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lilé de M. Sainte-Beuve se montre sous un aspect nouveau , et plus louable encore , dans trois pièces où ce n'est plus la sensibilité, mais, matière autrement épineuse , ramourpropre qui est en question. L'épître à M. de Salvandy, dont nous recommandons la lecture aux écrivains amoureux des signes extérieurs de la gloire ; Tépître à M. Villemain , et Tode commençant ainsi : 7 u te révoltes , que nous voudrions graver toutes deux dans le cerveau des poètes qui se divinisent eux-mêmes, nous semblent , à quelque point de vue que Ton se place pour les juger, envisagées comme enseignements ou comme impressions personnelles , comme leçons ou comme exemples, de la plus haute et de la plus admirable moralité. Ce sont là , certes , les accents d'une modestie autrement sincère que celle de Wordsworth , dont Hazlitt a dit avec tant de justesse qu'elle sert d'échelle à lambilion.
Dans les deux poèmes que nous avons signalés comme la partie importante des Pensées cl Août , M. Sainte-Beuve, s'effaçant complélemenl , cette fois, s'est proposé la glorification du travail. Le poème intitulé Monsieu7- Jean nous offre rhisloirc d'un magister de village consacrant sa vie , après plusieurs années dépreuves cruelles, à l'instruction des enfants les plus abandonnés de la société. Inutile de nous arrêter à la jeunesse tourmentée du pau^rc maître d'école -, il sulTit de savoir que , fils naturel de Jean- Jacques, ajanl traversé l'époque révolution-
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naire préparée par le Contrat social , monsieur Jean, en expiation des inévitables excès injustement rejetés sur son père, a résolu de travailler de toutes ses forces , dans sa sphère limitée , à régulariser autant que possible , sans les retarder cependant , les progrès de l'esprit humain. Le chemin le meilleur pour . arriver au but que monsieur Jean se propose, c'est, sans contredit , le chemin où nous le voyons. C'est à l'enfance que doivent surtout s'adresser les hommes qu'un socialistne intelligent préoccupe, car les plus magnifiques théories , ainsi que les semences destinées à la terre , veulent un sol jeune et libre pour croître et fructifier. Monsieur Jean fait donc sur l'enfance l'essai des salutaires principes dont il espère de si féconds résultats ; et, poiissé par cet instinct démocratique qu'explique son origine , c'est-dans un village, sur la paille des humbles crèches, qu'il cherche tout d'abord ses écoliers. Point de complications irritantes, poiat de catastrophes terribles à trouver ici , on s'en doute; mais un calme rafraîchissant , un pénétrant parfum de laborieuse vertu. Et pourtant, ô triomphe de la simplicité vraie ! l'émotion du lecteur augmente, après chaque page du poème \ et quand , sa tâche terrestre accomplie , monsieur Jean va prendre une place obscure dans le cimetière de son village , le cœur se serre et se brise; au lieu de cet attendrissement factice que provoquent d'ordinaire les dénouements niélodramatiqu£S, on se sent plongé dans une alïliction pleine de larmes. La tombe
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ne nous a pas ravi, cette fois, un héros vulgaire, mais un bienfaiteur, un ami.
