‹ Les écrivains modernes de la FranceChapitre 19 sur 24 · JL'LES DE SAINT -FÉLIX · texte numérisé non relu

JL'LES DE SAINT -FÉLIX

particulièrement sur la scène, de 1532 à 1799, c'està-dire depuis Jodelle jusqu'à Marmontel ; miu's toujours dune façon très incomplète et très-médiocre, il en faut convenir. Les deux meilleurs ouvrages quait inspirés Cléopàtre appartiennent à l'Italie et à TAngleterre ; ils sont signes Shakespeare et Alfieri. Cependant , comme Alfieri ne s'est attaché, dans son œuvre, qu'au côté purement dramatique du thème qu'il avait choisi; comme Shakespeare n'a voulu, dans son drame égyptien, que continuer cette profonde étude du cœur humain à laquelle sa vie fut consacrée, plutôt qu'ils n'ont cherché l'un et l'autre à interpréter le siècle de Cléopàtre, il y avait évidemment à tirer parti encore, après eux, de l'épisode d'Actium. Sans vouloir mettre ici M. de Saint-Félix au-dessus d'Alfieri et de Shakespeare, ce qui n'aurait pas même le mérite d'un paradoxe, nous n'hésitons pourtant pas à proclamer le point de vue auquel s'est placé le moderne auteur de Cléopaire^ supérieur à celui d'où le poète anglais et le poète italien ont envisagé le même sujet. En un mot, et afin que notre pensée soit bien comprise , abstraction faite de la question littéraire , et comme interprétation philosophique seulement, nous préférons l'ouvrage de M. Jules de Saint-Félix à celui de ses illustres devanciers.

Une chose à laquelle n'ont jamais songé les poètes qui se sont occupés du règne de Cléopàtre, c'est à faire sentir linfluence que la voluptueuse reine

d'Egypte exerça, sans le savoir, sur la révolution morale qui devait s'accomplir quelques années après sa mort. Aux yeux de tout homme qui médite un instant celle matière, il devient évident que la vie débauchée de Cléopàtre préparait admirablement une réaction religieuse. Et ce qui nous semble , en ceci, le plus digne de remarque, c'est que la décisive balaille d'Actium se livre précisément à l'heure où l'idée chrétienne, souterraine encore, pour ainsi dire , a besoin de calme et de solitude pour germer. Si Antoine eût vaincu Auguste, la réaction religieuse était retardée de plusieurs années , de plusieurs siècles peut-être. Le monde étant divisé en deux parties , l'unité politique de ce lemps-là se trouvait naturellement brisée : Alexandrie devenait la rivale de Rome. Maître d'une moitié de l'univers, désormais, Antoine déposait sa couronne aux pieds de Cléopàtre-, l'Orient se transformait en une vaste salle de festin; le bruit des fêtes étouffait les voix généreuses, et la civilisation , en tant que morale , restait au moins stationnaire jusqu'à nouvel ordre, si elle ne reculait pas honteusement.

Au contraire, Auguste ayant vaincu Antoine, l'Orient devient tout à coup silencieux comme un désert. Les orgies s'éteignent dans le sang et un calme profond succède aux clameurs joyeuses qui se faisaient entendre naguères. Adieu les galères triomphales qui promenaient Cléopàtre h demi nue sur les flots! Adieu les nuits passées dans la débauche!

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