques auxquelles elle est soumise -, elle n'a pas cette rapidité factice que l'accumulation des

événements donne à une intrigue , et elle y gagne d'arriver avec une solennité plus grave et moins bruyante au dénouement préparé. Quant aux scènes, sans être liées ensemble de façon à ce que la dernière lue soit toujours la plus saisissante, elles se complètent les unes par les autres, elles se succèdent, sinon dramatiquement, au moins logiquement, nous le répétons; et voilà pourquoi elles sont toutes presque également belles, isolées ou réunies. Ce qu'il faut admirer encore, dans l'exécution du livre de M. Sainte-Beuve, c'est l'adresse rare avec laquelle l'auteur , employant à dessein la forme" confidentielle, a su développer, entre les intervalles du récit, les innombrables thèmes poétiques que fournissait le vaste sujet; si bien qu'il est impossible d'imaginer un livre plus rempli , et qui réclame , par conséquent , du lecteur , une attention plus persévérante. Peut-être même est-ce là le motif unique et véritable du peu de popularité que Volupc a obtenu. Quoi qu'il en soit de celte simple conjecture, il est certain que Volupté^ précisément à cause de ces qualités particulières , défie le dédain et l'indifférence. Courant les chances de son radicalisme poétique, ce beau livre ne peut exciter que l'antipathie ou l'engouement.

Il ne faut pas oublier, en abordant Joseph Delorine et les Coiisolations ^ que ces deux recueils lyriques précédèrent Vohiplè. Nous avons dit, à propos des Pnrfrai/s hUêraires , que la seconde manière

critique de M. Sainte-Beuve contenait en germe la poésie rêveuse sur laquelle nous aurions à nous prononcer-, ici, nous ferons observer que cette poésie.^ particulièrement dans ses débuts , dans Joseph Delorme , prouve très-victorieusement la parenté des deux œuvres, par sa fidélité aux tendances de l'origine indiquée. En effet , il y a dans Joseph Delorme, outre la préoccupation idéale que nous aurons à signaler tout à l'heure, une évidente préoccupation de la réalité , c'est-à-dire de la forme considérée en elle-même, qui tranche la question tout à fait dans notre sens. Le poète, inventeur et critique tout ensemble, ne s'inquiète pas seulement, on le voit , de la pensée quil veut rendre , mais encore de la façon dont il la rendra. C'est à la rime, cette fée volage, comme il l'appelle lui-même, qu'il brûle d'abord son chaste encens. Puis, à chaque élégie, c'est un rhythme dilTérent dont il essaie. Sous sa plume, la slance subit autant de métamorphoses que l'idée; depuis le vers de six pieds jusqu'à l'alexandrin, elle prend tous les tons, toutes les allures. Les strophes les plus opposées se disputant chaque page du volume, il en résulte que chaque inspiration coule dans un moule nouveau. Amoureux de Tari plastique , et poussé par ce goût de la réhabilitation que nous avons constaté en lui , M. Sainte-Beuve devait tenter, ainsi qu'il le fit, le rajeunissement du sonnet , celte charmante et gracieuse forme vainement protégée par Boileau. M. Sainte-Beuve, pré-

chant par l'exemple, fut plus heureux que l'auteur de VArt poétique. Gardons-nous, néanmoins, d'accorder une trop grande importance à la valeur purement matérielle des vers de M. Sainte-Beuve. Si le poète s'était borné, sur les traces de M. Victor Hugo, à élargir le cercle du vocabulaire lyrique, à étendre les conquêtes de la strophe, nous aurions , sans doute, à le féliciter des résultats obtenus ; mais, outre que nous lui dénierions l'honneur de l'initiative, nous le plaindrions de n'avoir travaillé à créer un instrument sonore que pour faire comprendre toute l'incalculable distance qui sépare l'ouvrier en musique du musicien. Heureusement il n'en est rien , disons-le à la gloire du poète. M. Sainte-Beuve, tout en se soumettant aux lois d'un rigoureux mécanisme, a compris que, si savant et ingénieux qu'on le suppose, le mécanisme du vers ne constitue pas seul la poésie ; et il a tendu de toutes ses forces à l'union féconde du rhythme et de la pensée.