L'autre poème, qui donne son titre au volume, est plus complet ([ue Monsieur Jean , en ce sens qu'il renferme une conclusion. Au fond, ridée-mère est la même. M. Sainte-Beuve nous montre trois personnages arrivés au malheur par des voies différentes, et ne devant leur salut qu'au travail. — Le premier, Marèze, homme d'affaires, sur le point do réaliser une petite fortune qui lui permettra de vivre dans une aisance oisive, perd tout à coup la somme péniblement amassée. Pour surcroit, une sœur à lui, mariée depuis long-temps en Amérique, lui tombe sur les bras au môme instant, ruinée aussi, veuve et mère. En celte pénible conjoncture, I\Luèzc, qui , par des moyens que les lois de l'honneur réprouvent, pourrait conserver sa fortune, n'hésilo pas à boire le calice jusqu'à la lie. Chargé , désormais, de la destinée de deux femmes, une nièce et unjî sœur, dont il est le seul appui ; en proie à une pauvreté sans ressources, il empruntera du courage à son malheur même et rentrera dans la vie active pour le reste de ses jours. — Doudun, lui , ne travaille pas pour soutenir quelque chère existence menacée, ni pour satisfaire un goût de dépenses folles ; il est seul au monde, et peu lui sullil. Seulement, il a contracté certaines obligations onéreuses, durant les dernières années de la malailie de sa vieille mère; et maintenant, d'année en année, il s'eilurcc
do diminuer sa pieuse dette. Sa seule crainte, dans sa situation précaire, c'est de mourir avant d'avoir tout remboursé. — Ramon de Sanla-Cruz, parti de plus i)aut que Marèze, est tombé plus bas que Doudun. xVncien capitaine de vaisseau, et descendant d'une famille considérable du Portugal, après avoir vieilli sur les mers , à la guerre, en exposant sa vie pour son prince, il a encouru une disgrâce, il a été proscrit. Obligé de lutter, à présent, contre les horreurs de l'exil et, à la fois, contre celles de la misère, lui qui, la veille, jouissait d'une faveur enviée, Ramon de Santa-Cruz ne fléchit pas. Sa mère l'accompagne, pauvre femme moins tourmentée par la faim que par les besoins de ce luxe devenu nécessaire pour elle, regrellant moins son indépendance que la servitude brillante et l'enivrement des cours. Fils dévoué sans réserve, Ramon de Santa-Cruz se courbe sous la dure fatalité des circonstances -, ses mains, occupées autrefois à manier l'épée dans les batailles, il les emploie à de plus humbles conquêtes dont sa malheureuse mère profitera. — Ces trois histoires, simpies et touchantes, ont une valeur uiorale très-grande , écrites en un temps où le suicide est devenu l'unique remède contre le malheur. Marèze aussi, et Doudun, et Ramon de Santa-Cruz auraient pu répondre au défi de la destinée par une retraite honteuse ; ils ne le voulurent pas. Et c'est pour avoir préféré à une moi t timide et sans gloire une lutte courageuse et utile à d'autres, qu'ils exci-
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tcnt en nous une synipalliie enlhousiaslc et qu'ils ont mérité Thonneur d'être chantés. L'histoire d'Aubignié , par laiiiielle se termine le poème, est une conclusion digne des graves récits qui précèdent. Le poêle, ses trois modèles une fois proposés à l'admiration , se tourne vers ce jeune rêveur qu'aucun devoir ne tente, et, lui peignant sous des couleurs vraies et sévères Toisiveté coupable à laquelle il s'abandonne, il le sollicite, au nom de ses frères pliant sous le faix, au nom de la justice éternelle, au nom de sa propre existence que dessèche Tennui, à se soumettre aux lois saintes du travail.
Oui, M. Sainte-Beuve a raison : l'orgueil et l'oisiveté, voilù les deux lèpres dévorantes ; l'orgueil, qui, poussant les hommes hardis à une déraisonnable confiance en leurs forces, les embarque dans de folles ou criminelles entreprises; l'oisiveté, qui, souriant aux timides, et leur prêchant, de sa voix la plus amollissante, la rêverie solitaire, les éloigne du monde que bouleversent et se partagent les vulgaires ambitions. C'est l'orgueil qui a établi des distinctions ridicules entre les hommes, transformé en champs de bataille les plaines fertiles, entouré les villes d'épaisses murailles et les cœurs de mauvais instincts ; c'est l'oisiveté qui a laissé grandir les abus et se couroimer les crimes, cédé le terrain aux rivalités égoïstes, encouragé tacitement le désordre et la confusion. Que les orgueilleux, arrachés à leur délire, arrivent au repentir par le sentiment de la justice; que les limi-
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tics , airachés à leur iiidifiércnce , arrivent par le sentiment de la dignité humaine à obtenir , en la méritant, la place qui leur appartient : tel est, réduit à son expression la plus simple, le problème que Us modernes générations sont appelées à résoudre. Exhorter les hommes à l'humilité et au travail , ainsi que Ta fait dans les Pensées d'Août M. Sainte- Beuve, c'est donc montrer une profonde intelligence de la question.
Mai 1838.