M. ULRIC GUTTINGUER
ARTUDR.
Ce livre ne s'adresse pas aux esprits qui demandent des émotions violentes, non plus qu'à ceux qui s'inquiètent de l'habileté des combinaisons. Simplement pensé, simplement écrit, il n'est destiné à éveiller des sympathies que chez les esprits solitaires et méditatifs. Il ne faut y chercher ni préparations adroites, ni dessin de caractères, ni mise en scène. Aiihur, à proprementparler, n'est pas un roman ; c'est-à-dire quece livre n'a aucune des qualités qui excitent la curiosité ou rintérét et forcent le lecteur d'aller jusqu'à !a
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dernière page sans s'arrêter. En revanche, s'il manque du mérite d'échafaudage, Arthur a toute la gravité , toute la solennité d'une œuvre fécondée par la méditation et prod uite consciencieusement et à son heure. On y chercherait en vain une phrase déclamatoir . On sent que le choix du mot, ici , n'a jamais été motivé par l'impatience de la plume-, que l'expression a toujours été dominée par la pensée ; mérite qui devient de plus en plus rare. Et , ce qui vaut mieux encore que tout cela, Arthur, hien que relevant de la littérature confidentielle, dissimule sous une intention philosophique l'égoïsme ordinaire de Técole où il est né.
Puisque l'auteur s'est plus préoccupé de l'idée que de la forme extérieure, dans Arthur; puisqu'il a voulu produire une œuvre moins irréprochable au point de vue de l'art plastique et des règles que sévère et grave dans son but moral , nous aurions mauvaise grâce à le chicaner sur les défauts de composition qui s'y trouvent. D'ailleurs, une fois accepté comme récit d'événements réels , comme confession authentique d'un poète ignoré, ainsi que nous le donne M. Guttinguer, Arthur ne doit plus être placé au rang des ouvrages de pure imagination. Les lois inflexibles de l'invention et de la mise en œuvre ne lui sont plus applicables. La critifjue a bien le droit de demander compte à l'autour des opinions qu'il a exprimées; elle peut hien exiger de lui un style correct, élégant et approprié aux circonstances; elle peut blâmer ou
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louer, à sou gré , la prolixité ou la concision du langage , discuter les théories énoncées ou l'opportunité de certains développements métaphysiques; mais elle ferait preuve de partialité en allant plus loin. Arthur , dans la pensée de l'auteur , est le type de la jeunesse d'aujourd'hui. Plein d'enthousiasme et de vagues espérances, il est arrivé à la virilité après une adolescence négligée et paresseuse , n'aspirant qu'à jouir de la vie et de ses plaisirs. Doué d'une sensibilité maladive, il n'a pas tardé à voir le vide affreux des félicités humaines. Le bruit du monde ne l'a pas tellement étourdi , qu'il n'ait pu descendre quelquefois en lui-même et gémir sur la solitude de son cœur. Perdu au milieu des vices et de la corruption des hommes , il s'est proposé l'amour comme un but magnifique et noble, comme une réhabilitation éclatante à ses propres yeux. Malheureusement , pressé qu'il était d'en finir avec les dégoûts sans nombre qui l'assiégeaient , il s'est trompé de route et n'est arrivé qu'à la débauche. Il a d'abord approché de sa bouche fiévreuse bien des coupes souillées , il a puisé à bien des sources impures, il s'est endormi sur des poitrines déjà profanées; et ce n'est qu'après tant d'avilissantes expériences qu'il a pu connaître son erreur. Alors, il a cherché l'amour ailleurs ; il a tenté l'apaisement des sens par le calme et la rêverie ; pour punir sa chair long-temps révoltée , il s'est livré sans réserve à une affection pudique et mystérieuse; il n'a plus
aspiré qu'à baiser en silence les pieds d'une femme chaste et voilée. Mais , comme don Juan toujours aux prises avec le désir , il a senti ses dernières illusions s'évanouir l'une après l'autre. Plus il avait placé d'espérances sur Tobjet de sa passion idéale et plus il s'est trouvé malheureux, lorsqu'aprés une lutte prolongée la possession Ta rejeté enfin contre terre.