Les Poésies de Josejyh Delorme sont consacrées à la peinture de sentiments personnels. Sous un transparent pseudonyme, le poète se montre à nous comme un jeune frère de Werther et de Childe-Harold. Sans être arrivé encore au désabusemcnt , ainsi que ses deux aînés \ sans avoir gagné, par la pratique de la vie, la mélancolie inguérissable de lun et le désespoir de l'autre, il est cependant porté par instinct à une vague tristesse. Au fond de ses inspirations les plus douces se cache toujours , retranchée

288 LLS ÉCRIVAINS MODERNES.

en vain derrière le calme apparent du langage, quelque sombre et accablante idée. Sa rêverie, si paisible et nonchalante qu'elle paraisse d'abord , semblable à ces eaux limpides à leur source et insensiblement noircies en coulant, ne tarde pas à s'altérer, à se corrompre. Partant de ce point qu'une affliction sourde et inexplicable le ronge, il traduit ses secrets tourments en naïves confidences ; il se plaint à ceux qu'une disposition desprit toute pareille rend indulgents et attentifs. Est-il au bal , près dune femme autrefois aimée, absente depuis, et qu'il retrouve, il ne cherchera pas à rallumer la flamme éteinte ; il parlera du bonheur qui aurait pu être , et qui, passé le moment propice, ne sera jamais. Ou bien , près d'une belle jeune fille que la valse met entre ses bras pour un instant, fugitive conquête ! loin de savourer le rapide plaisir qu'il désirait peut-être ardemment la veille, il devancera 1 heure de la séparation forcée, il se dira que cette minute si enivrante approche du terme -, et ainsi, la joie qu'il s'était promise, il l'empoisonnera par ses regrets anticipés. Et de môme, l'amour partagé, au lieu d'accroître ses désirs,'ne fera tout au plus que les satisfaire ; et dès avant le second rendez-vous, déjà infidèle, il pleurera sur la mobilité des passions. Dans les vers adressés pur le poète à ses amis, c'est encore une propension marquée aux réflexions décourageantes. C'est pour leur dire ([ue bientôt, peut-être, la mort se glissera entre eux sans qu'ils se puissent défcndic d'elle, ni de l'oubli qui

SAIMTE-BELVE. 289

la suivra; ou bien qu'ils doivent se tenir en garde contre les émotions brûlantes, qui n'amollissent le cœur que pour le consumer plus vite-, ou quelque autre aussi lugubre avertissement. Où toute cette amertume s'épanche à (lots plus abondants encore, c'est dans les plaintes que le poète se chante à lui-môme, pour ainsi dire, le soir, au penchant des collines, en laissant flotter sa pensée entre les souvenirs d'un passé stérile et les rêves d'un avenir sans but. C'est alors qu'évoquant le fantôme de ses illusions mortes, songcantà l'amour, dontil n'a connu que le côté périssable, interrogeant le gazon qui recouvre tant de restes chéris, il arrive à trouver sa solitude plus pesante , et à se demander si , n'ayant pas même en perspective l'occasion de quelque dévouement éclatant, de quelque glorieux sacrifice, il ne serait pas mieux pour lui de mourir. Le suicide apparaît alors au poète comme l'unique remède à son douloureux ennui.

Dans les Consolations, l'inspiration de M. Sainte- Beuve s'est transformée, en quelque sorte; c'est-àdire qu'elle ne procède plus, comme dans U^s Poésies de Joseph Delorme , de la seule tristesse, du seul découragement, mais aussi, et particulièrement, ainsi que le titre du nouveau recueil l'indique, du désir qu'a le poète d'être consolé. Hier, le poète souriait à la mort et l'appelait t^ son aide, et il importe de remarquer qu'au milieu doses élégies éploréesl'idée deDieu n'apparaissait pas; aujourd'hui, grâce à l'iniluence de

