JULES DE SAIM-FÉLIX
Adieu les voluptés de Tamour, le délire et lïvresse! Les couronnes de fleurs et les vases de parfums , les lyres et les épées, les couches embaumées et le trône, tout disparaît sous les flots de TOcéan soulevé. Le sensualisme se couche dans le cercueil , à côté de Cléopàtre , pour céder la place à h sagesse qui va venir. Fier de son triomphe sur l'Orient, alors, l'Occident s'endort tranquille et ne rêve plus qu'une succession indéfinie de règnes paisibles; il croit le monde à jamais soumis et enchahié : il se trompe. Bientôt l'Orient va prendre sa revanche et dominer l'Occident à son tour. Quand les mœurs de Tempire seront devenues relâchées et perdues comme celles de l'Égyplc sous Cléopàtre , un souflle purifiant viendra de cet Orient que Rome croit mort et renversera l'empire. — La bataille d'Actium n'est donc, évidemment, que le prélude du grand événenement social qui doit changer avant peu la face du globe. Au point de vue providentiel , Rome , en terrassant Alexandrie, ne fait que tendre fatalement la tète sous le couteau.
Aucun poète, nous le répétons , n'avait envisagé, avant M. de Saint-Félix , celte face de la question orientale. Tous , plus ou moins attachés à l'esprit traditionnel de la chronique, à la lettre de Plutarque, ils n'avaient vu dans la victoire d'Auguste sur Antoine qu'une affaire d'ambition personnelle, et, par suite, un beau thème de développement dramatique. Quant à la conséquence morale de
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celle lulte , elle leur avait complètement échappé.
11 n'est donc pas besoin de dire que M. de Saint- Félix , en se décidant pour le coté philosophique du règne de CléopAtre , a dû moins s'attacher au caractère vrai du cette femme qu'à la valeur symbolique dont les événements postérieurs à son règne l'ont dotée. Ainsi de suite, naturellement, pour les autres personnages qui jouent dans cette épopée un rôle quelconque. Ceux qui voudraient trouver dans le livre de M. de Saint-Félix un récit plus ou moins détaillé, plus ou moins coloré, des aventures galantes de Cléopàtre -, ceux qui s'attendraient à y lire de piquantes anecdotes, peignant les mœurs de cette époque dissolue; ceux-là peuvent se dispenser d'ouvrir le livre de M. de Saint-Félix , car il n'est pas fait pour eux. Dans le livre de M. de Saint-Félix , Cléopàtre n'est pas une fenmie ; elle est le symbole de la beauté physique, comme Eslher, la Juive , y est le symbole de l'esprit. La lutte a donc lieu entre les deux idées qu'Esther et Cléopàtre représentent. Ici, nous avons d'assez graves reproches à faire à l'auteur.
M. de Saint-Félix n'a pas nettement compris, ce nous seudjle, la valeur de l'idée qu'il a porsonnilîée dans Esther : il a méconnu la pensée précise du christianisme. Qu'à l'égard d'Anlinoë , qui représente la nature naïve, Eslher se montre compatissante et charitable; rien de mieux ! Quand la jeune lille de Judée rencontre dans le déser' Antinoë paie
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et Iremblante de colère, elle doit Tencourager et la consoler, lui prêcher la douceur et le silence , la foi et la confiance en Dieu ; ceci se conçoit à merveille. Puisque l'idée clirélienne s'adresse surtout à ceux qui souffrent et pleurent , le rôle que joue Eslher à l'égard d'Antinoc est très-logique et très-rationnel. Mais qu'Eslher déploie, en faveur de Cléopâtre , le même luxe de charité et d'indulgence que pour Antinoë, voilà ce que nous ne saurions approuver en aucune façon. M. de Saint-Félix nous objectera vainement que la morale chrétienne est essentiellement tolérante, miséricordieuse et douce, nous n'en resterons pas moins dans notre opinion. Car, tout en reconnaissant que le christianisme a semé dans le monde les idées les plus larges de tolérance et de pardon , on ne saurait cependant nier, sous aucun prétexte, qu'il se soit montré implacable contre Tordre de choses dont il voulait la ruine , et qu'en proclamant la souveraineté de l'esprit il ait condamné la matière sans pitié. Que cette violence fût indispensable ou non , que celte réaction radicale de la pensée contre la forme ait été ou non nécessaire , telle n'est point la question à résoudre. Il y a un fait incontesté et incontestable , c'est que le but du christianisme fut d'écraser la matière au profit de l'esprit. Or, ceci une Ibis posé, il est impossible d'admettre qu'Esther montre des senlimenls pareils à Anlinoë el A Cléopâlre; car Antinoë, par sa position désintéressée dans le débat qui s'élève, peut arriver ù
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embrasser un jour la cause d'Eslber, tandis que Cléopàlre ne le peut pas. Cléopàlre, étant, d'après le rôle métaphysique que lui fait jouer M. de Saint- Félix , l'ennemie née et irréconciliable d'Estber, ne peut qu'exciter la colère de la jeune Juive. Sous peine de manquer son but, l'auteur devait mettre entre ces deux femmes la même haine implacable , la même dissidence complète qui exista plus tard entre la religion païenne et la religion de Jésus. La haine d'Antinoë pour Cléopàtre, c'est-à-dire de la nature naïve pour le sensualisme , est complètement inutile à l'explication du mouvement religieux qui va suivre ; tandis que la haine d'Eslher pour la reine d'Égyple eût eu , dans l'ordre synthétique des événements, une signification rigoureuse. M. de Saint- Félix n'a pas senti cela suffisamment. D'où il résulte que la création d'Estber, vraie par rapport à xVntinoë , au point de vue symbolique , est complètement fausse par rapport à Cléopàtre; et réciproquement de Cléopàtre à Esther. Antinoë seule est une personnification fidèle de lidée qu'elle représente. Malheureusement, cette idée n'entre absolument pour rien dans la lutte que M. de Saint-Félix a voulu peindre , et il était parfaitement inutile de la njcltrc en scène. C'est uniquement entre l'esprit et la matière" jjue la querelle devait se vidcT.
Mais cependant, vu sous un autre jour, le défaut que nous signalons ici ne serait- il pas un mérite véritable? Il est certain que notre siècle tend à la