Il a résisté encore, cependant. Il n'a pas voulu céder sans combattre. Espérant, à force de patience et de volonté, préserver peut-être d'une ruine irréparable les débris de son amour, il s'est armé de vigilance et de courage ; il a veillé jour et nuit. Prudence inutile ! Quand le voile qui trompe nos yeux est tombé, il n'y a plus rien à faire ! Quand la lassitude s'est glissée entre deux amants , ils n'ont plus qu'à rompre , s'ils ne veulent pas que le dégoût, et plus tard la haine, viennent s'asseoir à leur chevet.
Arthur et sa maîtresse ont compris que l'heure de la séparation a sonné pour eux. Ils se sont résignés à l'adieu suprême. Les portes d'un cloître se sont fermées sur la femme repentante, et Arthur s'est éloigné.
Ne sachant plus à quelle espérance rattacher sa vie, il a résolu de chercher dans les voyages lointains une distraction salutaire. Il est parti. Mais ni les plaines fertiles, ni les vallons embaumés , qui semblent convier le pèlerin à une existence calme et
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douce -, ni les montagnes au front de neige , ni les vygues tumultueuses de l'Océan, qui semblent défier son courage -, rien n"a pu éclaircir un instant le front nuageux d'Arthur. Il est resté impassible devant les magnifiques spectacles déroulés sous ses yeux. Loin de puiser dans la contemplation de la nature de nouvelles forces et une nouvelle confiance en l'avenir , loin de retremper dans une admiration naïve ses désirs émoussés, loin de souhaiter et d'appeler pour ses facultés appauvries ce rajeunissement que Dieu ne refuse pas au brin d'herbe , il s'est complu dans les irritantes observations. Ce n'est pas au chant de l'oiseau, mais au jurement du roulier qu'il a prèle l'oreille, sur sa route ; les tableaux lugubres ont seuls attiré ses regards; ce sont les émotions améres qu'il a recherchées de préférence. Et pouvait-il en être autrement?
Lorsqu'une ame s'est vouée de bonne heure à l'ambition ou à l'amour -, lorsqu'elle n'a rien négligé pour goûter et éterniser les joies qu'elle s'était promises, et que tout à coup elle voit se disperser , comme autant de légers nuages, ses illusions les plus charmantes; aprèsdesefforts sans nombre, lorsqu'elle s'est convaincue de son impuissance à rien bâtir de solide, elle retombe sur elle-même furieuse et découragée. Elle se lamente, d'abord ; elle éclate en sanglots ou en blasphèmes, et se promet de ne pas aller plus loin. Puis , la crise passée , s'il ne lui reste plus, en effet, assez d'énergie pour désirer encore-,
si loute sa force a été usée dans les luttes soutenues, elle passe de la colère à rabattement et arrive bien vite à cette maladie fatale qu'on appelle Ennui. Or, l'ennui, pour une ame hautaine, c'est le plus intolérable des supplices : agonie terrible dont le malade lui-même implore le terme sans le prévoir. Appartenir à l'ennui, c'est êlre couvert, tout vivant, du drap mortuaire et avoir le cœur dévoré déjà par les vers du tombeau. Quelle espérance serait possible en une situation pareille , si ce n'est celle d'un anéantissement prochain? La subite et profonde indifférence d'Arthur pour les riants côtés de la vie nous semble donc naturelle et ne nous surprend pas.
L'ennui, cependant, n'est pas une maladie à tout jamais inguérissable pour celui qu'anime une volonté courageuse. A quoi va se décider Arthur? Deux chemins s'ouvrent devant lui. Acceptera-t-il l'existence vide et décolorée qu'il s'est faite? Se résoudra-t-il à boire la coupe jusqu'à la lie, à marcher d'un pas ferme jusqu'au bout de la carrière? Ou bien , las de sa souffrance , demandera-t-il à une mort violente le repos et l'oubli ?
M. Ulric Guttingucr a senti que ni l'un ni l'autre de ces partis n'était à prendre. Il s'est dit qu'après Childe-Harold, qui est la personnification de l'ennui accepté; après Werther, qui est la personnification de Tennui poussé au suicide , il restait à peindre un caractère qui n'imitât ni le lâche engour-
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dissemcnt du premier ni la folie coupable du second. L'idée d'avoir voulu indiquer un remède à la maladie de noire époque est louable, assurément; nous n'en blâmerons pas moins, toutefois, la nature du remède. M. Ulric Guttinguer n'a rien (rouvé de mieux pour Arthur que la prière et la résignation. Mais la résignation pieuse est-elle en harmonie avec les idées et les besoins du siècle ? Evidemment non ; et c'est la raison pour laquelle nous ne sympathisons pas avec M. Guttinguer.