290 LES ÉCUIVA1\S MODERNES.

Lamartine, et il avoue le fait dans une des plus belles pièces du volume, le poète essaie de lutter contre le désespoir envahissant qui le conduisait au suicide ^ il lève son regard vers le ciel. De même qu'hier tous ses chants se terminaient par Texpression dune langueur mortelle, de même aujourd'hui ils ont l'espérance et la prière pour perpétuelle conclusion. Les réflexions mondaines et frivoles, où, au lieu de joie, il puisait un désenchantement précoce ; les afl'ections passagères , les rêves irritants , les contemplations muettes et stériles: autant de sources mauvaises que le poète oublie maintenant. L'amour n'intervient plus dans ses rêveries que sous une enveloppe chaste et sainte, et accompagné plutôt de regrets que de désirs. C'est une chimère évanouie, à laquelle il ne s'attache plus que pour regretter le temps perdu à sa poursuite, ou tout au moins pour se reprocher de Farbir souillée. Après Dieu , auquel il rapporte à présent ses moindres pensées, l'amitié est désormais son refuge. Soit qu'il médite encore sur rinconstanceducœur, ou sur Toubli, ou sur Tinutilité de la gloire humaine ^ soit qu'il se propose des thèmes plus riants, comme , par exemple , le bonheur de vivre, entouré d'êtres choisis , en quelque humble asile, il s'adresse toujours à un ami , qu'il consulte et conseille tout ensemble, et toujours il finit par se placer avec lui sous l'aile de Dieu. Il y a mieux : les Consolations ne sont pas un progrès sur les Poésies de Joseph Delormo. seulement au point de vue religieux et plastique, mais encore

SAIME-BEUVE. 291

en ce sens qu'elles ont perdu quelque chose de la personnalité trop absolue qui caractérisait Tceuvre précédente. Le poète continue de prendre le moi pour point de départ, il est vrai, mais il n'y demeure pas strictement enfermé comme tout à l'heure ; il marche à des conséquences en même temps plus hautes et plus générales; il est moins égoïste, autrement dit plus humain. L'apaisement qu'il trouve pour luimême , il s'efforce de le communiquer aux autres. C'est à toutes les âmes souffrantes que s'adressent les Consolations.

S'autorisant de nous ne savons trop quelle analogie apparente, on a voulu voir dans Wordsworth l'inspirateur de la poésie confidentielle, familière, intime , qu'a révélée à la France M. Sainte-Beuve. A notre avis, rien n'est moins acceptable que cette proposition, dont le but visible est de rabaisser M. Sainte- Beuve au profit de Wordsworth. Non, l'auteur des Ballades lyriques n'a pas engendré les Poésies de Joseph Delonne, ni les Consolations; pas plus qu'il n'a engendré les œuvres de Lamartine. Et même, à bien voir les choses, la parenté des Ballades lyriques et des Méditations serait une supposition moins déraisonnable que la première; car il serait peut-être facile, quelques paradoxes aidant, de l'appuyer sur l'évidente conformité de sympathies qui unit le chef de l'école lakisle à l'auteur du Lac et ATschia. Wordsworth, il est bon de ne pas l'ignorer, s'inspire des scènes de la vie pastorale ; les champs , les

ruisseaux et les montagnes, la nature en un mot, voilà le livre qu'il étudie. M. Sainte-Beuve, tout au rebours, s'inspire de la vie intérieure, secrète, cachée. Les oiseaux timides, les petites fleurs jaunes et blanches qui éniaillent la plaine, les feuilles desséchées que le vent emporte, tels sont les sujets charmants, mais vulgaires, à la peinture desquels le poète anglais consacre sa plume; tandis que M. Sainte- Beuve est sollicité à l'expansion de ses sentiments poétiques uniquement par quelque accident du foyer, par quelque événement tout à fait privé , une parole entendue ou lue, la visite d'un ami, ou le reflet sur un livre dun rayon du soleil couchant. Certes, c'est là suflisamment convenir que nous apercevons chez M. Sainte-Beuve , ainsi que chez AVordsworth, une tendance irrécusable à la simplicité, au naturel ; seulement , cette tendance, commune aux deux poètes, nous parait établir entre eux une ressemblance trop vague pour qu'il soit permis d'assimiler leurs travaux. La mL;se champêtre el la muse domestique peuvent être sœurs, dans l'acception la moins littérale, la moins précise du mol; mais la seconde ne saurait être fille de la première, quoi qu'on puisse dire. Une fois admis que M. Sainte-Beuve est issu de AVordsworth, il n'y aurait plus de raison pour ne pas trouver qu'il imite Kirke White ou Coleridge; car, si l'auteur des Poésies de Joseph Delorme se rapproche, par la simplicité du ton, de l'auteur des Ballades Iijnqiies, il ne se rapproche pas moins, tour à tour,

de Coleridge et de Kiike While par la mélancolie tendre ou passionnée.

Au reste, insister davantage sur une telle question, si facile à résoudre, serait évidemment lui donner beaucoup plus d'importance qu'elle n'en mérite. Les thèses de ce genre, quand la mauvaise foi les exploite , ne valent pas Thonneur d'une minutieuse discussion ; un démenti rapidement motivé est la meilleure réponse à une insinuation perfide. Rentrant donc dans notre sujet, nous ferons observer que la poésie coniidentielle appartient en propre, chez nous , par droit d'invention , à M. Sainte-Beuve. Depuis lui, d'autres poètes, déjà célèbres, n'ont pas dédaigné de conduire leurs muses dans la voie nouvelle el rivale ; mais cette circonstance , loin d'atténuer le mérite de la découverte, n'est qu'une preuve de sympathie , un éclatant hommage rendu. Nous avons signalé trop franchement la double influence exercée sur M. Sainte-Beuve par MM. Victor Hugo et de Lamartine, pour pouvoir, sans injustice, hésiter à dire que M. Sainte-Beuve est quitte aujourd'hui envers ses illustres rivaux. Si les Consolations, jusqu'à un certain point, sont redevables aux Méditations, comme, antérieurement, les Poésies deJosepJi Delorme le furent aux Odes et Ballades ou aux Orientales, il est constant , en retour, que Joseph Delorme et les Consolations ont quelque chose à revendiquer du succès de Jocelyn et des Feuilles d'' automne. L'afTmité, ici, est autrement manifeste, au-

trement directe, qu'entre les Ballades lyriques '^i les Consolations.

Une remarque très-curieuse à faire sur les deux recueils dont nous venons de nous occuper, c'est que, pris tous deux ensemble, embrassés d'un seul regard , examinés comme un même livre en deux volumes , ils ne sont pas sans de nombreuses et frappantes analogies avec Volupté. Dans l'œuvre en vers , ainsi que dans l'œuvre en prose , lés personnifications qu'admet le roman exceptées , on distingue très-bien le développement d'une passion ardente, comprimée et refoulée, et marchant, à travers des tortures et des larmes tout intérieures, à une fatale conclusion. Et c'est surtout par la conclusion que les deux œuvres prêtent à une comparaison spéciale , puisque Amaury et le poète, après des souffrances plus ou moins multipliées, et plus ou moins analogues , arrivent tous deux à un but identique : la foi chrétienne et le complet renoncement. Nous n'avons négligé de blâmer la nature de ce dénouement , à propos de Volupté, que parce que nous savions devoir en retrouver ici une occasion plus solennelle , en quelque sorte , par le fait même de la récidive. Cependant , en condamnant la tendance amollissante proposée en exemple, et à deux reprises, par M. Sainte-Beuve; en désapprouvant sans réserve le système d'une résignation absolue , d'une abnégation puérile , indiqué comme remède aux âmes blessées ou déviées; en allirmant que l'inac-

SAT\TE-BEUVF.. 295

lion , dans un temps de lutte comme le nôtre , si pieuse et terrestrement désintéressée qu'elle soit , loin de mériter les applaudissements de la foule , ne peut exciter que son mépris ou son dédain , nous nous félicitons d'avoir à ajouter que M. Sainte- Beuve, justifiant ainsi lui-même nos reproches, a compris la nécessité pour la poésie de se placer à un point de vue plus philosophique et plus nouveau. Les Consolations, sans doute, humainement parlant, étaient supérieures aux Poésies de Joseph Delonne. Toutefois, pour être au niveau de l'époque et des circonstances, un grand pas restait à faire encore. Après avoir poussé la poésie de l'égoïsme à la résignation passive, il s'agissait de l'élever jusqu'au sacrifice. Et voilà précisément le progrès qu'a réa lise M. Sainte-Beuve dans les Pensées fZ'^mî/.