Pourquoi Chiide-Harold s'est-il enfermé dans son égoïste mélancolie , dans son impiété dédaigneuse ? c'est que tout lui a manqué à la fois ; c'est qu'après les déceptions de l'amour sont venues pour lui les déceptions de l'amitié-, c'est que, dégoûté des affections périssables , il a vainement imploré un divin appui. Il a trouvé les temples vides comme les cœurs de ses frères. Seul , sans un asile où son ame saignante pût se réfugier, n'entendant que les clameurs confuses d'une société en détresse, assistant à la démolition complète d'un passé en ruines, il a désespéré de l'avenir. Au milieu des chutes retentissantes dont il était témoin , il s'est demandé à quoi serviraient les efforts d'un homme, et s'il était possible d'aller contre la destinée. Convaincu qu'il assistait à l'heure dernière du genre humain , il s'est écarté de la foule ; et ses lèvres ne se sont ouvertes que pour faire entendre des paroles désespérées. Pourtant, soit curiosité, soit crainte instinctive
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de la mort, il a voulu vivre j mais il est toujours allé s'enfonçant de plus en plus dans sa farouche solitude , toujours plus sceptique et plus amer.
A côté de lui s'est trouvé un homme qui , plus sensiblement affecté du désordre social, blessé plus au vif dans ses sympathies, n'a pas eu la force de résister. Moins orgueilleux qu'Harold, il n'a maudit ni Dieu , ni le monde 5 il n'a pas élevé la voix dans la tourmente pour blasphémer ; il a eu de la pitié , et non du mépris , pour les âmes que la douleur avait desséchées ou corrompues. Loin d'envenimer par d'irritantes paroles les blessures qu'il ne pouvait guérir , il s'est contenté de pleurer sur elles en silence. Il n'a confié à personne ses propres misères , sachant bien qu'il n'avait pas de consolations à recevoir. Autant qu'il l'a pu , il s'est efforcé de sourire à travers ses larmes, jusqu'au jour où , fatigué de son triste rôle , il s'est jeté volontairement dans les bras toujours ouverts de la mort.
Venus au commencement du xix« siècle, après tant d'ébranlements religieux et politiques, Childe- Harold et Werther furent deux types terribles et vrais de la société désorganisée qui les vit naître. Quoique atteints de la fièvre d'égoïsme qui rongeait les entrailles de leurs frères, ils ont été utiles, cependant, à la cause générale; car tous deux, l'un par ses chants funèbres, l'autre par sa mort, ils ont pro-
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testé contre le désordre et provoqué chez le plus grand nombre le désir d'une réorganisation de la société.
A l'heure où nous sommes, le désespoir a fait place à une foi ardente en l'avenir ; de nouvelles idées religieuses ont germé sur le cadavre de l'athéisme; le pressentiment d'une régénération prochaine occupe tous les esprits. Ce serait donc un admirable moment, selon nous, pour créer une figure qui, fidèle aux tendances du siècle présent, fût un progrès sur Childe-Harold et sur Werther. Pourquoi M. Ulric Gultinguer, avec la conscience de cette opportunité, a-t-il faibli à l'œuvre? Nous l'avons déjà donné clairement à entendre : c'est qu'il n'a pas vu le progrès là où il est réellement ; c'est qu'au lieu de regarder devant lui , il a tourné ses yeux en arrière ; c'est qu'au lieu d'avancer , il a reculé.
La résignation , en effet , si long-temps prèchée aux peuples, n'est plus considérée aujourd'hui, et avec raison , que comme une évidente lâcheté. Se résigner au silence et à l'isolement, c'est s'abdiquer soi-même, c'est reconnaître la légitimité des usurpations humaines, c'est plier honteusement le genou et nier la justice de Dieu. Tant que le monde a vécu de cette idée, que le corps devait être sacrifié sans pitié à l'ame, la résignation a pu passer pour une vertu, pour un généreux mépris des joies de la terre. Mais, depuis que la chair a crié vengeance; depuis que la philosophie a nettement séparé les intérêts des