Les Pensées cT AoiU , nous ne l'ignorons pas , ont été, à quelques rares et honorables exceptions près, très-durement accueillies par la critique. Le fait, quelque avéré qu'il soit, n'entame pas d'une ligne notre admiration sincère pour l'œuvre de M. Sainte- Beuve ; car nous trouvons ce fait , sinon excusable , au moins explicable , mais d'une façon à laquelle les critiques en question ne s'attendent pas. La raison qui nous détermine, en celte circonstance, à épouser hautement la querelle de M. Sainte-Beuve , c'est la certitude où nous sommes que le livre de M. Sainte- Beuve n'a pas été compris. Les productions quotidiennes, vers ou prose, qui sesoumellenl aux juge-

996 LIS ÉcniVAi\s MODr.RNrs.

menls publics , composées et écrites pour la plupart avec une rapidité que tout décèle , autorisent , nous ne voulons pas le nier, une certaine paresse intellectuelle, mêlée d"inditTérence,chez ceux qui les examinent, et une certaine précipitation de jugement. Que les critiques naccordent à des œuvres évidemment trop hâtées qu'une attention superficielle et dédaigneuse, qu'ils les traitent avec le sans-façon affecté par les auteurs eux-mêmes; que, punis par où ils ont péché, les écrivains qui travaillent encourant soient examinés à la course , pour ainsi dire ; aucune voix ne s'élèvera pour protester contre cette familiarité, un peu méprisante assurément, mais que les lois de la réciprocité justifient. Si la critique, cependant , ne fait qu'user d'un droit légitime en répondant par le mépris à la fatuité littéraire, d'un autre côté elle s'expose à un blâme sévère lorsqu'il lui arrive de confondre Part avec le métier , c'est-à-dire de traiter à l'égal d'un rimeur vulgaire un poète que la conscience de l'exécution recommande , et surtout lorsque l'injustice du procédé tombe sur un mérite réel. Or, tel est le cas où se trouve la critique, à pro\iOS (\çs Pensées cV Ao2lI , vis-à-vis de M. Sainte- Beuve. Habituée à comprendre les œu^res poétiques du premier coup, et sans se donner la moindre peine, grâce à la déplorable facilité qui est le caractère principal du plus grand nombre des poésies modernes, la critique a maladroitement fait un crime aux Pensées d'Août de ce qui est leur qualité la plus

précieuse, la profondeur dans la concision. Manquant du loisir, ou de l'habitude, ou de la perspicacité nécessaires pour apprécier convenablement la forme du nouveau volume, et, en conséquence, ne pouvant môme soupçonner Tidée que celle forme enveloppait , la critique n'en a pas moins frappé d'estoc et de taille, bravement retranchée sur un vague prétexte d'obscurité. Sans doute, dans le livre qui nous occupe , le style de M. Sainte-Beuve est pluslravaillé qu'il ne le fut jam.ais , d'un tissu plus solide, d'une trame plus compliquée ; le langage du poète y est arrivé à un puritanisme qui a parfois son excès, peut-être; l'expression, par exemple, pour vouloir être trop significative et trop juste, touche souvent à l'exagération, ou l'épithète à la minutie, pour vouloir être trop expressive et délicatement utile. En conscience , pourtant , de pareils défauts ne mériteraient-ils pas plutôt des éloges que des reproches 5 si Ton tenait compte de la persévérance dont ils témoignent , et du labeur? Eh bien! la critique ne s'est pas contentée de refuser toute justice aux efforts plastiques de M. Sainte-Beuve, elle s'est autorisée de ces efforts mêmes pour étendre aisément la réprobation jusqu'au mérite philosophique des Pensées ctAoïd. Rebutée par les difficultés tout extérieures d'une concision studieuse, elle a condamné implicitement des idées dont elle ne pouvait avoir l'intelligence , soumettant ainsi au même traitement, et mesurant à la même aune, l'improvisation et le

Page 1